CHAPITRE XX

Fin de la société parlementaire.--Un mot des survivants

de l’hôtel du Jardin-Public.--Le dernier exploit de Dom

Galéas.--Réception du duc de Chartres par les loges

maçonniques.--Formation d’une société nouvelle.--État des

esprits.--Mort de Mme Duplessy.

Atteinte dans ses sources vives, la vieille société bordelaise--si

fine, si polie, si riche en originaux de tous genres--était frappée à

mort: elle ne se releva point...

En effet, aux divisions funestes fomentées par Richelieu se joignaient

d’autres causes de décadence. Mme Duplessy n’avait point fait d’élèves.

Elles-mêmes, Mmes de La Chabanne et Desnanots avaient disparu sans

laisser de successeurs... Il manquait, à ce milieu de délicats, une

main experte en l’art de grouper dans un accord commun des penseurs,

des philosophes, des artistes, séparés par l’origine, l’éducation,

les préjugés, les intérêts. L’absence des éléments nécessaires à un

salon de quelque envergure commençait aussi à se faire sentir. Certes,

les gens de mérite n’étaient point devenus rares; mais les esprits

suivaient une orientation nouvelle, et ce ne sont ni les épigrammes du

jeune de Marcellus, ni la verve indigeste d’Henri de Gaufreteau, ni le

bagage pesamment édifié des savants que possédait encore l’Académie,

qui pouvaient remplacer ce trio illustre: Montesquieu, Barbot et

Jean-Jacques Bel... A cette fin du XVIIIe siècle, les premiers sujets,

ainsi que le metteur en scène, faisaient également défaut.

En même temps, s’éteignaient les derniers survivants de l’hôtel du

Jardin-Public...

Barbot disparut le premier. Il mourut[445], comme il avait vécu, dans

un désordre indescriptible. Ayant abandonné ses livres à l’Académie,

il s’était reconstitué une bibliothèque à l’aide d’emprunts. C’est

le Père François qui se chargea de débrouiller ce chaos. Grâce à ses

recherches, Mme Duplessy ne perdit qu’une trentaine de volumes. Le

Révérend ne fut pas non plus à plaindre: il retrouva une sphère de

Copernic, un niveau d’eau, un tuyau électrique, et le _Traité des

Sensations_, de Condillac; mais il dut faire son deuil d’un Zabarella,

d’un Pomponace et d’un _Traité de la Baguette divinatoire_, reliés à la

marque de son couvent[446]... Pauvre Barbot! Que n’eût-on pas sacrifié

pour conserver, quelques années encore, ce compagnon chéri des beaux

jours d’autrefois[447]!

[445] Le 13 septembre 1771.

[446] _Papiers de l’Académie_: lettre du Père François du 18

octobre 1771.

[447] Un contemporain annonce son décès dans les termes

suivants: «Le pauvre président Barbot n’est plus. Il mourut

vendredi, il fut enterré hier, l’Académie fit les honneurs de

ses funérailles. Vous imaginerez sans peine combien il est

généralement regretté, parce que vous savez combien il méritoit

de l’être...» (_Table historique de l’Académie_, p. 345.)

Puis, ce fut le tour de M. de Grissac, de M. de La Tresne, du

président de Lalanne, «regretté de tous ceux qui avoient le bonheur

de le connoître[448],» celui enfin du président Charles de Lavie...

Bizarrerie du sort! Parvenu à cette heure où chacun «doit trousser ses

bribes et plier bagaige», ce penseur plein de sagesse fut privé de sa

raison et devint un tyran domestique. En revanche, donnant cours à ses

sentiments de philanthropie, il distribuait à ses voisins pauvres des

lambeaux de sa fortune: à celui-ci ses prairies d’Eysines, à celui-là

ses vignes de Blanquefort, à cet autre ses _pignadas_ des Landes...

[448] M. de Lalanne mourut le 14 juillet 1774. «C’est, dit Mme

Duplessy, d’un coup de sang qui lui ôta la parole au premier

moment, et il ne l’a point recouvrée; je le regrette beaucoup.

