Au quai de Thérapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il
s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient là,
toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien peinturlurées, avec de beaux
coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.
Seule, la plus proche, celle à qui c'était le tour, avait l'air d'une
pauvresse à côté des autres; point de velours sur les coussins, mais des
housses d'indienne en petits morceaux de différentes couleurs; bien
propre pourtant, cette barque, bien soignée, mais si vieille, avec des
rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si
miséreux!--Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la
suivante, qui était fraîche et dorée.
Mais quand elle s'écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins
ingénieux ces morceaux d'indienne étaient assemblés et raccommodés:
oeuvre sans doute de quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour
essayer de donner encore un peu d'apparence à la barque défraîchie, et
ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux
batelier, un regard chargé de reproche contenu, de résignation et de
détresse....
Alors une pitié désolée me serra le coeur, ma journée en fut assombrie.
Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de
le complimenter sur le bon goût de ses modestes embellissements, même
de le reprendre chaque fois que je passerais.
Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver.
Et,--c'est peut-être bien puéril,--de toutes les mauvaises actions de ma
vie, aucune ne m'a laissé plus de remords que l'affront fait à ce pauvre
vieux, à ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges
et si laborieusement arrangées....