La belle Ferronnière, une des maîtresses du roi après le règne de la

duchesse d'Etampes, invente de porter une escarboucle retenue par un

fil au milieu du front. Un bijou de plus à porter quand on a déjà garni

autant que l'on pouvait la coiffure, le corsage et la ceinture d'une

étincelante joaillerie, quelle belle idée! La coiffure à la Ferronnière

a vite un très grand succès.

Voici maintenant des accessoires de toilette inconnus. Pour l'été, c'est

l'éventail de plumes, joli prétexte à garniture d'orfèvrerie, et le

manchon pour l'hiver. Manchons noirs pour les bourgeoises et manchons de

couleurs variées pour les dames nobles seulement, suivant les

ordonnances royales. Les ombrelles aussi sont venues d'Italie, seulement

elles sont trop lourdes et ne réussissent guère.

Mais voici sur l'éblouissante époque, l'éteignoir de la Réforme, les

jours troublés et tristes.

[Illustration: Les Manches à crevés.]

Etincelante, chatoyante, superbe d'ampleur somptueuse et de richesse

pendant tout le règne de François Ier, roi chevalier, prince brillant,

prodigue et ostentatif en un temps de bravoure et de «_braverie_» et

aussi de licence,--la mode va changer soudain de caractère et devenir

aussi austère qu'elle a été fastueuse, aussi sombre et lugubre qu'elle a

été éblouissante et multicolore.

C'est pendant le commencement du règne d'Henri II une véritable lutte

entre les modes tristes et les modes gaies, mais bientôt les modes

tristes triomphent et peu à peu l'éclat de l'élégance s'éteint, la mode

tourne et va bien vite des couleurs ternes et maussades au noir pur.

Les temps deviennent difficiles et tournent au noir aussi. C'est la

Réforme, les dissensions religieuses, guerres de sermons et de prêches

d'abord, puis guerre effective à coups de canon et d'arquebuses, à coups

de bûchers, ou de potences.

Le roi Henri II dès 1549 commença les hostilités contre le luxe; un édit

interdisant un grand nombre d'ornements ou d'étoffes, passements,

bordures, orfèvreries, cordons, canetilles, draps d'or ou d'argent,

satins, etc., réglementa sévèrement la mode et détermina pour les

différentes classes de la société les qualités des étoffes et jusqu'aux

couleurs.

Le droit de porter habillement complet de dessous et de dessus en rouge

cramoisi fut réservé aux princes et princesses; les dames nobles et

leurs maris ne pouvaient prendre cette éclatante couleur que pour une

seule pièce de leur costume.

Pour les dames de rang inférieur, elles avaient droit, d'abord les plus

élevées en rang, aux robes de toutes couleurs sauf le cramoisi, et les

autres au rouge éteint ou au noir. Même échelle descendante pour les

étoffes, des satins et des velours au simple drap.

De longs cris de lamentation retentirent par toute la France, quand on

voulut passer à l'exécution de l'édit.

Les dames de France, au nord comme au midi, à l'ouest comme à l'est, en

bataille serrée, défendirent courageusement, pied à pied, leurs joyaux

et leurs belles parures, leurs étoffes et leurs couleurs, discutant avec

les agents de l'autorité et trouvant mille raisons ingénieuses pour tout

sauver, pour tout garder.

Il fallut que le roi reprît la plume, qu'il complétât son édit par une

série d'articles explicatifs et détaillât point à point ce qui était

permis et ce qui était prohibé. Il faisait quelques concessions aux

dames et permettait encore quelques petites coquetteries, mais pour le

reste, ce qui fut défendu resta défendu et la loi somptuaire fut

exécutée rigoureusement.

Le velours, trop commun en France,

Sous toy reprend son vieil honneur...

dit Ronsard dans une épître au Roi où il loue le monarque de ses

ordonnances réformatrices.

[Illustration: La Coiffure de Catherine de Médicis.]

La sombre Catherine, l'Italienne dont le sang a empoisonné celui de la

race des Valois, l'empoisonneuse qui finira toute bouffie de crimes,

domine la Cour de France encore brillante, comme un grand fantôme noir,

emblème de l'ère de crimes et de massacres qui va s'ouvrir.

