XLVIII

--Chambre des députés.--Séance du 2 mars 1833.--

Dans le cours de l'année 1832, la France et l'Institut de France avaient

perdu cinq hommes inégalement et diversement illustres, mais qui tous

avaient grandement honoré leur patrie, et fait faire aux sciences qu'ils

cultivaient de grands progrès. Champollion jeune était mort le 4 mars;

Cuvier, le 13 mai; Abel Rémusat, le 3 juin; Saint-Martin, le 16 juillet;

Chézy, le 3 septembre 1832. Le gouvernement présenta, par mon organe, à

la Chambre des députés, un projet de loi destiné à leur rendre un

hommage national et à assurer à leurs familles une modeste récompense de

leurs travaux, GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs,

le roi nous a ordonné de présenter à la Chambre deux projets de loi dont

le caractère distinctif est de ne s'adresser qu'à ce sentiment de haute

civilisation, à ce zèle pour le progrès des sciences qui forme

aujourd'hui le lien commun de tous les esprits éclairés. Il s'agit de

montrer que la reconnaissance du pays est assurée à ceux qui se dévouent

avec constance et succès à de hautes et difficiles études; que cette

reconnaissance honore leur mémoire, vient au secours de leurs familles,

et recueille avec un soin tutélaire les restes de leurs travaux, et les

monuments, même incomplets, de leurs découvertes. La sanction

législative, attachée à de telles récompenses, en double l'éclat comme

elle en garantit la durée; et notre gouvernement libre et national ne

refusera point au talent supérieur ces nobles encouragements qu'il

reçut, à diverses époques, de l'habile munificence des royautés

absolues.

La mort, dans l'année destructive que nous venons de traverser, a frappé

les sciences et l'érudition par la perte de cinq hommes inégalement

célèbres, dont les travaux ou jetaient un grand éclat, ou offraient une

rare et spéciale utilité: M. Cuvier, éminent à tant de titres; M.

Champollion le jeune, M. Abel Rémusat; M. de Chézy et M. de

Saint-Martin.

Les grands emplois de M. Cuvier, ses talents si variés et cette étendue

de connaissances administratives qu'ont appréciée nos assemblées, ne

l'empêchaient pas d'être, avant tout, l'homme de la science, de cette

science qu'il a constamment enrichie de ses découvertes, servie de tous

ses efforts, illustrée et popularisée par sa parole.

Au moment où sa perte soudaine retentit dans Paris, et frappa d'une

véritable affliction les esprits péniblement distraits par tant d'autres

deuils, un juste besoin d'exprimer le voeu public fit rendre une

décision royale qui, par anticipation, accorda à la veuve de M. Cuvier,

demeurée presque sans autre fortune que ce grand nom, une pension

annuelle de 6,000 francs. Nous aurons l'honneur, messieurs, de vous

proposer l'inscription législative de cette pension. Une autre mesure

nous a paru également réclamée par le respect dû à la mémoire de cet

homme illustre et par l'intérêt de la science.

Dans cette vie occupée par tant d'études diverses, M. Cuvier, qui

rendait à la science une grande part de l'argent qu'il recevait de

l'État, avait successivement formé une vaste et précieuse bibliothèque;

un inventaire fait avec soin la porte à 17,505 volumes. L'étude favorite

de M. Cuvier, l'histoire naturelle, y occupe nécessairement une grande

place; mais, par le caractère même du génie de M. Cuvier qui embrassait

à la fois, avec une netteté singulière et un ordre parfait, les

connaissances les plus diverses, sa bibliothèque offre des genres fort

opposés, sciences, mathématiques, histoire, législation, littérature,

des collections rares et complètes d'ouvrages étrangers et nationaux.

L'ensemble de cette bibliothèque ainsi classée nous a paru mériter

d'être acquis par l'État. Quelques dispositions testamentaires de M.

Cuvier, relatives à diverses séries d'ouvrages, ont été l'objet de

renonciations légales; la collection entière est libre; et la famille de

M. Cuvier, ou l'ami, le collaborateur désigné par son choix, profiteront

seuls du prix attaché à cette savante bibliothèque.

