Le grain de folie qui couve toujours au fond de la petite cervelle

frivole et hurluberlue de la déesse de la mode, va donc faire des

siennes. Conservant encore pour un temps les gracieuses façons Pompadour

et Watteau, la mode va se rattraper sur les coiffures et prendre pour

champ d'exercice de ses caprices les plus fous, pour théâtre de ses plus

incroyables fantaisies la tête de la femme, qu'elle va charger,

arranger, surcharger des plus folles inventions, sous prétexte de

l'embellir, qu'elle--transformera en paysage champêtre ou même

maritime, qu'elle empanachera et rehaussera fabuleusement, sur laquelle

elle bâtira des édifices et ira même jusqu'à faire promener de petits

bonshommes ou de petites bonnes femmes, des poupées de carton.

Paris alors pullulera de coiffeurs de génie, les Legros et les Léonard,

Raphaëls et Rubens, ou plutôt Soufflots de la coiffure, qui tiendront

des académies pour enseigner les principes de leur architecture

capillaire; qui lutteront à qui trouvera, pour orner les têtes

aristocratiques, le comble du ridicule et qui le trouveront plusieurs

fois.

Les perruquiers avaient eu déjà leurs jours de gloire au grand siècle,

avec les majestueuses perruques des hommes; devenus maintenant les

_Académiciens de la coiffure_, ils vont triompher de nouveau, mais aux

dépens de la grâce féminine.

[Illustration: GRANDS PANIERS LOUIS XVI.]

Voyons la femme à sa toilette, se préparant pour les visites ou pour la

sortie aux Tuileries, à l'heure du beau monde. C'est l'affaire

importante de la journée, ce petit travail de laboratoire où l'art et

la fantaisie accommodent la beauté toute simple au goût du jour. Cette

heure de la toilette après le petit lever, Lancret, Baudoin et tous les

peintres galants ou élégants du siècle, l'ont célébrée avec toutes les

coquetteries de leur pinceau charmeur, et les caricaturistes ne se sont

pas privés d'en sourire.

Dans le cabinet de toilette aux boiseries blanches, moulurées et

sculptées dans le style rocaille, devant son miroir au cadre contourné,

Madame a été habillée par ses suivantes, femmes de chambre ou

soubrettes; elle a pu à son petit lever donner audience à ses galants et

à ses modistes, au marquis et au financier, au poète qui célèbre ses

charmes dans l'_Almanach des Muses_, au déluré chevalier et au galant

abbé de Cour à petit collet.

--«Qu'en dit l'abbé?» L'abbé a du goût et ses avis sur tout ce qui

touche aux fantaisies de la mode sont précieux.

Mais tout ce monde frivole a été renvoyé, c'est maintenant l'heure du

coiffeur, le moment sérieux de la journée, le seul moment vraiment

important.

L'artiste a besoin d'être seul pour ne pas effaroucher l'inspiration, et

d'ailleurs l'œuvre est longue, difficile et demande tant de préparatifs

et de soins pour être menée à bien! Une ou deux femmes de chambre qui le

comprennent à demi-mot et lui passent tout ce qui lui est nécessaire

lorsqu'il est dans le feu de la composition, c'est tout ce qu'il peut

tolérer autour de lui.

Suivant le rang de la dame, c'est le grand artiste à la mode, venu en

carrosse, courant d'hôtel en hôtel dans le noble faubourg, attendu aux

Tuileries ou chez quelque princesse, ou bien c'est l'un de ses élèves

qui opère, en frac et manchettes de dentelles et l'épée au côté.

L'inspiration vient, et sous les doigts, sous le peigne, sous le fer à

friser de l'artiste, les plus étranges monuments de boucles naturelles,

adroitement mélangées à d'énormes quantités de tresses rapportées,

s'élèvent, se roulent en volutes, s'étagent, se superposent en _coques_,

_tapés_, _marrons_, _frisures_, _barrières_, _dragonnes_, _béquilles_,

etc.

Pendant vingt ans, c'est un défilé d'architectures étranges sous

prétexte de coiffures. La folie a élu domicile sur la tête des dames. On

peut citer, parmi les plus extravagantes inventions, les coiffures à la

_Quesaco_, les coiffures à la _Monte-au-ciel_ dont le nom indique assez

les proportions, la coiffure à la _Comète_, le _hérisson à quatre

boucles_ inventé par Marie-Antoinette qui porta jusqu'à l'exagération de

l'exagération l'empanachement des coiffures, le _parterre galant_, le

chapeau en _berceau d'amour_, à la _novice de Cythère_...

