En mer, l'extrême matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les
bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des goélands et des
mouettes.
Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons être à toucher la
terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si
bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue
blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui
tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'éclaire pour
nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais
qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, saturées
de germes.
Innombrables, s'agitent les goélands et les mouettes. Des cris, des
battements de plumes. Blanches ou teintées de gris, des milliers, des
milliers d'ailes encombrent l'étendue imprécise; des ailes nerveuses,
rapides, cinglantes, qui fouettent l'air épais avec des bruits
d'éventail; la vie intense des oiseaux pêcheurs nous enveloppe, dans
cette buée, pour nous à peine respirable, que le grand fleuve exhale
toujours sur la fin des nuits.
Midi. Comme au théâtre un rideau se lève, la brume en une minute se
détache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel,
c'est fini. Un soleil torride, soudainement dévoilé, fait luire autour
de nous des eaux jaunâtres. De tous côtés apparaissent des côtes basses,
à demi noyées, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures.
Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes
où rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arrête et déroute
les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmontée d'un manche
d'or.... C'est bien de l'or, à n'en point douter: cela brille d'un éclat
si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque;
cela excède toutes les proportions connues; avec cette forme étrange,
qu'est-ce que cela peut être?
C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long pèlerinage, la plus
sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq
Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle
est millénaire; depuis les vieux temps, les fidèles y accourent de tous
les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or
surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour épaissir cette couche
magnifique dont sa grande tour est revêtue et qui miroite là-bas sous ce
soleil. Et il y a des siècles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours
pareille à elle-même; malgré tant de modernes bouleversements qui,
paraît-il, ont eu lieu à ses pieds, dans la ville de Rangoun, son
premier aspect au loin est demeuré inchangeable; pendant tout notre
moyen âge, les pèlerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de
l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon
et au soleil de ces temps-là, telle que je la vois en ce moment: cloche
d'or, comme posée au milieu de cette étendue d'éternelle verdure.
* * * * *
Donc, la ville où nous allons aborder, c'est Rangoun, et très vite elle
s'approche,--tandis que cette cloche d'or là-bas s'obstine à rester
invraisemblable et lointaine.
Oh! la stupéfiante laideur de ce qui nous apparaît! Aux rives jadis
édéniques de l'Iraouaddy, les nouveaux conquérants ont vomi des
ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car
c'est ici, hélas! à Rangoun, que la grande pieuvre appelée
«_Civilisation d'Occident_» est venue appliquer sa principale ventouse
pour tirer à soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq
ou six kilomètres de toits en zinc, de hangars en briques, de
cargo-boats amarrés à la file contre les berges. Et les pauvres belles
pagodes d'autrefois--pas l'inaccessible, là-bas, mais quantité d'autres
qui s'étaient élevées confiantes au bord du fleuve,--mêlent à présent
leurs pointes dorées aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres
Birmans, associés par force à toute cette récente agitation ouvrière, se
démènent, se fatiguent dans le charbon, dans la fumée. Et les pauvres
éléphants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway,
les madriers, contribuent pour leur part à ce mouvement général, qui
s'appelle «_Le Progrès_».
Après les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun
immense et toute neuve, dotée de squares aux gazons tondus correctement.
Le long des rues sans fin, bien tirées au cordeau, s'aligne tout ce qui
a pu germer dans des cervelles européennes en délire colonial: temples
grecs (stuc et plâtre) où l'on vend de la charcuterie; manoirs féodaux
(zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cathédrales
gothiques (brique et fonte) habitées par des brocanteurs chinois!--Car
les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces
pauvres Birmans....
On sait que les Européens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent
que le soir. Je dois donc attendre le déclin du soleil pour me rendre à
cette pagode, aperçue de si loin dès mon arrivée, dans les
éblouissements de midi.
Ma voiture fermée n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville,
toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je
me laisse conduire, écoeuré, sans plus regarder rien, quand mon cocher
hindou m'arrête, s'avance à la portière et me déclare que nous sommes
arrivés.
