M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Et vous croyez que c'est en

professant ce que vous venez d'exposer à la tribune, que c'est avec un

scepticisme et un matérialisme semblable que vous ferez cesser un tel

mal? Non! Vous l'aggravez, vous y plongez de plus en plus les esprits,

vous perpétuez ce chaos moral que nous déplorons depuis si longtemps. Eh

bien! Sachez que la concorde ne peut pas sortir du chaos; sachez que la

conciliation n'est pas possible avec le scepticisme et l'incertitude

morale des esprits; sachez que la première condition de la conciliation,

c'est quelque chose de fixe et d'arrêté; c'est que le gouvernement, les

pouvoirs publics, la société entière se présentent comme ayant une

croyance, une foi en elle-même, dans la justice de sa cause, et

réclamant l'obéissance, non au nom de la force, au nom de la victoire,

mais au nom de la justice.

Pour nous, messieurs, ce n'est pas au nom de la force, ce n'est pas au

nom de la victoire que nous venons réclamer soumission à la loi. Nous

protestons contre ces noms de vainqueurs et de vaincus qu'on applique à

la société. (_Très-bien! très-bien!_) Nous avons protesté autrefois pour

défendre les vaincus, nous protestons aujourd'hui pour protéger la

société elle-même. Il y a des hommes qui ont commis, ou qui sont accusés

d'avoir commis des actes que nos lois réputent coupables; ces hommes

sont traduits devant la justice du pays, ils sont jugés avec toutes les

garanties que nos lois assurent à la justice, garanties supérieures à

celles qui existent partout ailleurs. Voilà le spectacle que nous

offrons, et non pas celui de la force et de la victoire. Il ne s'agit

donc pas de substituer un système de conciliation à un système de

rigueur; il s'agit de maintenir la justice pour tous, et d'amener la

conciliation à la suite du triomphe de la justice. La justice,

messieurs, ne réussit pas en un jour, elle a des chances à surmonter,

elle a des difficultés qui lui sont propres; mais qu'elle dure, et la

conciliation est infaillible. Quand la justice a régné longtemps, elle

l'emporte enfin; et pardon si je m'arrête à ce mot longtemps; nous

parlons toujours comme si l'oeuvre que nous avons accomplie en quatre

années pouvait s'accomplir en un jour. Une telle impatience est

aujourd'hui dans les esprits qu'on s'étonne que tout ne soit pas fait,

parce qu'il y a quatre ans qu'une révolution a été consommée. Ce qui est

étonnant, j'ose le dire, c'est qu'il y ait tant de choses faites; le

bien ne triomphe pas ainsi en un jour; la raison a besoin de patience;

la justice veut du temps pour triompher des sentiments haineux. Mais

c'est seulement avec la justice et le temps que la conciliation est

possible. La faiblesse, le scepticisme augmentent le trouble,

l'incertitude, la confusion, et retardent la conciliation parce qu'elles

amènent sans cesse des scènes nouvelles, des désordres nouveaux qui

obligent la société à se défendre, et qui rendent la conciliation

impossible.

C'est vous, avec votre langage et les sentiments que vous professez, ce

n'est pas nous qui sommes les ennemis d'un système de conciliation. En

affermissant l'empire des lois et de la justice, en protégeant l'ordre

social contre des agressions particulières, nous faisons des pas plus

sûrs vers la conciliation, que par toutes les incertitudes dont vous

voudriez faire notre politique. (_Très-bien! très-bien!_)

On parle aussi, messieurs, on parlait tout à l'heure d'un système

nouveau à la place d'un système usé.

Messieurs, Je ne chicanerai pas sur l'expression; je ne dirai pas qu'il

y a quelque danger, et peut-être une véritable maladie sociale dans ce

besoin insatiable de nouveauté qui fait qu'on veut changer de système,

uniquement parce que celui qui règne est usé, dit-on, et qu'il en faut

un nouveau. Je ne m'arrêterai pas à cette objection; je conviendrai que

la société se développe, et qu'à chaque époque, il faut une politique

qui lui convienne.

Mais j'ai un peu regardé, et sans doute beaucoup d'autres l'auront fait

comme moi, j'ai un peu regardé au fond des idées qui forment le système

nouveau qu'on nous laisse entrevoir plutôt qu'on ne nous le montre

clairement.