Il avoit bien du mérite, comme vous savez, et de l’amitié pour

moi.»

Morte, également, Mme d’Aiguillon... La marquise du Deffant qui,

jadis, prenait plaisir à la déchirer, reconnaissait, depuis longtemps,

ses grandes qualités de cœur: «Hélas! hélas! s’écrie-t-elle, rien n’est

si vrai que notre grosse duchesse mourut lundi dernier d’apoplexie

en une demi-heure. Elle étoit à Ruel et dans un bain. C’est une très

grande perte pour moi: il m’en reste bien peu à faire[449].» Les

dernières pensées de _Sœur du pot-au-feu_ furent pour cette terre de

Guyenne à laquelle tant de souvenirs la rattachaient. L’ouvrage de Dom

Devienne venait de paraître... Elle n’abordait personne sans demander:

Avez-vous lu l’_Histoire de Bordeaux_?

[449] _Correspondance de Mme du Deffant_, édition de Lescure,

II, p. 266.

Mme d’Egmont la suivit de près. Au moment de la disparition de la

_bonne duchesse_, elle prenait à Spa «des bains de poumons». Au cours

de ce traitement, la toux devint plus rude, la fièvre plus opiniâtre.

Une pâleur livide imprima à son visage, d’une beauté si étrange,

un caractère séraphique. Après un semblant de convalescence, elle

expirait, le 14 octobre 1773, à l’âge de trente-trois ans, fidèle

encore, assure-t-on, à l’amour chaste qui berça son enfance.

Seuls des habitués de l’origine, le Père François et Dom Galéas restent

debout.

Le Père François touche au «seizième lustre» sans que l’âge ait rien

enlevé de son humeur charmante et de son culte pour les fleurs. Vers la

fin de l’hiver, un accès de goutte a failli lui être fatal...

--Je vous en aurais toujours voulu, gronde sa vieille amie, de partir

sans prendre congé de moi.

--Madame, réplique-t-il en déposant à ses pieds une gerbe d’anémones,

ne me croyez pas capable de cette inconvenance; je ne suis point un

oublieux.

Dom Galéas, encore plus alerte, est, sur le tard, devenu un personnage

d’importance. Hier, il prononçait, sous les auspices de l’Académie,

le panégyrique de saint Louis; demain, il prêchera aux Jacobins.

Entre temps, il tient boutique de poésie. Veut-on des odes, des

épîtres, des chansons, au besoin des logogriphes? Il exécute sur

commande et trouve encore moyen, à ses heures perdues, de produire des

charades pour les _Annonces-Affiches_... Mondain? Il n’a pas cessé de

l’être. On le reçoit à l’hôtel du Gouvernement où Mme de Mouchy le

consulte pour ses bals de jeunes filles. On le rencontre aussi à la

Grand’Chambre, chaperonnant des bataillons de dames attirées par les

causes «chafriolantes». Il n’y a guère que le théâtre où ne se faufile

pas sa prestigieuse personne; mais certaines gens prétendent--oh!

la calomnie!--qu’il a de l’accès auprès des comédiennes[450]...

Gardez-vous de le croire. Ce cœur de moine est d’une immatérialité qui

confine à celle des archanges. Comme l’abbé Sabathier[451], accusé

également de bonnes fortunes, il peut répondre victorieusement:

Eh! quoi, me demander ce que c’est qu’une femme,

A moi dont le destin est d’ignorer l’amour?

D’un aveugle affligé vous déchireriez l’âme,

Si vous lui demandiez ce que c’est que le jour.

[450] _Correspondance de Mme Duplessy._

[451] Conseiller-clerc au Parlement de Paris.

Dom Galéas passait à l’état de demi-dieu quand une déconvenue vint

se mêler à ses triomphes. En avril 1776, les Loges maçonniques des

Chartrons, _l’Amitié_ et _la Française_ réunies, offraient un banquet

à un haut dignitaire, Son Altesse Monseigneur le duc de Chartres[452].

