CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU[5]

Messieurs,

Avec humilité profonde, dans un sentiment de vénération presque

religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie

d'accomplir la tâche que vous m'avez confiée.

C'est encore en parlant de moi-même que je commencerai mon discours, et

cette façon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre,

puisqu'elle constitue, paraît-il, un de mes défauts coutumiers.

[Note 5: Discours prononcé à l'Académie française à l'occasion des prix de

vertu.]

Mais beaucoup d'âmes, en ces temps de vertige, ressemblent à la mienne,

et, pour l'adresser à plusieurs qui m'écoutent ici, je pourrais

emprunter à Victor Hugo son étrange phrase: «Ah! insensé, qui crois que

tu n'es pas moi!» Donc, un enseignement peut-être jaillira pour

quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincérité comment mon âme,

d'abord ennuyée et hautaine devant cette tâche que l'on m'imposait, est

peu à peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frères

par la souffrance, mes frères par l'orgueil, mes frères par le doute et

par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je

me suis fait à moi-même et l'apaisement que j'ai trouvé, en vivant par

la pensée, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces

admirables que l'Académie française glorifie en ce jour!

Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque

bien, ça et là; du bien qui, en général, nous a donné peu de peine, nous

a privés de peu de chose. Et nous nous sommes magnifiés alors, disant en

nous-mêmes: La bonté habite notre coeur. Comme nous étions loin

cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces apôtres

obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde,

quelles que soient nos détresses intimes et cachées, nous restons les

favorisés sur cette terre. Tous, brûlés plus ou moins de désirs

inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourmentés d'irréalisables

rêves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,--parfois

infinies, je le sais bien, mais qui s'atténueraient par la patience et

l'oubli de soi-même. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien

la fumée d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodités de la vie,

nos lendemains assurés, du bien-être en perspective jusqu'à l'heure de

la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien;

pour la plupart, ils n'ont plus la santé ni la jeunesse, pas seulement

le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'être bons, de l'être

inépuisablement, à toute heure, durant des mois et durant des années;

ils trouvent le moyen d'être secourables et doux, de donner comme par

miracle ce qu'ils n'ont pas,--et, dans leur dénuement sublime, ils sont

heureux par la charité....

La charité, que vous m'avez confié la mission, pour moi un peu

écrasante, de célébrer aujourd'hui, je la trouve glorifiée d'une façon

définitive et magnifique dans un livre qui résistera à l'écroulement des

religions et de la foi, dans le livre éternel qui survivra à toutes

choses et qui se nomme l'Évangile:

«Quand même, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes

et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme

l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit.

»Et quand même je connaîtrais tous les mystères et la science de toutes

choses, et quand même j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes,

si je n'ai point la charité, je ne suis rien.

»Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des

pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point

la charité, cela ne me sert à rien.»

Oh! ils ont la charité, ceux-ci, tous ces ignorés d'hier, auxquels nous

allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'éclat, de bien

insuffisantes récompenses: travailleurs à la journée accablés par les

ans, vieilles servantes que la fatigue épuise, pauvres et pauvresses,

infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop

mesquine apothéose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec

un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en sûrs, ils ne

garderont point pour eux-mêmes.

Ils ont la charité, et la vraie, ainsi qu'elle est définie par saint

Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien,

il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une façon patiente et

tendre, d'une façon aimable et avec un bon sourire....

«La charité, écrit l'apôtre à ses amis de l'église de Corinthe, la

charité est patiente; elle est pleine de bonté; la charité n'est point

envieuse; la charité n'est point insolente; elle ne s'enfle point

d'orgueil.

»Elle n'est point malhonnête; elle ne cherche point ses intérêts; elle

ne s'aigrit point; elle ne soupçonne point le mal.»Elle excuse tout,

elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.»

C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charité n'a point varié, et,

telle la comprenait l'apôtre, telle la pratiquent à notre époque ces

êtres d'exception et d'élite que l'Académie, tous les ans, va rechercher

et découvrir, étonnés et confus, dans les faubourgs populaires, au fond

des provinces, dans les campagnes ignorées.

J'ai dit: étonnés et confus,--car ils ont aussi la modestie, et ils sont

tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicité

nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront

aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingués. Ils

nous ont été désignés d'abord par la rumeur publique,--qui s'égare si

souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit

au contraire de remercier et de bénir. Toute la population d'un village,

ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par

quelque lettre couverte de naïves signatures: «Il y en a un parmi nous

qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien à tout le

monde, qui est un modèle de douceur et de dévouement; vous qui donnez

des prix de vertu, venez donc y voir.» Alors, l'enquête a été commencée,

avec discrétion, avec mystère, pour ne pas effaroucher le candidat,--et

l'enquête presque toujours nous a révélé une existence admirable.