Eh bien! j'en demande pardon aux honorables membres qui les ont

exprimées, mais je suis obligé de dire que, dans ma conviction la plus

sincère, je n'ai trouvé, au fond de ce prétendu système, que les

vieilles théories politiques de 1791. Je n'ai trouvé, je le dis à

dessein, au fond de toute cette politique nouvelle, que les vieilles

théories révolutionnaires; théories qui ont convenu à l'époque pour

laquelle elles étaient faites, et qui était nécessairement une époque de

révolution et de destruction, mais qui ne conviennent plus aujourd'hui;

je n'ai trouvé, dis-je, dans cette tendance vers le suffrage universel,

vers la complaisance pour les passions ou la volonté présumée de la

multitude qui prévalaient en 1791, je n'ai vu là, passez-moi

l'expression, que des vieilleries qu'on essaye de rajeunir en en faisant

des chimères. (_Très-bien!_) Cela est impossible et, pour mon compte,

toutes les fois que j'ai entendu de pareilles idées se produire, j'ai

cru entendre répéter ce mot si vrai et si piquant qui a été dit, si je

ne me trompe, au milieu de nous: _il y a quarante ans que je vous

connais, vous vous appeliez alors Pétion_ (_Hilarité générale_).

Messieurs, savez-vous ce qu'il y a de véritablement nouveau pour nous?

C'est la politique suivie depuis quatre ans, c'est l'acceptation franche

et complète de l'esprit constitutionnel, et la lutte franche contre

l'esprit révolutionnaire; c'est la dénégation sincère des théories

révolutionnaires, des idées de gouvernement révolutionnaire, et

l'acceptation franche et complète des principes du gouvernement

représentatif. Voilà ce qu'il y a de nouveau parmi nous. Vous qui parlez

de système usé, voulez-vous savoir ce que le pays en pense?

Adressez-vous à lui et écoutez sa réponse. Les mots de confiance, de

conciliation, de nouveauté, dans le sens dans lequel vous les employez,

ont retenti souvent depuis quelque temps aux oreilles du pays; ils lui

sont agréables par eux-mêmes, ils sonnent bien, par leur propre vertu,

aux oreilles humaines. Mais quand on vient au fait, lorsque le système

politique suivi depuis quatre années, ce système qu'on dit usé, paraît

en péril, que fait le pays? Il s'inquiète, il s'agite. Les affaires se

ralentissent, les esprits se troublent; écoutez les conversations dans

l'intérieur des familles; observez le mouvement des transactions

civiles; vous voyez éclater de toutes parts les symptômes évidents de

l'inquiétude publique. Pourquoi? Par ce que le pays, malgré ses

préjugés, malgré les mauvaises habitudes qui lui restent depuis quarante

ans de révolution et de discordes civiles, malgré ses passions même, a

un instinct profond et vrai de sa situation, de son intérêt véritable,

et lorsqu'il est en présence d'un danger réel et imminent, cet instinct

l'emporte sur toutes les habitudes, les préjugés, les passions. Et

savez-vous quel est cet instinct du pays? Savez-vous ce dont il a le

sentiment profond? C'est qu'il est à peine sorti de l'état

révolutionnaire, c'est qu'il remonte laborieusement la pente

révolutionnaire pour arriver à l'état vraiment social et libre. Le pays

sent, sent profondément que l'esprit révolutionnaire plane encore

au-dessus de lui, et est là sans cesse l'épiant pour l'agiter et

l'envahir de nouveau.

Le pays est dans la même situation, dans la même disposition dans

laquelle nous étions tous lorsqu'une effroyable maladie, le choléra, a

dévasté la cité. Tout le monde observait, et au moindre symptôme tout le

monde était inquiet, tant on redoutait la réapparition du fléau. Le pays

est, à l'égard de l'esprit révolutionnaire, dans la même disposition

d'esprit; il le redoute, il l'observe; il sait que le péril est encore à

la porte; et voilà ce qui l'alarme profondément quand le système de

politique qui prévaut depuis quatre ans paraît compromis. Le pays a peur

de retomber dans l'abîme. Les apparitions de l'esprit révolutionnaire

ont leurs heures de nécessité; mais ce sont celles de l'ange

exterminateur, ce n'est pas là le génie social. Voilà ce qui fait

l'inquiétude du pays; voilà ce qui prouve que le système dont vous

parlez est bien loin d'être usé; il est au fond le système du plus

simple bon sens, de l'intérêt dominant, du véritable intérêt du pays.

Vous auriez raison si, comme tout à l'heure vous l'entendiez dire, notre

politique était en effet vouée à une seule cause, si nous n'avions

entrepris que de rétablir l'ordre, par une réaction violente et sans

maintenir les libertés du pays. Mais c'est le caractère particulier de

notre temps que nous ayons entrepris à la fois et de rétablir l'ordre,

et je ne dis pas seulement de maintenir, mais d'étendre les libertés

publiques. Ordinairement, l'une ou l'autre de ces tâches suffit à

l'activité d'une époque. Il y a des époques qui sont vouées aux réformes

sociales, au développement des libertés publiques, d'autres au

rétablissement de l'ordre, et à recouvrer les moyens de gouvernement,

les principes de sécurité sociale. Mais, messieurs, nous avons été

appelés à faire les deux choses à la fois. (_Très-bien, très-bien!_)

