Hendaye, février 1908.
Au pays basque, notre hiver, qui est plutôt nuageux, plutôt tourmenté,
nous réserve pourtant d'adorables surprises de tiédeur, dès que se met à
souffler le vent du sud, grand magicien de la région.
Ce matin, quand se sont ouvertes mes fenêtres qui regardent l'Espagne,
une fête de lumière commençait, sous un ciel idéalement pur. Pendant la
nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifié l'atmosphère;
il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les
limpidités du Midi espagnol, et c'était une trêve de quelques jours à
ces longues bourrasques d'ouest, à ces plaies persistantes, qui font de
ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte
et aussi mouillée.
Donc, aujourd'hui, fête de soleil partout sous mes yeux. En face de moi,
Fontarabie--qui, dans un avenir prochain, va être, hélas!
irrémédiablement défigurée,--l'antique Fontarabie, aux couleurs de
cuivre et de basane, trônait encore telle qu'autrefois, sur son rocher,
au pied de la chaîne des Cantabres. Et plus loin la mer--qui va bientôt,
hélas! m'être cachée derrière une ligne de modernes villas--traçait à
l'horizon sa tranquille ligne bleue.
A un tel matin une journée a succédé, douce comme en juin. Et
l'après-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route étroite,
que j'ai connue jadis paisible et charmante; à présent, rétrécie encore
par un tramway, et défoncée par les autos, si impraticable qu'il faut
prendre à côté dans les champs.
Elle était tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans
une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un
peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dégâts, commis
déjà sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans à peine que des
spéculateurs s'y sont abattus, les ont achetés pour les _mettre en
rapport_! Jadis, c'était un sol exquis, feutré et brodé de ces plantes
délicates qui demandent des siècles de paix pour se produire: des
mousses d'un velours spécial, des immortelles odorantes et des milliers
de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage.
De ce sol précieux, il ne reste plus que ça et là des lambeaux; tout est
bouleversé, dénivelé, coupé de larges avenues empierrées que vont
border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront
bientôt plus ici qu'une légende du vieux temps.
En cette belle journée d'hiver, les intrus cependant n'étaient en vue
nulle part, chassés sans doute vers les villes par tant de bourrasques
et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin,
sur le sable lisse et mouillé, tout au bord des lames qui déferlaient,
des essaims de petits êtres, d'une taille de pygmée, cheminant avec
lenteur et sans jeux: trois cents petits garçons et petites filles; les
convalescents de la tuberculose; les hôtes de l'immense sanatorium que
j'ai vu tout récemment fonder sur cette plage jusqu'alors déserte, et
qui, de saison en saison, développe toujours plus ses maisonnettes à
toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres
petits, loin de moi la pensée de protester contre leur présence, si peu
décorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le
sanatorium envahisseur. Mais les villas, les hôtels, le casino, les
croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.
Du côté sud de la grande plage, je regardais maintenant se détacher, sur
le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont
surgi depuis une année, avec une stupéfiante vitesse,--et je me sentais
forcé de convenir qu'elles n'étaient pas laides; que, si l'on s'en
tenait là, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune,
nous avons été assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne fût
qu'un demi-barbare; quelqu'un de déjà évolué, qui a dépassé tout de même
l'époque du chalet polychrome à clochetons en zinc. Il a compris ce qui
n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouchées des aménageurs
de villes d'eaux, à savoir qu'ils ont intérêt, même pour attirer leurs
clients, à laisser à chaque pays-un peu de son caractère. Et ces aillas
dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprétées avec
une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est glissé, il va
sans dire; cependant, bénissons le destin qui nous a préservés du «modem
style»!
Mais quelle mentalité ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs
inconscients qui entreprennent d'aménager notre plage? Avant sans doute
obscurément senti--puisqu'ils sont venus--le charme de l'Euzkalerria,
ils ne s'aperçoivent pas qu'ils le détruisent! Ce charme, ont-ils
vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou à peu
près, l'architecture de quelques maisons surannées? Et restent-ils
incapables de comprendre ce qui va manquer à leur pastiche je ville
basque: l'empreinte du passé, le mystère et l'indéfinissable calme, la
protection latente des vieilles églises et le chant de leurs cloches,
tout l'indicible de ce pays, et son âme enfin,--son âme ombrageuse qui
bien entendu fuit et se dérobe à leur seule approche?...