Cette année, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a

fallu choisir, opérer, parmi ces héros du sacrifice quotidien, un très

difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les élus

et même ceux qui auraient mérité de l'être! Mais ce serait interminable

et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en général, sont si

plébéiens, si vulgaires et inélégants, que le sourire peut-être vous

viendrait à cette nomenclature.

Non seulement il a été impossible de les récompenser tous, mais de plus,

comme le choix s'est porté sur ceux qui avaient donné au prochain le

plus de leur force et de leur vie, sur les plus éprouvés par les longues

patiences et les longs sacrifices, sur les très usés et les très vieux,

plusieurs que l'on venait d'élire sont morts depuis nos séances du

printemps; dans la liste que j'ai là, je vois beaucoup de noms barrés à

l'encre, avec, en regard, l'annotation: décédé.... Mon Dieu, je n'en

suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont allés, peut-être, dans

quelque région mystérieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus

belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins,

jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rêve, et de n'être plus

nulle part....

Au premier rang de vos élus, Messieurs, je trouve un prêtre,--un prêtre

des environs de Belfort, la ville héroïque,--le Père Joseph, de l'ordre

des Barnabites, auquel vous avez accordé la plus haute des récompenses

prises sur le legs de M. de Montyon.

C'est pour celui-là surtout que vous avez cru devoir agir avec mystère,

connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent à son sujet vos

renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se fût

agi de dépister un malfaiteur.

En 1870, quand éclata la guerre, le Père Joseph, qui s'était déjà

signalé par sa charité dans une petite paroisse de Genève, demanda du

service comme aumônier dans nos armées et se fit envoyer aux

avant-postes d'Alsace. Enfermé bientôt dans Strasbourg, il passa ses

jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le

feu de l'ennemi, la croix de la Légion d'honneur. Quand Strasbourg eut

capitulé, les Prussiens le trouvèrent aux ambulances et l'arrêtèrent;

leur général cependant lui offrit la liberté, qu'il refusa pour s'en

aller en captivité au milieu des prisonniers les plus humbles.

Soupçonné d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dévouement

pareil, il fut d'abord cantonné à Rastadt, surveillé de près et malmené,

jusqu'au moment où l'archevêque de Fribourg, le reconnaissant pour un

pur apôtre, le couvrit de sa protection.

«Voulez-vous aller à la mort?--lui écrivit un jour ce même

archevêque.--La fièvre typhoïde sévit à Ulm; déjà deux mille de vos

compatriotes en sont atteints, et pas un prêtre français n'est avec

eux.» Quelques heures après, il était à Ulm. Il y resta neuf mois, nuit

et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil.

Entre-temps, il écrivait à ses amis de France, leur demandant de

l'argent, des vêtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux

qu'épargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misère.

A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua,

durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors

s'imposa à nos ennemis, qui le voyaient de près à l'oeuvre, et ils lui

offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de même qu'il avait naguère

refusé la liberté, il déclina l'honneur, demandant, comme seule grâce,

que l'Impératrice Augusta voulût bien lui accorder une audience, et, une

fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait été

refusé jusqu'à ce jour aux autres sollicitations françaises: le

rapatriement immédiat de tous les prisonniers épargnés par le typhus.

Plus de vingt trains chargés de jeunes soldats prirent la route de nos

frontières dévastées, et des centaines d'enfants de France furent ainsi

sauvés par ce prêtre.

La guerre finie, le Père Joseph revint s'enfermer obscurément dans sa

petite église de Genève et consacra son activité aux enfants orphelins

ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son

presbytère. Cela dura jusqu'au jour où l'intolérance religieuse le fit

expulser du territoire suisse, en même temps que son évêque. Se séparer

ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel désespoir qu'il

suivit, sans plus réfléchir, une idée héroïque et folle: avec son

modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le

sol français, tout près de la frontière, une ferme où il réunit ses

chers protégés. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'était

rendu, si confiant, à son appel, il n'avait plus rien; alors, sans

perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prières, des

prédications, des quêtes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a

fondé, avec cette irréflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants,

et jamais ses élèves, sans cesse renouvelés, n'ont manqué du nécessaire.

C'est par centaines qu'il a ramassé, dans la boue des grandes villes,

des petits abandonnés, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles

laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi,

ou même de braves officiers de notre armée.

Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et même un peu merveilleux,

et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler

ici, le Père Joseph est celui qui a rempli la tâche la plus féconde;

l'Académie a donc bien jugé en lui décernant sa plus haute

récompense--dont il va faire, d'ailleurs, l'usage désintéressé que l'on

peut prévoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur même de

son idée et de son oeuvre, le succès toujours croissant de sa parole

d'apôtre; c'est au grand jour qu'il a vécu et qu'il a lutté. Donc, comme

il est un prêtre et presque un saint, son humilité chrétienne me

pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres

êtres moins bien doués, plus obscurs, dont je parlerai tout à l'heure,

et qui ont peiné dans l'ombre, à de plus rebutantes besognes.

Cette héroïque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne

possède rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le

plus surprenant, c'est qu'elle réussit toujours! L'Académie, qui en

trouve constamment des exemples, a découvert cette année, à Mary, tout

près de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle,

appelée du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses

modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une école gratuite,

un autre asile encore pour les bébés du pays, et qui conduit elle-même

tout ce petit monde avec une bonté et une douceur maternelles.

Une autre sainte fille, plus que septuagénaire, Marie Lamon, accomplit,

depuis vingt-cinq années aussi, un miracle de chaque jour dans son

orphelinat de Tarbes, fondé, semble-t-il, envers et contre tous les

avertissements du sens commun. Cela a commencé par un petit abandonné

qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis

trois, puis dix, puis quarante. Et voici déjà plus de mille orphelins

qui ont été élevés et placés par ses soins.

Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de

voir leur visage et leur sourire, d'épier les promesses de l'avenir chez

ces petits êtres qu'elles façonnent à leur guise, de les suivre plus

tard dans le développement heureux de leur vie....

Et je trouve plus étonnantes encore et plus surhumaines celles qui

recueillent les vieillards, car, de ceux-là, il n'y a jamais rien à

attendre, que la lente décomposition et la mort.

Au nombre de ces dernières est la demoiselle Joséphine Guillon, qui

d'abord rêvait de fonder un orphelinat déjeunes filles, mais qui, à la

suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un

pèlerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice

plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.

De la même école, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette

Favre, qui, après avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit

sa liberté vers la quarantaine, dans, le but bien arrêté de consacrer à

des vieillards sans foyer ses petites économies et le reste de ses

forces épuisées. Sa première recrue fut une vieille mendiante aveugle,

avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne

tarda point à venir s'installer en troisième dans le singulier ménage;

puis, naturellement, la porte étant ouverte, il en arriva d'autres,

toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante débris humains

sont groupés autour de Mariette Favre, logée dans des bâtiments qu'elle

a fait construire avec le fruit de ses quêtes, nourris, chauffés comme

par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on

doit renoncer à comprendre. Et il faut être Fange de patience,

d'ingéniosité et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si

discordante république; car ces pensionnaires ont été ramassés Dieu sait

où; en arrivant là, les «bons petits vieux»--c'est ainsi qu'elle les

nomme--sont pour la plupart insupportables, et, quant aux «bonnes

petites vieilles», inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la

communauté marche à souhait quand même; au milieu de tout ce monde, la

chère vieille fille, coiffée toujours de son vénérable bonnet blanc

d'ancienne servante, évolue en souriant, aimable, enjouée; elle calme

les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant

des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle

ramène la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous

ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-être

d'autrui. Tel «bon petit vieux» qui a les pieds encore solides, mais qui

est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle «bonne petite

vieille» dont l'oeil est resté vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant

au travail, il est réparti, d'une façon merveilleusement entendue, entre

chacun suivant les facultés qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin

aux légumes, ceux-là coupent le bois ou bien mettent des pièces aux

souliers qui s'usent; et des grand'mères paralytiques, dont les doigts

sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des

chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquiétude

dans le phalanstère, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par

les temps de gelée, quand s'épuise la réserve de charbon. Mais la

sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus

blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches--et chaque fois

l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que

de bonnes âmes, à l'occasion de certaines fêtes, envoient quelques

friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-là, on s'assemble pour

des repas qui ont la naïve gaieté des dînettes d'enfants, et, au

dessert, les «bons petits vieux» se mettent en frais d'innocentes

galanteries, pour les «bonnes petites vieilles», qui leur chantent des

chansons.

Il y a une délicatesse exquise à apporter ainsi, non seulement un peu de

bien-être ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de

sourire à ces décrépitudes, à ces lentes agonies, qui semblaient vouées

à l'horreur du délaissement et du froid, sur des grabats solitaires.

