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MESDAMES
NOS AÏEULES
[Illustration: TOILETTE DE BAL, RESTAURATION.]
MESDAMES
Nos Aïeules
DIX SIÈCLES D'ÉLÉGANCES
TEXTE ET DESSINS
_Par A. ROBIDA_
[Illustration]
PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
Tous droits réservés.
[Illustration]
I
BALLADE
DES MODES DU TEMPS JADIS
_Du tout premier Vertugadin,
Celui qu'inventa Madame Eve
A celui qu'admirons soudain,
Que d'autres passant comme rêve!
Combien leur existence est brève!
Tu resplendis toujours pourtant,
O beauté changeante sans trêve,
Mais où sont les modes d'antan._
_Où donc es-tu, riche bliaut
Armorié sur chaque maille,
Et le peliçon d'Isabeau?
Escoffion de haute taille
Pour qui l'on vit mainte chamaille,
Hennin qui charma Buridan?
Hélas, ce n'est plus qu'antiquaille...
Mais où sont les modes d'antan!_
_Où est la fraise de Margot,
Et le surcot doublé d'hermine,
Où sont les manches à gigot?
Habit cavalier d'héroïne
Que portait Reine ou baladine,
Large panier pompadourant,
Et toi-même aussi, crinoline...
Mais où sont les modes d'antan!_
_ENVO_
_Dame, il ne fut point de semaine
Depuis le temps d'Eve pourtant
Qui n'eût caprices par trentaine.
Mais où sont les modes d'antan!_
[Illustration]
[Illustration: La Couturière de l'impératrice Joséphine.]
II
LES CARTONS DU PASSÉ
Le vieux neuf.--L'horloge de la mode.--Fouilles dans les cartons du
passé.--Quelle est la plus jolie mode?--Mode et architecture.
--Vêtements de pierres et vêtements d'étoffes.--La poupée costumée,
journal des modes du moyen âge.
Il n'y a de nouveau dans ce monde que ce qui a suffisamment vieilli, a
dit, non pas un grand philosophe mais une femme, la couturière de
Joséphine de Beauharnais, épouse de Napoléon Bonaparte, consul de la
République française, lequel pensait de même, puisqu'il ressuscita
l'Empire de Rome.
Et conformément à cet axiome profond, la couturière de Joséphine montait
ou plutôt descendait chercher très loin dans le passé, chez mesdames les
Grecques et les Romaines, les nouveautés élégantes vieilles de deux
mille années, destinées à tourner la tête des salons et promenades de
Paris, à charmer les Parisiennes et aussi les Parisiens, et à faire le
tour du monde enfin, tout comme les pompons, les baïonnettes et les
drapeaux des voltigeurs français de la même époque, qui furent des
touristes forcenés.
--Vous demandez où sont les modes d'antan? m'a dit, répondant à ma
ballade à la mode de François Villon, un autre philosophe paradoxal qui
doit être un mari rendu légèrement grincheux par des notes de
couturière, vous le demandez! mais elles sont sur les épaules des dames
d'aujourd'hui, mon cher monsieur, comme elles le seront encore sur
celles des dames de demain et d'après-demain! Vous ignorez donc que rien
ne change, que tout le nouveau a été inventé il y a bel âge, vers les
premiers temps où les dames ont commencé à s'habiller, c'est-à-dire que
tout a été trouvé dans l'espace de quatre saisons, dans les premiers
douze mois qui ont suivi la sortie de l'Eden.--C'est ce que je faisais
observer encore hier à ma femme à propos de trois ou quatre costumes
dont la soi-disant nouveauté l'avait frappée, et qu'elle allait se
commander bien inutilement... Tout se porte, s'est porté et se portera!
lui disais-je, alors pourquoi essayer de changer, pourquoi mettre de
côté par pur caprice un ornement ou une toilette qu'on doit forcément
reprendre...
--Oui, mais dans trois cents ans...
--Allez aux Champs-Elysées par un beau jour de soleil et dites-moi si
vous n'avez point par moments des visions de la cour des Valois, devant
certaines toilettes contemporaines, manches bouffantes Renaissance,
collerettes Renaissance, étoffes à dessins Renaissance...
--Ou des illusions de Longchamps 1810 devant les robes Empire, les
épaules bouffantes, le drapé des jupes, et les dessins, palmettes,
grecques et autres ornements...
--Et les dames Louis XVI, ou moyen âge, ou Louis XV... Je déclare
Monsieur, qu'une femme de n'importe quelle époque, des âges révolus,
écoulés et enfoncés aussi loin que vous voudrez dans la nuit des temps,
peut revenir et se montrer parmi nos contemporaines, et se trouver
parfaitement à la mode, moyennant seulement quelques petites
modifications à son costume antique... Oui, tenez, qu'Agnès Sorel ou
Marguerite de Bourgogne daignent reparaître en costumes de leur temps et
je leur changerai seulement leurs chapeaux, et l'on dira devant elles:
«Jolie toilette de vernissage! Délicieux costume pour le Grand-Prix!»
--Arrêtez! n'exagérez-vous pas quelque peu, mon cher monsieur?
[Illustration: XVIe siècle.]
--Aucunement. Je vous dis que des mérovingiennes ou même des dames de
l'âge de pierre, avec quelques petits arrangements de toilette,
n'étonneraient pas trop les femmes actuelles qui les prendraient tout
simplement pour des mondaines excentriques... La mode d'aujourd'hui,
Monsieur, ce sont les modes d'autrefois reprises et refondues par le
goût de l'heure présente. L'aiguille de la mode tourne comme l'aiguille
d'une pendule toujours dans le même cercle, mais plus capricieusement,
en avant ou en arrière, en sautant, en virant, en faisant des bonds
soudains, d'un côté ou de l'autre... Quelle heure est-il à l'horloge de
la mode? Six heures du matin ou huit heures du soir, peut-être toutes
les heures à la fois comme en ce moment... Mais n'importe, c'est
toujours une heure charmante.
