--Chambre des pairs.--Séance du 9 août 1834.--
Après la session de 1834, la Chambre des députés, dont le terme légal
était arrivé, fut dissoute; des élections générales eurent lieu le 21
juin, et les Chambres se réunirent, le 31 juillet, pour l'ouverture de
la session de 1835. Dans la discussion de l'adresse à la Chambre des
pairs, M. le marquis de Brézé attaqua vivement la politique du
gouvernement de Juillet, et revint en particulier sur les émeutes qui
avaient eu lieu dans le cours de l'année et sur l'incident de la rue
Transnonain. Je lui répondis:
GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Je ne voudrais pas
prolonger la discussion sur ce sujet. Cependant, je ne puis m'empêcher
de faire remarquer à la Chambre que le fait sur lequel on a si longtemps
arrêté et si souvent rappelé son attention, je fait de la vue
Transnonain est un fait de guerre civile (il faut le qualifier par son
véritable nom). Or, messieurs, ce n'est pas le gouvernement, ce ne sont
pas les amis du gouvernement, ce ne sont pas les troupes de la France
qui ont engagé la guerre civile. Des séditieux, des factieux, des
assassins ont commencé la guerre civile, l'ont commencée par
l'assassinat. Il a été impossible de ne pas répondre à l'assassinat par
la force; et quand une fois la force s'est déployée dans les rues d'une
ville, elle ne peut être conduite aussi régulièrement, aussi
pacifiquement qu'une promenade; elle a ses accidents, ses malheurs que
le gouvernement déplore, comme d'autres, qu'il aurait voulu éviter,
qu'il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter. Les ordres de
l'autorité ont été des ordres doux, modérés, prudents. Au milieu même de
la guerre civile, les troupes, les gardes nationaux ont toujours eu
ordre d'attendre les attaques, de subir le feu, d'essuyer des pertes,
des pertes douloureuses, avant de se défendre. Ils l'ont fait partout,
ils ont partout obéi à ces ordres; et, j'en demande pardon à la Chambre,
il est étrange en vérité qu'après tant d'assassinats (car il m'est
impossible, quelque mot que je cherche, d'en employer un autre), il est,
dis-je, étrange qu'après tant d'assassinats qui ont porté sur de braves
et honorables citoyens, soit dans l'armée, soit dans la garde nationale,
sur des citoyens qui n'avaient rien fait pour provoquer de pareils
malheurs, qui n'avaient jamais dit un mot, jamais fait une démarche qui
pût les exposer à de pareils dangers, il est étrange, dis-je, que
lorsqu'ils n'ont fait que repousser l'assassinat par la force,
lorsqu'ils ont payé cette défense de leur sang, ce soit sur leur tête
qu'on veuille faire retomber le sang de ceux qui avaient débuté par
l'assassinat.
Non! ce n'est pas sur la garde nationale et l'armée, sur leurs
honorables commandants, sur le gouvernement du roi que de tels reproches
doivent tomber; c'est sur ceux qui ont engagé la sédition, la guerre
civile, qui même après qu'elles ont éclaté, même après les malheurs
qu'elles ont attirés sur le pays, ne veulent pas en accepter la
responsabilité; c'est sur eux qu'elle doit peser. Les hommes qui
assassinaient nos braves soldats sont ceux sur qui doit retomber le sang
répandu.
J'arrive à l'ensemble du discours de l'honorable préopinant.
Je demande pardon à la Chambre si je suis obligé de rentrer dans des
questions bien souvent débattues devant elle, de redire peut-être des
choses que j'ai eu moi-même déjà l'honneur de lui dire; il est
impossible de ne pas opposer aux mêmes reproches les mêmes réponses; et
quand l'histoire de notre pays et de notre gouvernement, depuis quatre
ans, est sans cesse recommencée pour en tirer contre nous les mêmes
accusations, je suis bien forcé de défendre le gouvernement du roi comme
je l'ai déjà défendu.
Et d'abord, messieurs, la révolution de Juillet, j'ai déjà eu l'honneur
de le dire devant cette Chambre, nous ne l'avons pas provoquée. Ce que
je disais tout à l'heure de la rue Transnonain, de la guerre civile et
de ceux sur la tête desquels ces malheurs doivent retomber, je le dirai
aussi de la révolution de Juillet. Nous l'avons acceptée quand il a
fallu l'accepter pour la sûreté et l'honneur du pays; nous ne l'avons
pas provoquée. La révolution de Juillet, c'est le parjure qui est allé
la chercher. Je n'ai pas le moindre goût pour rappeler des souvenirs
douloureux et pour mal parler des vaincus; mais enfin la révolution de
Juillet n'a été ni une révolte, ni une insurrection, ni une fantaisie
arbitraire et violente de la nation française; le parjure est allé la
chercher; la France s'est trouvée placée dans cette alternative
douloureuse ou d'accepter la ruine de ses institutions, c'est-à-dire son
propre déshonneur (un pays qui accepte la ruine de ses institutions est
un pays déshonoré), ou d'accepter une révolution. Dans cette nécessité,
la France a accepté, accepté franchement une révolution.