D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de

linge, qui président à ces choses, paraissent elles-mêmes toujours gaies

et doivent posséder certainement une paix et un bonheur déjà

ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.

Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.

Et il en est un, cette année, qui présente une physionomie bien

particulière, un rude Breton de Port-Navalo, nommé Georges Pouplier;

ancien marin, il va sans dire, ancien second maître de manoeuvre, dont

la large poitrine est couverte des décorations les plus glorieuses: avec

la Légion d'honneur et la Médaille militaire, tout un jeu de médailles

de sauvetage en argent et en or,--auprès desquelles paraissent

négligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des

gens de cour.

La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble

composé par quelqu'un de nos anciens conteurs français. Il a, pendant

des années, promené par le monde sa vigueur de Celte, nageant,

plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glacées des mers

du Nord, ou bien dans les eaux équatoriales où les requins habitent, et

toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient périr,

marins, femmes ou petits enfants. Ces dernières années, il était aux

postes les plus périlleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon

camarade et ami de Brazza--un autre héros, ce dernier, que la France

ingrate a «jeté par-dessus bord», comme nous disons en marine.

En 4873, tout jeune gabier de l'équipage du _Beaumanoir_, dans les mers

d'Islande, il avait fait ses débuts en sauvant ensemble un officier et

un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue série de ses

sauvetages--il nous pardonnera bien lui-même d'en soutire un peu, tant

c'est imprévu--en repêchant d'un seul coup douze nègres du Congo.

A côté de ce roi des sauveteurs, l'Académie en a primé nombre d'autres

qui se sont jetés à l'eau, dans le feu, qui ont arrêté des chevaux

emportés ou des taureaux furieux....

A Dieu ne plaise que j'aie l'air de dédaigner ces braves. Mais je fais à

leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout à l'heure au sujet

du Père Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrés comme en

tout. A la faveur d'un élan superbe, secondé presque toujours par u/ne

impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un

autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous

capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de durée. Oh!

combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi--je puis bien dire

plus loin de nous--ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui

durent des mois, des années, des dizaines d'années, sans une minute de

faiblesse, sans un retour d'égoïsme, sans un murmure.... Aussi je me

sens plus étonné encore, plus respectueux et plus petit, devant le

troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des

vieux ouvriers, des vieilles couturières, de tous les pauvres gens qui

sont comme les abonnés annuels des prix Montyon.

Les vieilles servantes! L'Académie, cette année, en a couronné dix-huit,

qui semblent vraiment des êtres de légende, tant leur abnégation et

leur bonté confondent nos égoïsmes mondains.

Mon Dieu, leur histoire à toutes est à peu près pareille. En général,

elles sont entrées presque enfants dans quelque famille que le malheur

ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au

service de leurs maîtres d'autrefois; peu à peu, elles leur ont tout

donné, leurs petites économies, leur force, leur saine jeunesse de

paysannes, ou même leur beauté,--car plusieurs étaient jolies, aimées,

désirées, et elles ont sacrifié cela aussi, éconduisant de braves

amoureux qui les voulaient pour épouses. Il en est qui se sont mises à

travailler fiévreusement à n'importe quel rude ou ingénieux métier de

leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un

peu de nourriture aux anciens maîtres devenus infirmes, qu'il faut

encore soigner et panser avant de s'endormir.

Telle, cette bonne Savoyarde, appelée Claudine Buevoz, qui s'est faite

dévideuse de soie et qui pelotonne sans trêve ses écheveaux, pour

nourrir sa pauvre vieille maîtresse d'autan, aujourd'hui veuve,

misérable et impotente.

Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvisée

revendeuse de légumes et-de poulets aux portée de Marseille, pour

subvenir aux besoins d'une vieille douairière et de sa fille, toutes

deux malades et sans pain. Elle était née dans une demi-aisance, cette

Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possédait quelque

bien, et personne n'eût pu prévoir pour elle tant de déchéance et de

misère. Lorsque, après avoir tout perdu, elle se décida à entrer comme

gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son

trafic épuisant, ces dernières habitaient le château familial dont elles

portent le nom, et d'où elles ont été chassées depuis tantôt vingt ans,

à la suite de revers inouïs. Les voilà donc aujourd'hui, ces trois

femmes, unies dans une commune détresse matérielle.

Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de

l'étrange trio, qui pourvoit à toutes choses. Sous les brûlants soleils

d'été, sous les pluies d'hiver, elle va courir à pied les villages, pour

acheter les légumes qu'elle revient vendre au marché de la ville,

réussissant à payer ainsi la nourriture de ses chères maîtresses et

leurs vêtements modestes.

