d'étoffe transparente, mousseline ou linon, sur lesquelles de larges
bouquets de fleurs multicolores ont été peints ou imprimés, portées sur
un dessous de satin moiré et brillant,--ou bien c'est tout le contraire,
des robes de brocart à grands ramages courant sur fond or ou azur,
par-dessus lesquelles passe une robe d'un tissu léger transparent
comme de la dentelle.
[Illustration: Une favorite du Roi-Soleil.]
La dentelle s'accommode de toutes façons, du haut en bas du costume
féminin, du corsage aux souliers, et s'allie avec les floches de rubans
qui nouent les cheveux, forment des _échelles_ de grands nœuds sur les
corsages, chamarrent les jupes et flottent un peu partout.
Des manufactures de dentelles ont été créées de tous côtés, inventant
les «points d'Alençon, Valenciennes, le Puy, Dieppe, Sedan, etc.»; les
dentellières françaises produisent pour toutes les bourses, bourses de
duchesses ou de procureuses, bourses de marquise ou de simple
commerçante, depuis la riche guipure coûtant des centaines de pistoles,
que portera la favorite aux fêtes de la cour, jusqu'aux dentelles dites
_gueuses_ ou neigeuses, qu'arboreront la toute petite bourgeoise ou même
la dame de la halle aux jours de cérémonie.
En 1680, révolution dans la coiffure. Le vent décoiffe pendant une
chasse royale la duchesse de Fontanges qui a pris le cœur de Louis
après la Montespan. Pour rétablir l'harmonie de sa coiffure, la belle
ébouriffée prend le ruban de sa jarretière et rattache ses cheveux avec
une jolie rosette par devant. Tout ce que font les favorites n'est-il
pas toujours exquis et délicieux? Les nobles seigneurs se pâment devant
la gracieuse inspiration, les dames s'extasient, et dès le lendemain se
décoiffent à la Fontanges.
Les coiffures à la Fontanges font fureur et règnent pendant des années,
revues, modifiées et considérablement augmentées. Elles deviennent un
édifice de dentelles, de rubans et de cheveux, avec la haute pointe de
dentelles caractéristique qui, d'après Saint-Simon, monte à deux pieds
de haut, soutenue par du fil d'archal,--ensemble composé de pièces
diverses qui, toutes, avaient leurs noms.
La Fontanges, d'origine folâtre, dura longtemps, plus tard elle cessa de
plaire au roi, qui n'aimait sans doute plus que les coiffures austères
de la veuve de Scarron.
La princesse Palatine, la princesse Charlotte de Bavière, fille de
l'Électeur palatin, qui vint en France en 1671 pour épouser Monsieur,
frère du roi, ayant adopté une sorte de petit mantelet court pour
couvrir un peu ses épaules trop découvertes par la mode des corsages
très décolletés, ces petites mantes adoptées bien vite par toutes les
dames, furent appelées palatines comme la princesse.
Le roman de la mode, toujours galant et héroïque, nous fournit encore
pour ce temps les Steinkerques.
Epoque de chevalerie enrubannée et de bravoure empanachée à la
mousquetaire.--La position sera dure à enlever, dit un colonel à sa
troupe avant de charger, tant mieux, Messieurs, nous n'en aurons que
plus de plaisir à raconter l'affaire à nos maîtresses!
A la bataille de Steinkerque gagnée sur Guillaume d'Orange par le
maréchal de Luxembourg, les princes, Philippe d'Orléans alors âgé de
quinze ans, le prince de Conti et le duc de Vendôme, avaient chargé avec
la cavalerie, avec une foule de gentilshommes, tous un peu débraillés,
leurs cravates de dentelles dénouées et flottantes. Dans la joie de la
victoire, la mode adopta ces cravates négligemment passées et toutes les
femmes portèrent des dentelles à la Steinkerque.
[Illustration: Premières coiffures à la Fontanges.]
La riche provinciale et la dame de petite noblesse imitent les modes et
les façons de la cour, et la bourgeoise les suit également d'un peu
moins près seulement. Furetière dans son roman bourgeois et Sébastien
Leclère dans ses eaux-fortes nous les dessinent avec leurs allures
bourgeoises, mais coquettes, dédaignant le chaperon de leurs mères,
portant grands rabats et colliers de perles, corsages chamarrés et
presque autant de dentelles et de rubans qu'on en porte à Versailles.
