Les robes «_transparentes_» ont un succès fou. Ce sont des robes

d'étoffe transparente, mousseline ou linon, sur lesquelles de larges

bouquets de fleurs multicolores ont été peints ou imprimés, portées sur

un dessous de satin moiré et brillant,--ou bien c'est tout le contraire,

des robes de brocart à grands ramages courant sur fond or ou azur,

par-dessus lesquelles passe une robe d'un tissu léger transparent

comme de la dentelle.

[Illustration: Une favorite du Roi-Soleil.]

La dentelle s'accommode de toutes façons, du haut en bas du costume

féminin, du corsage aux souliers, et s'allie avec les floches de rubans

qui nouent les cheveux, forment des _échelles_ de grands nœuds sur les

corsages, chamarrent les jupes et flottent un peu partout.

Des manufactures de dentelles ont été créées de tous côtés, inventant

les «points d'Alençon, Valenciennes, le Puy, Dieppe, Sedan, etc.»; les

dentellières françaises produisent pour toutes les bourses, bourses de

duchesses ou de procureuses, bourses de marquise ou de simple

commerçante, depuis la riche guipure coûtant des centaines de pistoles,

que portera la favorite aux fêtes de la cour, jusqu'aux dentelles dites

_gueuses_ ou neigeuses, qu'arboreront la toute petite bourgeoise ou même

la dame de la halle aux jours de cérémonie.

En 1680, révolution dans la coiffure. Le vent décoiffe pendant une

chasse royale la duchesse de Fontanges qui a pris le cœur de Louis

après la Montespan. Pour rétablir l'harmonie de sa coiffure, la belle

ébouriffée prend le ruban de sa jarretière et rattache ses cheveux avec

une jolie rosette par devant. Tout ce que font les favorites n'est-il

pas toujours exquis et délicieux? Les nobles seigneurs se pâment devant

la gracieuse inspiration, les dames s'extasient, et dès le lendemain se

décoiffent à la Fontanges.

Les coiffures à la Fontanges font fureur et règnent pendant des années,

revues, modifiées et considérablement augmentées. Elles deviennent un

édifice de dentelles, de rubans et de cheveux, avec la haute pointe de

dentelles caractéristique qui, d'après Saint-Simon, monte à deux pieds

de haut, soutenue par du fil d'archal,--ensemble composé de pièces

diverses qui, toutes, avaient leurs noms.

La Fontanges, d'origine folâtre, dura longtemps, plus tard elle cessa de

plaire au roi, qui n'aimait sans doute plus que les coiffures austères

de la veuve de Scarron.

La princesse Palatine, la princesse Charlotte de Bavière, fille de

l'Électeur palatin, qui vint en France en 1671 pour épouser Monsieur,

frère du roi, ayant adopté une sorte de petit mantelet court pour

couvrir un peu ses épaules trop découvertes par la mode des corsages

très décolletés, ces petites mantes adoptées bien vite par toutes les

dames, furent appelées palatines comme la princesse.

Le roman de la mode, toujours galant et héroïque, nous fournit encore

pour ce temps les Steinkerques.

Epoque de chevalerie enrubannée et de bravoure empanachée à la

mousquetaire.--La position sera dure à enlever, dit un colonel à sa

troupe avant de charger, tant mieux, Messieurs, nous n'en aurons que

plus de plaisir à raconter l'affaire à nos maîtresses!

A la bataille de Steinkerque gagnée sur Guillaume d'Orange par le

maréchal de Luxembourg, les princes, Philippe d'Orléans alors âgé de

quinze ans, le prince de Conti et le duc de Vendôme, avaient chargé avec

la cavalerie, avec une foule de gentilshommes, tous un peu débraillés,

leurs cravates de dentelles dénouées et flottantes. Dans la joie de la

victoire, la mode adopta ces cravates négligemment passées et toutes les

femmes portèrent des dentelles à la Steinkerque.

[Illustration: Premières coiffures à la Fontanges.]

La riche provinciale et la dame de petite noblesse imitent les modes et

les façons de la cour, et la bourgeoise les suit également d'un peu

moins près seulement. Furetière dans son roman bourgeois et Sébastien

Leclère dans ses eaux-fortes nous les dessinent avec leurs allures

bourgeoises, mais coquettes, dédaignant le chaperon de leurs mères,

portant grands rabats et colliers de perles, corsages chamarrés et

presque autant de dentelles et de rubans qu'on en porte à Versailles.