Elle laisse les recherches de la coquetterie aux dames de la Cour et à

la maîtresse de son mari, à Diane de Poitiers, la suprême beauté, la

déesse quasi mythologique de la Renaissance, que Jean Goujon sculpta

comme plus tard Canova sculptera une autre beauté princière, Pauline

Borghèse. Les plus jolies créations de l'époque, ce sont des toilettes à

tons sobres, d'une élégance sévère composant des harmonies grises ou des

harmonies en blanc et noir, les couleurs de Diane de Poitiers.

[Illustration: SOUS HENRI II.]

A la mort d'Henri, Catherine adopte, pour ne plus le quitter, le

costume de veuve, et entourée pourtant d'un essaim de jeunes et

brillantes beautés, de ses filles d'honneur qu'on appelle _l'escadron

volant de la Reine_,--escadron qui, dans les mille intrigues qu'elle

noue et dénoue, la sert plus avantageusement que des escadrons de

reîtres,--elle traverse les trois règnes tourmentés des rois ses fils,

noire des pieds à la tête, noire comme la nuit, noire comme son âme.

[Illustration: Sous Henri II.]

Large jupe noire, corsage noir en pointe, grandes ailes noires aux

épaules, collet noir relevé en forme de fraise; et pour coiffure une

sorte de chaperon ou de toquet à visière noire qui descend en pointe sur

ce front aux pensées dures et sinistres.

Ce fut Catherine, paraît-il, qui importa en France, en arrivant de

Florence pour son mariage, les fraises qu'adoptèrent rapidement les

hommes et les femmes.

Il y en avait de toutes sortes, de modestes et d'inouïes, de très

simples en linge godronné et d'autres en merveilleuses dentelles.

Invention charmante et superbe, incommode sans doute comme bien d'autres

inventions de la mode, mais qui encadrait si bien dans les rosaces et

les rinceaux de la plus fine dentelle, qui sertissait comme un bijou

précieux la figure de la femme.

C'étaient des chefs-d'œuvre de cet art si féminin de la dentelle où

brillait toute l'élégance décorative de la Renaissance; les mêmes

artistes qui ciselaient le bronze, l'argent et l'or, qui sculptaient ces

fines décorations de pierre sur les façades des palais, fournissaient

les dessins de ces fraises; la dentelle avait ses Benvenuto Cellini, à

Bruxelles, à Gênes et surtout à Venise, premiers centres de fabrication.

Mais les fraises ne prirent pas tout de suite ces belles proportions,

qu'elles n'atteignirent que sous Henri III. Elles furent d'abord de

simples collerettes à plis ronds ou godrons qui enserraient le cou

jusqu'aux oreilles, fraises austères et fermées d'un temps qui

s'assombrissait de plus en plus; l'austérité protestante gagnait

rapidement et si les catholiques conservaient leurs habitudes et leurs

mœurs plus faciles, les querelles de religion avaient pris toute leur

âpreté et la guerre civile planait sur la France.

Sous le règne éphémère de François II, qui vit passer à la cour de

France la figure auréolée par le malheur de la pauvre Marie Stuart, sous

celui de Charles IX, les costumes ont une élégance sobre et discrète.

Comme les pourpoints des hommes, les corsages sont tailladés, ainsi que

les manches raides et bouffantes en haut.

Les seuls bijoux sont quelques boucles et pendants de ces grandes

ceintures dites cordelières, des garnitures d'aumônières, un collier

sous la collerette, petite fraise à godrons qui se trouve aussi aux

poignets.

Le chancelier de l'Hôpital, ennemi de la trop grande ampleur des

vertugadins, les avait un peu dégonflés et diminués par une sévère

ordonnance en 1563, par laquelle il interdisait également aux hommes les

hauts de chausses rembourrés. Mais à un passage du roi Charles IX à

Toulouse, les belles Toulousaines étant venues implorer un adoucissement

aux rigueurs de l'austère chancelier, le roi, plus clément qu'il ne se

montrera plus tard aux Huguenots, fit grâce au vertugadin et lui permit

de reprendre ses monumentales proportions.

Ne nous moquons pas de cette ampleur des vertugadins, un jour elle sauva

la France s'il est vrai, comme la chronique le dit, que Marguerite de

Valois put préserver les jours d'Henri de Navarre son mari, en le

cachant sous un immense vertugadin quand les massacreurs de la

Saint-Barthélemy se mirent à dépêcher à coups de hallebarde les

huguenots qu'on avait logés au Louvre à l'occasion des noces d'Henri et

de Margot.