L'indiscret Furetière nous les montre même empruntant des diamants pour
les cérémonies et entrant à l'église avec un laquais d'emprunt pour
tenir la queue de la robe.
Pour la femme du peuple, faisons passer la servante de Molière, c'est
une bonne fille. Sébastien Leclère l'a dessinée aussi avec sa coiffe
assez simple, sa jupe relevée et sa camisole à larges basques qui est la
hongreline des officiers de Louis XIII, adoptée plus tard par les dames.
Et les marchandes et les dames de la halle, qu'il a dessinées également,
portent grands rabats et dentelles avec un air de dignité et de majesté
qui montre qu'elles sont, elles aussi, du grand siècle.
La période épanouie et brillante du règne du grand roi fut en réalité la
plus courte, le pivot tourna vers 1680 avec le commencement de
l'influence de Mme de Maintenon, que le roi épousa secrètement en 1685.
Nous n'irons plus au bois, les roses sont coupées, ainsi que presque
tous les lauriers.
Le règne de Mme de Maintenon dura le laps respectable de trente-cinq
ans. Ainsi, le roi-soleil qu'on voit toujours dans le cadre pompeux de
sa jeunesse, auréolé de gloire et de galanterie, au milieu de ses
courtisans enrubannés, planant parmi les fêtes, les bals et les
carrousels, sur des constellations d'étincelantes beautés, le grand roi
fut de bonne heure un vieux roi morose et ennuyé, aimant toujours la
pompe, mais avec une affectation de solennité compassée, quelque chose
comme une somptueuse austérité.
Le grand siècle fut aussi le siècle ennuyeux, l'ennui doré en habit
d'apparat et solennelle perruque. Le roi se repentant des galantises de
sa jeunesse, tourné maintenant vers la dévotion et l'austérité,
entendait que tout le monde fît comme lui.
La mode immédiatement changea. Le costume des hommes et des femmes se
modifia dans le sens de la sévérité; les ornements trop éclatants ou
trop pimpants, les vives couleurs, les grands ramages d'or qui jadis
avaient ébloui la cour et la ville disparurent pour faire place à des
ajustements plus sobres et plus discrets.
[Illustration: Fin du grand siècle.]
Cela dura jusqu'au temps où Louis XIV lui-même, ayant eu près des
coiffes austères de Mme de Maintenon son compte de morosité, jugea qu'il
ne serait pas mauvais de prier grands seigneurs et grandes dames de
rendre à sa cour l'éclat et la splendeur des jours d'autrefois, avant
que la dévotion ne fût à la mode. Il est inutile de dire si l'invitation
fut entendue et si les habillements luxueux tardèrent à reparaître.
[Illustration: SOUS LA RÉGENCE.]
Les dames de cette dernière période du grand siècle sont vêtues
d'étoffes splendides chamarrées et ramagées de la plus étincelante
façon, de robes ouvertes sur des devants de corsage des plus fines
dentelles, de brocart ou de damas tissé d'or, avec les jupes relevées et
drapées sous un petit tablier de dentelle qui n'est pas la pièce la
plus heureuse de leur ajustement et qui ne va guère avec les toilettes
de sortie.
Sur la tête, ce sont toujours les hautes pointes des coiffures à la
Fontanges, édifice compliqué devenu tout à fait extravagant, avec brides
de dentelle voltigeant par derrière.
Pour orner les jupes, la mode a les _falbalas_ et les _prétintailles_;
les falbalas, ce sont les rangs de volants bouillonnés étagés sur la
jupe, sur la jupe tombante et non sur la grande jupe volante à queue,
relevée sur le côté; ils ont été inventés par un personnage nommé
Langlée, fils d'une femme de chambre de la reine, devenu à la cour
l'arbitre du goût et l'oracle de la mode.
Quant aux _prétintailles_, c'était le nom donné à une nouvelle façon de
chamarrer les robes au moyen de grandes découpures de fleurs de toutes
les tailles et de toutes les couleurs, appliquées sur l'étoffe,
décoration éclatante qui faisait que les dames semblaient s'être
confectionné des robes avec des tapisseries ou des étoffes à fauteuils.
[Illustration: Coiffure d'intérieur.]