En l'acquérant aujourd'hui, messieurs, l'État, il faut le dire, ne fera

que reconnaître un long acte de désintéressement, une rare générosité

scientifique de M. Cuvier qui, pendant trente années, devenu le centre

principal et l'un des promoteurs les plus actifs de la science, recevant

de toutes les parties du monde et de tous les voyageurs célèbres des

objets rares, de précieux échantillons de découvertes, n'a jamais formé

de collections particulières, et a toujours versé les dons qu'on lui

adressait dans le musée national; ce fait, messieurs, longtemps peu

remarqué, doit être connu de la France.

Acquise à l'État, la bibliothèque de M. Cuvier recevrait une

détermination déterminée. Les ouvrages sur l'histoire naturelle et les

sciences accessoires seraient placés dans une salle particulière du

Muséum, ornée de la statue de l'illustre professeur. Les livres français

et étrangers sur la législation, la jurisprudence et toutes les parties

de l'administration publique seraient attribués à la bibliothèque du

conseil d'État. La collection si précieuse sur la législation de

l'enseignement dans divers pays serait conservée dans la bibliothèque du

ministère de l'instruction publique. Les savantes éditions d'auteurs

classiques et le bon choix d'ouvrages littéraires que M. Cuvier avait

réunis prendraient place dans la bibliothèque de l'École normale.

L'empreinte d'un cachet particulier perpétuerait le souvenir de

l'origine de ces dotations faites à la science, à l'instruction

publique, à l'administration, au nom de l'homme qui les éclairait

également.

Le crédit nécessaire pour cet objet, messieurs, ne serait pas fort élevé

comparativement à l'importance de la collection, et au prix, aux soins

qu'elle a coûtés. L'expertise détaillée des ouvrages, l'appréciation du

surcroît de valeur qui résulte de l'ensemble, et quelques frais modiques

d'exécution composeraient une somme totale de 72,500 fr. facile à

justifier dans toutes ses parties. Je déposerai sur le bureau de la

Chambre le rapport de la commission qui a été chargée d'examiner cette

bibliothèque et d'en constater la valeur.

Une autre disposition du même ordre, messieurs, qui n'est pas seulement

un hommage à la science, mais un service, une précaution que la science

réclame, vous est proposée dans le même projet de loi.

Le nom de M. Champollion, son entreprise de déchiffrer les pages si

longtemps muettes de ce grand livre d'histoire écrit sur tous les

monuments de l'Égypte, l'audace de ses promesses, la grandeur avouée des

premiers résultats, son voyage, son retour avec tant de nouveaux

trésors, sa mort prématurée, au milieu de la joie de sa découverte et

pendant qu'il en disposait les matériaux, tout cela, messieurs, n'a pas

besoin d'être redit devant vous, et vous a vivement intéressés, comme le

public éclairé de l'Europe.

Mais cet intérêt même fait naître aussitôt une question. Les fruits du

voyage de M. Champollion, les preuves nouvelles de sa grande découverte,

les éléments comme les résultats de son travail ne seront-il pas mis à

l'abri par l'État, acquis à la science et en partie publiés pour elle?

La réponse ne saurait être douteuse. Ici, l'honneur accordé à M.

Champollion est le seul moyen de lui susciter des successeurs, en

livrant à leur émulation la voie où il était entré seul. Il n'est pas

nécessaire d'indiquer où conduit cette voie et de mesurer le vaste champ

que laissent encore à l'esprit humain les études orientales. D'autres

peuples ont été amenés à favoriser ces études par des intérêts présents

de politique et de conquête. Les efforts de la France, dans la même

carrière, avec un but moins immédiat, ont une grandeur intellectuelle

qui se suffit à elle-même et qui n'exclut pas d'autres résultats. Dans

des vues de civilisation et de commerce, aussi bien que par zèle pour la

science, la France ne doit pas détacher ses yeux de cet inépuisable

Orient, qui commence à l'Égypte, pleine de notre gloire, qui confine à

l'empire d'un puissant souverain de l'Europe, qui forme un second empire

britannique au delà de l'Océan, et qui recèle encore une partie si

précieuse de ses monuments dans cette Afrique, dont nous occupons

maintenant les côtes. L'Égypte en particulier ne peut plus être

désormais étrangère à la France; notre conquête passagère en avait

rapporté un admirable tableau, où manquait seulement l'antique parole du

peuple dont il retraçait les monuments. Il est beau qu'un Français ait

retrouvé, ait entendu cette parole, et qu'il ait, à lui seul, achevé

l'oeuvre de toute une expédition guerrière et savant. En cela, M.