La plus jolie mode, il n'y a pas à en douter et tout le monde est
d'accord là-dessus, c'est toujours celle du temps présent, et il y a
pour cela une raison bien simple: les modes passées ne sont que des
souvenirs décolorés, dès qu'elles ne sont plus portées, nous apercevons
facilement leurs défauts et leurs ridicules, nos yeux, indulgents quand
elles régnaient, sont devenus froids et sévères, tandis que, sans peine,
la mode d'aujourd'hui triomphe... Ce qui charme et séduit tout le monde,
ce que nous apercevons en elle, Monsieur, ce qui nous semble si
ravissant, c'est le rayonnement de la grâce féminine, c'est la femme
elle-même.--Non, jamais on ne s'est mieux habillé qu'aujourd'hui! A
toutes les époques, pour toutes les modes, les femmes l'ont déclaré de
bonne foi en se regardant dans leur miroir, et les hommes, juges
quelquefois difficiles, l'ont pensé aussi.
Notre aïeule de l'âge de pierre vêtue de peaux de bêtes trouvait son
costume très seyant et souriait un peu de sa grand'mère habillée d'un
vertugadin de sauvage. Ses contemporaines, les farouches habitantes des
cavernes, pensaient de même.
La plus jolie mode, c'est celle qui s'épanouit aujourd'hui; il n'y a eu
pour s'inscrire en faux contre cette formelle allégation de tous les
temps, il n'y a eu, à toutes les époques également, que les messieurs
d'un certain âge, tout à fait d'un certain âge, les vétérans ayant
dépassé la soixantaine. Ceux-ci ont toujours protesté par une autre
allégation:
--Les modes d'aujourd'hui sont ridicules, disent-ils en chœur, on ne
s'habille plus comme de notre temps! C'est alors,--en 1830,--ou en 1730,
en 1630, en 1530, etc., en l'an 30--que les modes étaient gracieuses,
seyantes, élégantes, distinguées, charmantes... ah, 1830!--ou 1730,
1630, 1530 ou l'an 30!--Quelle belle époque!
--Il nous la baille belle le chœur des sexagénaires! oui, quelle belle
époque! parce que c'était l'heureux temps où ces messieurs étaient
jeunes, où le soleil leur semblait plus chaud, n'est-ce pas? le
printemps plus verdoyant et les modes plus belles! Mais il n'importe,
malgré tout ce que diront les vétérans et ce que nous dirons nous-mêmes
plus tard, l'axiome suivant sera toujours proclamé:
--Jamais on ne s'est mieux habillé qu'aujourd'hui!
Mais puisque rien ne passe tout à fait et que dans le cercle que
parcourt l'aiguille au cadran de la mode les heures passées peuvent
renaître, il suffit peut-être, pour connaître les modes de demain,
d'étudier tout simplement celles d'hier.
Fouillons donc ce passé disparu et donnons-nous ce plaisir, qui ne va
pas sans quelque mélancolie, d'évoquer les élégances et les beautés
d'autrefois, les lointaines élégances ensevelies sous des siècles
d'inventions et de nouveautés accumulées, délaissées et oubliées, et les
élégances toutes récentes et non moins oubliées des bonnes grand'mamans
actuelles, qui, dans leurs songeries au fond de leurs grands fauteuils,
sont seules à se revoir en fermant les yeux, brunes ou blondes,
pimpantes et légères, dans les atours de leur bel âge... Chères
grand'mamans!
[Illustration: Grande toilette. XVe siècle.]
Mais ce passé qui nous semble si lointain l'est-il tant que cela? Les
grand'mères de nos grand'mères sont nées sous Louis XV au temps de la
poudre et des falbalas.
Sept ou huit grand'mères additionnées, si nous osons nous permettre
cette opération, nous conduisent au temps d'Agnès Sorel et des dames à
grands hennins. C'était hier. Vous le voyez bien!
Un point qu'il faut établir d'abord, c'est que l'art de la toilette et
l'art de construire sont de très proche parenté. Mode et architecture
sont sœurs, mais la mode est peut-être bien l'aînée.
La maison est un vêtement, un habillement de pierre ou de bois que nous
passons par-dessus l'habillement de toile, de laine, de velours ou de
soie, pour nous protéger mieux contre les intempéries des saisons; c'est
un second vêtement qui doit se plier à la forme du premier, à moins que
ce ne soit le premier qui s'adapte aux nécessités du second.
En tout cas, sans remonter plus haut que le déluge, est-ce que les robes
historiées et armoriées, les costumes tailladés et déchiquetés du moyen
âge, ne sont pas de l'architecture gothique et de la plus flamboyante,
de même que les modes plus simples et plus rudes de l'époque précédente
tiennent du rude et sévère style roman.
Quand la pierre se découpe, se tord, flamboie presque en magnifiques
efflorescences sculptées, l'étoffe plus souple se découpe, se tord
et flamboie aussi. Les hautes coiffures que nous qualifions
d'extravagantes, ce sont les toits effilés des tourelles qui montent
partout vers le ciel. Tout est multicolore, les gens d'alors aiment les
couleurs gaies, toute la gamme des jaunes, des rouges, des verts est
employée.
Plus tard le costume se met plus au large en même temps que
l'architecture. C'est la Renaissance et ses modes plus amples et plus
molles; on cherche du nouveau dans le vieux, l'Italie influe sur les
toilettes comme sur les édifices, il n'est pas jusqu'aux armures de
guerre ou de parade des princes, aux vêtements de fer des riches
seigneurs, qui ne recherchent quelques formes antiques et ne se couvrent
de rinceaux, ou d'ornements à la romaine.
La sévérité, nous pouvons dire la maussaderie des modes de la fin du
XVIe siècle, ne se retrouve-t-elle pas dans les édifices d'une époque
assombrie par tant de troubles?
[Illustration: Renaissance.]
L'énormément ennuyeux et somptueux palais de Versailles, les grands
hôtels solennels d'une architecture pleine de morgue, ce sont bien
vraiment les couvercles qui convenaient aux énormes et solennelles
perruques du grand Roi, aux corsages guindés et empesés, aux raides
cornettes de madame de Maintenon. Et le XVIIIe siècle après l'ennuyeuse
fin du XVIIe?
[Illustration: NOBLE DAME, FIN DU XIVe SIÈCLE.]
L'architecture et la toilette mettent de côté, en même temps, le pompeux
et le solennel; toilette rococo, architecture à falbalas, c'est tout
un.
[Illustration: Sous le Grand Roi.]