C'est un grand mal, dans tous les cas, qu'une révolution. Une révolution
coûte fort cher financièrement, politiquement, moralement, de mille
manières; mais quand une révolution est faite de la sorte, sans
provocation, sans aucun tort, s'il m'est permis de parler ainsi, sans
aucun tort de la part du pays, quand elle est faite à la fois comme une
justice et comme une nécessité, ce n'est pas au pays qui l'a acceptée
pour sa sécurité, pour son honneur, qu'il faut en imputer les
douloureuses conséquences; ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre de
ce qu'elle coûte: c'est aux premiers et véritables auteurs de cette
violation de la foi jurée, de cette ruine tentée des institutions et de
l'honneur du pays. Ce que la révolution de Juillet a coûté, c'est sur la
tête de ses véritables auteurs, je le répète, qu'il faut le reporter.
Je passe ici du petit au grand. Le tort qu'ont les factieux dans la
guerre civile, quand ce sont eux qui la provoquent, ce même tort, les
gouvernements qui se conduisent avec assez peu de sagesse et de moralité
pour appeler sur le pays des révolutions, s'en rendent coupables; ils
sont responsables des conséquences; ce n'est pas au pays qu'il faut s'en
prendre.
Depuis la révolution de Juillet, on accuse le gouvernement du roi
d'avoir été également contraire à la liberté et à l'ordre; on l'accuse
d'avoir promis beaucoup de progrès pour les libertés publiques et de
n'en avoir amené aucun; on l'accuse d'avoir promis le rétablissement de
l'ordre et de n'avoir pas su le rétablir.
Quant à la liberté, j'en appelle aux faits, à l'évidence. Ouvrez la
Charte de 1830, ouvrez toute la législation rendue depuis cette époque;
il est impossible de nier qu'il y a eu, je ne veux pas me servir du mot
concession, mais une immense extension des libertés publiques. Prenez
tout le droit politique, toute l'administration, vous trouverez partout
l'introduction des principes qu'on est accoutumé d'appeler libéraux. Le
principe populaire de notre gouvernement a été étendu dans la Charte par
les modifications que la Charte de 1814 a subies. Il a pénétré
successivement dans toutes les parties de notre organisation sociale.
Je ne veux pas insister sur un fait si évident, si simple; je rappelle
seulement qu'il a été fait de 1830 à 1834, dans les institutions, dans
les lois, et au profit des libertés publiques, des réformes, des
changements qui, dans tout autre temps, auraient suffi pour absorber un
siècle, pour satisfaire pendant un siècle les esprits les plus ambitieux
et les plus ardents en matière de liberté. Il n'y a aucun de vous, il
n'y a aucun homme raisonnable qui ne convienne que, si l'on a eu un
tort, c'est d'aller trop vite, et que, bien loin qu'on puisse se
plaindre que l'extension de la liberté n'ait été ni assez grande, ni
assez rapide, à parler franchement, s'il y a eu excès, c'est dans
l'autre sens.
Si donc il s'agit des libertés légales, constitutionnelles, des libertés
écrites, il est impossible de nier que, depuis 1830, il y a eu, à cet
égard, un immense développement.
Si maintenant nous passons aux libertés de fait, j'en appelle également
à vos souvenirs: est-il possible de nier que, dans ces quatre dernières
années, en même temps que la liberté légale recevait une extension
prodigieuse, la liberté de fait s'est manifestée avec une réalité, une
énergie, un abus, passez-moi l'expression, qui ne s'était jamais vu à
aucune autre époque de notre histoire?
Consultez les étrangers qui viennent vivre au milieu de vous, qui
arrivent des pays les plus libres: il n'y en a pas un qui ne soit étonné
du degré de liberté de fait qui existe en France; il n'y en a pas un qui
ne se demande si cette liberté immense, si cette attaque si continuelle,
si vive, si peu réprimée, contre les principes constitutifs du
gouvernement et de la société, sont régulièrement possibles, si c'est là
un état de choses de nature à durer. C'est là ce qui les trouble et les
inquiète.
Et c'est en présence de tels faits, en présence de toutes ces lois que
nous avons rendues depuis quatre ans, au profit de ces libertés de tout
genre qui agissent tous les jours au milieu de nous, qu'on vient dire
que la révolution de Juillet n'a rien fait pour l'extension des libertés
publiques, qu'elle a manqué à toutes ses promesses!