Comme toujours, les affiliés bordelais avaient royalement fait les

choses: les fauteuils d’honneur, occupés par le duc et la duchesse,

étaient placés au centre de cinq tables de dames en toilettes

d’apparat. Après les crus célèbres du Médoc, on sablait le champagne,

quand surgit, sous le feu éclatant des lustres, une ombre en forme de

spectre. L’ombre avança à pas comptés, frôlant au passage le satin des

épaules et la poudre des chevelures, s’arrêta en face du prince, salua

d’une inclinaison olympienne et se campa de la façon avantageuse qui

sied à une ombre consciente de sa valeur...

[452] Il était vénérable de la loge _la Candeur_.--On profita

de son passage pour lui faire poser la première pierre de la

loge _l’Amitié_. (_Annales de Bernadau_, p. 229.)

A ce spectacle inattendu, il se fit un silence mêlé d’angoisse. Sur

quoi, fier de son effet, Dom Galéas--car c’était lui--tira de sa

poche quelques douzaines d’alexandrins et commença à lire, en agitant

ses bras gigantesques... A la première strophe, les invités royaux

se regardèrent. A la seconde, ils s’appliquèrent un mouchoir sur la

bouche. A la troisième, ils éclatèrent, entraînant avec eux l’unanimité

des assistants... Force fut bien à l’orateur de se rendre à l’évidence:

sa muse demeurait incomprise. Il coupa court, ébaucha une révérence

qui accrut l’hilarité générale, et, digne sous l’affront, se retira

sans perdre une ligne de sa taille.--Tel fut le dernier exploit du plus

fécond des Bénédictins[453].

[453] La fête offerte par les francs-maçons au duc de Chartres

coûta 14,630 livres. Le banquet fut compris, dans la dépense,

pour une somme de 4,656 livres. (_Victor Louis_, par Charles

Marionneau, p. 279.)

Pendant que la franc-maçonnerie s’agite, en habits de gala, Mme

Duplessy, accoudée à sa fenêtre, continue à voir défiler les gens: un

emploi dont l’intérêt ne fait que s’accroître... Mais que de mélancolie

au fond de son regard, et aussi que de surprise! Des modifications si

profondes se sont produites, en l’espace de quelques années, au sein de

la cité qui lui est chère!

Tandis qu’aigries et endettées les familles parlementaires se tiennent

à l’écart, cherchant, sous le couvert de bouderies irréductibles, à

réparer les brèches de leur patrimoine[454], un élément de formation

récente, riche, élégant, jaloux de briller et ne regardant point à la

dépense, opère, à travers les débris de la société ancienne, une trouée

victorieuse.

[454] Ainsi que nous l’avons fait connaître, les

propriétaires-terriens sur lesquels, en définitive,

rejaillissait la majeure partie des taxes, étaient depuis

longtemps fort éprouvés. L’exil avait été aussi une cause de

dépenses, beaucoup de familles ayant conservé leur personnel

de ville pendant qu’elles résidaient hors de Bordeaux. Les

habitudes de luxe introduites par Richelieu ne devaient pas

non plus être étrangères à cet état de choses. Ce qu’il y a

de certain, c’est qu’on voit, à la fin du règne de Louis XV,

décliner, dans des proportions considérables, les fortunes des

parlementaires.

Il se compose d’une fraction du haut négoce--non le négoce patient,

économe, patriarcal, qui fit l’honneur de la Rousselle; mais celui de

l’armement, où parfois l’esprit d’aventure supplée au labeur quotidien,

et que de téméraires navigations enrichissent ou ruinent en l’espace de

quelques mois.

Le premier, par ses tendances, ses goûts et de longues traditions de

vertus domestiques, se rapproche de la robe qui, le plus souvent, tire

de lui son origine et sa fortune. Le second vise plus haut: c’est la

noblesse d’épée qu’il s’est offerte pour modèle. Richelieu, à vrai

dire, l’aida de tout son pouvoir, heureux d’opposer à l’aristocratie

parlementaire la puissance déjà irrésistible de l’argent[455].