L'indiscret Furetière nous les montre même empruntant des diamants pour

les cérémonies et entrant à l'église avec un laquais d'emprunt pour

tenir la queue de la robe.

Pour la femme du peuple, faisons passer la servante de Molière, c'est

une bonne fille. Sébastien Leclère l'a dessinée aussi avec sa coiffe

assez simple, sa jupe relevée et sa camisole à larges basques qui est la

hongreline des officiers de Louis XIII, adoptée plus tard par les dames.

Et les marchandes et les dames de la halle, qu'il a dessinées également,

portent grands rabats et dentelles avec un air de dignité et de majesté

qui montre qu'elles sont, elles aussi, du grand siècle.

La période épanouie et brillante du règne du grand roi fut en réalité la

plus courte, le pivot tourna vers 1680 avec le commencement de

l'influence de Mme de Maintenon, que le roi épousa secrètement en 1685.

Nous n'irons plus au bois, les roses sont coupées, ainsi que presque

tous les lauriers.

Le règne de Mme de Maintenon dura le laps respectable de trente-cinq

ans. Ainsi, le roi-soleil qu'on voit toujours dans le cadre pompeux de

sa jeunesse, auréolé de gloire et de galanterie, au milieu de ses

courtisans enrubannés, planant parmi les fêtes, les bals et les

carrousels, sur des constellations d'étincelantes beautés, le grand roi

fut de bonne heure un vieux roi morose et ennuyé, aimant toujours la

pompe, mais avec une affectation de solennité compassée, quelque chose

comme une somptueuse austérité.

Le grand siècle fut aussi le siècle ennuyeux, l'ennui doré en habit

d'apparat et solennelle perruque. Le roi se repentant des galantises de

sa jeunesse, tourné maintenant vers la dévotion et l'austérité,

entendait que tout le monde fît comme lui.

La mode immédiatement changea. Le costume des hommes et des femmes se

modifia dans le sens de la sévérité; les ornements trop éclatants ou

trop pimpants, les vives couleurs, les grands ramages d'or qui jadis

avaient ébloui la cour et la ville disparurent pour faire place à des

ajustements plus sobres et plus discrets.

[Illustration: Fin du grand siècle.]

Cela dura jusqu'au temps où Louis XIV lui-même, ayant eu près des

coiffes austères de Mme de Maintenon son compte de morosité, jugea qu'il

ne serait pas mauvais de prier grands seigneurs et grandes dames de

rendre à sa cour l'éclat et la splendeur des jours d'autrefois, avant

que la dévotion ne fût à la mode. Il est inutile de dire si l'invitation

fut entendue et si les habillements luxueux tardèrent à reparaître.

[Illustration: SOUS LA RÉGENCE.]

Les dames de cette dernière période du grand siècle sont vêtues

d'étoffes splendides chamarrées et ramagées de la plus étincelante

façon, de robes ouvertes sur des devants de corsage des plus fines

dentelles, de brocart ou de damas tissé d'or, avec les jupes relevées et

drapées sous un petit tablier de dentelle qui n'est pas la pièce la

plus heureuse de leur ajustement et qui ne va guère avec les toilettes

de sortie.

Sur la tête, ce sont toujours les hautes pointes des coiffures à la

Fontanges, édifice compliqué devenu tout à fait extravagant, avec brides

de dentelle voltigeant par derrière.

Pour orner les jupes, la mode a les _falbalas_ et les _prétintailles_;

les falbalas, ce sont les rangs de volants bouillonnés étagés sur la

jupe, sur la jupe tombante et non sur la grande jupe volante à queue,

relevée sur le côté; ils ont été inventés par un personnage nommé

Langlée, fils d'une femme de chambre de la reine, devenu à la cour

l'arbitre du goût et l'oracle de la mode.

Quant aux _prétintailles_, c'était le nom donné à une nouvelle façon de

chamarrer les robes au moyen de grandes découpures de fleurs de toutes

les tailles et de toutes les couleurs, appliquées sur l'étoffe,

décoration éclatante qui faisait que les dames semblaient s'être

confectionné des robes avec des tapisseries ou des étoffes à fauteuils.

[Illustration: Coiffure d'intérieur.]