Il y a encore--parmi tant d'autres--cette ravaudeuse de vieux parapluies

et de vieux tamis, qui s'appelle Joséphine Bénéteau. Une fille du bas

peuple, celle-là, qui est entrée comme servante à quatorze ans, il y a

un demi-siècle à peu près, dans une famille de forgerons vendéens. Les

enfants étaient nombreux au logis; mais, malgré les soins de leur

bonne, les uns après les autres ils sont morts de la poitrine; le père à

son tour les a suivis au cimetière, et bientôt il n'est plus resté que

la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garçon tout frêle, qui

s'est mis à travailler seul dans la forge délaissée, pour gagner le pain

de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et

d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre métier moins dur; mais

la brave Joséphine, le trouvant bien maigre et bien pâle, ne le perdait

plus de vue et, pour lui éviter les fatigues excessives, surtout les

sueurs dangereuses, c'était elle, le plus souvent, qui à grand effort

frappait sur l'enclume. Il s'en est allé quand même, ce dernier enfant,

vaincu, lui aussi, par le mal inévitable. C'est alors que pour faire

vivre la maman de tous ces morts, épuisée du reste parla maladie et le

chagrin, la servante a imaginé de réparer les parapluies, les tamis ou

les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages,

trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son

pauvre cri chanté, qui s'éteint de plus en plus avec les ans; le soir

ensuite, quand elle rentre exténuée, elle trouve le moyen encore

d'égayer un peu sa vieille maîtresse, par de bons sourires, d'amusants

propos, tout en lui préparant le repas qu'elle lui a si péniblement

gagné dans sa journée.

Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des

servantes, mais aussi quantité d'ouvriers, de petits employés obscurs,

entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer;

quantité de braves ménages, déjà chargés d'enfants, qui ont recueilli

avec tendresse des orphelins, des grands-pères, des grand'mères, de

vieilles tantes aveugles ou en enfance sénile, et qui ont travaillé avec

plus d'acharnement pour faire la vie douce à tout ce monde.

Des ménages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits

artisans de Lodève. Ils ont passé leur vie, ces Raunier, autant la femme

que le mari, à faire du bien, à veiller des malades, à secourir des

malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu

l'idée d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres

bébés, qui languissaient parce que la poitrine de leur mère avait été

tarie par la souffrance ou la faim....

Parmi ces êtres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il

s'en trouve qui, par surcroît, sont des impotents, des malades, des

infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose

de surhumain, quelque chose d'angélique. Il nous est bien arrivé à tous,

au cours de nos existences surmenées, de nos voyages, de nos plaisirs,

d'être frôlés plus ou moins légèrement par l'aile brûlante de quelque

fièvre qui passait, et chacun de nous se rend compte à peu près de

l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des

créatures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a

été sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps végété dans des

logis sombres, qui ont atteint péniblement la vieillesse sans rencontrer

une heure de joie ni de santé, mais dont le courage et le dévouement

n'ont, malgré cela, jamais connu de défaillance.

Ainsi, cette sainte fille appelée Eugénie Lucas, infirme, traîneuse de

béquilles, à demi percluse à force de douleurs, endurant un continuel

martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour à des ouvrages

de couture à peine payés, pour faire vivre son vieux père, sa vieille

mère aveugle qu'elle adore.

Ainsi cette Eugénie Philippart, infirme et contrefaite, élevée par

charité jusqu'à quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la

recueillit à sa sortie de l'hospice et lui apprit son métier de

repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vécurent d'abord sans trop de

misère. Mais bientôt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps

encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes,

des rideaux, que sa nièce étendait sur une table,--et puis il a fallu y

renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle

est aveugle, tendrement soignée par sa nièce, qui a refusé de la laisser

partir pour l'hôpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut,

la pauvre nièce infirme et bossue, et pourtant sa détresse augmente de

jour en jour, car décidément ses yeux l'abandonnent; alors il y a

souvent, comme elle dit, des malfaçons dans son ouvrage, et ses

pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, même de

nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle,

elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjoué, d'innocentes et pieuses

petites histoires, pour lui donner à entendre que l'ouvrage va bien, que

les demandes affluent et que l'aisance est au logis.