Grâce à ses incitations malsaines, ces marchands affinés figurent

proprement--sans titres ni blason--des manières de grand seigneur,

menant un train de princes, installés dans des demeures superbes,

aimant le luxe, favorisant les arts, semant l’or avec d’autant plus

de désinvolture qu’il leur coûte moins à gagner; mais, en même temps,

protecteurs de la galanterie vénale, habitués des soupers équivoques,

fervents adeptes de la masse aux dés: à ce point que, pour mettre fin à

leurs parties furieuses, M. de Clugny, le nouvel intendant, devra faire

démolir la salle de jeu où ils s’éternisent malgré lui[456].

[455] C’est Richelieu qui, le premier, appela les femmes du

négoce à figurer auprès des femmes de la noblesse et de la

robe.

[456] Pour le passage du duc de Chartres, M. de Clugny donna

une fête qui lui coûta cinquante mille livres: une douzaine de

poires y figurèrent pour cinquante écus. On installa dans le

jardin de l’Intendance un édifice en bois dans lequel on joua

pendant deux jours. Quelques Chartronnais avaient, dans ce

but, constitué une bourse de trois cent mille livres pour se

mesurer «décemment» avec Son Altesse Sérénissime. Ce sont les

suites de cette partie, où furent risquées des sommes folles,

qui donnèrent lieu à l’incident auquel nous venons de faire

allusion. Mme Duplessy en rend compte dans les termes suivants:

«L’intendant, dont la fête a été, de l’aveu de tout le monde,

la plus belle et la mieux ordonnée, avoit résolu de laisser

subsister ses décorations jusqu’à dimanche pour satisfaire la

curiosité du public; mais voyant qu’il ne pouvoit pas faire

cesser le jeu, dont les acteurs augmentoient même à chaque

instant, lundi il les fit prier fort honnêtement de se retirer

au moins à six heures--ce dont ils ne tinrent compte. Et comme

il vit que les pelotons de joueurs se multiplioient sans cesse,

il prit le parti, après six heures, de faire mettre par M.

Louis, architecte, les ouvriers nécessaires pour tout abattre;

ce qui força les joueurs et joueuses d’abandonner la partie,

peut-être en jurant contre un homme que leur indiscrétion

forçoit à détruire sa maison pour les en chasser.»

Ces mœurs relâchées, imitées de Versailles, ne sont point pour

inspirer le respect. Le peuple se transforme en juge d’autant plus

rigoureux que les doctrines égalitaires lui ouvrent un nouvel horizon.

Les gentilshommes perdent chaque jour de leur prestige, tandis que le

clergé cesse de paraître infaillible. Au besoin, on s’insurge contre

lui... Pour la procession du Jubilé, le curé de Sainte-Eulalie veut

faire revivre les anciennes classifications: les pauvres en tête,

puis la plèbe, la bourgeoisie, et, près des officiants--à la place

d’honneur--les gens de qualité. Grand tumulte à cette nouvelle. On

crie, de toutes parts, que Dieu ne distingue pas... Et voilà artisans

et artisanes qui, cherchant noise aux coiffures haut montées des dames,

se mettent en mesure d’écraser «toutes ces grecques»: il ne faut

rien moins que l’intervention des troupes pour sauver les perruques

aristocratiques[457].

[457] Avril 1776.

De la noblesse et de ceux qui la copient, la désaffection s’étend à

la personne du roi, sinon à la royauté elle-même. Au lendemain de la

rentrée triomphale du Parlement, se célèbrent les fêtes du sacre--jadis

une occasion de réjouissances publiques. Malgré le mot d’ordre,

Bordeaux ne témoigne que de l’indifférence. Quelques «petits fagots»

brûlés devant l’Hôtel de Ville, avec les salves réglementaires et

une rangée de lampions alignés par la Jurade: là se borne le tribut

officiel de la Guyenne. Les particuliers se mettent encore moins en

frais. En dehors des juifs et de certains négociants, personne ne

bouge. Sans l’appoint des francs-maçons qui organisèrent, aux Carmes,

un service fort goûté, tout se serait «passé bien pauvrement»[458].