[Illustration: Sous Charles IX.]

Les modes s'assombrissent comme le temps, comme l'architecture, comme le

mobilier, comme tout. C'est une loi générale, l'architecture est sévère,

ce n'est plus l'exubérance débordante, la gaieté païenne de la

Renaissance, les formes sont plus contenues. Après une débauche

d'inventions souriantes, l'architecture fait pénitence. Le mobilier qui

garnit ces hôtels renfrognés est raide et gourmé.

Voyez ces tables et ces sièges carrés, sans ornements ni sculptures, de

bois brut recouvert d'étoffe sombre semée de gros clous. C'est le style

catafalque.

Dans ces architectures sévères, dans ces appartements qui semblent

revêtus de tentures d'enterrement, s'agitent des gens à costumes

tristes. Longues robes tombant sur de larges vertugadins et collets

montants; le buste est emprisonné et comprimé durement dans un raide

corset à busc fermant par derrière, dans une armature solide appelée un

_corps piqué_, que recouvre un corsage d'étoffe raidie et baleinée

aussi.

Pour sortir dans la rue, les femmes ajustent sous leurs chaussures des

patins légers à semelles de liège, ce qui s'est déjà fait aux siècles

précédents, mais on raille beaucoup les femmes de petite taille qui ont

pris pour habitude de se jucher sur des patins formidables, ou de se

hausser par des souliers à nombreuses semelles superposées.

Pour la coiffure, c'est la coiffe de réseau, la pointe sur le front

faisant de la figure une sorte de cœur, ce que nous connaissons surtout

sous le nom de coiffe à la Marie Stuart, ou bien c'est le chaperon de

velours noir, une sorte de chapeau assez peu seyant.

Il est de mauvais ton pour les dames nobles et même pour les bourgeoises

de sortir sans masque. Étrange mode, ce masque noir est encore une note

triste ajoutée à un ensemble déjà bien sombre.

Les masques, de velours noir, sont courts, laissant voir le bas du

visage, ou à mentonnière; ils s'attachent derrière les oreilles ou bien,

ce qui est plus raffiné, se maintiennent au moyen d'un bouton de verre

tenu avec les dents. Cette mode passant des femmes de qualité aux toutes

petites bourgeoises durera longtemps, jusque sous Louis XIII.

Le masque cependant est coquet, il y avait moins joli, il y avait le

_touret de nez_, pièce d'étoffe noire attachée par les côtés au

chaperon, qui s'ajustait sous les yeux et cachait tout le bas du visage,

invention bizarre et peu séduisante qui ressemblait, en laid, au voile

de figure des femmes du Caire.

Ces tourets de nez, paraît-il, ont leur raison d'être et leur utilité.

Ne les soulevons pas. Les dames se fardent outrageusement suivant une

mode venue d'Italie avec Catherine de Médicis, elles se peignent comme

de simples Caraïbes et s'appliquent sur les joues, sous le touret de

nez, les couleurs les plus vives et les plus dangereuses pour

l'épiderme. Les visages féminins sont enduits de plaques de vermillon,

ou bien, sous prétexte d'entretenir la fraîcheur du teint, de pommades

et de drogues vraiment peu ragoûtantes.

Horrible!

Une _Instruction pour les jeunes dames_ donne des indications sur la

composition de ces «_oints_» ou plutôt de ces fricassées déplorables où

il entre de la térébenthine, des fleurs de lis, du miel, des œufs, des

coquilles, du camphre, etc., le tout cuit dans l'intérieur d'un pigeon,

trituré et distillé ensuite.

Pouah! le touret de nez paraît assez indispensable après cela.

[Illustration: DAME DU TEMPS DE CHARLES IX.]

Le florentin René, amené par Catherine, fournissait aux belles dames de

la cour fards, parfums et cosmétiques; on sait qu'il cuisina souvent

pour la reine mère d'autres fournitures plus nuisibles destinées à

supprimer avec élégance et discrétion les gens embarrassants.

[Illustration: Etoffes ramagées.]

Quelle époque! d'un bout du royaume à l'autre, dans le mélange des

partis en lutte, on se dispute, on se hait, on se bat. Pendant trente

ans tout est bouleversé, les armées catholiques et huguenotes se

poursuivent par les provinces, mettant tour à tour les villes à sac,

brûlant les châteaux les uns des autres, guerre sans merci où les femmes

et les enfants sont enveloppés, guerre de surprises et de massacres.