Je prévoyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante.
Non, je ne J'aperçois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux
bords abrupts, comme fortifiée, défendue par un fossé d'enceinte. Or,
cette colline est un bois de haute futaie, où les longues palmes et les
éventails immenses de la flore équatoriale entremêlent en fouillis
leurs puissantes nervures. Et, ça et là, parmi les cimes des arbres,
entre leurs grands panaches verts, s'élancent des espèces de clochetons
en dentelle d'or, donnant à entendre que ces masses de feuillages
abritent des palais féeriques, cachent de très fastueux édifices, d'un
art inconnu et exquis.
Par-dessus le large fossé, un seul pont donne accès à ce bocage de la
colline sacrée, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier.
Il aboutit à une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme
une bouche de tunnel, mais qui est toute dorée, ciselée, guillochée,
autant qu'un joyau. Et, de chaque côté de cette délicate entrée des
enchantements, deux monstres en pierre blanchâtre, de quarante pieds de
haut, étonnants d'énormité et de massive barbarie, font la garde,
accroupis sur leur derrière dans la pose des chiens; au-dessus de tous
les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs têtes se
profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs dégainés dans un rictus qui
sent déjà le voisinage de la Chine et de son Dragon Céleste. Sans doute
ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la
magnificence et de la grâce dans cet éden, mais qu'il y planera aussi du
mystère et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits,
c'est l'autel que les hommes de cette contrée ont, suivant leur rêve
particulier, élevé à l'Inconnaissable.
Je franchis la belle porte, au couronnement tout hérissé de clochetons
d'or, et je m'engouffre dans la montée obscure. On y est surpris par la
pénombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va
s'éteindre. On glisse un peu sur les marches, usées, polies par le
continuel passage des pèlerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant,
une capiteuse odeur de fleurs imprègne l'air qui est chaud et lourd, qui
sent la fièvre et le gardénia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement
mortel. Des gens montent et descendent, me frôlent sans bruit. Ce sont
des Birmans, des vrais, en costume; à part les pauvres ouvriers des
docks, je n'en avais pas encore rencontré en traversant l'affreuse ville
d'en bas, qui ne m'avait semblé peuplée que de Chinois et d'Anglais. Et
surtout ce sont des Birmanes, les premières que je vois; dans les
lointains du couloir, leurs groupes se détachent en couleurs vives et
claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres
ciselées des interminables plafonds. Maintenant, de chaque côté de
l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes,
de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent
là-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des
jasmins, des tubéreuses; on est troublé par l'excès et le mélange décès
parfums dans la chaleur molle du soir.
Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si parées,
sous leurs soies de nuances tendres! Aux épaules, elles ont des écharpes
d'impalpable gaze, tantôt rose, tantôt vert d'eau, aurore ou bleu de
ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,--et souvent le
cigare aux lèvres, avec le rire. Figures qui sentent déjà
l'Extrême-Asie, je suis forcé de le reconnaître; rien cependant du
regard bridé, ni du profil plat des Japonaises; mais quand même un peu
de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux
et donner une câline expression de chatte. Celles qui montent les
marches apportent de gros bouquets là-haut en offrande; celles qui
descendent n'ont plus de fleurs qu'à la coiffure: gardénias toujours et
roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes
choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes.
Je franchis encore des portes dorées que gardent des monstres, et les
marches se succèdent dans une croissante pénombre où scintillent les ors
des voûtes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour
l'adoration du soir, achètent en habillant des gâteaux, des bouquets,
aux petits étalages qui bordent les escaliers; ils ont la piété rieuse
et légère, au dehors du moins; au fond de leurs âmes, qui peut savoir?
Ce sont des Aryens, mais très croisés de Chinois, autant dire des êtres
pour nous incompréhensibles.
Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui
redescendaient s'arrêtent pour me faire signe que je dois en offrir,
comme les autres, aux Bouddhas habitant là-haut.--Cela ne se refuse pas:
oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux
Bouddhas,--même à l'image, au reflet un peu déformé, que leurs grandes
âmes de pitié ont pu laisser dans ces cervelles d'Extrême-Asie....
Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu
décadente, sont jupées comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la
soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesurée trop
juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe
nue, très jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru à un cas
exceptionnel chez une qui se serait habillée trop vite; non, chez toutes
c'est ainsi; à chaque pas qu'elles font, à chaque mouvement, on prévoit
que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arrête à point, et
les convenances restent sauves. Pour obéir aux jeunes filles, j'ai
acheté une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces
escaliers trop encombrés, où il fait si chaud, où la foule sent déjà si
fort le musc de Chine, le jasmin et la chair.
Enfin, tout à coup, au débouché de la dernière porte, l'air libre, la
grande lumière retrouvée,--l'éblouissement des pagodes d'or! Et, tant
c'était chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arrêt,
avec un imperceptible: «Ah!» que l'on n'a pu retenir.
Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'étais enfant, une féerie qui
développait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes,
persécutée par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans
la capitale du roi Drelindindin, son père, une ville d'or et de
pierreries, où les palais, ajourés comme des dentelles, dardaient de
tous côtés vers le ciel bleu d'étourdissants clochetons pointus. Et tout
cela, qui était de la toile peinte et du clinquant, avait la prétention
de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle
part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,--et qui est de l'or vrai,
du bronze d'or, des mosaïques de cristal,--dépasse mille fois, en
richesse et en extravagance, la conception de ces décorateurs.
L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a joué le rôle des
vestibules noirs qui, chez nous, préparent et augmentent l'effet des
panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville,
oh! si étincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir où
s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise
orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses
rideaux de larges éventails et d'immenses plumes. Au milieu, trône cette
pyramide d'or, en forme de cloche à long manche, qui ce matin m'était
apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes
plaines par où les pèlerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de
monter si haut,[6] brille comme du feu au soleil couchant, et sa base,
qui s'élargit pour former un cône immense, ressemble à une colline tout
en or. De l'or partout; auprès et au loin, de l'or se détachant sur de
l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une
multitude de choses aussi follement dorées et aussi pointues, qui toutes
s'amincissent en flèches dans l'air; on dirait presque, au pied de la
colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;--mais ce sont des pagodes
d'un luxe inouï, entièrement brillantes depuis le faîte des clochetons
jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des
gerbes de fleurs d'or, des gerbes allongées comme des arbres....
[Note 6: Un peu plus de deux fois la colonne Vendôme.]
Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gardénias
plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par
une voie circulaire qui, du côté extérieur, est bordée d'autres pagodes
aussi tout en or, et qui est close au-delà, un peu sombrement, par
l'épais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands
éventails du bois.
Après le saisissement de l'arrivée, l'esprit se heurte à l'inconnu des
symboles,--ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures, à l'art
singulier des détails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs
d'or, il y a des monstres, à demi cachés derrière les frondaisons
rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dorés, de taille tout à fait
colossale, assis dans la même pose que ceux de l'Egypte et portant très
haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou
bien ce sont des éléphants blancs, agenouillés, montrant ça et là leur
énorme dos de pierre ou de marbre, tout caparaçonné d'or.... On entend
une vague musique très douce, qui paraît venir de partout à la fois et
dont l'air est comme imprégné;--et elle émane de tous ces bouquets en
or, dont les tiges s'élancent des grands vases: chacune de leurs fleurs
est une sonnette légère, que le moindre souffle agite....
Même là-haut, là-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine
est couronné d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'où les
cloches et les clochettes éoliennes retombent en grappes, en grappes
d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'indéfinissable concert.
Ce qui surtout donne à ces édifices et à leurs flèches un aspect
d'orfèvrerie précieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant
de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une
profusion de mosaïques, en cristal de différentes couleurs taillé à
facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de
saphirs, de rubis et d'émeraudes.