VIII
XVIIIe SIÈCLE
La Régence.--Folies et frivolités.--Cythère à Paris.--Les modes Watteau.
--Les robes volantes.--Naissance des paniers.--Criardes. Considérations
et Maîtres des requêtes.--Mme de Pompadour.--L'éventail.--Promenade de
Longchamps.--Carrosses et chaises à porteurs.--Modes d'hiver.
La France, ayant connu--après toutes les gloires et toutes les
magnificences--toutes les amertumes et tous les désenchantements,
contemplait tristement le long et mélancolique crépuscule du
roi-soleil.
Tenue depuis des années dans une atmosphère d'ennui pesant par le vieux
monarque et la vieille dame au visage pincé, elle eut comme un poids de
moins sur la poitrine lorsqu'elle vit Louis dans son caveau de
Saint-Denis et Mme de Maintenon réfugiée à Saint-Cyr, et du jour au
lendemain, il y eut une explosion: toute la jeunesse comprimée, toute la
frivolité rentrée, toutes les aspirations au plaisir sortirent et le
grand coup de folie de la Régence commença.
Le fringant XVIIIe siècle, tenu sous la férule de ce vieux XVIIe
grondeur et impotent qui ne voulait pas finir, allait soudain comme un
jeune page émancipé s'en donner jusque-là et jeter sa perruque bien haut
par-dessus tous les moulins.
La mode que les moralistes disent fille de la frivolité, inventa pour
faire honneur à sa mère mille folies nouvelles et comme ce n'était pas
assez, on reprit parmi les anciennes ce qu'il y avait d'assez oublié
pour paraître délicieux.
La caractéristique de la mode au XVIIIe siècle, dès la Régence, c'est
l'ampleur, le retour aux considérables envergures des jupes du temps de
Henri III, c'est-à-dire au vertugadin, avec toutes ses conséquences,
l'ampleur des manches et l'ascension des coiffures qu'on sera bientôt
amené à exagérer en vertu d'une loi d'équilibre et d'harmonie!
Sous Henri III, ce sont les fraises qui montent et mettent la tête dans
un grandissime cornet; sous Louis XV et Louis XVI, c'est la coiffure qui
se fait monumentale.
Les vertugadins reparaissent sous le nom de paniers. Ils viennent de
l'autre côté de la Manche. Ce sont deux dames anglaises qui les
apportent à Paris et les exhibent au jardin des Tuileries.
L'ampleur extravagante des robes de ces dames excita une telle surprise
parmi les promeneurs et promeneuses que la foule s'amassa autour d'elles
et les pressa tellement qu'elles coururent grand risque d'être étouffées
ou tout au moins très aplaties. Il fallut l'intervention d'un officier
de mousquetaires pour tirer ces dames et leurs paniers de ce mauvais
pas.
[Illustration: Chasseresse Régence.]
Les modes alors ne faisaient pas comme aujourd'hui le tour du monde
civilisé en six mois pour disparaître pas usées complètement en moins de
deux saisons. Elles mettaient du temps à naître et à se développer et
avec les modifications, adjonctions ou améliorations que la fantaisie
pouvait chaque matin leur apporter, elles duraient dans leurs lignes
principales pendant de longues années.
Le panier vivra tout le long du siècle et il ne faudra rien moins que la
Révolution pour le tuer.
Il fallut quelques années au vertugadin pour reconquérir Paris; sa
restauration se fit lentement, timidement, par petits essais modestes;
puis un beau jour, vers 1730, il domine, il règne sans conteste. Toutes
les dames, laissant les demi-mesures et les demi-paniers, adoptent le
grand panier de six pieds de diamètre dont le développement exige pour
le moins dix aunes d'étoffe.
Panier était le nom tout indiqué puisque les premiers bouffants de jupes
furent des ouvrages de vannerie composés de cerceaux d'osier ou de jonc,
de véritables cages à poules qu'on arrangea plus tard avec une armature
de baleines.
[Illustration: Robe volante.]