Plus tard, les gens de la Révolution et de l'Empire se costumant à la
grecque et à la romaine, édifices et maisons font de même. Puis les
modes et les édifices sont absolument sans style et de toute banalité de
1840 à 1860, époque de transition et d'attente.
De nos jours enfin, époque de recherches et de fouilles archéologiques,
d'essais et de reconstitutions, temps d'érudition plus que d'imagination
et de création, nous voyons la mode et l'architecture, marchant
toujours de conserve, fouiller ensemble dans les cartons du passé,
essayer également l'un après l'autre tous les styles, s'éprendre
successivement de toutes les époques, en adopter les formes pour les
rejeter vite l'une après l'autre... Soyons donc de notre temps et
plongeons nous aussi dans les cartons du passé à la recherche des jolies
choses et des originalités de jadis.
Au delà d'une certaine époque, les documents certains n'abondent pas et
nous devons nous contenter de suppositions. Qui nous dira vraiment ce
qu'étaient le costume et la mode, et par cela l'aspect de la vie, aux
temps mérovingiens et carlovingiens, lorsque:
Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent,
Promenaient dans Paris le monarque indolent.
Qui nous dépeindra les élégances de ces époques nébuleuses? car, en
dépit de la rudesse et de la barbarie, il devait s'en trouver tout de
même, puisqu'en maints passages de leurs écrits, déjà les vieux
chroniqueurs, évêques ou moines, fulminent contre le luxe effréné des
femmes.
[Illustration: Sous Louis XV.]
Qui nous dépeindra les contemporaines de Charlemagne et nous renseignera
un peu sur les élégances du Xe siècle? Quelques statues peut-être,
parvenues jusqu'à nous plus ou moins écornées, seront nos seuls
documents; nous devrons nous en contenter et les rapprocher des vagues
renseignements contenus dans les barbares illustrations des manuscrits
d'alors, encore si éloignées des magnifiques miniatures que les
enlumineurs du moyen âge prodigueront plus tard.
Le premier journal de modes, c'est donc pour nous quelque portail de
cathédrale ou quelque statue tombale échappée par miracle aux ravages du
temps et au marteau des iconoclastes huguenots ou sans-culottes.
Plus tard, les miniatures, les vitraux, les tapisseries nous apporteront
des renseignements plus complets et plus certains, des figures bien plus
précises; le document abondera.
D'ailleurs, dès le XIVe siècle, le vrai journal de modes existe; il n'a
pas encore adopté la forme gazette que nous lui connaissons depuis cent
ans seulement, mais c'est le journal de modes tout de même, le
renseignement voyageant sous la forme de poupées qui portent des modèles
de costumes d'un pays à un autre, de Paris surtout.
Car Paris tenait déjà le sceptre et gouvernait la mode, non pas, il est
vrai, comme aujourd'hui, d'un pôle à l'autre, des confins de l'Amérique
glaciale à l'Australie, vouée encore aux petits os passés dans les
narines pour toute coquetterie, il y a cinquante ans à peine, de la cour
des Radjahs d'Asie au sérail du Grand Turc et au palais de S. M.
l'impératrice du Nippon fleuri.
Au moyen âge, des grandes dames, en notre cher petit coin d'Europe,
s'envoyaient de petites poupées habillées à la dernière mode du jour par
des coupeurs de robes, des couturières ou des couturiers dont le nom
n'est point passé à la postérité.
Dans son château lointain, perdu dans les landes bretonnes ou perché sur
quelque roc des bords du Rhin, la duchesse ou la margrave avait ainsi
dans les grandes occasions, communication plus ou moins rapide des
élégances à la mode dans les grands centres de luxe comme la cour de
Paris ou la cour de Bourgogne, rivales en faste et en éblouissements, et
dont les comptes remis au jour nous révèlent les grandes dépenses avec
tous les détails de ces somptuosités dont les contemporains étaient
éblouis et que tous les chroniqueurs ont rapportées.
Certaines villes importantes recevaient aussi de la même façon les
décrets de la mode, puisque nous voyons, pendant des siècles, Venise,
autre centre d'arts somptuaires, trait d'union entre le négoce de
l'Orient et le luxe de l'Occident, recevoir chaque année une poupée
parisienne. Dans la ville des doges, c'était un usage immémorial
d'exposer, le jour de l'Ascension, sous les arcades de la Merceria, au
bout de la place Saint-Marc, la toilette de l'année, cette image d'une
parisienne à la dernière mode, pour l'édification des nobles vénitiennes
qui se portaient en foule à l'exhibition.
[Illustration: Sous Louis XII.]
[Illustration: L'Escoffion.]
III
MOYEN AGE
Les Gauloises teintes et tatouées.--Premiers corsets et premières
fausses-nattes.--Premiers édits somptuaires.--Influence byzantine.
--Bliauds, surcots, cottes hardies.--Les robes historiées et
armoriées.--Les ordonnances de Philippe le Bel.--Hennins et
Escoffions.--La croisade de frère Thomas Connecte contre les Hennins.
--La dame de Beauté.
Il faut avoir le courage de l'avouer, ici même, dans ce Parisis qui
porte et fait triompher partout l'étendard de l'élégance, les aïeules
de Mesdames les Parisiennes, il y a quelque deux mille ans, se
promenaient un peu attifées à la mode des élégantes Néo-Zélandaises
d'aujourd'hui, dans la grande et sombre forêt qui des bords de la Seine
remontait aux rives de l'Oise et s'en allait toucher aux Ardennes en un
vaste et inextricable bois de Boulogne.
Ces Gauloises, belles et rudes, allant épaules découvertes et bras nus,
étaient peinturlurées et probablement tatouées; dans tous les cas il est
certain qu'elles se teignaient les cheveux.
Les nombreux bijoux parvenus jusqu'à nous, fibules, torques ou colliers,
bracelets, agrafes en bronze et quelquefois en argent ou en or,
témoignent que ces demi-sauvagesses primitives connaissaient un certain
luxe. Tous ces objets présentent dans leur style une grande analogie
avec le style d'ornementation qui s'est perpétué jusqu'à nos jours dans
la Bretagne actuelle.
La vieille Gaule barbare devenue la Gaule romaine, les Gauloises se
montrèrent vite, à l'imitation des Romaines, très raffinées en
civilisation et en luxe. Le corset, mesdames, date de cette époque,
corselet d'étoffe moulant le corps plutôt qu'instrument de torture
violentant les lignes.