Les villes sont assiégées, les campagnes sont ravagées par les argoulets

et arquebusiers catholiques, par les reîtres protestants, les châteaux

et manoirs enlevés par de rapides coups de main... Il faut fuir quand on

ne se sent pas le plus fort, ou périr...

On comprendrait, qu'en ces lugubres temps, les costumes des femmes se

soient un peu masculinisés. Les pauvres femmes ont si souvent besoin,

pour se tirer d'affaire dans les moments difficiles, d'enfourcher

chevaux ou mules, de chevaucher comme les hommes!

Ainsi, en 1568, Condé surpris en pleine paix, dut, pour échapper aux

troupes de Catherine, s'enfuir de son château de Noyers près d'Auxerre

et courir jusqu'à la Rochelle, échapper aux partis de cavalerie,

traverser la Loire à gué, avec sa femme enceinte portée dans une

litière, avec trois enfants au berceau, la famille de l'amiral Coligny,

celle d'Andelot, nombre d'enfants et de nourrices...

Les femmes empruntèrent au costume masculin une espèce de pourpoint à

hauts de chausses qui se mettait sous la robe. Ces _caleçons_, ainsi

s'appelaient-ils, permettaient, malgré les larges jupes, d'enfourcher

plus commodément les arçons.

Les vertugadins continuaient à se porter et à grandir malgré tout

Et les dames ne sont pas bien accommodées

Si leur vertugadin n'est large dix coudées,

dira bientôt un satirique _Discours sur la mode_.

[Illustration: Au temps de la Réforme.]

[Illustration: Coiffure et Collerette Valois.]

V

HENRI III

La cour du Roi-Femme.--Les grandes fraises plissées, godronnées ou en

cornets.--Les femmes-cloches.--Les grandes manches.--Horribles méfaits

du corset.--La reine Margot et ses pages blonds.

Le règne de Henri III n'apporte aucun changement dans la situation. Les

temps furent plus sombres peut-être et le pays plus bouleversé.

Cependant malgré la sainte Ligue, malgré le redoublement des guerres

civiles, malgré l'incendie de ses provinces et le sang qui coulait de

partout, Henri III, roi de la France tiraillée à quatre chevaux, prit en

main le sceptre de la mode.

Après le sombre Charles IX, dédaigneux du luxe et des affiquets de la

toilette, venait un roi mignard, frisé, fraisé, musqué, fardé, qui, tout

en renouvelant les édits de Charles IX contre le luxe, lançait la cour,

et après la cour tout ce qui peut suivre la mode, dans un débordement de

folies luxueuses, de somptuosités excentriques et extravagantes.

Sous ce roi de _l'île des Hermaphrodites_, comme des pamphlets

l'appelèrent, le roi-femme, et l'homme-Reine de d'Aubigné:

Son visage de blanc et de rouge empâté,

Son chef tout empoudré nous montrèrent l'idée

En la place d'un roi d'une fille fardée.

tout est désordonné et déréglé à la cour. «Le luxe et les débordements

sont tels que la plus chaste Lucrèce y deviendrait une Faustine,» dit la

chronique de l'Étoile.

Le royaume de la mode lui-même est bouleversé, il n'y a plus de

frontières naturelles et les modes se confondent pour les deux sexes. Le

roi, par un goût singulier, féminisa le plus possible ses costumes,

cherchant ce qui pouvait se prendre aux modes féminines, depuis la

coiffure jusqu'à l'éventail.

Comme les dames de la cour, le roi et ses mignons adoptèrent les

colliers de perles, les boucles d'oreilles, les dentelles de Venise et

les grandes fraises. Comme les dames, pour entretenir la fraîcheur de

leur teint, ils se fardèrent et se cosmétiquèrent d'une façon ridicule,

allant jusqu'à mettre la nuit des masques et des gants enduits de

pommade; étranges modes efféminées pour un temps de poignards levés et

de périls constants.

Ces _mignons et popelirots_ ne portaient-ils pas comme les dames une

sorte de corset pour faire taille fine, le pourpoint à busc descendant

très bas en pointe, devenu bientôt le ridicule pourpoint à panse

rembourrée formant une espèce de ventre pointu à la façon de

Polichinelle. Ne se coiffaient-ils pas de la toque féminine ornée de

plumes et de pierreries...