En vérité, pour répondre à de telles accusations, je ne puis faire autre
chose qu'en appeler aux faits, à l'évidence; il est impossible de se
répandre en longs raisonnements.
Oui, la révolution de Juillet a fait, pour l'extension des libertés
publiques, plus qu'elle n'avait promis, plus que bien des hommes
prudents et sensés n'auraient voulu demander; mais il est naturel qu'un
pays se laisse aller à l'entraînement d'une révolution, qu'il soit avide
d'en recueillir tous les fruits, d'en multiplier les conquêtes; il ne
faut pas s'effrayer outre mesure de cet emportement de la victoire.
Lorsque le pouvoir, lorsque les hommes éclairés savent ne pas s'en
laisser dominer, lorsqu'ils savent résister à ce mouvement désordonné
d'ambition et de liberté qui se manifeste, le mal passe et le bien
reste. Ces libertés que nous avons conquises et celles que nous avons
écrites dans nos lois, et ces libertés de fait dont nous jouissons,
elles subsisteront quand l'ordre sera complétement rétabli, quand les
esprits se seront calmés, quand le fait de la révolution, au lieu d'être
un fait actuel et encore brûlant, ne sera plus qu'un événement
historique, un grand et glorieux événement dans la vie de la France.
(_Marques nombreuses d'adhésion._) Ce progrès si rapide de toutes les
libertés, ce mouvement prodigieux et redoutable sera la gloire de la
France, la gloire de notre époque; sachons devancer un peu cet avenir et
ne cédons pas trop aux alarmes des premiers moments.
Ce qui a fait la force du gouvernement depuis quatre ans, c'est qu'il a
eu foi dans la bonté de sa cause, dans la vertu de nos institutions,
dans le bon sens du pays; soutenu par cette foi, il n'a pas craint cet
immense développement des libertés publiques; et cependant, remarquez
que nous avons dès le premier moment lutté en faveur de l'ordre. Pendant
que toutes les libertés se développaient, que nous proposions nous-mêmes
ces lois favorables à la liberté, le principe qui a fait la règle de
notre conduite depuis quatre ans, c'est le principe de la résistance au
désordre, le principe du rétablissement de l'ordre immédiatement après
une révolution.
C'est une oeuvre difficile; je conviens qu'on n'y a pas toujours réussi.
S'il ne s'agit que de reconnaître que, dans le cours de ces années,
après de tels événements, il y a eu des désordres que le pouvoir n'a pas
toujours su prévenir, des désordres qu'il n'a pas toujours suffisamment
réprimés, je suis tout prêt à le reconnaître; il n'y a aucun ministre,
depuis quatre ans, qui ait la prétention de n'avoir commis aucune faute.
Mais je dis qu'en fait et en général, le caractère de la politique, de
la conduite du gouvernement depuis quatre ans, a été de lutter en faveur
de l'ordre, de travailler sincèrement, énergiquement, patiemment, à le
ramener dans la société, dans les esprits comme dans les rues. Je dis,
et j'en demande pardon à la Chambre, car j'ai involontairement l'air de
louer la politique du gouvernement, mais il faut bien que je le loue
pour le défendre, je dis que, depuis quatre ans, c'est là ce qu'on a
fait constamment. Depuis le jour où les clubs ont été fermes dans Paris,
trois semaines environ après la révolution, jusqu'aux derniers désordres
qui ont éclaté il y a trois mois, la politique du gouvernement a été
constante. Qu'on repasse tous les grands événements, on verra que le
rétablissement de l'ordre a toujours été le mobile fondamental de notre
politique.
Jusqu'à un certain point, en faisant la part de l'infirmité humaine, de
l'insuffisance des efforts, de l'empire des accidents du temps, nous
avons réussi, qu'il me soit permis de le dire, au delà de l'attente de
la plupart des hommes sensés. La plupart des hommes sensés et éclairés
qui avaient traversé toutes nos vicissitudes politiques avaient, de
l'avenir de la révolution de Juillet, bien plus mauvaise opinion; ils
s'attendaient à de bien plus graves désordres, ils croyaient la société
bien autrement compromise; et ce doute, cette inquiétude des hommes de
sens et d'expérience a été l'un des principaux obstacles contre lesquels
nous avons eu à lutter. Le gouvernement avait, je le répète, foi dans
nos institutions, foi dans le bon sens du pays; mais une foule d'hommes
éclairés n'avaient pas la même confiance; ils étaient dominés par
l'expérience de tout ce qui s'était passé en France depuis quarante ans;
ils n'avaient jamais vu un mouvement violent s'arrêter trois semaines
après son origine; ils avaient toujours vu les événements se précipiter
sur la même pente, une révolution amener une révolution nouvelle, un
désordre suivi d'un autre désordre. Le contraire est arrivé après la
révolution de Juillet. On a marché lentement, il est vrai, mais on a
toujours marché vers le rétablissement de l'ordre; on a toujours remonté
la pente au lieu de la descendre. (_Très-bien! très-bien!_) C'est là un
fait qu'il est impossible de ne pas reconnaître, quelque amère critique
qu'on veuille faire des fautes de détail qui ont pu être commises par le
gouvernement.