Il y avait aussi les _poufs_, coiffures abracadabrantes, le _pouf au

sentiment_, assemblage absurde de fleurs et de verdures poussées sur une

haute colline chevelue, avec des oiseaux sur les branches, des papillons

et des amours de carton voltigeant dans ce bocage ridicule; le _pouf à

la chancelière_, le _pouf à droite_, le _pouf à gauche_.

[Illustration: Une impure, d'après Wille.]

Le pouf au sentiment donne toute latitude possible aux combinaisons et à

l'étalage des affections et des goûts, ne voit-on pas la duchesse de

Chartres, mère du roi Louis-Philippe, porter sur son pouf un petit

musée de figurines: son fils aîné dans les bras de sa nourrice, un petit

nègre, un perroquet becquetant une cerise et des dessins exécutés avec

les cheveux de ses parents les plus chers.

[Illustration: Toilette de Cour.]

Après la coiffure jardin, on trouve la coiffure dite cascade de

Saint-Cloud, avec une cascade de boucles poudrées tombant du sommet de

la tête, la coiffure potager montrant quelques bottes de légumes

accrochées aux frisons, la coiffure agreste, les paysages montrant une

colline avec des moulins qui tournent, une prairie traversée par un

ruisseau argenté avec une bergère gardant ses moutons, des montagnes,

une forêt avec un chasseur et un chien faisant lever du gibier.

Puis viennent la coiffure au Colysée, à la candeur, aux clochettes, au

mirliton,--la laitière, la baigneuse, la marmotte, la paysanne, le

fichu, l'orientale, la circassienne,--le casque à la Minerve, le

croissant, le bandeau d'amour,--le chapeau à l'énigme, au désir de

plaire, la calèche retroussée, l'économe du siècle, la Vénus pèlerine,

la baigneuse à la frivolité, etc., les frisures en sentiments soutenus

et en sentiments repliés...

Les grandes coiffures d'apparat, fleuries, enguirlandées, empanachées,

immenses et très lourds échafaudages, tenaient une telle place que les

dames étaient forcées, dans les carosses où déjà elles avaient tant de

peine à caser leurs paniers, de tenir la tête penchée de côté ou même

de rester agenouillées.

Des caricatures représentent les dames ainsi coiffées, dans des chaises

à porteurs dont le couvercle a été enlevé pour laisser passer le sommet,

blanc comme une Alpe, de la gigantesque coiffure.

La plus étonnante de toutes ces grandes coiffures fut celle dite _à la

Belle-Poule_, en l'honneur de la victoire remportée en 1778, par la

frégate _la Belle-Poule_ sur le navire anglais _l'Aréthuse_. Sous la

masse des cheveux arrangés en grandes vagues, une frégate de belle

taille, avec tous ses mâts, ses vergues, ses canons et ses petits

matelots, naviguait toutes voiles dehors. Après avoir composé ce

chef-d'œuvre, Léonard ou Dagé pouvaient se pendre, ils ne trouveraient

jamais mieux.

[Illustration: Coiffure à la Belle-Poule.]

Ce fut donc vraiment jusqu'en 89, un défilé d'inventions ridicules sur

les têtes féminines. La plus haute donnait l'exemple. Hélas! elles

devaient expier! La tête avait péché, la tête paya. Et si la plus haute

tomba, ce fut justement par la faute de celui qui pendant les heureuses

années avait prodigué pour elle les inventions excentriques.

[Illustration: PARISIENNES 1789.]

Léonard, l'illustrissime coiffeur de la reine, était du voyage de

Varennes. En ces jours terribles, dans le grand naufrage de la

monarchie, que songe-t-on à sauver? L'indispensable Léonard! Et cette

faiblesse dernière tourna mal pour la pauvre reine, car ce serait,

dit-on, sur un renseignement erroné donné très innocemment par

Léonard parti en avant, à un détachement des troupes du marquis de

Bouillé, que le secours manqua à la famille royale arrêtée à Varennes.

[Illustration: Grand Pouf.]