VIII

XVIIIe SIÈCLE

La Régence.--Folies et frivolités.--Cythère à Paris.--Les modes Watteau.

--Les robes volantes.--Naissance des paniers.--Criardes. Considérations

et Maîtres des requêtes.--Mme de Pompadour.--L'éventail.--Promenade de

Longchamps.--Carrosses et chaises à porteurs.--Modes d'hiver.

La France, ayant connu--après toutes les gloires et toutes les

magnificences--toutes les amertumes et tous les désenchantements,

contemplait tristement le long et mélancolique crépuscule du

roi-soleil.

Tenue depuis des années dans une atmosphère d'ennui pesant par le vieux

monarque et la vieille dame au visage pincé, elle eut comme un poids de

moins sur la poitrine lorsqu'elle vit Louis dans son caveau de

Saint-Denis et Mme de Maintenon réfugiée à Saint-Cyr, et du jour au

lendemain, il y eut une explosion: toute la jeunesse comprimée, toute la

frivolité rentrée, toutes les aspirations au plaisir sortirent et le

grand coup de folie de la Régence commença.

Le fringant XVIIIe siècle, tenu sous la férule de ce vieux XVIIe

grondeur et impotent qui ne voulait pas finir, allait soudain comme un

jeune page émancipé s'en donner jusque-là et jeter sa perruque bien haut

par-dessus tous les moulins.

La mode que les moralistes disent fille de la frivolité, inventa pour

faire honneur à sa mère mille folies nouvelles et comme ce n'était pas

assez, on reprit parmi les anciennes ce qu'il y avait d'assez oublié

pour paraître délicieux.

La caractéristique de la mode au XVIIIe siècle, dès la Régence, c'est

l'ampleur, le retour aux considérables envergures des jupes du temps de

Henri III, c'est-à-dire au vertugadin, avec toutes ses conséquences,

l'ampleur des manches et l'ascension des coiffures qu'on sera bientôt

amené à exagérer en vertu d'une loi d'équilibre et d'harmonie!

Sous Henri III, ce sont les fraises qui montent et mettent la tête dans

un grandissime cornet; sous Louis XV et Louis XVI, c'est la coiffure qui

se fait monumentale.

Les vertugadins reparaissent sous le nom de paniers. Ils viennent de

l'autre côté de la Manche. Ce sont deux dames anglaises qui les

apportent à Paris et les exhibent au jardin des Tuileries.

L'ampleur extravagante des robes de ces dames excita une telle surprise

parmi les promeneurs et promeneuses que la foule s'amassa autour d'elles

et les pressa tellement qu'elles coururent grand risque d'être étouffées

ou tout au moins très aplaties. Il fallut l'intervention d'un officier

de mousquetaires pour tirer ces dames et leurs paniers de ce mauvais

pas.

[Illustration: Chasseresse Régence.]

Les modes alors ne faisaient pas comme aujourd'hui le tour du monde

civilisé en six mois pour disparaître pas usées complètement en moins de

deux saisons. Elles mettaient du temps à naître et à se développer et

avec les modifications, adjonctions ou améliorations que la fantaisie

pouvait chaque matin leur apporter, elles duraient dans leurs lignes

principales pendant de longues années.

Le panier vivra tout le long du siècle et il ne faudra rien moins que la

Révolution pour le tuer.

Il fallut quelques années au vertugadin pour reconquérir Paris; sa

restauration se fit lentement, timidement, par petits essais modestes;

puis un beau jour, vers 1730, il domine, il règne sans conteste. Toutes

les dames, laissant les demi-mesures et les demi-paniers, adoptent le

grand panier de six pieds de diamètre dont le développement exige pour

le moins dix aunes d'étoffe.

Panier était le nom tout indiqué puisque les premiers bouffants de jupes

furent des ouvrages de vannerie composés de cerceaux d'osier ou de jonc,

de véritables cages à poules qu'on arrangea plus tard avec une armature

de baleines.

[Illustration: Robe volante.]