Le goût primitif pour la peinture éclatante ne se perdit pas tout à
fait, la teinture devint du simple fard; déjà les essences pour
entretenir la fraîcheur du visage étaient inventées et aussi les fausses
nattes. Ces tresses d'un blond ardent,--couleur dès longtemps à la mode,
on le voit,--étaient achetées aux paysannes de la Germanie, aux
Gretchens du temps d'Arminius.
Un retour à la barbarie et à la simplicité suivit les invasions de ces
Francs, dont les femmes, rudes gaillardes, étaient vêtues pour tout luxe
d'une simple chemise à bandes de pourpre.
Les modes romaines, mélangées aux modes gauloises et franques, les modes
mérovingiennes, dont quelques statues raides et hiératiques peuvent nous
donner l'idée, se transformèrent peu à peu.
Au milieu de sa cour, parmi les femmes de ses ducs et de ses comtes, qui
montraient le goût le plus effréné pour la parure, les étoffes
somptueuses et les bijoux, le grand Empereur à la barbe fleurie,
Charlemagne, affectait pour lui-même au contraire, une grande simplicité
de vêtements, comme d'autres grands empereurs ou rois, Frédéric II et
Napoléon. Choqué par le déploiement de faste des femmes de sa famille,
Charlemagne dut édicter les premières lois somptuaires, lesquelles ne
furent suivies naturellement que par les simples bourgeoises, par les
bonnes dames qui n'avaient que faire de défenses et de prohibitions pour
se priver de somptuosités qu'elles ne pouvaient songer à s'acheter,
faute d'argent.
La société de ce temps-là, nous la voyons figée en grandes figures
hiératiques, sculptées sous les porches romans de nos plus vieilles
églises. Rangées de rois et de reines, raides et sévères, encadrés sous
les vieilles arcatures, princes et princesses couchés sur les dalles
funéraires, vieux spectres de pierre, taillés d'un rude et barbare
ciseau, qui nous dira ce que vous étiez vraiment, ce qu'était, dans le
mouvement et la vie, ce monde que vous dirigiez?
Vous vous taisez, vous gardez votre secret, fronts mystérieux de
fantômes sculptés, debout aux façades que vous avez fondées, ou couchés
dans les musées qui vous ont recueillis.
Nos villes où les gracieuses Françaises, filles de ces aïeules de
pierre, se promènent dans le tourbillon pressé des foules, devant les
brillants magasins de notre siècle vivant d'une vie si intense, nos
vieilles cités existaient déjà toutes, mais combien de fois ont-elles
fait peau neuve! Des vestiges de ces temps tout a disparu, les dernières
pierres sont ensevelies sous les fondations des plus anciens monuments.
Nous en savons presque aussi peu, des façons de vivre d'alors, que de la
civilisation des villages de l'ère des dolmens, et c'est dans les
premiers et plus anciens poèmes ou romans chevaleresques qu'il nous faut
chercher çà et là à travers coups de lance ou de hache, quelques
détails intimes sur la vie sociale d'alors.
[Illustration: Le Surcot à garde-corps.]
Voici le moyen âge. L'influence byzantine de la Rome transplantée sur le
Bosphore, règne d'abord dans le vêtement des femmes comme dans celui des
hommes et domine vers l'époque des premières croisades.
C'est alors le temps des longues robes à plis très fins, des doubles
ceintures, une à la vraie taille et une sur les hanches, des voiles
transparents.
[Illustration: Coiffure de cérémonie. XIVe siècle.]
C'est bien une époque de transition, on voit la mode tâtonner, retourner
en arrière et reprendre, avec quelques modifications, des formes
oubliées; le costume romain, modifié d'abord par Byzance, arrangé, rendu
semi-oriental, revient presque au jour.
Puis soudain, à l'aurore du XIIIe siècle, quand les temps nouveaux
commencent à sortir du crépuscule de la vieille barbarie, les modes
nouvelles se dessinent, nettement, franchement.
C'est la vraie naissance de la mode française, du costume purement
français, français comme l'architecture dégagée aussi des imitations,
des emprunts et des souvenirs de Rome et de Byzance, français comme
l'art ogival jaillissant de notre sol.
La statuaire, les vitraux et les tapisseries du moyen âge vont nous
fournir les meilleurs documents. Ces figures sculptées en grand costume
sur leurs tombeaux, sont de véritables évocations de nobles châtelaines,
des portraits extrêmement remarquables avec tous les détails des
ajustements, des robes et de la coiffure nettement indiqués, et
quelquefois portant encore des traces de peinture qui nous donnent les
couleurs du costume.
Les vitraux sont encore plus intéressants, on trouve là des
représentations de toutes les classes de la société, depuis la grande
dame noble jusqu'à la femme du peuple: dans les vitraux commémoratifs,
dans les vitraux des chapelles seigneuriales ou des chapelles de
corporations des villes, dans les grandes compositions qui nous
présentent si souvent, au bas des fenestrages, les portraits des
donataires,--les dames nobles à opulents costumes, agenouillées en face
de bons chevaliers en armures, les riches bourgeoises en face de leurs
maris échevins ou notables.
Les tapisseries sont quelquefois plus sujettes à caution comme vérité,
l'artiste introduisant parfois des fantaisies décoratives dans ses
compositions; néanmoins, que de figures donnant des indications précises
et venant corroborer les autres renseignements et s'ajouter aux
innombrables et merveilleuses illustrations des manuscrits.
Sur la robe de dessous, sur la jupe ou la cotte, la femme du XIe siècle
portait le _bliaud_ ou _bliaut_, espèce de robe parée, de fine étoffe,
serrée par une ceinture. Confectionné tout d'abord d'étoffe simplement
gaufrée, le bliaut s'enrichit bientôt de dessins et d'ornements d'un
joli style.
On se perd dans les transformations du bliaut et de la cotte. La robe de
dessous devient la _cotte hardie_ et le _surcot_ remplace le bliaud.
Cette robe de dessous, très ajustée, est lacée par derrière ou par
devant, et dessine bien les formes et contours du corps.