Champollion a travaillé doublement pour la gloire nationale; en même

temps qu'il a doté notre érudition d'une immortelle découverte, il a

complété un des grands faits de notre histoire.

Les travaux _inédits_ qui préparaient ou qui constatent ce grand

résultat ont été scrupuleusement examinés par une commission savante

dont je dépose également le rapport sur le bureau de la Chambre. Il

résulté de la déclaration de cet imposant jury que si, dans les

manuscrits de M. Champollion, tout n'est pas également original et neuf,

tout se rattache cependant à la même entreprise, tout appartient à la

grande idée que M. Champollion a réalisée, parce qu'il en était possédé.

Ainsi, grammaire et dictionnaire manuscrits de la langue copte, où il

pressentait et cherchait l'antique idiome égyptien, incomparable

collection de dessins rassemblés dans son voyage, et accompagnés des

hiéroglyphes transcrits de sa main, recueil immense de notes et

d'explications sur ces dessins; enfin, dernier résultat et texte même de

la découverte, la grammaire égyptienne presque entièrement préparée pour

l'impression, voilà, messieurs, ce qu'il a paru important de laisser

réuni dans l'acquisition nationale qui vous est proposée.

Des précautions ultérieures détermineront l'emploi de ce dépôt dans le

plus grand intérêt de la science. Quant à sa valeur, messieurs, il a

paru qu'elle n'était pas appréciable par les règles ordinaires. La

commission l'a pensé: il n'y a pas de prix connu pour une découverte. Le

gouvernement a donc cru qu'il fallait, dans cette circonstance, ne

considérer qu'une règle de justice générale, et évaluer, non les

diverses parties du travail de M. Champollion, mais l'avantage que la

famille devait attendre de son nom.

M. Champollion laisse une veuve et une fille en bas âge. Il a paru que

l'État, en acquérant la pleine propriété des livres annotés, des

dessins, des nombreuses transcriptions d'hiéroglyphes, de tous les

manuscrits, pouvait y attacher un prix de 50,000 fr. qui serait l'unique

héritage de sa fille. En même temps, messieurs, nous aurons l'honneur de

vous proposer de faire inscrire au trésor une pension annuelle de 3,000

fr. au profit de Mme veuve Champollion. Cette justice semble due à la

mémoire de l'homme illustre qui, par le travail excessif qu'attestent,

au rapport de la commission, les résultats immenses de son rapide

voyage, a certainement consumé sa vie et s'est sacrifié lui-même à sa

découverte.

Le principe qui dicte cette proposition a paru devoir s'appliquer

également aux veuves de trois autres orientalistes célèbres décédés dans

la même année. Si l'éclat d'une immortelle découverte ne s'attache pas à

leurs noms, ils n'en ont pas moins dévoué leur existence à de grands et

mémorables travaux qui laissent leurs familles sans aucune fortune. On

ne peut craindre que de telles occasions de munificence nationale se

représentent souvent, et l'encouragement doit être d'autant plus

remarquable qu'un plus grand coup vient de frapper ces études et les a

privées de tant de soutiens à la fois.

La France possède, encore, il est vrai, dans un savant illustre et

vénérable, l'homme que la plupart des hommes occupés en Europe des

langues et de l'histoire orientales honorent comme leur guide et leur

modèle, et près de lui restent encore quelques-uns de ses élèves. Mais

les pertes que vient de faire parmi nous l'étude de l'Orient sont

immenses et méritent un éclatant souvenir.