Un maître des requêtes du nom de Pannier ayant péri dans un naufrage en

revenant des Antilles, son infortune servit de prétexte à la mode

cruelle pour donner un surnom au panier alors dans le commencement de sa

gloire. Il y avait eu les _petits paniers jansénistes_ descendant

seulement au genou; les _criardes_, tournures de toile gommée et

plissée, qui _criaient_ au moindre mouvement; les _boute-en-train_, les

_tâtez-y_, les _gourgandines_, les _culbutes_, des noms bien osés,

trouvés par un temps peu bégueule, et les petits paniers, plus

respectables sans doute, dits «_Considérations_». Les grands paniers

furent quelque temps des «_maîtres des requêtes_».

La vogue des paniers amena naturellement un changement dans la façon des

robes. Alors commencent ces modes très gracieuses, mais quelque peu

cythéréennes, légèrement déshabillées, que nous avons baptisées du nom

de modes Watteau, en l'honneur du grand peintre des fêtes galantes qui a

jeté sur la toile tant de belles dames de ce temps folâtre, en paniers

plus ou moins larges, rouge et mouches au visage, l'éventail ou la

grande canne à la main, toujours prêtes à s'embarquer pour Cythère avec

quelque galant seigneur à talon rouge.

[Illustration: TOILETTE DE COUR LOUIS XV.]

Allez, belles dames, marquises ou filles d'opéra, figures gracieuses et

folles, la vraie Cythère est à Paris, gouvernée par Monsieur le Régent

ou par le roi Louis XV le Bien-Aimé. Le siècle a cinquante années devant

lui pour s'amuser et folâtrer, cinquante années pour les jeux et les

ris, mais le temps viendra où les larmes enlèveront le rouge et les

mouches de vos joues.

La mode invente donc les robes _volantes_ sans corsage ni ceinture du

tout, tombant tout droit des épaules sur l'ampleur du panier, ou bien

ajustées seulement par devant à la taille et laissées flottantes avec de

larges plis par derrière, façon originale qui donne à la démarche un air

de douce nonchalance et une grâce amollie, la marque du siècle.

Pour ces robes flottantes, pour draper l'immensité des paniers, on

abandonne les lourdes étoffes de l'époque précédente et l'on adopte les

tissus plus légers, linon, basin, mousseline, les fines étoffes piquées

de petits bouquets, semées de fleurettes ou même de petits attributs

champêtres.

Sur les promenades, par les beaux jours, on dirait une foule en

déshabillé du matin, ce ne sont que manteaux volants, robes flottantes

qui semblent des robes de chambre; les bras sortent des flots de

dentelles, les visages sont encadrés de molles collerettes; les

élégantes en corsage lâche qui se promènent ainsi jouant de l'éventail

et faisant claquer languissamment leurs mules à hauts talons ont toutes,

suivant un contemporain, _un air de bonne fortune prochaine_.

C'est la régence. Que de soupers, que d'orgies galantes au Palais-Royal

et ailleurs et que de folles Parabère un peu partout dans la fièvre de

plaisirs qui sévit, dans Paris surexcité encore par une fièvre nouvelle,

la spéculation, qui du jour au lendemain avec Law, enrichit ou ruine,

fait monter les uns jusqu'aux fabuleuses fortunes permettant toutes les

jouissances, ou précipite les autres dans des détresses telles qu'il

faut bien s'étourdir à tout prix.

Robes flottantes, paniers, coiffures, colifichets que la mode chaque

jour invente, les satiristes de la plume et du crayon ont beau jeu. Les

comédies et les chansons, le théâtre italien et le théâtre de la foire,

les caricatures, les pamphlets, raillent de toutes les façons les

extravagants paniers et les paniers triomphants se moquent des moqueurs,

s'enflent de plus en plus démesurément.

[Illustration: Grands paniers.]

Tout le monde en rit ou s'en plaint. Comment faire tenir plusieurs dames

dans un carosse qu'une seule suffit à remplir de ses jupes

outrageusement ballonnées? Tout est trop petit, les maisons sont trop

étroites, il faut élargir les portes des salons pour livrer passage aux

belles dames trop larges, comme plus tard il faudra les agrandir par en

haut pour permettre aux gigantesques coiffures de passer sans anicroche.

Les fauteuils aussi manquent de largeur, comment s'asseoir avec ces

immenses cerceaux qui refusent d'entrer entre les bras des sièges ou se

relèvent indiscrètement?

Il n'importe, les paniers s'élargiront toujours jusqu'aux premiers temps

de Marie-Antoinette et les jupes là-dessus se compliqueront de grands et

petits volants, de treillis, de plissés, de lambrequins, de rubans

arrangés dans tous les styles, de cent façons des plus gracieuses et des

plus compliquées et des plus baroques aussi.