Dans le costume paré, un garde-corps, ou devant de corsage de fourrure
s'ajoute au surcot et lui donne un supplément de somptuosité. Mais la
forme générale se modifie par mille dispositions particulières, cottes
et surcots varient de toutes les façons, suivant les fantaisies du jour,
le goût particulier, suivant la mode des provinces ou des petites cours
princières ou ducales, isolées par circonstances ou situation.
[Illustration: ROBE ET HOUPPELANDE HISTORIÉES XVe SIÈCLE.]
Elles sont superbes, les élégantes du moyen âge, avec leurs longues
robes collantes, dont les dessins se répètent régulièrement, rosaces
semées sur toute l'étoffe, carreaux alternés de couleurs différentes,
faisant comme un damier de tout le corps, fleurs et ramages en larges
dispositions, souvent tissées d'or ou d'argent. Ces étoffes font des
plis superbes et drapent naturellement d'une façon sculpturale, des
échantillons nous en restent dans les musées, nous pouvons juger de
l'effet qu'elles devaient faire, coupées en belles robes traînantes.
[Illustration: Noble Châtelaine.]
Les armoiries, nées avec les premières organisations sociales, avec les
premiers chefs de clan ou chefs de guerre, mais régularisées plus tard,
paraissent sur les robes des dames, timbrées comme les pavois des maris,
d'écussons symétriquement disposés. Cet usage se développe, cette mode
prend, comme nous dirions maintenant, et bientôt les armoiries s'étalent
plus largement sur les robes dites _cottes historiées_.
Voyons aux fêtes de la cour ou des châteaux, dans ces vastes salles
ouvertes aujourd'hui aux vents des quatre points cardinaux, et hantées
par les seuls corbeaux, derniers habitants des nobles ruines; voyons aux
tables des festins d'apparat, entre les hautes cheminées et les tribunes
des musiciens, ou bien encore sur les estrades ou _eschaffaux_, autour
des lices où les chevaliers tournoient, ces nobles dames, aux robes du
haut en bas armoriées et timbrées aux armes de leurs maris ou de leurs
familles, arborant, ainsi que de superbes panonceaux vivants, toutes les
belles inventions du blason, toutes les bêtes de la ménagerie
héraldique, les lions et les léopards, les chimères et les griffons, les
loups et les cerfs, les cygnes et les corbeaux, les sirènes et les
dragons, les poissons et les licornes, tous d'allure fantastique, tous
ailés, onglés, griffus, dentus et cornus, issant, passant ou rampant sur
les champs les plus étincelants, gueules, azur, or ou sinople.
Et les robes non armoriées ne sont pas moins riches ni moins brillantes,
semées de grandes fleurs contournées ou d'ornements d'un très large
sentiment décoratif.
Les formes, en apparence très variées, dérivent cependant toutes du même
principe. Le surcot n'a pas de manches, il est ouvert plus ou moins
largement sur le côté depuis l'épaule jusqu'à la hanche pour laisser
paraître la robe de dessous, d'une autre couleur s'harmonisant bien avec
celle du dessus et semée de dessins, ou plus, ou moins que le surcot, de
telle façon qu'il n'y ait pas égalité d'ornementation.
Un _garde-corps_ ou devant de corsage d'hermine garnit le haut du
surcot; la fourrure est échancrée sur les épaules pour laisser voir,
bien et chaudement encadré, le haut de la poitrine garni de joyaux et,
surtout dans les robes d'apparat, très libéralement décolleté. Une bande
d'hermine borde ainsi toute l'échancrure du surcot sur les épaules et
les hanches.
Grande variété dans les formes des corsages, des cottes ou des surcots,
grande variété dans l'ornementation des épaules, dans l'encadrement du
cou. Certains décolletages manquent de modestie, les prédicateurs
tonnent en chaire contre l'immoralité de la mode et les conteurs des
vieux fabliaux, qui ne sont pas prudes, s'en égayent largement.
Lors de l'invention de la toile de lin, les femmes non contentes de se
décolleter pour montrer leurs gorgerettes de lin ou le haut des
chemises, inventèrent, pour montrer un peu mieux ces chemises de lin, de
fendre leurs robes sur le côté, faisant ainsi de l'épaule à la hanche,
de longues ouvertures lacées.
Il y avait déjà,--il y a eu toujours,--des élégantes exagérées qui
outraient les fantaisies de la mode. Ainsi certaines se montraient en
robes si étroites et si collantes qu'elles semblaient cousues dedans; ou
bien les surcots étaient beaucoup plus longs que ces dames, et il
fallait porter ce qui dépassait au moyen de poches placées sur le devant
des robes, dans lesquelles on passait les mains, ou bien relever la
jupe et la rattacher à la ceinture, ce qui après tout était fort
gracieux et faisait ces admirables plis cassés que nous voyons aux robes
des statues.
[Illustration: Le petit hennin.]
Les manches de ces longs surcots, à traîne en _queue de serpent_, que
les grandes dames pouvaient faire porter par un page, s'allongèrent
aussi. Les manches de la robe de dessous descendent jusqu'au poignet,
avec un évasement qui recouvre souvent une partie de la main.
Par-dessus, les manches du surcot, plus larges, sont ouvertes
quelquefois depuis l'épaule et tombent presque jusqu'à terre, parfois
fendues du coude au poignet ou pourvues seulement d'une ouverture par
laquelle passe l'avant-bras.
Il y a cent modifications différentes aux manches: les manches longues,
amples ou serrées, les manches coupées et boutonnées en dessous du haut
en bas, les manches échancrées ou renflées au coude, on voit même les
manches dites à _mitons_, dont l'extrémité peut se relever en formant
mitaines fermées, et les manches-poches fermées au bout, toutes
inventions gracieuses ou commodes après tout.
Il y a enfin les grandes manches en ailes tailladées et découpées en
dents de scie, en feuilles de chêne, ou bordées d'une mince ligne de
fourrure.
La joaillerie prend une grande importance. Grandes dames ou bourgeoises,
toutes les femmes enrichissent leurs costumes de joyaux et de bijoux
plus ou moins coûteux: colliers, cercles de tête ornés de pierres
précieuses joyaux sur le couvre-chef, gros bijoux en agrafes, ceintures
de passementerie et d'orfèvrerie.