Un maître des requêtes du nom de Pannier ayant péri dans un naufrage en
revenant des Antilles, son infortune servit de prétexte à la mode
cruelle pour donner un surnom au panier alors dans le commencement de sa
gloire. Il y avait eu les _petits paniers jansénistes_ descendant
seulement au genou; les _criardes_, tournures de toile gommée et
plissée, qui _criaient_ au moindre mouvement; les _boute-en-train_, les
_tâtez-y_, les _gourgandines_, les _culbutes_, des noms bien osés,
trouvés par un temps peu bégueule, et les petits paniers, plus
respectables sans doute, dits «_Considérations_». Les grands paniers
furent quelque temps des «_maîtres des requêtes_».
La vogue des paniers amena naturellement un changement dans la façon des
robes. Alors commencent ces modes très gracieuses, mais quelque peu
cythéréennes, légèrement déshabillées, que nous avons baptisées du nom
de modes Watteau, en l'honneur du grand peintre des fêtes galantes qui a
jeté sur la toile tant de belles dames de ce temps folâtre, en paniers
plus ou moins larges, rouge et mouches au visage, l'éventail ou la
grande canne à la main, toujours prêtes à s'embarquer pour Cythère avec
quelque galant seigneur à talon rouge.
[Illustration: TOILETTE DE COUR LOUIS XV.]
Allez, belles dames, marquises ou filles d'opéra, figures gracieuses et
folles, la vraie Cythère est à Paris, gouvernée par Monsieur le Régent
ou par le roi Louis XV le Bien-Aimé. Le siècle a cinquante années devant
lui pour s'amuser et folâtrer, cinquante années pour les jeux et les
ris, mais le temps viendra où les larmes enlèveront le rouge et les
mouches de vos joues.
La mode invente donc les robes _volantes_ sans corsage ni ceinture du
tout, tombant tout droit des épaules sur l'ampleur du panier, ou bien
ajustées seulement par devant à la taille et laissées flottantes avec de
larges plis par derrière, façon originale qui donne à la démarche un air
de douce nonchalance et une grâce amollie, la marque du siècle.
Pour ces robes flottantes, pour draper l'immensité des paniers, on
abandonne les lourdes étoffes de l'époque précédente et l'on adopte les
tissus plus légers, linon, basin, mousseline, les fines étoffes piquées
de petits bouquets, semées de fleurettes ou même de petits attributs
champêtres.
Sur les promenades, par les beaux jours, on dirait une foule en
déshabillé du matin, ce ne sont que manteaux volants, robes flottantes
qui semblent des robes de chambre; les bras sortent des flots de
dentelles, les visages sont encadrés de molles collerettes; les
élégantes en corsage lâche qui se promènent ainsi jouant de l'éventail
et faisant claquer languissamment leurs mules à hauts talons ont toutes,
suivant un contemporain, _un air de bonne fortune prochaine_.
C'est la régence. Que de soupers, que d'orgies galantes au Palais-Royal
et ailleurs et que de folles Parabère un peu partout dans la fièvre de
plaisirs qui sévit, dans Paris surexcité encore par une fièvre nouvelle,
la spéculation, qui du jour au lendemain avec Law, enrichit ou ruine,
fait monter les uns jusqu'aux fabuleuses fortunes permettant toutes les
jouissances, ou précipite les autres dans des détresses telles qu'il
faut bien s'étourdir à tout prix.
Robes flottantes, paniers, coiffures, colifichets que la mode chaque
jour invente, les satiristes de la plume et du crayon ont beau jeu. Les
comédies et les chansons, le théâtre italien et le théâtre de la foire,
les caricatures, les pamphlets, raillent de toutes les façons les
extravagants paniers et les paniers triomphants se moquent des moqueurs,
s'enflent de plus en plus démesurément.
[Illustration: Grands paniers.]
Tout le monde en rit ou s'en plaint. Comment faire tenir plusieurs dames
dans un carosse qu'une seule suffit à remplir de ses jupes
outrageusement ballonnées? Tout est trop petit, les maisons sont trop
étroites, il faut élargir les portes des salons pour livrer passage aux
belles dames trop larges, comme plus tard il faudra les agrandir par en
haut pour permettre aux gigantesques coiffures de passer sans anicroche.
Les fauteuils aussi manquent de largeur, comment s'asseoir avec ces
immenses cerceaux qui refusent d'entrer entre les bras des sièges ou se
relèvent indiscrètement?