... Quand l'élégante était coiffée, quand elle avait, en s'abritant la

figure dans un grand cornet de papier, été convenablement saupoudrée

d'une couche épaisse de poudre--mode étrange qui depuis le commencement

du siècle mettait la neige des ans sur tous les fronts, qui recouvrait

des mêmes frimas toutes les têtes masculines et féminines--quand elle

avait sur les joues une forte teinte de rouge, contrastant durement avec

le blanc de la chevelure,--le rouge c'est la loi et les prophètes, avait

dit Mme de Sévigné,--il n'y avait plus, pour que l'élégante fût

irrésistible, qu'à placer les mouches destinées à relever certains

détails de physionomie, à donner du piquant à l'expression.

Ces mouches que les femmes s'étudiaient à placer de la façon la plus

avantageuse pour leur genre de beauté particulier, portaient suivant

leur place les noms amusants que voici:

La _majestueuse_ se pose sur le front et _l'enjouée_ dans le coin de la

bouche; sur les lèvres des brunes, c'est _la friponne_; sur le nez

_l'effrontée_, légèrement comique; au milieu de la joue _la galante_,

près de l'œil cette mouche qui fait le regard à volonté languissant ou

passionné, c'est _l'assassine_, sans compter les fantaisies, les

mouches en croissant, en étoile, en comète, en cœur...

Mais voici les derniers jours d'un monde qui va s'effondrer, d'une

société qui va disparaître dans une soudaine catastrophe.

Dès 1785, l'ancien régime est atteint, la révolution est faite... dans

les toilettes!

C'est une révolution complète, venue presque sans transition, le galant

costume XVIIIe siècle est abandonné pour une série d'inventions

nouvelles donnant des lignes tout à fait différentes.

Adieu paniers, vendanges sont faites. Les immenses paniers sont décédés,

on a commencé par les remplacer par les paniers dits _à coude_,

consistant en un simple renflement sur lequel on pouvait appuyer les

coudes et par deux petits jupons rembourrés appelés _bêtises_ portés sur

les côtés et par un troisième placé tout à fait derrière et très crûment

dénommé. Puis on les a rejetés complètement, et les femmes en jupes

presque plates se sont acheminées peu à peu vers la robe fourreau et le

trop _simple appareil_ de la Révolution.

[Illustration: Coiffure d'intérieur.]

Marie-Antoinette fermière de Trianon, amène un peu de paysannerie dans

les modes, de la paysannerie d'opéra-comique, de la bergerie à la

Florian ou au Devin du Village. On voit apparaître les chapeaux de

paille, les tabliers, les caracos, les casaquins.

Léonard régnant sur les têtes et les gouvernant à sa fantaisie, pour le

reste, l'arbitre du goût à la cour de Marie-Antoinette, c'est Mlle Rose

Bertin, la grande marchande de modes de la reine, celle qu'on appelle

_son ministre des modes_.

[Illustration: Grand Chapeau.]

Rose Bertin ordonne et décrète, elle invente et elle compose, les femmes

crient merveille à tout ce qui sort de ses mains, et les maris se

plaignent de l'immensité de ses mémoires... comme toujours.

Vers 1780, la mode tourne et cherche des façons de robes nouvelles. On

invente les robes polonaises et les robes circassiennes qui n'ont rien

de polonais ni de circassien, des robes courtes d'abord, avec des

relevés sur des paniers, puis de longues robes de dessus flottantes.

La tendance aux modes négligées va bientôt s'accentuant, on voit

paraître les robes lévites qui sont l'occasion d'un scandale au jardin

du Luxembourg; une comtesse se promène avec une lévite _à queue de

singe_, c'est-à-dire à queue bizarrement coupée et tortillée, elle est

suivie par une foule moqueuse, et il faut pour la dégager faire avancer

la garde.

Après les _lévites_ viennent les robes _négligentes_ et

_demi-négligentes_, les robes _en chemise_, les _baigneuses_ et les

_déshabillés_.

Pour ces toilettes déjà si singulièrement baptisées, les couleurs à la

mode sont:

Couleurs _queue de serin_, _cuisse de nymphe émue_, _carmélite_.

Couleurs _au Dauphin_.

Couleurs de _gens nouvellement arrivés_.

Couleurs _vive Bergère_ et _Vert pomme_.

Couleur _soupir étouffé_.

[Illustration: Robe lévite.]

Une puce s'étant égarée à la cour,--la garde qui veille à la porte du

Louvre n'en préserve pas l'épiderme des reines,--on a la série des

couleurs _puce_: _Ventre de puce_, _dos de puce_, _cuisse de puce_,

_vieille puce_, _jeune puce_, etc.