A la ceinture est attachée l'aumônière ou escarcelle, de riche étoffe
bordée d'or, à fermoir et ornements dorés. Les grandes dames
éblouissent, elles étincellent... Les lois somptuaires n'y peuvent rien.
Philippe le Bel en 1194 a eu beau décréter et réglementer, interdire aux
bourgeoises le vair et l'hermine, les ceintures d'or ornées de perles et
de pierreries, il a eu beau arrêter que:
«Nulle damoiselle, si elle n'est chastelaine ou dame de deux mille
livres de rente, n'aura qu'une paire de robbes par an, et si elle
l'est, en aura deux paires et non plus.»
«De même que les ducs, comtes et barons de six mille livres de rente
pourront faire faire quatre paires de robbes par an et non plus, et à
leurs femmes autant.....»
Philippe le Bel a eu beau fixer un maximum du prix de l'aune d'étoffe
pour les robes, en échelle descendante pour toutes les conditions,
depuis vingt-cinq sols tournois l'aune pour les grands barons et leurs
femmes, jusqu'à sept sols pour les écuyers, et--ce qui est assez
remarquable et montre bien, même en ces temps lointains, la richesse des
bourgeois et gros commerçants des Villes,--permettant aux femmes des
bourgeois d'aller jusqu'à seize sols l'aune, Philippe le Bel a eu beau
tout prévoir et tout réglementer, rien n'y a fait, pas même la menace
des amendes. Grandes dames et riches bourgeoises ont bravé les défenses
du roi tout aussi bien que les remontrances de messieurs les maris et
les admonestations que le clergé se fatiguait de leur adresser à
l'église.
C'est vainement que les prédicateurs s'attaquent à toutes les parties du
costume, qualifiant de _portes d'enfer_, les crevés, parfois bien
inconvenants du surcot, traitant les souliers à la poulaine d'_outrages
au créateur_, et faisant surtout aux coiffures, hennins, cornes ou
escoffions, une guerre acharnée; les femmes laissent dire et gardent
imperturbablement les modes attaquées.
[Illustration: CHATELAINE, MILIEU DU XVe SIÈCLE.]
En fait de mode, elles ne relèvent que d'elles-mêmes et nient toute
autorité, royale ou ecclésiastique, et même la suzeraineté maritale.
[Illustration: Le Hennin à grand voile.]
Les dames de ce temps-là portent aussi quelque peu les souliers à
poulaines, les fameux souliers à bec relevés, dont les élégants de
l'autre sexe s'étaient épris et qu'ils agrémentaient souvent d'un grelot
tintinnabulant au bout.
Elles ne connaissaient pas encore les hauts talons, mais elles se
grandissaient par des espèces de mules, ou par des quantités de semelles
mises l'une sur l'autre.
Les coiffures des dames sont de proportions extravagantes. Le hennin
triomphe entre toutes. Il y a l'_escoffion_ qui affecte différentes
formes, en turban, en croissant; il y a le _bonnet en cœur_, énorme
coiffure d'étoffe brodée, treillissée de ganses, ornée de perles, avec
un gros bourrelet relevé de joaillerie retombant en cœur sur le front.
Mais c'est le grand escoffion à cornes qui, sur tous les autres,
scandalise les prédicateurs, l'escoffion qui est une large carcasse
ornée de pierreries emboîtant les oreilles et laissant tomber de chaque
corne sur les épaules une fine mousseline flottante.
Ces escoffions venaient, dit-on, d'Angleterre, ainsi qu'à toutes les
époques maintes excentricités de costumes; l'Anglomanie qui sévit de
temps en temps, date de loin, on le voit. Viollet-le-Duc, dans son
_Dictionnaire du Mobilier_, donne un exemple de grand escoffion pris sur
une statue tombale d'une comtesse d'Arundel du commencement du XVe
siècle.
Comparant les femmes ainsi coiffées à des figures sataniques, à des
bêtes cornues, prédicateurs et moralistes déclarent que la femme douze
fois infidèle va au Purgatoire, mais ils jettent directement et sans
rémission à l'Enfer celles qui portent ces escoffions à cornes!
Le grand hennin est un immense cornet plaqué sur le front, emprisonnant
complètement les cheveux, un tube conique en étoffe ramagée ornée de
perles, avec une voilette plus ou moins longue sur le front, et tout en
haut, à la pointe de l'édifice, un flot de légère mousseline retombante.
Edifice extravagant, soit, incommode, mais non ridicule, monumental mais
charmant, et que les femmes s'obstinèrent à porter pendant près d'un
siècle, parce qu'il était en réalité très seyant et donnait à la
physionomie, à l'ensemble d'une figure, de pied en cape un caractère
très imposant. Et enfin, raison principale dont on ne se rendait pas
compte peut-être, mais qu'on reconnaissait inconsciemment: parce que ces
grands hennins cadraient avec les architectures d'alors.
Magnifique époque d'expansion et de montée! Fines et dardées haut, les
flèches des églises escaladent le ciel, entraînant les âmes avec elles,
toutes les lignes des architectures montent, s'épanouissent et
fleurissent. Quand on songe que c'est le temps des merveilleuses façades
de maisons ou de palais, des orfèvreries de pierre sculptée, des fines
tourelles, des crêtes festonnées, le temps des villes hérissant mille
clochers et mille pointes, l'ascension des hennins se comprend très
bien. Comme toutes les ascensions, c'est encore une montée vers l'idéal,
puisque ces grands hennins aux longs voiles flottants donnent forcément
une réelle noblesse à l'attitude et à la démarche.
_Guerre aux hennins!_ Tel fut cependant partout le cri des moines et des
prédicateurs. Le plus violent de tous et celui qui fut le plus entendu,
sinon écouté, c'était un carme de Rennes, nommé frère Thomas Connecte.
[Illustration: Le grand hennin.]
Il entreprit dans sa ville une véritable campagne contre le débordement
du luxe, en particulier contre les pauvres hennins. De la Bretagne, il
passa dans l'Anjou, en Normandie, en Ile-de-France, en Flandre, en
Champagne, prêchant partout solennellement et dans chaque ville du haut
d'une estrade dressée en plein air sur une place publique, accablant
d'invectives celles qui se complaisaient aux raffinements de la toilette
et les menaçant de la colère du ciel.