Avec la foule soyeuse, je suis conduit à cheminer doucement, par cette
rue pavée d'antiques dalles blanches, qui tourne à travers la ville en
or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si éperdument
pointues, sont ouvertes et laissent paraître leurs dieux. Sous les
voûtes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes ciselées avec des
patiences chinoises, dans ces intérieurs qui ne sont qu'or et
pierreries, on les aperçoit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis
en cénacle, à l'abri de parasols brodés et rebordés d'or; devant eux,
des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les
gardénias et les tubéreuses qu'on leur apporte chaque soir, et des
candélabres d'or qui, avant le crépuscule, viennent déjà de s'allumer.
Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli
qu'ils reflètent les mille petite flammes des cires; les autres en
albâtre, blêmes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baissés
dans la même attitude rituelle, ont le même sourire et le même visage de
mystère.
L'air peut-être semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que
dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et
puis si chargé de la fumée des cassolettes, du parfum des bouquets, de
la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait
quoi de troublant et de morbide!...
J'en suis à mon deuxième, à mon troisième tour,--je ne sais plus,--dans
cette rue circulaire bordée de façades en or. Le grand rideau d'arbres,
qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte
d'incendie, qui doit être au ras des plaines, nous envoie des reflets
rouges à travers les branchages, il crible le bois sacré de longues
rayures en feu,--et c'est le soleil qui, décidément, va s'éteindre.
Auprès de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jupées en
Merveilleuses et drapées d'écharpes de gaze; sans cesser de sourire,
elles chantent à demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains
pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi
des petits garçons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les
grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons
légers, mais sans bruit, sans cris, d'une manière facile et discrète, en
conservant une grâce un peu féminine. Beaucoup d'autres fidèles sont
accroupis en prières, devant toutes ces pagodes ouvertes où Ton
aperçoit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux
baissés; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage
derrière des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de
bâtonnets, et qu'ils iront ensuite déposer dans les vases d'or, aux
pieds des dieux d'or. Et des cortèges de bonzes, de temps à autre,
traversent la foule; ils passent empressés avec des bouquets; tous
pareils et tous, suivant l'immuable rite, vêtus de jaune à deux tons:
robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs têtes rasées sont
jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet
éclairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville
d'or.
Ces pagodes du tour, aux mille flèches si dorées, diffèrent à l'infini
de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller
leurs innombrables petits cristaux à facettes, et toutes s'allongent,
s'étirent éperdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles
effilées; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts,
leurs petits portiques à festons étranges, sont comme écrasés sous la
hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,--toitures à
cinq ou six étages qui ne sont que des prétextes pour multiplier en
l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu
jusqu'à l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception
de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des siècles à
hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces
pays-là, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent être
surmontés de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,--sans doute pour
attirer les effluves célestes comme les paratonnerres attirent les
orages.
Outre les pagodes, il y a quantité d'édicules en or, kiosques
bizarrement frêles, ou simples clochetons qui s'élancent du sol,
s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur flèche un
chapeau-chinois garni de clochettes éoliennes; il y a des obélisques
d'or, entièrement: gemmés comme de rubis et d'émeraudes, avec des sphinx
d'or assis au sommet, cm bien des petits éléphants d'or. Et, un peu
partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et
de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de
longs _boas_ en soie, presque impondérables, que le moindre souffle
remue, soulève, enchevêtre aux palmes ou aux branches du bocage voisin.
Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur
elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanachés de
plumes géantes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des
colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes déployés en
voûtes d'ombre. Si les uns ou les autres ont poussé trop près des
pagodes, au lieu de les arracher on les a revêtus de splendeur: il y a
des ramures toutes cerclées de bijouterie, des palmiers dont la tige
est entièrement gainée d'or et de cristal.
Tant de délicates merveilles amoncelées sur cette colline représentent
des siècles de patient travail, car tout cela fut commencé au temps
nébuleux de la première expansion bouddhiste. Malgré les couches d'or,
entretenues si brillantes, ça et là se dénote un archaïsme très
lointain. Et même la caducité, parfois, s'indique au fléchissement des
lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des
dalles, le dénivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent
ce _sentiment du passé_ sans lequel les lieux d'adoration nous font
l'effet de n'avoir pas d'âme; on sent qu'elles sont très vieilles, ces
pagodes, et que beaucoup de générations mortes les ont saturées de leurs
prières étranges....
Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gardénias ou des
roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour
des petites fées du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient
aussi, elles,--à leur énigmatique et un peu chinoise manière. Comme moi,
elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se détachent en teintes
fraîches sur ce décor de fantasmagorie, me croisent à chaque tour dans
la rue enchantée, et il en est que je commence à reconnaître.
L'une,--qui, cependant, me restera à jamais aussi indéchiffrable que les
autres,--est devenue à mes yeux l'incarnation de la beauté birmane; dès
que je vois apparaître son pagne couleur de jonquille, involontairement
je deviens attentif; malgré moi j'ai presque concentré sur elle ma
rêverie de solitaire, et d'égaré ici, par ce soir troublant où il y a
trop de parfums, dans l'air trop chaud....
Ah! là-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie
humaine, échouée entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de
fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on
tourne vers moi des figures mangées, on me parle avec des bouches sans
lèvres; les lépreux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour
guetter les aumônes. Dans ce lieu où tout était luxe de songe, charme et
grâce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces
réalités que l'on eût risqué d'oublier: la pourriture et la mort....
* * * * *
Les derniers rayons du couchant rouge viennent à peine de s'éteindre, et
le ciel en une minute se fait crépusculaire, et la foule s'apprête à
quitter ce lieu magique; dans les pays très proches de l'équateur, il
est si court, l'instant de la véritable vie diurne; il commence tard,
quand le terrible soleil n'est plus qu'à son déclin, et finit presque
subitement dès qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les
nôtres en lumière adoucie; soudain c'est l'ombre,--accentuant
l'impression de dépaysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous,
Européens, ne contribue à la mélancolie de ces régions comme la brusque
tombée de leurs nuits.
Déjà le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir,
au-dessus duquel, ça et là, quelque palmier, qui a jailli avec plus de
fougue, découpe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et
vert. Et les petites bandes de nuages, qui étaient roses, passent au
violet assombri, liseré encore d'un peu de flamme orangée.
Pour toutes les orfèvreries des pagodes, c'est l'heure d'étinceler plus
singulièrement dans la pénombre; ce qui reste de lumière joue sur les
façades précieuses et frêles, s'accroche aux saillies des dorures, aux
mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si
fragiles qui, imprudemment, s'étalent au plein air du soir,--et qui, par
sortilège, sans doute, ont résisté depuis des siècles aux lourdes pluies
tropicales.
Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de
passer, des bouffées soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les
banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes
magnifiques se tordent là-haut, convulsivement, et tous les palmiers,
avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs
éventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font
entendre leurs sonnailles légères; toutes les cloches, les clochettes,
les chapeaux-chinois, à la pointe des flèches d'or, enflent en crescendo
dans le ciel leurs musiques éoliennes, au-dessus de la foule qui chante
à mi-voix en battant des mains. Chaque rafale passée, l'air redevient
accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent
n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque
averse qui rafraîchirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir,
car les petits nuages étirés en queue de chat continuent de rester
seuls, perdus dans la belle voûte limpide qui, peu à peu, tourne au bleu
des nuits.
On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille
surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes
ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans
cette féerie qui s'éteint; ils accaparent, sur leurs graves assemblées,
toute la lumière des cires. Eclairés par en dessous, ceux qui sont en or
ont aux lèvres, aux arcades sourcilières, des reflets qui changent en un
rictus leur sourire. Ceux qui sont en albâtre inquiètent davantage, si
pâles et blêmes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les
épaules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos,
que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baissés.
Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu à peu se
retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, où ils
vont rester bientôt, les rend pour moi plus présents. Je m'en irai quand
sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise à
chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'espèce d'hypnose où m'ont
jeté ces parfums, ce défilé toujours recommençant, et ces vagues
symphonies aériennes des sonnettes d'or, son image à elle commence à
trop m'occuper, je cède à la fascination de ses jolis yeux de chatte....