[458] _Correspondance de Mme Duplessy._

Les campagnes n’échappent pas à la contagion. Ce n’est que par un

reste d’habitude qu’elles pratiquent encore l’obéissance. La crise de

1773 est féconde en révélations sur le travail qui s’opère dans leur

sein. Maintenues par la force, elles se résignent--jusqu’à l’heure de

l’explosion. En attendant, le sentiment qui les domine est celui de

la défiance: une défiance résolue, persistante, invincible... Vienne

le jour où l’on substituera un impôt presque bénin au scandale des

corvées, le paysan se soulèvera, convaincu que la réforme n’est qu’un

leurre et que les corvées reparaîtront, avec leur cortège d’abus, dès

que l’impôt destiné à en tenir lieu sera lui-même acclimaté... Faut-il

le dire? Le paysan n’est pas seul à penser de la sorte: la bourgeoisie

et le Parlement éprouvent les mêmes inquiétudes... Les tours de

passe-passe de Terray datent d’hier, et chacun sait que les Calonne

suivent de près les Necker et les Turgot!

Pendant que l’État court à sa perte, Bordeaux se divertit. Les modes

vont leur train, remplaçant les panaches enrubannés _au désespoir

d’Éole_ par les chapeaux _corvette bonne brise_. Le tripot du duc de

Duras, qui se moque de la police et des règlements, ajoute un nouveau

jeu--le loto!--à la liste déjà longue de ceux à l’aide desquels il

dépouille les gens. Bardineau, chez qui le beau monde afflue, inaugure

des séries de fêtes durant lesquelles, au fond de chambres reculées, on

fait aussi danser l’or et l’argent. M. de Mouchy multiplie les glaces

pour y mirer ses insignes de maréchal de France et son manteau ducal

si ample «qu’il en a la charge d’un mulet». _Madame l’Étiquette_,

enfin, passe ses nuits à élucider la grave question de savoir si

présidentes et conseillères peuvent être admises à l’honneur de saluer

les princesses du sang[459].

[459] Le problème fut résolu en faveur des deux états--robe et

épée.

Mme Duplessy avait plus de clairvoyance. Elle estimait, avec bien

d’autres, que si Dieu n’y mettait ordre, on finirait par la culbute.

Les débuts du règne de Louis XVI calmèrent un peu ses craintes. Comme

tout son entourage, elle applaudit à l’expulsion de l’ancien personnel,

fit crédit aux bonnes intentions du jeune prince, marqua un vif

enthousiasme pour l’œuvre de Turgot dont, au prix de mille efforts,

elle se procura l’image[460]... Ce ne furent, hélas! que des espérances

sans lendemain, après lesquelles les mieux disposés cédèrent au

découragement. Chez elle, une pointe d’amertume se mêle à la déception

quand elle relève les réformes non accomplies, les taxes maintenues,

les pensions persistantes en dépit de la détresse publique. Le roi,

dit-elle, a signé une déclaration par laquelle il paraît qu’il veut

s’occuper du bonheur de ses peuples!... Elle ajoute, non sans ironie:

Croyez-vous que les impôts en diminueront?

[460] L’enthousiasme pour Necker n’était pas moins vif: ses

_Comptes_, imprimés à un grand nombre d’exemplaires, furent

enlevés en moins de quatre jours.

Bientôt, avec le détachement empreint de fatalisme qui fut la grâce

d’état de cette génération consciente d’un danger imminent, mais

impuissante à le prévenir, elle revient, en badinant, à sa chronique

quotidienne. Quoique affaiblie et réduite au lait de chèvre relevé

de deux doigts d’alicante, elle a encore l’œil bon, la plume agile,

parfois même la dent mordante...

A l’en croire, les Mouchy ont pour leur bourse des tendresses

d’Harpagon. Marraine d’un navire, la grande prêtresse du cérémonial

se laisse couvrir de fleurs sans offrir un denier aux matelots de

l’équipage... En pareille circonstance, s’écrie la narratrice, Mme

d’Egmont avait vidé ses poches et emprunté dix louis à M. d’Estissac!