Ces couleurs puce font soudainement place à une autre couleur également

née à la cour et plus gracieusement dénommée; c'est la couleur _cheveu

de la Reine_, appellation trouvée par le comte d'Artois. Immédiatement

toutes les étoffes doivent être couleur _cheveu de la Reine_.

L'amazone, le costume féminin pour la promenade à cheval n'était pas au

XVIIIe siècle l'uniforme noir et lugubre infligé par le goût moderne

avec l'affreux chapeau de haute forme pour complément et aggravation,

aux élégantes de nos jours.

Moreau le jeune qui, dans la suite d'estampes du _Monument du costume_,

a fait passer toute la belle société de son temps, vue au milieu de ses

fêtes, de ses cérémonies et de ses plaisirs, au salon et au boudoir, au

château, à la Cour, à l'Opéra et au bois de Boulogne, a dessiné les

élégantes de 1780, en tenue de cheval, avec les longues jupes et les

ceintures, les redingotes anglaises ou les petites vestes, les grands

chapeaux à plumes ombrageant les catogans poudrés.

[Illustration: PROMENADE PARISIENNE 1790.]

Elles étaient charmantes, et multicolores et variées, ces amazones

XVIIIe siècle, et certes, la foule dans l'avenue des Champs-Elysées ne

présentait pas alors le sombre aspect qu'elle garde aujourd'hui, même

aux plus beaux jours de printemps.

[Illustration: Amazone d'après Moreau le Jeune.]

Les dernières années de la monarchie voient, comme une revanche de la

guerre d'Amérique, l'invasion des modes britanniques. Les formes sont

bien nouvelles et tranchent complètement dans l'ensemble comme dans tous

les détails des modes précédentes.

La toilette a des airs sans façon ou un cachet anglais tout à fait

nouveau régime. On porte des vestes, des corsages à basques ouvrant sur

des gilets, des fracs à gros boutons ou à lacets, et des redingotes à

grands revers et triples collets, serrées à la taille et tombant très

bas par derrière. Les boutons énormes et voyants de ces vestes et de ces

redingotes sont en métal de toutes les formes possibles et quelquefois

illustrés de peintures; il en existe de curieux échantillons dans les

collections.

Les élégantes, comme les hommes à la mode, portent deux montres avec

deux longues breloques tombant du gilet, elles ont des gilets, des

cravates, des catogans et des cadenettes comme les hommes, elles portent

de grandes cannes comme les hommes. Il est vrai que les hommes prennent

bien le gros manchon à l'occasion.

[Illustration: Modes anglaises.]

Et des fichus!... Toutes les femmes en portent avec toutes les

toilettes, d'immenses fichus faisant au-dessus de la taille très longue

et horriblement serrée, un gonflement de poitrine invraisemblable.

Ces toilettes arborent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel les plus

fraîches et les plus vives ou les plus bizarres; ce sont des satins, des

taffetas, des draps citron, rose, vert pomme, jaune serin, des

gourgourans changeants, des mousselines de tous les tons, unies ou

rayées. Les rayures ont un immense succès en 1787 sur le dos des

élégantes et sur celui des élégants. Pendant l'été de cette année-là,

hommes, femmes et enfants, tout le monde est en toilettes rayées.

La coiffure aussi est révolutionnée, c'est déjà la coiffure comme le

XIXe siècle va la comprendre, c'est la naissance du chapeau moderne.

Les femmes sont toujours poudrées, elles ont toujours sur la tête une

immense quantité de cheveux arrangés en énormes perruques floconnantes

autour de la figure, dans le genre de la perruque masculine, avec de

grandes boucles tombant de chaque côté du corsage et dans le dos, ou,

comme les hommes, un gros catogan par derrière.

[Illustration: Chapeau bonnette.]