Les dernières dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui

végètent au hameau perdu de la Vermanche, dans le département du Cher,

et auxquelles vous avez accordé un prix de 500 francs. Celles-là sont

aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur

leur sol de terre battue, elles ont commencé dès l'enfance à travailler

comme deux bienfaisantes petites fées. Pendant que leurs parents

labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste

vivre, elles arrivaient, à force de volonté, à tenir propre le ménage

et même à préparer les repas; en ce temps-là, qui fut pour elles le

temps prospère de la vie, tout reluisait dans la chaumière; sur les

pauvres meubles bien cirés, les moindres objets s'alignaient dans un

ordre minutieux. Quand les voisins alors s'ébahissaient de voir les

choses si bien rangées, les petites filles naïvement répondaient: «Eh!

si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mêmes places,

comment les retrouverions-nous après, puisque nous n'y voyons pas?» La

famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine

d'années, le père mourut, laissant le verger à l'abandon, laissant la

mère épuisée de travail et à demi infirme. A ce moment on pensa bien

faire, à la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la

veuve dans un hôpital; mais l'idée de se séparer de leur vieille mère

jeta les deux soeurs aveugles dans un désespoir affreux: «Plus tard,

supplièrent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous

d'abord essayer de vivre ensemble; _nous ferons tout ce que nous

pourrons_! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez

entendre un conte embelli à plaisir.

Elles ont appris à filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures

d'études jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de

lumière, elles sont aussi parvenues à apprendre à coudre, assez bien

pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confié par les bonnes âmes

d'alentour. Elles ont appris à laver leur linge, s'asseyant au lavoir à

côté d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou

bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles

possédaient une chèvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du

pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la

force de la mener paître le long des routes, tout en ramassant du bois

mort pour le feu des veillées. Puis, la pauvre veuve est devenue en

enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins,

à la grande inquiétude de ses filles qui n'osaient plus perdre le

contact de sa robe: «Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'égarait, si

elle allait choir dans quelque fossé! Comment ferions-nous pour courir à

sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?» Aujourd'hui, cette

crainte n'est plus, car la mère est alitée, et elle est devenue aveugle

à son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que

jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de

travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son déclin.

Elles s'ingénient à la distraire, elles s'évertuent à la tenir bien

propre, et, détail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer

de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre

grossière chemise, à la flamme de quelques branches mortes ramassées à

tâtons dans les bois. Jamais elles n'ont demandé l'aumône, jamais on n'a

entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.

Au milieu de leur éternelle nuit, tâtonnant sans cesse et cherchant avec

leurs mains, toutes les deux pour aider cette mère, qui tâtonne et

cherche aussi dans une obscurité pareille, elles ont une douceur

toujours égale et une sorte d'inaltérable contentement....

La source de telles résignations nous demeure bien inaccessible, et,

tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystère, car nous

restons confondus devant la destinée de ces âmes hautes et sereines,

qu'emprisonnent ainsi, comme par châtiment, des enveloppes de ténèbres.

Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver à le bien comprendre,

c'est qu'un bon sourire calme et clair est à demeure sur le visage de

tous ces déshérités, de tous ces sacrifiés, dont je n'ai pu vous donner

la liste trop longue.

Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce siècle, notre

lot, à presque tous, est l'agitation vaine, le désir et la détresse....

Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de

nos élégances, le néant de nos petits rêves puérils, devant la fuite des

jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si

solennelles du grand soir, où nous réfugier, où nous jeter?... Il y a

bien les cloîtres, restes d'un autre temps, débris qui subsistent et où

l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui

ont gardé la croyance en des dogmes précis, et je ne sais pas d'ailleurs

s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces révoltés et ces solitaires

qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considérons de plus près

le cas étrange de nos prix Montyon, qui ne se séparent point des autres

hommes leurs frères, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.

Avant de finir, je veux citer l'apôtre une fois encore: «Maintenant,

donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'espérance et la

charité; mais la plus grande est la charité.» De nos jours, nous ne

pouvons plus, hélas! parler ainsi. Malgré ce demi-réveil de mysticisme,

auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une

chose de mode, la foi, sapée par tant d'ouvriers de mort, s'en est allée

avec l'espérance. Où sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec

une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'espérance?

Mais la charité reste.... A la charité, nous pourrions encore accrocher

nos mains découragées et lassées.... Et, après nous être inclinés très

humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux

serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes usées et

infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses,

peut-être pourrions-nous essayer--oh! à très petites doses, suivant nos

faibles moyens, et seulement aux instants où nous nous sentons

meilleurs,--peut-être, après leur avoir fait ici notre révérence

profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.

Le château de La Belle-au-bois-dormant · 第 28 / 32 题