M. MAUGUIN..--Je demande la parole.

GUIZOT.--Les ministres qui quittent le pouvoir ne sauraient être rendus

responsables du choix de leurs successeurs. Nous avons donné à la

couronne les conseils qui nous ont paru dictés par l'intérêt du pays et

par celui de la couronne elle-même; c'était le dernier acte dont nous

pussions être responsables, un dernier devoir que nous avions à remplir

envers elle.

Lorsque nous sommes venus, à l'ouverture de cette session, demander à la

Chambre soit de nous donner, soit de nous refuser positivement son

concours, nous avons reconnu, nous avons proclamé plus hautement que

personne l'influence légitime de la Chambre sur la composition du

cabinet et sur la direction des affaires publiques. L'honorable M. de

Sade vous le rappelait lui-même tout à l'heure; ce que nous avons fait

alors était plus précis, plus positif que tous les discours. Nous sommes

convaincus aujourd'hui, comme alors, que c'est du sein des Chambres, du

sein des majorités parlementaires que doit sortir l'administration. Mais

M. de Sade vous disait aussi tout à l'heure que l'incertitude, les

fluctuations de ces majorités, exerçaient sur la composition ou la

décomposition des cabinets une influence décisive; il avait raison.

Cette influence indirecte de la Chambre sur l'administration est la loi

de notre gouvernement; c'est notre gouvernement lui-même. Quant à une

intervention directe de la Chambre dans le choix des ministres, dans la

composition du cabinet, ce serait une atteinte grave (_Mouvement._) à la

prérogative de la couronne (_Adhésion_). Ce serait une grande

perturbation dans les relations des pouvoirs publics. (_Voix

nombreuses_: Très-bien! très-bien!)

C'est indirectement, je le répète, c'est par son opinion générale, par

ses votes généraux que la Chambre influe sur le choix et sur les

destinées du cabinet. Tout mode d'intervention direct, immédiat,

positif, est un désordre constitutionnel.

Étrangers comme nous le sommes aujourd'hui, messieurs, à toutes les

combinaisons qui peuvent être formées ou tentées, ne voulant apporter à

aucune de ces combinaisons, ni obstacle, ni embarras, désirant aussi

vivement que personne, dans cette Chambre et au dehors, que la crise

actuelle ait une prompte fin, et que les destinées du pays soient enfin

remises en des mains qui les dirigent avec l'appui de la majorité des

Chambres, et dans le sens indiqué par l'esprit de cette majorité, nous

ne pouvons concourir à presser ce résultat qu'en remplissant jusqu'à la

fin les devoirs que notre situation nous impose, en veillant à l'ordre

public, à la continuité des affaires. Nous avions à donner à la couronne

de derniers conseils: ils ont été donnés; nous ne prenons part, en ce

moment, à aucune combinaison nouvelle; celles qui ont pu être récemment

tentées, je le répète, l'ont été infructueusement. Dans cet état des

affaires, je suis porté à croire que les explications de détail que

l'honorable M. de Sade a provoquées, les questions qu'il a adressées au

ministère sur les faits survenus depuis trois semaines, seraient plus

propres à ajouter aux difficultés que rencontre la couronne et qui

affligent le pays, qu'à les résoudre. (_Plusieurs voix: C'est vrai!_)

Je ne pourrais, pour mon compte, donner aujourd'hui, ni aucun de mes

collègues avec moi, les explications que demande l'honorable M. de Sade;

non que nous refusions ces explications, non qu'il ne soit dans le droit

de la Chambre de les demander et de les entendre, mais je crois qu'elles

ne peuvent venir opportunément que lorsqu'il y aura un cabinet tout à

fait hors des affaires et un nouveau cabinet formé, en un mot, lorsque

les affaires seront définitivement assises.

Jusque-là, les explications, les détails de faits, seraient, je le

crains, des entraves, des embarras, au lieu de contribuer à la solution

de la question. Pour nous, nous n'avons qu'une pensée, c'est de ne

susciter aucun obstacle, de ne causer aucun embarras à ce désirable

résultat, et de maintenir jusqu'au bout, comme nous les avons

constamment maintenus, les véritables principes de notre gouvernement,

les droits de la Chambre et les prérogatives de la couronne.

Que la Chambre donc exerce tous ses droits, qu'elle les exerce comme

elle le jugera convenable dans l'intérêt du pays; mais que la couronne

reste également intacte et libre dans les siens. (_Très-bien!

très-bien!_)

M. MAUGUIN..--Messieurs, la Chambre se trouve engagée dans une position

dont il est inutile de faire ressortir toute la gravité. On se demande

quelle peut en être la cause, et, quant à moi, je crois la voir dans une

position officielle toute contraire à la réalité des faits.

Si nous nous en rapportons, en effet, aux actes de l'autorité, il existe

dans ce moment même un ministère, et tous les jours, dans les feuilles

publiques, nous apercevons quelques-uns de ses actes; si nous consultons

la réalité, nous n'avons pas de ministère, et tout à l'heure un des

conseillers de la couronne vient de déclarer lui-même que des

combinaisons nouvelles ont lieu, que la recomposition du cabinet

s'organise, et que ses collègues et lui sont complètement étrangers à

toute espèce de combinaison.

Il résulte de là, messieurs...

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Je demande pardon à

l'honorable orateur si je l'interromps; je lui demande la permission de

l'interrompre pour rectifier un fait.

J'ai dit que des combinaisons avaient été récemment tentées qui étaient

demeurées infructueuses. Je n'ai pas dit qu'il s'en formât d'autres dans

ce moment-ci, actuellement. (_Mouvement en sens divers_).

M. Odilon Barrot ayant insisté sur les interpellations de M. de Sade, je

repris la parole:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, je tiens à

justifier l'une des assertions de l'honorable préopinant.

Le ministère n'a point refusé les explications qui lui ont été

demandées; il a reconnu le droit de la Chambre à les demander, il a

annoncé qu'il désirait lui-même les donner, qu'il les donnerait dès

qu'un cabinet serait formé. (_Exclamations à gauche._)

Mais il est du devoir du ministère de ne répondre aux interpellations

qui lui seront adressées, qu'on a le droit de lui adresser, il est,

dis-je, de son devoir et de son droit de n'y répondre que lorsqu'il

croit que cela ne peut nuire en rien aux intérêts du pays et de la

couronne. Eh bien! c'est notre opinion que, dans l'état actuel des

affaires, aujourd'hui, en ce moment, une réponse directe, détaillée, aux

explications qu'a provoquées M. de Sade, nuirait aux intérêts du pays et

de la couronne, et ajouterait aux difficultés de la situation actuelle

au lieu de les résoudre.

Il est donc de notre devoir de ne pas entrer, quant à présent, dans ces

explications. (_Murmures à gauche._)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 83 / 119 题