NOYADE DE CHAT

Les chats ont un cri spécial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure

où ils voient la mort apparaître. Tous ceux qui les fréquentèrent et

surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-mêmes, ce cri,

tellement peu semblable à leurs habituels miaulements de demande, de

vague ennui, décolère ou d'amour. C'est leur appel à on ne sait quelle

pitié supérieure, obscurément conçue par eux,--pitié des êtres ou

peut-être pitié latente des choses; on pourrait dire que c'est leur

prière, leur prière d'agonie....

Hier après midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du

silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque,

par ma fenêtre, j'entendis ce cri-là venir d'en bas, monter du bord de

l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient

voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout à coup dresser la tête,

puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une

terrasse qui domine la grève, pour voir quel drame se passait.

Quand je vins les rejoindre, leur attitude était caractéristique, et

révélait un monde de pensées différentes dans ces deux petites cervelles

fantasques, pour moi impénétrables à jamais. L'un, tout jeune, un matou

de dix-huit mois, né dans la maison, heureux depuis l'enfance et par

suite très confiant dans l'humanité, regardait, les oreilles droites, le

cou tendu, les yeux dilatés, comme n'arrivant pas à bien comprendre et

se refusant à croire. L'autre, sa mère, une vieille chatte violente et

rancunière, qui a connu des jours sans pâtée et amassé maintes preuves

de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge,

l'autre était furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur

elle-même à la façon des bêtes féroces dans leur cage, et évidemment

devinait tout, ayant assisté souvent à des noyades pareilles; même à mon

arrivée elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant

responsable aussi et m'englobant dans son dégoût de l'espèce humaine.

Ce que j'aperçus quand je regardai sur cette grève au-dessous de moi,

dans la première minute, comme le jeune matou naïf, je ne compris pas

bien. Une fille en cheveux--quelque servante du voisinage--était là

debout, et près d'elle, se réfugiant tout contre sa robe, un pauvre

chaton d'environ deux mois, mouillé, trempé, avec sur le museau un peu

de sang qui coulait d'une blessure. C'était lui qui poussait le cri de

la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose

bordée de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins

d'eau et pleins de larmes.

Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait à pleine voix sa

suprême prière, tout enfantine: «Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je

ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me

tue comme ça? Mais je demande grâce, vous voyez bien; je crie au

secours! On n'aura donc pas de pitié!...»

Oh! le dernier cri des bêtes condamnées, leur pauvre cri qui est si

inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un

boeuf à l'abattoir, même celui d'une humble poule qu'un marmiton égorge

pour la faire cuire!...

Ce qui s'était passé avant mon arrivée sur la terrasse, je le

reconstituai, bien entendu, presque aussitôt. La fille voulant noyer le

chaton, sans avoir même la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour

que ce fût fini plus vite, avait dû le lancer d'abord du haut de son

logis, par quelque fenêtre: d'où la blessure et le petit museau

saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour

essayer encore de survivre, elle était descendue afin de l'achever. Mais

voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris,

ayant commencé de rire avec un batelier qui passait justement dans sa

barque le long du bord et l'intéressait davantage.

Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blessée qui

l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps

d'intervenir, elle l'avait jetée à nouveau, d'une grosse main brutale,

très loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux

oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et

puis, plus rien: la petite chose qui avait tant supplié et tant souffert

était rentrée dans la paix.

Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux

lèvres, à l'adresse du batelier, son sourire de brute.

* * * * *

Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'était rendormie sur

l'herbe avec son fils, se réveilla inquiète; puis, jetant de vilains

cris de haine, retourna vers la terrasse d'où elle avait vu tuer. Mais

en route, distraite tout à coup, elle fit halte pour se lécher une

griffe; évidemment les images se brouillaient dans sa tête, elle ne se

souvenait plus bien, et, calmée, indifférente, elle revint se coucher.

Les bêtes ont leurs idées surtout par éclairs, d'une façon aussi vive

que nous peut-être, bien que toujours incomplète et sans suite. La

grande Pensée, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines

continue la lutte pour se dégager, s'est fourvoyée, comme en autant

d'impasses, dans ces pauvres têtes-là, obscurcies de matière, et du

reste à peu près imperfectibles,--fourvoyée bien plus maladroitement

encore que dans les nôtres, qui restent cependant si inaptes à concevoir

le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux

supérieurs, pendant les minutes où ils sont lucides (chiens qui hurlent

à la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver),

sentent aussi désespérément que nous la tristesse d'être l'un des

milliers d'échelons, si vite brisés, sur lesquels cette Pensée essaye sa

marche ascendante,--l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de

finir.

Et nos Évangiles, pourtant si admirables dans les leçons de charité

qu'ils nous donnent, ont une déroutante lacune: la pitié pour les bêtes

n'y est même pas indiquée, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et

l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus.

Le château de La Belle-au-bois-dormant · 第 7 / 32 题