Les chapeaux sont de formes et de dimensions extraordinaires; bords

immenses, fonds énormes avec d'extravagantes accumulations de

garnitures. On ne se met plus une frégate, toutes voiles dehors, sur la

tête, mais on se coiffe d'une espèce de galiote renversée, mise de

travers et assez large pour servir de parapluie à l'occasion. On porte

le chapeau _bonnette_ et le _demi-bonnette_, un peu moins large mais

aussi haut, garni de nœuds de rubans, de ruchés et de bouquets de

plumes de coq, le chapeau _turban_, haut bonnet de janissaire rayé,

avec écharpe de gaze et panache de plumes, le chapeau _à la Caisse

d'escompte_, c'est-à-dire sans fonds, en panier percé comme cette

caisse, le chapeau _Cardinal sur la paille_ après l'affaire du Collier,

chapeau en paille bordé d'un ruban rouge cardinal, le grandissime

chapeau à la Tarare, le chapeau à la Basile inventé après le grand

succès de Beaumarchais avec bien d'autres modes à la Figaro, le chapeau

à la veuve du Malabar, les bonnets à la Montgolfier, au Globe fixé, au

ballon, au moment des premières expériences aérostatiques, puis le

bonnet aux trois ordres qui commence à la réunion des États généraux le

grand défilé des modes révolutionnaires...

[Illustration: Le chapeau turban.]

Mais dans ce dix-huitième siècle qui va finir si lugubrement, à côté des

belles de la cour et de la ville, des dames plus ou moins grandes, car

il y a déjà le demi-monde, les danseuses illustres et les courtisanes

célèbres, à côté des reines de la mode qui vont à Longchamps

accompagnées d'un heiduque à turban pour porter leur parasol, précédées

d'un coureur en maillot et bonnet à plume, la grande canne à la main, à

côté des élégantes empanachées qui suivent toutes les fantaisies de la

capricieuse fée aux chiffons, il y a les adorables petites bourgeoises

que l'on retrouve dans les vieux portraits et dans les petits mémoires,

charmantes et tendres figures qui ne s'entourent pas, comme les autres,

du même nuage de plumes et de dentelles, qui restent dans une note plus

discrète, suivant la mode un peu de côté et conservant mieux les

vieilles traditions et les vieux atours.

A elles les jolies petites coiffes si différentes des pyramides de

cheveux et de colifichets à la Léonard, ces coiffes bien plus seyantes

que l'on recouvre, pour sortir, d'un capuchon retenu par un fil de

laiton, à elles les robes de coupe plus modeste et les petits paniers

moins surchargés que les paniers à falbalas de vingt pieds de

circonférence.

Jolies petites bourgeoises qui ont conservé dans un siècle licencieux

l'honnêteté des bonnes vieilles mœurs, existences plus calmes se

déroulant dans un cercle étroit d'occupations familiales et de plaisirs

simples, allant tout doucement du sermon du dimanche à la paroisse,--aux

réunions sans façon et aux bonnes parties champêtres.

[Illustration: MERVEILLEUSE EN TUNIQUE A LA GRECQUE.]

C'est un monde qui s'en va finir aussi, dans la grande fusion et

confusion des classes, au fond de la chaudière révolutionnaire, dans la

révolution politique et ensuite dans la révolution industrielle et

scientifique, bouleversement énorme qui aboutira pour tous à la vie

fiévreuse et haletante de notre siècle.

En attendant, sans se douter des temps difficiles qu'il va falloir

passer, sans voir l'effrayant nuage de sang qui monte à l'horizon, la

petite bourgeoise gaie et insouciante dans son petit salon blanc,

fredonne à son clavecin quelque joli petit air bien tendre, et bien

différent de nos compliqués logarithmes musicaux.

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,

Chagrin d'amour dure toute la vie.

[Illustration: 1789.]

[Illustration: Le bonnet Charlotte Corday.]

X

LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE

Modes dites à la Bastille.--Modes révolutionnaires.--Notre-Dame de

Thermidor.--Incroyables et merveilleuses.--L'antiquité à Paris.

--Athéniennes et Romaines.--Une livre de vêtements.--Tuniques

diaphanes.--Maillots, bracelets et cothurnes.--Le réticule ou

ridicule.--Le bal des Victimes.--Perruques blondes et oreilles de

chien.--A la Titus.--Les robes-fourreau.--Petits bonnets et

Chapeaux-Shakos.--Les turbans.

L'ouragan qui devait pendant vingt-cinq ans rouler comme un cyclone sur

notre vieille Europe, souffle déjà sur Paris où il s'est formé. Il

bouscule, il abat, il broie. Comme un château de cartes ou une Bastille,

la monarchie séculaire va s'écrouler sur les décombres de la vieille

société.