Il n'importe, les paniers s'élargiront toujours jusqu'aux premiers temps
de Marie-Antoinette et les jupes là-dessus se compliqueront de grands et
petits volants, de treillis, de plissés, de lambrequins, de rubans
arrangés dans tous les styles, de cent façons des plus gracieuses et des
plus compliquées et des plus baroques aussi.
Sous la robe qui reste longtemps volante dans le dos, à la Watteau, le
_corps_ ou le corset emprisonne solidement le buste, le corsage de satin
est en pointe descendant très bas; comme il est décolleté, _un devant de
gorge_ de dentelles et de rubans, protège la poitrine contre le froid.
Suivant la saison ou la température, on porte des mantelets, des
_coqueluchons_, c'est-à-dire de coquets petits mantelets recouvrant les
épaules, avec capuchon léger de soie ou de satin, ornés de festons et de
plissés, coiffures et mantelets tout à la fois, ou bien des manteaux
recouvrant toute la personne jusqu'aux talons, espèces de dominos avec
le coqueluchon arrondi par un cerceau de fil de laiton autour de la
tête.
En somme, la mode pour les robes conserve longtemps les mêmes formes,
modifiées seulement par les accessoires. De 1725 à 1770 ou 75, ce sont,
à peu de différences près, les mêmes dispositions et les mêmes lignes,
le même ballonnement des jupes, toujours les flots de dentelles tombant
des manches, toujours les floches de rubans.
La belle époque pour la mode XVIIIe siècle, celle qui fournit le plus
joli type de costume Louis XV, c'est l'espace compris entre 1750 et
1770, époque de juste milieu entre les ampleurs exagérées de la Régence
et celles non moins exagérées du temps de Louis XVI.
C'est le règne de Sa très belle, très fine, très artiste et très
envahissante Majesté madame de Pompadour.
[Illustration: Petite Modiste.]
Pour évoquer cette époque heureuse de vivre, pour en deviner tout le
charme, il suffit de citer les noms de Boucher, Baudoin, La Tour,
Lancret, Pater, Eisen, Gravelot, Saint-Aubin et de toute la pléiade des
petits-maîtres si légers, si musqués, mais d'une grâce si délicieuse.
Certes il y a sous le parfum des roses une odeur de corruption, et il ne
faut pas trop gratter le brillant de cette société au vernis Martin. Il
y a partout un tel laisser-aller, un tel laisser-faire, une si
remarquable difficulté à se scandaliser de quoi que ce soit.
Louis XV, après Pompadour tombe à Dubarry et il a son sérail, comme le
grand Turc, au Parc-aux-Cerfs, mesdames ses filles Loque, Chiffe et
Graille, font monter du corps de garde des pipes et de l'eau-de-vie.
Grands seigneurs et financiers ont leurs «folies», où défilent grandes
dames ou filles d'opéra, les marquises s'attablent à côté des
gardes-françaises chez Ramponneau...
Mais que ce XVIIIe siècle a soigné son décor et qu'il s'est arrangé pour
se faire une vie douce et charmante, sans se soucier et sans se douter
de ce qui l'attendait au cinquième acte de sa féerie! Sa
personnification la plus exquise est dans le grand pastel de Latour,
dans le portrait de Mme de Pompadour, en négligé d'intérieur, un petit
poème de satin, de rubans et de dentelles.
[Illustration: Toilette de sortie.]
La femme règne et domine, le sceptre de cette souveraine, c'est
l'éventail. Depuis longtemps l'éventail était en usage, le moyen âge
l'appelait _Esmouchoir_; il y avait eu l'éventail carré en drapeau ou en
girouette, l'éventail de plumes qu'une chaîne de bijouterie attachait à
la ceinture des dames nobles du XVIe siècle, l'éventail plissé apporté
d'Italie par Catherine de Médicis et adopté par Henri III.
[Illustration: PARISIENNE SOUS LOUIS XV.]
Dès le temps de Louis XIV, l'éventail est le complément indispensable de
la toilette des dames, mais sa grande époque, celle qui créa les plus
jolis modèles, c'est le XVIIIe siècle.
[Illustration: D'après G. de Saint-Aubin.]
Montures de nacre et d'ivoire miraculeusement découpées et ciselées,
peintures exquises de Watteau, Lancret et des autres, les éventails
Louis XV, sceptres galants d'une société musquée, poudrée et féminisée,
sont dignes de mener, par les mains des favorites, monarque, ministres
et généraux, les arts, les lettres, la politique et le monde.