Tous les malheurs qui fondaient sur le monde, tous les vices du temps,
toutes les hontes, tous les péchés, toutes les turpitudes de l'humanité,
provenaient suivant lui de l'extravagance coupable des hennins et des
escoffions démoniaques.
Et dans la chaleur de sa conviction, frère Thomas ne s'en tenait pas à
la parole; à la fin de son sermon, le digne homme, enflammé d'une sainte
ardeur, saisissait un bâton et passant à travers les rangs effarés des
dames, nobles ou bourgeoises, venues pour l'entendre, il faisait sans
pitié, malgré les cris et la bousculade, un grand massacre de hennins.
--Au hennin! au hennin! A ce cri, les polissons ameutés par le frère
poursuivaient par les rues toute femme dont le couvre-chef dépassait les
modestes proportions d'une coiffe ordinaire.
Néanmoins, malgré sermons et voies de fait, les hennins ne s'en
portaient pas plus mal et se relevaient après le passage du moine. De
ville en ville, celui-ci continuant sa croisade contre le luxe, s'en fut
à Rome, et là, le spectacle moins qu'édifiant offert alors par la
capitale de la chrétienté, le surexcita tellement qu'il oublia toute
mesure, et que, laissant les hennins tranquilles, il s'attaqua aux
cardinaux et princes de l'Eglise. Ceci était jeu plus dangereux. Le
pauvre homme, accusé d'hérésie, fut appréhendé et tout simplement brûlé
en place publique.
Dans l'histoire de la mode, il y a le roman de la mode! Dans les annales
de la coquetterie féminine, que d'épisodes curieux et aussi que de
figures romanesques qui traversent la grande histoire, charmantes,
attirantes, parfois étrangement poétiques, fleurs délicates parmi toute
la ferraille remuée par le siècle--et parfois aussi, dangereuses sirènes
qui donnent bien raison au frère Thomas Connecte!
[Illustration: Les Manches tailladées et déchiquetées.]
L'histoire de la mode pourrait s'écrire avec une douzaine de portraits
de femmes espacés de siècle en siècle, portraits de reines de la main
droite et de reines de la main gauche,--plus souvent de la main
gauche,--de grandes dames et de grandes courtisanes.
[Illustration: DAME SOUS CHARLES VIII.]
Il suffit d'écrire leurs noms, chacun d'eux c'est une page qui se
tourne, un chapitre nouveau qui commence: Agnès Sorel, Diane de
Poitiers, la reine Margot et Gabrielle d'Estrées, la première femme et
la dernière _mie_ du roi Henri, Marion Delorme, la Grande Mademoiselle,
Montespan, première partie du règne du roi Soleil, Maintenon, seconde
partie du règne du monarque renfrogné, Madame de Pompadour,
triomphe du pimpant XVIIIe siècle, Marie-Antoinette, dernier et
mélancolique éclat d'un monde qui finit, Madame Tallien, Joséphine...,
etc.
[Illustration: La Houppelande.]
Après Isabeau de Bavière, reine de France et reine de la mode, la
gracieuse et magnifique épouse de Charles VI, d'abord reine des bals et
des fêtes, mais qui devint bientôt la reine des guerres civiles, sans
cesser, dans un temps de sombres horreurs, de rêver somptueux costumes
et recherches d'élégance,--après les modes d'Isabeau, c'est le temps et
ce sont les modes d'Agnès Sorel, la dame de Beauté de Charles VII.
Charles VII s'endort à Bourges et ne songe guère à reconquérir son
royaume: ses maîtresses et ses plaisirs sont tout l'univers pour lui. La
grande et sainte Jehanne a endossé le harnais des hommes de guerre pour
combattre l'Anglais, elle a déjà reconquis au roi une forte partie de
son royaume; une autre femme, ni grande ni sainte, va continuer son
œuvre, Agnès Soreau de Saint-Géraud, la belle Agnès Sorel, blonde aux
yeux bleus, par la puissance et l'ascendant de la beauté, enflamme le
roi Charles, elle le lance contre l'Anglais, lui fait reprendre, ville à
ville, le reste du domaine des fleurs de lys et mériter dans l'histoire
le surnom de Victorieux.
C'est elle la victorieuse! Les _pécunes_ qui sont les nerfs des guerres
sont consacrées à payer les rudes gens d'armes, les lances et les
bombardes du roi, ainsi qu'à entretenir le luxe coûteux de la belle, à
payer les mille inventions de sa coquetterie. Ce sont dépenses de guerre
aussi, puisque le roi bataille mieux quand _Agnès l'ordonne_, comme dit
la vieille romance.
La vierge héroïque, la vaillante Jehanne, se couvrait de la cuirasse
pour mener au combat ducs, seigneurs et gens d'armes; la belle Agnès,
adorée par le roi, poursuivait d'une tout autre manière l'œuvre
nationale, elle se découvrait les épaules, inventait des corsages
indécemment décolletés jusqu'à la taille, outrait les proportions des
grands hennins à barbes flottantes... Et les armées de Charles
marchaient, emportant châteaux, villes et provinces, pourchassant les
Anglais. Agnès, en somme, mourut à la bataille, puisqu'elle trépassa
près de Jumièges pendant la reconquête de la Normandie où elle avait
suivi le roi.
La cour de Bourgogne, rivale de celle de Paris en faste comme en tout le
reste, introduit dans la mode française des éléments étrangers, de
Flandre surtout. C'est la dernière époque pour le costume du moyen âge,
l'éblouissement dernier, l'épanouissement et l'étincellement des plus
étranges somptuosités.
Les gigantesques houppelandes des hommes et des femmes ressemblent à de
grandes pièces de tapisserie,--les grandes lignes disparaissent sous la
complication. La Renaissance va venir après une période de transition et
de tâtonnements.
Que de jolies choses et de particularités intéressantes il y aurait
encore à citer dans les _atours_, _garnements_ et _parements_ des femmes
du moyen âge, dans les vêtements de cérémonie, de splendide étoffe et
d'étincelante garniture, dans les vêtements d'intérieur ou de sortie de
toutes les classes, aussi bien que dans les vêtements de voyage et de
chasse portés par les nobles dames chevauchant sur des mules richement
harnachées, ou enfourchant les grands palefrois pour courre le gibier le
faucon sur le poing.