Et pendant ce temps, pendant que l'émeute ensanglante la rue fiévreuse,

que les tueurs promènent de pâles têtes coupées fichées au bout des

piques, pendant qu'à l'Assemblée ou à la Commune, les nouveaux maîtres

de la France décident tumultueusement du sort des millions d'hommes que

la guerre va jeter les uns sur les autres, pendant que déjà, dans l'aube

sinistre, se dresse sur son peuple, toute rouge, ses deux bras levés

tenant le glaive, la nouvelle reine, la Guillotine,--la mode

imperturbable songe à des combinaisons nouvelles, elle modifie des

jupes, elle arrange des corsages, elle chiffonne des rubans d'une façon

inédite, elle a les inventions les plus fraîches et les plus charmantes,

elle lance des toilettes idylliques d'une exquise nouveauté; à une

nation nouvelle ne faut-il pas des costumes nouveaux?

Le mouvement commencé dès les dernières années tranquilles de Louis

XVI, s'accélère et s'accentue. La mode est sur une voie nouvelle, et peu

à peu disparaissent tous les caractères du costume d'antan, de l'ancien

régime, comme on dit.

Dans la fameuse estampe de Debucourt, _la Promenade publique_, donnant

la vision multicolore d'une foule élégante des premières années de la

Révolution, dans cette charmante réunion de petites maîtresses et de

muscadins qui ne semblent guère songer au grand drame, que reste-t-il

des costumes et des modes du siècle? De la poudre, quelques tricornes

sur des têtes de vieux bourgeois retardataires et c'est tout.

Les femmes ont un aspect tout à fait nouveau. Les modes anglaises ont

prédominé d'abord, c'est-à-dire les vestes et les redingotes d'amazones,

puis les robes se sont simplifiées comme façon et comme étoffes.

[Illustration: Oreilles de chien.]

Les temps deviennent durs, adieu les riches tissus, les soies et les

satins, adieu les falbalas coûteux de jadis! La toile de Jouy,

l'indienne et le linon remplacent la soie et les couturières s'en

tiennent aux formes droites avec très peu d'ornements et d'accessoires.

On voit des corsages de linon forme chemise laissant les bras nus à

partir du coude, des jupes toutes simples, presque plates, qui se

portent avec des ceintures à longs rubans flottants. Pour relever cette

extrême simplicité on a les rubans aux couleurs nationales, les trophées

et les attributs révolutionnaires imprimés sur l'étoffe ou quelque

maigre ruché ajouté au bas des jupes.

On continue à porter beaucoup de fichus de mousseline, et, pour les

grandes occasions, la toilette se complète avec des bouquets de fleurs

tricolores portés à gauche sur le cœur, des bijoux patriotiques,

médaillons de cou, boucles de ceintures, d'acier ou de cuivre, cocardes,

boucles d'oreilles, boutons à la Bastille, au Tiers-Etat, à la

constitution, etc. Pendant un temps tout est _à la Bastille_, jusqu'aux

chapeaux.

Les grands chapeaux, en cône démesuré, à très larges bords et surchargés

de rubans, après avoir essayé de tenir quelque temps, ont disparu; il

n'y a bientôt plus que des bonnets, des bonnets à grande coiffe

bouillonnée enrubannés aussi, des bonnets ressemblant quelque peu à des

coiffures du pays de Caux, et surtout des bonnets dits à la paysanne ou

à la laitière, la jolie coiffe à grandes barbes de dentelle que nous

appelons aujourd'hui bonnet Charlotte Corday, piquée d'une large cocarde

tricolore.

Presque plus de poudre blanche,--on va en consommer tant de noire--on

porte tous ses cheveux au naturel, avec un peu de supplément aussi car

la vogue des perruques blondes commence.

[Illustration: Le chapeau Hussard.]

Mais bientôt la tempête se déchaîne tout à fait, c'est la Terreur.

Peut-il être encore question de frivolités luxueuses et de modes? Les

rangs des élégantes s'éclaircissent, elles sont à l'Abbaye, à la Force,

dans cent prisons, ou à Coblentz,--elles se cachent ou elles sont

mortes.

L'extrême simplicité que chacun affecte dans sa mise par prudence ou

garde par découragement, ne suffit pas toujours à préserver de ce titre

de suspect ou de suspecte qui donne des droits immédiats à l'échafaud.

Mesdames Nos Aïeules: dix siècles d'élégances · 第 5 / 8 段