«Nous vous amenons la richesse», disent-ils, de bonne foi sans doute. Et
les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains à cette
annonce, maudissant le prophète de malheur que je deviens, accueillent
en naïfs ce semblant de luxe qui leur arrive. Déjà tout change dans la
région contaminée et la tradition s'oublie, le béret se démode, la
couleur s'éteint; des boutiques, qui étaient gentilles et campagnardes,
s'affublent de vitrages «art nouveau»; le fandango, sur la place de
l'église, disparaît devant le quadrille de barrière. Les besoins et les
convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante
un foulard noué sur les cheveux, désorientée aujourd'hui sous son grand
chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer à la
dame touriste en rôdant autour du casino le soir. Parmi les humbles,
quelques-uns des plus avisés commencent bien à dire: «Mais nous payons
tout plus cher, et bientôt comment pourrons-nous vivre?» Attendez, mes
pauvres amis; ce n'est encore que le début; il ne sera pas pour vous,
pêcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-être
ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours à
leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres à l'usage
des étrangers. Quant à vos filles, ce sera pire; instruisez-vous
d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui
s'ouvre au tourisme abdique sa dignité, en même temps que son lot de
paix heureuse....
* * * * *
Le déclin magnifique du soleil m'annonçant l'heure où j'avais donné
rendez-vous à mes partenaires de «pala», je me suis dirigé vers ce
fronton du jeu de pelote, qui naguère attirait sur la plage une
affluence purement basque. Et là encore tout était dérangé,
meurtri,--car la destruction de cette place du jeu national est, hélas!
décrétée par les nouveaux «aménageurs» de notre bord de mer.
A peine avions-nous commencé de jouer quand même, au milieu de ce
désarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient
de près nous enserrer: toujours les hôtes du sanatorium, les petits
tuberculeux déjà cicatrisés, en train de refaire ici leurs bonnes joues
roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empressés toujours
à nous rapporter les pelotes lancées trop haut qui s'égaraient. Certes,
j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet
été--si je' n'ai pas déjà dit adieu à ce pays,--viendront m'observer
avec malveillance. Mais l'époque, si récente, où il n'y avait personne!
Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux
Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et à quelques discrets
artistes! La ligne fière des grands brisants et des sables fuyait alors
ininterrompue, s'en allait mourir là-bas au pied de l'abrupte et déserte
falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces
soirs de Biscaye qui sont tantôt limpides et dorés, tantôt alourdis de
gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, où la
silhouette de Fontarabie trônait dans le lointain comme une apparition
des vieux temps. Et on était grisé par la senteur des dunes, toutes
fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.
Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de
pelote, où tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au
cabaret, passaient des heures bienfaisantes![2] Ayant un peu contribué à
faire connaître au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais
qu'on aurait, sur ma prière, épargné ce vieux pan de mur, où je joue
moi-même depuis douze ans, et j'avais de confiance adressé ma
protestation aux autorités locales, mais, hélas! pour n'en rien
obtenir.[3]
[Note 2: Hélas! les fils de l'Euzkalerria délaissent de plus, en plus
ce jeu du haute élégance pour le grossier football!]
[Note 3: J'écrivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a été, sur ma
prière, maintenu et amélioré par l'«aménageur» de la plage, par celui-là
même que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot d'ailleurs
était injuste: homme de goût, artiste, aurais-je dû dire plutôt. Sur nos
sables tapissés d'oeillets et d'immortelles, il avait rêvé de fonder une
ville de bains qui n'enlevât pas au pays la couleur ancienne, et ses
études de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de dessiner des
maisonnettes d'un archaïsme exquis.. Mieux valait pour tout le monde ne
rien bâtir du tout, bien entendu, et respecter cette solitude; sa
conception toutefois était acceptable,--mais allez donc la faire entrer
dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a été débordé.