M. Abel Rémusat, doué de la plus ingénieuse pénétration et du jugement

le plus sûr, avait, dès sa première jeunesse et sans secours, recommencé

cette interprétation de la langue chinoise, interrompue et comme perdue

pour la France depuis les grands travaux des missionnaires et de M. de

Guignes, leur héritier. Esprit étendu et fort, faisant de la philologie

un instrument pour les sciences morales, il avait, dans un ouvrage non

terminé, mais admirable, porté la lumière sur les premiers

établissements des peuples de la Tartarie et retrouvé leur histoire par

leurs idiomes, pour l'intelligence de ce monde oriental dont les Chinois

sont les plus antiques témoins. Créateur d'un nouvel enseignement au

Collège de France, il en facilita le succès par des ouvrages

élémentaires appréciés de tous les savants de l'Europe, et il servit

dans ce genre à établir, au profit de la France, une supériorité qu'il

convient à la France de rechercher en tout.

Ce que M. Abel Rémusat avait presque seul entrepris pour le chinois, M.

de Chézy, avec moins de secours encore, l'entreprit et l'acheva pour la

langue sanscrite, avant lui presque entièrement inconnue de l'érudition

française. Par cet instinct opiniâtre et cette vive sagacité qui fait

les grandes vocations savantes, il pénétra, sans maîtres et sans livres

élémentaires, dans cette langue mystérieuse de l'Inde, que l'on apprend

avec peine, à Calcutta même, des brahmes du pays conquis. Il donna, par

ses savants travaux, à la France, un titre de gloire intellectuelle qui,

ne se liant à aucune spéculation politique, semble plus rare et plus

désintéressée.

Les travaux de M. de Saint-Martin sur la langue et l'histoire de

l'Arménie, complétaient cette série d'efforts diriges vers l'Orient et

qui, l'embrassant dans toute son étendue, promettaient d'y porter

partout la lumière. M. de Saint-Martin a fait surtout servir aux progrès

de cette grande science l'étude profonde qu'il avait faite d'un idiome

trop peu cultivé. Esprit exact et pénétrant, il avait refait l'histoire

d'une portion de l'antiquité classique d'après des textes inconnus ou

inexpliqués avant lui. Sa mort laisse presque abandonnée une partie

neuve et importante de la philologie orientale, d'où il avait extrait de

si précieux résultats et vers laquelle les encouragements de l'État

doivent appeler de nouveaux efforts.

Des trois savants que je viens de rappeler, deux sont morts sans

fortune, et l'autre presque dans l'indigence. Il nous a paru, messieurs,

que cette circonstance et les travaux qui honoraient leur vie

motivaient, en faveur de la veuve de chacun d'eux, une pension annuelle

de 3,000 fr.

Avec un petit nombre de récompenses ainsi décernées dans des occasions

rares et solennelles, l'État assurera, messieurs, le progrès des hautes

connaissances. Sans doute, des récompenses semblables pourraient

s'appliquer à des succès obtenus dans d'autres branches de la

littérature et des sciences: tout ce qui honore le pays mérite

l'attention de ses représentants; mais des succès incontestés dans de

difficiles études que ne soutient pas la faveur populaire ont surtout

besoin d'encouragement. Attentive aux diverses parties de son domaine

intellectuel, la France n'en doit laisser dépérir aucune; elle doit

protéger les études nouvelles, favoriser les découvertes commencées, et

veiller sur les progrès de la science comme sur un des éléments de la

gloire nationale. L'Assemblée constituante décrétait, le 10 juillet:

«Tout citoyen qui a servi, défendu, illustré, éclairé sa patrie, a des

droits à la reconnaissance de la nation, et peut, suivant la nature et

la durée de ces services, prétendre aux récompenses.» Soyons difficiles

et réservés, messieurs, dans l'application de cette disposition; mais ne

demeurons pas étrangers aux généreuses inspirations qui l'ont dictée.

Une telle dépense, dont la législature tout entière est appelée à juger,

coûtera bien peu, rapportera beaucoup, et attestera dignement l'esprit

de notre époque».

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 39 / 119 题