Le théâtre, fort mal en point depuis le départ de l’impresario en

titre, l’intéresse toujours[461]. On y fait maintenant, avec un

chanteur célèbre, auquel on donne cinq cents francs par représentation,

de la musique dans le goût étranger... Adieu, soupire l’excellente

femme, la musique nationale si bien assortie à notre langue et à

notre caractère: on l’anéantit, sera-t-elle jamais remplacée?... Mais

voilà qu’un jour on reprend la classique tragédie. La tentation

est trop forte: Mme Duplessy n’y résiste pas... Vite, sa robe de

taffetas d’Espagne, son _point du jour_ à gros grains, sa guipure _à

la modestie_, et elle court au spectacle: «Si quelqu’un, écrit-elle,

vous dit m’avoir vue à la Comédie et veut parier, ne pariez pas, car

j’y fus samedi. Il y a là une excellente actrice, nommée Mlle Sainval,

que votre sœur avoit envie de voir; mais, ne pouvant y aller seule de

femme, elle me proposa de l’accompagner... On donnoit _Didon_. Vous

pouvez vous rappeler que nous l’avons vu jouer à Mlle Clairon; mais

je crois que celle-ci rend ses rôles plus intéressants et que ses

mouvements sont plus vrais et plus expressifs...»

[461] «On me dit hier que les actionnaires avoient fait mettre

à la porte de la Comédie un tronc avec ces mots: _pour les

pauvres_, et qu’un mauvais plaisant avoit ajouté au-dessous:

_actionnaires_... On fait courir contre eux des vers, des

libelles..., etc.»

Ce fut sa dernière débauche. Pourtant elle vivait encore à l’ouverture

de la nouvelle salle, que l’on inaugura par une représentation

d’_Athalie_. Fidèle à son amour des lettres, Mme Duplessy occupa cette

soirée à relire, au fond de sa bergère, le chef-d’œuvre de Racine.

Vainement le corps s’affaiblissait, l’esprit demeurait intact. Quant

à sa philosophie, elle restait également la même, insensible aux

petitesses du monde, et--quoique désabusée--bienveillante, sereine,

s’ingéniant à n’attrister personne...

Après une existence aussi laborieuse, l’heure du repos allait enfin

sonner pour elle.

Sa dernière lettre, d’une écriture un peu tremblée, est datée du 5

novembre 1782: elle expira le 13, emportant dans la tombe, avec les

secrets d’un passé glorieux, l’âme d’une génération demeurée sans

rivale[462].

[462] «Le 13 novembre 1782, est décédée, dans la communion des

fidèles, rue du Cahernan, dame Marie Chazot, veuve de messire

Duplessy-Michel, conseiller au Parlement, âgée d’environ

quatre-vingts ans, et a été inhumée le lendemain dans l’église

Saint-Projet où elle avoit sa sépulture. Présents, les

bénéficiers.--De Roullier, vicaire.»

Mme de Cursol mourut à Fonchereau le 24 frimaire an XIII.

Ainsi achevait sa carrière, rue du Cahernan, chez le procureur

Aumailhey, celle qui, tour à tour Bérénice de l’Académie des Arcades et

Uranie du poème de Lagrange, occupa une si grande place au sein de la

cité bordelaise. Jusqu’à la fin du siècle, son souvenir fut pieusement

gardé. Il s’effaça ensuite dans le tourbillon révolutionnaire, à peine

défendu contre l’oubli par quelques lignes de Montesquieu, des notes

éparses dans la poussière et un nom--mal orthographié--sur la plaque

d’une rue[463]...

[463] Duplessis, au lieu de Duplessy.

A Mme Duplessy, à ses hôtes, au milieu dans lequel ils vécurent, au

mouvement littéraire, politique et social qui s’accomplit autour

d’eux, il manquait «un témoin pour leur donner vie et mémoire»...

Puisse cette étude tenir lieu des _registres et rooles_ sans lesquels,

au dire de notre vieux Montaigne, «les fortunes de plus de la moitié du

monde s’esvanouissent sans durée!»

[Bandeau]

La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy · 第 22 / 46 题