M. MAUGUIN..--La délibération ne peut finir, la discussion ne peut finir
que de trois manières: ou par un ordre du jour, ou par une proposition
de vote, ou par un ajournement. Un ordre de jour, je crois que ce n'est
pas le cas. Une proposition de vote, je ne sais pas si la Chambre y est
préparée; dès lors vient nécessairement le troisième parti, un
ajournement. Je crois que cet ajournement ne peut nuire à la Chambre en
aucun cas. Il prouve sa sollicitude, il indique qu'elle n'abandonne pas
les intérêts du pays, qu'elle les voit, et qu'elle supplie la couronne
d'y pourvoir promptement. Voilà, je crois, le sens secret d'un
ajournement, et c'est pour cela que je le propose.
_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je n'ai, quant à ce qui me
concerne, aucune objection à faire contre l'ajournement. (_Rires à
gauche._)
Je demande pardon aux honorables membres qui rient, mais ils n'ont pas
compris ce que j'ai voulu dire, c'est que je n'ai aucune objection à ce
que la discussion soit remise, soit à jour fixe, soit après la formation
du cabinet; je serai prêt à reprendre les interpellations et les
explications au moment où je croirai pouvoir dire tout ce qui est
nécessaire.
M. ODILON BARROT.--Messieurs, lorsqu'à la suite de ces interpellations
et du débat qu'elles ont amené, MM. les ministres ont déclaré qu'ils
n'avaient pas de réponse à faire, quant à présent, sur les causes de la
situation actuelle du ministère, assurément j'ai bien pressenti d'avance
que la discussion ne pourrait pas aller plus loin, et que peut-être même
elle se terminerait sans conclusion. C'est un résultat, je le déclare,
qui est déplorable; chacun a sa responsabilité ou directe ou morale
vis-à-vis du pays, et je crains que le silence même de la Chambre dans
des circonstances aussi graves n'engage plus qu'on ne le pense cette
responsabilité même devant nos commettants. C'est pour cela que, faisant
abnégation de tout intérêt d'opposition, j'avais déclaré à cette tribune
que j'appuyerais toute manifestation de la Chambre, de quelque côté
qu'elle vînt, qui aurait pour objet de porter remède à cette situation
et de la faire cesser. M. le ministre est monté à cette tribune, et je
lui en demande bien pardon, mais, par une équivoque qui n'est guère dans
les habitudes de son esprit et de sa discussion, il a transporté la
question sur un terrain tout à fait étranger; il nous a parlé des cinq
années qui se sont écoulées depuis la révolution de Juillet; il nous a
parlé du système du ministère, système auquel se serait associée la
majorité parlementaire. C'est une bien vieille tactique et qui a trop
souvent réussi au ministère, de déplacer la question et de substituer
une discussion générale à une question spéciale. Il ne faut cependant
pas que ce débat se termine sans que nous rappelions en définitive quels
sont les termes de la question, de la question unique qui vous est
aujourd'hui posée. A trois mois de distance, sous votre ministère, il
s'est manifesté une interruption subite dans les pouvoirs ministériels;
il a été proclamé que le ministère était en dissolution avant même qu'on
eût quelque certitude, quelque probabilité même, de la reconstitution
d'un autre ministère. Il a été porté par là un grave dommage au pays, à
la constitution, à la sécurité publique, à la confiance dans nos
institutions, à la dignité des pouvoirs parlementaires et de cette
Chambre.
Eh bien! je ne demande pas mieux que d'ajourner l'instruction sur ce
grand débat, puisque les ministres ne croient pas pouvoir, dans ce
moment-ci, concilier leur devoir envers la couronne avec leur devoir
vis-à-vis du pays et de la Chambre. Il faut donc se résigner. Nous
n'aurons eu que la douloureuse consolation de faire, autant qu'il était
en nous, notre devoir. Pour le reste, à qui de droit la responsabilité.
_M. le ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, l'honorable
préopinant n'a pas seul ici le privilége de faire son devoir. Nous
croyons le faire tous, lui, en parlant, nous, en nous taisant, et en
ajournant, au moment où nous pourrons tout dire, les explications qu'on
nous demande.
Je ne monte donc à cette tribune que pour relever encore une assertion
inexacte. On pourrait inférer de ce que vient de dire l'honorable
préopinant, que c'est nous qui empêchons que ce débat n'ait une
conclusion positive. Je croyais avoir indiqué moi-même que je n'avais
pour mon compte aucune objection à voir la Chambre manifester sa pensée
et exercer sa légitime influence. (_Très-bien! très-bien!_)
Je ne mets donc aucun obstacle à une conclusion légitime,
constitutionnelle, de ce débat. Quant à l'ajournement, ce n'est pas non
plus, comme l'honorable préopinant le sait bien, ce n'est pas pour
éluder la discussion, c'est, au contraire, pour la rendre plus complète,
plus satisfaisante, que je demande qu'elle soit remise jusqu'au jour où
elle sera vraiment possible. Je ne m'oppose en aucune façon à un
ajournement ainsi entendu.