Les femmes ne prirent rien aux modes masculines, mais elles se

rattrapèrent en exagérant considérablement les dimensions et

l'ornementation de tous les éléments du costume, en recherchant la

somptuosité des étoffes, en se surchargeant encore d'accessoires et de

joaillerie. C'est Marguerite de Valois, sœur du Roi, la reine Margot

d'Henri IV qui mène la mode, et moins le ridicule que la grâce féminine

esquive, elle fait bien le pendant de l'étonnant Henri III, le satrape

musqué et fardé qui empèse et godronne lui-même ses fraises et celles de

la reine, et se promène avec des petits chiens sur les bras ou le

bilboquet à la main.

[Illustration: Toilette de Cour.]

Les fraises ont pris des proportions fantastiques, ce sont d'immenses

cornets évasés, soutenus par des fils de laiton, de magnifiques

dentelles ou broderies de point de Venise, qui partant du corsage,

laissent voir les épaules et montent derrière la tête jusque par-dessus

la coiffure. La figure fardée ainsi encadrée dans cette dentelle à

pointes, c'est une fleur éclatante ou un fruit, ou plutôt c'est une

tête d'idole, trop apprêtée, peinte et repeinte, ruisselante de

bijouterie et de clinquant.

[Illustration: TOILETTE DE COUR HENRI III.]

Encadrement de corsage en joaillerie, or, pierreries, perles, colliers,

boucles d'oreilles, perles et diamants à la coiffure, les princesses

et les grandes dames étincellent. Les coiffures sont très basses, les

cheveux arrangés en pointe sur le front et relevés en rouleau sur les

tempes, dessinent un cœur que couronne un simple cercle orné de pierres

et de perles fines.

[Illustration: Le Masque.]

Sur les corsages et sur les jupes, des lignes de perles forment des

quadrillés ou des losangés. La ceinture à pendants très longs, est en

joaillerie également; à l'extrémité pend un petit miroir, précieusement

encadré, que les dames ont à tout instant à la main, pour vérifier

l'état de cette précieuse toilette si difficile à porter, de ces fraises

immenses, d'une si haute et si majestueuse élégance, pour lesquelles les

dames sont à la gêne dans les réunions et dans la presse des fêtes de la

cour.

Il suffit pour en juger de voir au Louvre un tableau du temps,

représentant un bal à la cour, aux fêtes données pour le mariage du duc

de Joyeuse avec la belle-sœur du roi, noces fameuses, célébrées avec un

faste inouï par vingt-cinq ou trente journées de festins, de joutes ou

de mascarades, pendant lesquelles toute la cour, les princes et

princesses, seigneurs et nobles dames rivalisèrent de richesses et de

somptuosités folles, dans leurs toilettes renouvelées de fête en fête.

D'après ce tableau des noces de Joyeuse, attribué à Clouet, les

seigneurs et les nobles dames rivalisèrent surtout de ridicule dans

leurs ajustements. Ce ne sont que corsages à pointes, fantastiquement

serrés ou pourpoints à abdomens pointus, qui donnent aux uns et aux

autres, des apparences d'insectes, fines guêpes ou gros bourdons.

[Illustration: Les Manches bouffantes.]

Ces corsages, dont les buscs n'en finissent pas, ont des manches énormes

et rembourrées, aussi grosses aux épaules que le corps tout entier,

formées d'une succession de gros bourrelets à crevés, bordés de perles

ou de clinquant, avec des poignets de fine dentelle assortis à la

fraise.

Quant aux vertugadins, ils ballonnent et s'élargissent considérablement,

ce sont maintenant plus que des cloches, ce sont de vastes soupières

renversées, sur lesquelles on porte deux robes superposées, la robe de

dessus, de riche brocart ou d'étoffes chargées de mille broderies,

s'ouvrant pour laisser voir l'autre, laquelle est de couleur différente

et non moins ornementée.