L'estampe de Gabriel de Saint-Aubin, intitulée _le Bal Paré_, nous
montre les élégantes de ce temps en grandes toilettes; encore les plis
Watteau, les robes volantes ouvertes sur le corsage et sur la robe de
dessous, rattachées à la ceinture par des rubans et relevées bien de
côté sur le ballonnement des paniers; puis des garnitures voltigeantes,
bordures de fourrures ou bandes plissées, des volants de satin ou de
dentelle.
Les coiffures commencent bien à monter, mais elles sont toujours
élégantes et seyantes, la chevelure poudrée est relevée sur le front
bien dégagé, arrangée en coques et en rouleaux, mêlée avec des touffes
de rubans, des plumes et des perles.
Voyons ces mêmes dames à la promenade de Longchamps, au grand défilé
traditionnel de Pâques, dans les superbes carrosses peinturlurés et
dorés,--véritable carrosserie de conte de fées, auprès de laquelle les
plus somptueux équipages cirés, brossés et vernis de notre prosaïque
époque, sembleraient de vilaines et funèbres boîtes, étalant un luxe
croque-mort.
Dans ces imposants carrosses, menés par d'imposants cochers en
perruques, soutachés et galonnés, avec de grands diables de laquais aux
éclatantes livrées accrochés à l'arrière-train, dans toutes ces
éblouissantes voitures, quel déploiement de toilettes luxueuses, de
dentelles, de plumes et de rubans, de diamants et de perles!
[Illustration: D'après Moreau le Jeune.]
Des heiduques galopent aux portières, des coureurs en bizarres costumes,
jouent des jambes à travers le flot des équipages, des cavaliers et des
belles amazones, tandis que sur les bas côtés de la route, dans la foule
accourue pour admirer les beautés à la mode et la mode elle-même, dans
le brouhaha des rencontres, des conversations avec les jeunes seigneurs,
les petits-maîtres et les grands roués, la marquise et la présidente, la
dame de qualité et la financière coudoient la demoiselle d'opéra, la
folle actrice, coqueluche des jeunes galants de la comédie, qui se la
disputent, ou l'impure échappée de quelque _folie_ de grand seigneur ou
de gros traitant, la courtisane qui sera peut-être la semaine prochaine
Reine de la main gauche.
Vienne l'hiver, et ces élégantes laisseront leurs carrosses et leurs
chaises à porteurs;--encore une des plus délicieuses créations de ce
siècle charmant,--elles quitteront leurs chaises, peintes au vernis
Martin de sujets galants et de bergeries à la Boucher ou à la Watteau;
elles quitteront dentelles et rubans, s'habilleront, s'envelopperont et
se coifferont de fourrures, et s'en iront, leur joli nez rose enfoui
dans la zibeline ou le renard bleu, les mains enfoncées dans l'immense
manchon gros comme un tambour, courir sur la neige dans les superbes
traîneaux contournés, tarabiscotés et peinturlurés, ornés de figures
sculptées et dorées, de la plus étonnante fantaisie.
[Illustration: Grand Chapeau Louis XVI.]
IX
XVIIIe SIÈCLE--LOUIS XVI
Les coiffures colossales.--Le pouf au sentiment.--Parcs, jardins
potagers et paysages animés de figures sur les têtes.--La coiffure
à la Belle-Poule.--Les mouches.--Modes champêtres.--Les robes
_négligentes_.--Couleurs à la mode.--Le _Monument du costume_.--Les
amazones.--Modes anglaises.--Les bourgeoises.
Il vieillit, le siècle des grandes élégances poudrées et musquées, le
siècle aux exquises coquetteries, il prend de l'âge et s'ennuie dans
son papillotant décor rocaille.
Son goût s'est un peu fatigué, il ne se renouvelle plus que
difficilement, depuis longtemps la mode est stationnaire et tourne
toujours dans le même cercle.
Le style Louis XV est devenu aussi ennuyeux que jadis le style Louis
XIV, le rococo paraît à son tour perruque et vieux jeu; mais attendez,
la mode va essayer de donner un brusque coup d'aile et tout risquer,
même de tomber dans le baroque,--ce qu'elle peut bien se permettre trois
ou quatre fois par siècle, après tout.