[Illustration: Sous François Ier.]
IV
LA RENAISSANCE
Modes en largeur.--Hocheplis, vertugalles, vertugadins.--La belle
Ferronnière.--Eventails et manchons.--Les modes tristes de la Réforme.
--L'escadron volant de Catherine.--Dentelles et guipures.--Etats de
services du vertugadin.--Le masque et le touret de nez.--Fards et
cosmétiques.
A la suite des expéditions de Charles VIII, un coup de vent souffle sur
les modes du moyen âge. Les temps gothiques sont finis, le costume
masculin se transforme tout à coup et le costume féminin va changer
aussi. Ce coup de vent emporte, avec bien d'autres choses, avec notre
architecture nationale, avec notre goût national, ces hennins qui,
malgré l'apparence, tenaient si bien sur les têtes qu'ils avaient duré
près d'un siècle.
Le costume s'amollit et se complique. Le corset ou corsage remplace le
surcot, il est d'une autre couleur que la robe et tout chargé
d'ornements et ramages dorés, sous plusieurs rangs de colliers couvrant
le haut de la poitrine décolletée. Les manches aussi sont d'une autre
couleur que le corsage, ce sont de grandes ailes tailladées et
flottantes ou bien des manches de plusieurs pièces rattachées par des
aiguillettes ou des rubans, laissant voir la chemise de fine toile de
Frise bouffante aux épaules et aux coudes.
C'est le commencement des manches à bourrelets successifs et à crevés
qui vont durer si longtemps.
Les souliers _pattés_ ou à bouts carrés remplacent les souliers pointus;
on va comme toujours d'une extrémité à l'autre.
Grande variété dans les coiffures très basses maintenant. Ce sont larges
bourrelets ou turbans emboîtant l'occiput avec coiffes à dessins dorés
encadrant le front et le visage; ces bourrelets et coiffes, ornés de
réseaux perlés, se modifient dans les pays où l'influence flamande ou
rhénane lutte contre l'influence italienne, par l'adjonction sur la
coiffe d'une sorte de chapeau tailladé qui deviendra le grand béret
découpé et largement déchiqueté des lansquenets suisses ou allemands.
Ce sont ces modes qui vont régner pendant tout le temps de François Ier,
à la cour éblouissante du Roi Chevalier, et à la ville chez les nobles
dames et les bourgeoises aisées.
L'innovation principale, celle qui doit influer sur le reste du
vêtement, en déterminer en partie la coupe et les proportions, la
dominante du costume d'alors, c'est le vertugadin, dit aussi vertugalle,
vertugardien... Chose non vue encore, grande nouveauté qui va
bouleverser le costume et changer toutes les lignes.
[Illustration: Commencement de la Renaissance.]
Le vertugadin, c'est-à-dire la jupe large soutenue par une armature
quelconque, en voilà pour trois siècles, pendant trois cents ans, avec
des interrègnes plus ou moins longs, il durera sous des noms différents,
panier, crinoline, pouf, tournure, etc. Il dure encore et nous le
reverrons.
[Illustration: A LA COUR DU ROI-CHEVALIER.]
Depuis trois cents ans la largeur des jupes suit un mouvement régulier,
d'abord modeste, elle augmente peu à peu, lentement, en habituant
progressivement l'œil à ses proportions, elle arrive à une envergure
formidable, exagérée, impossible, puis elle diminue lentement reprenant
l'une après l'autre ses étapes successives.
Les femmes, qu'elle a transformées pour un temps plus ou moins long en
énormes cloches, redeviennent clochettes, elles diminuent et
s'amincissent jusqu'à disparition complète de toute apparence de
vertugadin. Les modes sont ultra collantes pour quelques années, puis un
soupçon de tournure reparaît, une illusion de vertugadin se remontre et
la progression recommence.
Vilipendé, chansonné, ridiculisé sans trêve ni merci à toutes les
époques et quelque fut son nom, il a triomphé toujours, même des édits
qui prétendaient diminuer son envergure. Et pourtant nulle puissance au
monde n'a vu se liguer autant d'ennemis enflammés contre elle, aucune
institution n'a été attaquée avec autant de vigueur et d'acharnement.
La Monarchie ou la République ont des adversaires, mais aussi des
défenseurs. Vertugadins, paniers ou crinolines avaient contre eux tous
les maris, tous les hommes! Le corset seul a eu presque autant
d'ennemis--dont il a toujours également triomphé.
Le Vertugadin, né sous François Ier, vers 1530, marque la fin du moyen
âge, mieux et plus complètement que n'importe quel changement politique.
C'est la disparition des robes collantes ou flottantes à plis droits, si
sculpturales. Un monde est fini.
Le vertugadin s'appelle premièrement _hoche-plis_. Ce nom s'applique
d'abord seulement au bourrelet godronné soutenu par une carcasse de fils
de fer qui s'attache à la taille pour donner de l'ampleur aux jupes.
Puis le nom s'étend à tout un système de cerceaux de bois ou de baleine
formant cage sous la jupe jusqu'en bas.
Le costume féminin sous François Ier est ample et majestueux plutôt que
gracieux, les robes sont de velours, de satin, de brocatelle à fleurs de
couleurs variées, avec de larges manches tombantes, doublées de zibeline
ou des manches énormes engonçant les épaules et formant comme une
succession de bourrelets jusqu'aux poignets, avec des crevés ouverts sur
des bouillons de soie claire.
Le corset à busc appelé alors basquine apparaît. Très probablement ce
n'était pas encore une armature dissimulée sous le corsage, mais bien le
corsage lui-même raidi par des baleines, du moins les descriptions assez
confuses donnent lieu de le penser.
Pour la coiffure, _attifet_, _chaperon_, _toque_ ou _toquet_, ainsi que
pour l'ornement du cou et des épaules qui sortent considérablement des
corsages,--on a rapporté de la molle et licencieuse Italie de jolies
ouvertures de corsages, que les maris pourtant auraient pu trouver
offusquantes, mais les hommes se décolletent bien aussi--les élégantes
dépensent en joaillerie et orfèvrerie plus que messieurs les maris ne
voudraient. Reines, grandes dames, bourgeoises se ruinent en chaînes
d'or, joyaux émaillés, perles, pierreries, escarboucles.