Au plus épais des troubles et confusions, quand ligueurs, royaux et

huguenots se heurtaient, s'arquebusaient et se pendaient d'un bout du

royaume à l'autre, Damville, l'aîné des trois fils du connétable de

Montmorency, qui avait levé la lance pour un quatrième parti, celui des

politiques, allié dans le Midi aux huguenots, dut une belle chandelle à

l'invention de ces encombrants vertugadins. Cerné dans Béziers, il

allait être pris et courait grands risques, mais une de ses parentes,

Louise de Montagnard, femme de François de Tressan, l'enleva dans son

carrosse, caché sous l'étalement de son immense vertugadin, et le fit

passer à la barbe de ses ennemis.

[Illustration: Le petit manteau Henri III.]

C'est le second sauvetage opéré par le vertugadin; peut-être aurait-il à

faire valoir bien d'autres actes de service, si l'histoire avait daigné

les enregistrer. La crinoline, que nous avons connue, n'a pas de haut

fait pareil à son actif. Sa vaste envergure fut aussi utilisée, non pour

de si dramatiques évasions, mais seulement par d'ingénieuses fraudeuses,

qui se contentaient d'accrocher sous leurs jupes, à ses cerceaux, des

objets soumis aux droits.

[Illustration: Sous Henri III.]

Le corset n'est plus la simple _basquine_, assez inoffensive des

commencements, le _corps piqué_ qu'endurent, sous prétexte de

s'avantager la poitrine, les belles dames de ce temps, c'est un

véritable instrument de torture, un moule dur et solide dans lequel il

fallait entrer, souffrir et rester, malgré les éclisses de bois qui

«entraient dans la chair, mettaient la taille à vif et faisaient

chevaucher les côtes les unes par-dessus les autres,» ce sont Montaigne

et Ambroise Paré qui le disent, et ce dernier pouvait en savoir quelque

chose.

Comme le vertugadin et plus que le vertugadin, le corset passera les

siècles, durera à travers toutes les modes, malgré toutes les attaques,

malgré les médecins qui l'excommunient avec unanimité, victorieux de

tous et de toutes, victorieux contre l'évidence. Les absurdes mignons

d'Henri III l'ont bien un moment fait adopter par les hommes!

Les beautés célèbres du temps, Mme de Sauves, la reine Margot, dans

leurs atours de cérémonie, avec tous leurs joyaux et pierreries, dans

leurs corsages raidis et luisants, couverts de rinceaux d'or, ont l'air

de déesses revêtues de cuirasses damasquinées. Ne m'approchez pas,

disent les grandes fraises à pointes de ces beautés, qui pourtant ne

sont guère inaccessibles.

[Illustration: La Reine Margot.]

Cette folie de luxe, à une époque si sombre pourtant, a gagné toutes les

femmes. Il n'est pas de femme de petite noblesse, de femme de robin, de

bourgeoise qui n'essaie d'approcher des grands modèles, au grand

déplaisir des maris, au grand péril des fortunes déjà bien atteintes par

les malheurs des temps.

[Illustration: GRANDE TOILETTE MÉDICIS.]

Le brillant XVIe siècle, le siècle de la Renaissance, illustré par tant

d'artistes et de lettrés, tant d'étincelants chevaliers et de dames

éblouissantes, le XVIe siècle finit mal cependant. Il plane sur cette

fin, sur cette époque d'Henri III, aux raffinements corrompus, sur la

cour et la ville, sur ces belles et nobles dames, sur ces reines

vénéneuses, sur ces mignons et ces raffinés, une telle odeur de sang,

que dans ce bouleversement et dans cette corruption sociale, ce n'est

pas de trop de tous les parfums violents dont on use, de ce musc et de

cette ambre pour la masquer.

[Illustration: Grande Fraise Henri III.]

Marguerite de Valois, fleur au parfum dangereux, survivra à ce temps et

finira en 1615, quelques années après Henri IV, son ex-mari; elle finira

vieille coquette, fardée et musquée, essayant, malgré l'âge, malgré

l'embonpoint qui détériore sa prestance d'ex-déesse, de garder les

grâces solennelles et apprêtées de son beau temps et ses grands costumes

d'apparat, traînant une petite cour de ses châteaux du Languedoc à son

logis parisien de l'hôtel de Sens qui existe encore, distinguant de

temps à autre quelque trop joli cavalier, ou quelque gentil jeune page,

de ces pages qui occupaient déjà la chronique en ses belles années,

quand on l'accusait de les faire tondre pour se fabriquer des perruques

blondes avec leur toison.

Mesdames Nos Aïeules: dix siècles d'élégances · 第 2 / 8 段