Un petit quartier purement basque, construit depuis deux années d'après
ses plans, semble un joyau rare en comparaison des horreurs qui viennent
de pousser alentour: donjons moyenâgeux en ciment armé; fermes
pseudo-normandes; tristes maisons noirâtres à toits d'ardoise que l'on
dirait échappées de la banlieue de quelque ville ouvrière du
Nord;--jusqu'à une espèce de gâteau de Savoie tout rond, tout
peinturluré, tellement saugrenu que les gens s'arrêtent devant pour
sourire. Et, si une croisade de défense ne s'organise au plus vite,
cette presque dernière de nos plages françaises non violées, finira,
comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)]
Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh!
peut-être, si j'y avais bâti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai
voulu y posséder qu'une maison de pêcheur et j'essaye, pour me reposer,
d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et
c'est à tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour
spéculer sur les terrains à la plage, éprouvant le besoin de
m'invectiver par écrit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laissé
tomber dans sa lettre, après quelques impertinences dénuées
d'originalité, cette perle dont il est sûrement incapable d'apprécier
toute la mélancolique bouffonnerie: «Si ça ne vous plaît pas,
allez-vous-en, monsieur Loti; vous _n'êtes plus_ la curiosité
d'Hendaye.» Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le rôle que
ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une «curiosité»
qui a fini son service de réclame pour la région et qui cesse d'attirer
le regard des badauds, mais voilà justement ce qui réaliserait mon rêve!
Quant à m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui
fréquentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter
ma fuite: à quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de
Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu à ce
coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-être la faiblesse
défaire traîner mon départ quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas
jeté bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attachés mille
souvenirs,--et surtout tant que Fontarabie, là-bas sur la rive d'en
face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint.
Mais Fontarabie est menacée du même coup, et là est le plus grave, là
est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,--oh! bien
vainement hélas! je le sais d'avance.
En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demandé à la commission
des Pyrénées le droit de combler une partie de la rivière, côté
français, pour y asseoir leur future ville et leurs grands hôtels, les
Espagnols, en échange, demandent qu'on les autorise à combler aussi et à
établir, en avant du rocher où trône leur vieille cité héroïque, un
terre-plein pour y poser des rangées de villas qui masqueront tout, les
adorables maisons du moyen âge, le château de Jeanne la Folle et
l'église. Si l'autorisation est accordée de part et d'autre, ce sera
fini de cette ville du passé, qui était une relique miraculeusement
conservée, qui devenait un lieu de pèlerinage pour tous les peintres du
monde, qui détenait à elle seule toute l'étrangeté charmante de
l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va être, ces chalets qui, en
guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se
bâtit de nos jours à Irun et autour de Saint-Sébastien (de l'art nouveau
allemand, du prétentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi frémir! Je
voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins
l'exemple que leur donnent, de ce côté-ci de la frontière, les
«aménageurs» français, et de construire comme eux en style basque, par
un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser
trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, à
l'âge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une
tendance à réagir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un
semblant de goût s'infiltre peu à peu du haut en bas des couches
sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va bâtir, au
lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque
jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares déjà
capables d'une telle idée seront peut-être les vrais artistes de demain.
Il faut songer à la génération qui suivra la nôtre, craindre son
jugement et ne pas commettre de trop irrémédiables sacrilèges.
* * * * *
Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite
Arabie, défendu qu'il était par sa fidélité aux traditions ancestrales
et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va
tout d'un coup! Depuis très peu de saisons, le tourisme, qui semblait
l'ignorer, l'a enfin découvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus
des quatre vents de l'Europe, s'y déversent en troupeau chaque année;
alors, pour les accueillir et les rançonner, on multiplie les bâtisses à
façade tapageuse, les casinos, les voies ferrées et les fils
électriques. D'invraisemblables _articles de modes_ arrivent à pleins
wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.
Bientôt, plus un village qui ne soit défiguré comme à plaisir; pas une
chaumière qui ne soit honteusement maculée par les écriteaux de
l'«Oxygénée verte» ou de l'«Amer Picon».
Rien à faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet
néfaste, en ce moment à l'étude, que je dénonce à la société
«Protectrice des paysages français». Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye,
subsiste encore par miracle une étendue de côte magnifiquement déserte,
des falaises restées fières et sauvages.
Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire
passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y
en a déjà tant et tant, de lignes ferrées, à l'usage de ces gens-là, et
tant de plages travesties suivant leur goût! Ne pourrait-on songer un
peu aussi aux vrais artistes, et leur réserver un lieu de paix le long
de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui
devraient devenir intangible propriété nationale, comme nos monuments ou
les objets d'art de nos musées.
Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affinés, ils seront de
grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, détruisent si
aveuglément, dans nos horizons de France, les dernières réserves de
calme et de beauté.