Messieurs, c'est là la politique de la Charte, c'est là la politique
constitutionnelle, la politique libérale et modérée. Je crois que, sans
vanité, il lui est permis de se qualifier elle-même ainsi.
Je répondrai peu aux objections de détail de l'honorable préopinant.
Cependant il y a quelques faits qu'il m'est impossible de ne pas
relever.
Il a parlé de l'état de nos finances tel que l'avait fait la révolution
de Juillet, de l'état intérieur de l'administration, de l'arbitraire qui
régnait dans les rapports du gouvernement avec les citoyens, et puis de
nos relations extérieures.
Quant à nos finances, il a oublié deux faits; l'un, que la révolution de
Juillet, à tort selon moi et avec peu de prudence, je ne crains pas de
le dire, a réduit de 40 millions les droits réunis; on ne peut donc pas
dire qu'elle n'a pas du tout réduit l'impôt.
Quant à l'armée, l'honorable préopinant est également dans l'erreur. Il
a parlé d'une armée de 400,000 hommes; cela n'est pas, et à ce sujet
permettez-moi d'entrer dans quelques détails.
L'armée était, à la fin de 1832, de 412,000 hommes; par le budget de
1834, elle a été tout à coup réduite à 286,000 hommes. La réduction
avait été commencée et opérée en très-grande partie. C'est là une
réduction sans exemple par sa rapidité et son étendue.
Dans le cours de cette année survinrent des événements qui prouvèrent la
nécessité du maintien d'une partie de la force armée qu'on voulait
réduire, et l'armée fut ramenée seulement au taux de 350,000 hommes. Il
y a donc eu une réduction effective de plus de 60,000 hommes. Dans la
session dernière, il avait été convenu entre le gouvernement et les
Chambres que l'armée serait réduite à 310,000 hommes. Les événements de
Lyon et de Paris en firent juger autrement, non pas au pouvoir tout
seul, car on parle toujours de l'administration, comme si elle disposait
seule des deniers de l'État; tout cela a été discuté devant vous, devant
le public; la presse, les Chambres, tous les pouvoirs légaux de l'État
ont débattu cette question. C'est après avoir passé par l'épreuve de la
discussion publique, de la discussion de la presse, de tous les pouvoirs
constitutionnels enfin; c'est après avoir subi ce travail si difficile
et si long, imposé au pouvoir par notre Charte, que la mesure a été
adoptée, et il est permis de trouver étranges les critiques de
l'honorable préopinant, car s'il reste toujours le droit de discuter, de
blâmer, même après la loi rendue, cependant il me semble qu'on doit
quelques égards, je dirai même quelque respect, à ce qui a été décidé
par les grands pouvoirs de l'État, sous les yeux du public, et après la
plus libre, la plus complète discussion.
Je dis donc que l'armée devait être ramenée au taux de 310,000 hommes,
quand les événements de Paris firent juger nécessaire de la maintenir,
pendant un certain temps, sur le pied de 360,000 hommes. C'est là, dans
ce moment, l'effectif de l'armée; tout ce qu'a dit l'honorable
préopinant sur cette immobilité d'une armée de 400,000 hommes, la même
depuis quatre ans, et destinée à être éternellement la même, tout cela
est démenti, non-seulement pour l'avenir, mais pour le passé;
l'administration s'est déjà efforcée de réduire l'armée dans les limites
des besoins de l'État.
Je laisserai à M. le ministre des finances, qui serait ici s'il n'était
retenu dans son bureau à la Chambre des députés, le soin de montrer avec
détail qu'il n'est pas exact de dire que les finances de la France sont
tombées dans une situation déplorable, et que nous sommes menacés de la
banqueroute.
Oui, messieurs, une révolution coûte cher; mais de même qu'il est aisé
d'établir qu'aucune révolution n'a amené aussi peu de désordres, aussi
peu de violences, aussi peu d'injustices que la révolution de Juillet,
de même je n'hésite pas à affirmer qu'il n'y en a aucune qui ait aussi
promptement replacé les finances dans un ordre raisonnable. On peut
faire cette comparaison non-seulement sur les gouvernements qui ont été
établis par des révolutions, on peut la faire sur d'autres gouvernements
d'une origine plus calme et plus facile. Je n'ai pas de goût pour ces
comparaisons qui sont toujours amères pour un parti; cependant je ne
puis m'empêcher de rappeler que le gouvernement de la Restauration a
coûté plus cher à rétablir que le gouvernement de Juillet.