Sous la robe qui reste longtemps volante dans le dos, à la Watteau, le

_corps_ ou le corset emprisonne solidement le buste, le corsage de satin

est en pointe descendant très bas; comme il est décolleté, _un devant de

gorge_ de dentelles et de rubans, protège la poitrine contre le froid.

Suivant la saison ou la température, on porte des mantelets, des

_coqueluchons_, c'est-à-dire de coquets petits mantelets recouvrant les

épaules, avec capuchon léger de soie ou de satin, ornés de festons et de

plissés, coiffures et mantelets tout à la fois, ou bien des manteaux

recouvrant toute la personne jusqu'aux talons, espèces de dominos avec

le coqueluchon arrondi par un cerceau de fil de laiton autour de la

tête.

En somme, la mode pour les robes conserve longtemps les mêmes formes,

modifiées seulement par les accessoires. De 1725 à 1770 ou 75, ce sont,

à peu de différences près, les mêmes dispositions et les mêmes lignes,

le même ballonnement des jupes, toujours les flots de dentelles tombant

des manches, toujours les floches de rubans.

La belle époque pour la mode XVIIIe siècle, celle qui fournit le plus

joli type de costume Louis XV, c'est l'espace compris entre 1750 et

1770, époque de juste milieu entre les ampleurs exagérées de la Régence

et celles non moins exagérées du temps de Louis XVI.

C'est le règne de Sa très belle, très fine, très artiste et très

envahissante Majesté madame de Pompadour.

[Illustration: Petite Modiste.]

Pour évoquer cette époque heureuse de vivre, pour en deviner tout le

charme, il suffit de citer les noms de Boucher, Baudoin, La Tour,

Lancret, Pater, Eisen, Gravelot, Saint-Aubin et de toute la pléiade des

petits-maîtres si légers, si musqués, mais d'une grâce si délicieuse.

Certes il y a sous le parfum des roses une odeur de corruption, et il ne

faut pas trop gratter le brillant de cette société au vernis Martin. Il

y a partout un tel laisser-aller, un tel laisser-faire, une si

remarquable difficulté à se scandaliser de quoi que ce soit.

Louis XV, après Pompadour tombe à Dubarry et il a son sérail, comme le

grand Turc, au Parc-aux-Cerfs, mesdames ses filles Loque, Chiffe et

Graille, font monter du corps de garde des pipes et de l'eau-de-vie.

Grands seigneurs et financiers ont leurs «folies», où défilent grandes

dames ou filles d'opéra, les marquises s'attablent à côté des

gardes-françaises chez Ramponneau...

Mais que ce XVIIIe siècle a soigné son décor et qu'il s'est arrangé pour

se faire une vie douce et charmante, sans se soucier et sans se douter

de ce qui l'attendait au cinquième acte de sa féerie! Sa

personnification la plus exquise est dans le grand pastel de Latour,

dans le portrait de Mme de Pompadour, en négligé d'intérieur, un petit

poème de satin, de rubans et de dentelles.

[Illustration: Toilette de sortie.]

La femme règne et domine, le sceptre de cette souveraine, c'est

l'éventail. Depuis longtemps l'éventail était en usage, le moyen âge

l'appelait _Esmouchoir_; il y avait eu l'éventail carré en drapeau ou en

girouette, l'éventail de plumes qu'une chaîne de bijouterie attachait à

la ceinture des dames nobles du XVIe siècle, l'éventail plissé apporté

d'Italie par Catherine de Médicis et adopté par Henri III.

[Illustration: PARISIENNE SOUS LOUIS XV.]

Dès le temps de Louis XIV, l'éventail est le complément indispensable de

la toilette des dames, mais sa grande époque, celle qui créa les plus

jolis modèles, c'est le XVIIIe siècle.

[Illustration: D'après G. de Saint-Aubin.]

Montures de nacre et d'ivoire miraculeusement découpées et ciselées,

peintures exquises de Watteau, Lancret et des autres, les éventails

Louis XV, sceptres galants d'une société musquée, poudrée et féminisée,

sont dignes de mener, par les mains des favorites, monarque, ministres

et généraux, les arts, les lettres, la politique et le monde.