Le mélancolique effroi qui me vient, à me sentir ici tellement étranger,
je le reconnais pour l'avoir éprouvé déjà en tant d'autres lieux du
monde; effroi d'être si inapte à comprendre les conceptions de ces
gens-là sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma brève existence
d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien déchiffrer de cette
race, trop foncièrement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi
sourdre un triste et ardent désir d'en pénétrer l'âme, et,--ceci pour me
confondre comme un rappel d'en bas,--c'est surtout à cause de cette
petite créature qui passe et repasse entre les pagodes dorées: son
regard et tout son être m'attirent plus que de raison.
De temps à autre, l'un des bonzes drapés de jaune vient frapper sur une
énorme cloche suspendue tout près du sol, une cloche qui a la forme
d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effilée. Il frappe à longs
intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si
enveloppé, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit
être quelque signal pour la fin des prières; d'ailleurs, les groupes se
font de plus en plus clairsemés, les adorateurs s'en vont.
Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc,
c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son départ me
laisse intolérablement seul, et je préfère m'en aller aussi.
Mais justement, vers l'entrée du couloir de descente, se dirige une
foule spéciale, où l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes
dépenaillées; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient
plus ni larynx ni palais; rires mouillés, qui gargouillent dans de la
pourriture. C'est le clan des lépreux, qui se retire content parce que
les aumônes sans doute ont été larges ce soir.... Redescendre en si
lamentable compagnie, non; plutôt je recommencerai le tour des pagodes
une dernière fois.
La nuit vient, la vraie nuit d'étoiles; son recueillement peu à peu
descend sur toutes les belles flèches dorées. Je reste l'unique
promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les
masques brillants des Bouddhas, achèveront de se consumer dans la
solitude. Les rafales ont cédé la place à une brise tiède et régulière
qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur;
une musique sans nom, qui semble jouée par des élytres d'insectes, plane
au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extrêmes, très
haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des
bonzes chantent des litanies à bouche close. Je crois bien que me voici
hypnotisé tout à fait. Je rêve en marchant: je suis dans la ville du roi
Drelindindin; des fées, des bonnes et des méchantes fées, habitent la
forêt voisine; quant à la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est
pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les Génies
persécutaient....
A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arrête sur le
seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont
au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues;
mais j'y aurai fait un pèlerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce
soir même à bord du paquebot qui doit partir à la pointe du jour pour me
ramener au Bengale.
Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en
laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on
ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide géante qui est au
milieu se détache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la
colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se
pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes
gerbes de feuillages en bronze doré, toutes choses dont l'obscurité ne
permet à présent de voir que les silhouettes étrangement pointues et
l'éclat de métal précieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de
longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs chargés de fleurs qui sonnent, et
leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air
une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorités de
tympanons et des voix grêles de cigales....
Le lendemain, de bonne heure, quand je m'éveille à bord du paquebot qui
me ramène aux Indes, l'hélice tourne déjà depuis longtemps, et nous
sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacrés des
matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nuée des mouettes et des goélands
gardiens du seuil. Même décor imprécis d'eau gris perle et de brume
gris perle, mêmes cris d'oiseaux et mêmes tourbillonnements d'ailes
blanches.
Et là, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire:
Il y a une vingtaine d'années, quand les Anglais,--pour venger un de ces
griefs, comme les Européens en ont toujours contre les peuples rêveurs
de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,--vinrent
surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en
captivité à Bombay, et les jetèrent sur une de ces grossières charrettes
à boeufs où l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se
rangea silencieux sur le parcours. Sans s'être concertés, tous, hommes
et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs
souverains et leur indépendance, se prosternaient la face contre terre,
déployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et
les roues, jusqu'au sortir des murailles, foulèrent cette noire jonchée
vivante....
Pauvre gracieuse Birmanie!