Rappelez-vous notre histoire depuis quatre ans, ouvrez vos

procès-verbaux, vous y verrez que vous avez d'une main travaillé

constamment à rétablir l'ordre, et de l'autre à étendre les libertés du

pays. Ouvrez notre Charte telle que vous l'avez modifiée en 1830, notre

_Bulletin des lois_, vous y trouverez vingt-deux lois d'extension des

libertés politiques depuis quatre ans; des lois qui auraient suffi à la

passion des réformes pendant un demi-siècle, qui auraient alimenté

pendant un demi-siècle l'ambition et l'activité des esprits les plus

ardents en matière de liberté: tout cela s'est fait en quatre ans. Et en

même temps que tout cela se faisait, par les mêmes institutions, par les

mêmes Chambres, vous avez rétabli l'ordre, vous avez cherché à ressaisir

le principe conservateur de la société. En sorte que vous avez fait

(permettez-moi cette comparaison historique) ce que faisaient les

Macchabées au siége de Jérusalem, ils reconstruisaient d'une main leur

cité pendant qu'ils la défendaient de l'autre contre l'ennemi extérieur.

(_Très-bien!_) Ils avaient l'épée d'une main et la truelle de l'autre:

c'est ce que vous avez fait depuis quatre ans.

Métier glorieux, métier qui honore et grandit une nation, mais métier

difficile, et dont il ne faut pas méconnaître la difficulté et les

périls. Eh bien! messieurs, quand on entreprend une tâche pareille,

quand on y est voué par l'état du pays, il n'y a qu'un seul moyen de

réussir; c'est que pendant que les libertés publiques se déploient

hardiment, les pouvoirs publics s'exercent, se raffermissent,

s'agrandissent aussi. Ce que vous réclamez pour la liberté publique,

nous le réclamons aussi pour la puissance publique. Nous demandons

l'empire des lois, non pas dans leur rigueur, je ne me permettrai pas de

me servir de ce mot quand je parle des lois de mon pays; elles ne sont

que justes; nous demandons l'empire des lois dans leur justice; nous

demandons le libre et énergique exercice des prérogatives du

gouvernement, des Chambres, de tous les pouvoirs. Nous ne demandons la

restriction d'aucune des libertés nationales; nous ne voulons point de

ce système bâtard et misérable qui travaille à affaiblir le pouvoir et

la liberté; nous les voulons tous les deux réels et forts; mais si

pendant que les libertés se déploient avec intensité et se multiplient,

vous venez à affaiblir le gouvernement; si vous dites tantôt que la

couronne est trop forte, tantôt que les Chambres ont trop de puissance,

vous mettrez la société dans un péril imminent, car d'un côté vous

déchaînez toutes les passions individuelles, et de l'autre vous

enchaînez la force sociale; car, sachez-le bien, messieurs, le pouvoir

public, c'est la force sociale, c'est la force sociale organisée; dans

un pays libre comme le nôtre c'est la société elle-même se défendant,

agissant dans son propre intérêt, intérêt légitime quand elle se défend

et se gouverne, comme quand elle se prête au déploiement des libertés

individuelles. (_Approbation._)

Ce que nous voulons donc, messieurs, c'est l'action complète de la force

publique, de la force sociale, aussi bien que des libertés

individuelles.

A cette condition, à cette seule condition, avec cette hardiesse dans la

politique nationale, on peut prétendre à rétablir l'ordre, à l'affermir,

en même temps que se développe la liberté; à cette condition, on peut

offrir au monde le spectacle d'un pays libre, se gouvernant

régulièrement lui-même.

C'est sous ce point de vue, messieurs, que je vous prie de considérer la

question de l'amnistie, sur laquelle je ne veux ajouter qu'un mot. Si

l'amnistie, qui n'est pas actuellement une nécessité sociale, qui n'est

pas commandée par la justice, si l'amnistie, qui ne peut être

aujourd'hui qu'un acte de politique et de gouvernement, opportune tel

jour et inopportune tel autre jour, si l'amnistie, dis-je, peut avoir

lieu un jour sans affaiblir la puissance publique, sans donner courage

aux factions, sans troubler la tranquillité des esprits, car la première

condition de la force du gouvernement, c'est la sécurité des esprits, si

l'amnistie peut avoir lieu à ces conditions, il n'est aucun homme sensé

qui ne l'accepte avec empressement; mais tant que ces conditions ne sont

pas remplies, tant qu'il reste de vives inquiétudes pour l'ordre public,

pour le repos des honnêtes gens et de la société, l'amnistie ne serait

qu'un acte de faiblesse; elle n'atteindrait pas le but de conciliation

dont vous parlez, elle produirait des effets tout contraires; elle ne

serait pas opportune, elle serait nuisible. C'est dans ce sens et

seulement dans ce sens, que nous l'avons repoussée. (_Mouvements

prolongés d'assentiment._)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 78 / 119 题