L'estampe de Gabriel de Saint-Aubin, intitulée _le Bal Paré_, nous

montre les élégantes de ce temps en grandes toilettes; encore les plis

Watteau, les robes volantes ouvertes sur le corsage et sur la robe de

dessous, rattachées à la ceinture par des rubans et relevées bien de

côté sur le ballonnement des paniers; puis des garnitures voltigeantes,

bordures de fourrures ou bandes plissées, des volants de satin ou de

dentelle.

Les coiffures commencent bien à monter, mais elles sont toujours

élégantes et seyantes, la chevelure poudrée est relevée sur le front

bien dégagé, arrangée en coques et en rouleaux, mêlée avec des touffes

de rubans, des plumes et des perles.

Voyons ces mêmes dames à la promenade de Longchamps, au grand défilé

traditionnel de Pâques, dans les superbes carrosses peinturlurés et

dorés,--véritable carrosserie de conte de fées, auprès de laquelle les

plus somptueux équipages cirés, brossés et vernis de notre prosaïque

époque, sembleraient de vilaines et funèbres boîtes, étalant un luxe

croque-mort.

Dans ces imposants carrosses, menés par d'imposants cochers en

perruques, soutachés et galonnés, avec de grands diables de laquais aux

éclatantes livrées accrochés à l'arrière-train, dans toutes ces

éblouissantes voitures, quel déploiement de toilettes luxueuses, de

dentelles, de plumes et de rubans, de diamants et de perles!

[Illustration: D'après Moreau le Jeune.]

Des heiduques galopent aux portières, des coureurs en bizarres costumes,

jouent des jambes à travers le flot des équipages, des cavaliers et des

belles amazones, tandis que sur les bas côtés de la route, dans la foule

accourue pour admirer les beautés à la mode et la mode elle-même, dans

le brouhaha des rencontres, des conversations avec les jeunes seigneurs,

les petits-maîtres et les grands roués, la marquise et la présidente, la

dame de qualité et la financière coudoient la demoiselle d'opéra, la

folle actrice, coqueluche des jeunes galants de la comédie, qui se la

disputent, ou l'impure échappée de quelque _folie_ de grand seigneur ou

de gros traitant, la courtisane qui sera peut-être la semaine prochaine

Reine de la main gauche.

Vienne l'hiver, et ces élégantes laisseront leurs carrosses et leurs

chaises à porteurs;--encore une des plus délicieuses créations de ce

siècle charmant,--elles quitteront leurs chaises, peintes au vernis

Martin de sujets galants et de bergeries à la Boucher ou à la Watteau;

elles quitteront dentelles et rubans, s'habilleront, s'envelopperont et

se coifferont de fourrures, et s'en iront, leur joli nez rose enfoui

dans la zibeline ou le renard bleu, les mains enfoncées dans l'immense

manchon gros comme un tambour, courir sur la neige dans les superbes

traîneaux contournés, tarabiscotés et peinturlurés, ornés de figures

sculptées et dorées, de la plus étonnante fantaisie.

[Illustration: Grand Chapeau Louis XVI.]

IX

XVIIIe SIÈCLE--LOUIS XVI

Les coiffures colossales.--Le pouf au sentiment.--Parcs, jardins

potagers et paysages animés de figures sur les têtes.--La coiffure

à la Belle-Poule.--Les mouches.--Modes champêtres.--Les robes

_négligentes_.--Couleurs à la mode.--Le _Monument du costume_.--Les

amazones.--Modes anglaises.--Les bourgeoises.

Il vieillit, le siècle des grandes élégances poudrées et musquées, le

siècle aux exquises coquetteries, il prend de l'âge et s'ennuie dans

son papillotant décor rocaille.

Son goût s'est un peu fatigué, il ne se renouvelle plus que

difficilement, depuis longtemps la mode est stationnaire et tourne

toujours dans le même cercle.

Le style Louis XV est devenu aussi ennuyeux que jadis le style Louis

XIV, le rococo paraît à son tour perruque et vieux jeu; mais attendez,

la mode va essayer de donner un brusque coup d'aile et tout risquer,

même de tomber dans le baroque,--ce qu'elle peut bien se permettre trois

ou quatre fois par siècle, après tout.

Mesdames Nos Aïeules: dix siècles d'élégances · 第 4 / 8 段