Fin de la société parlementaire.--Un mot des survivants
de l’hôtel du Jardin-Public.--Le dernier exploit de Dom
Galéas.--Réception du duc de Chartres par les loges
maçonniques.--Formation d’une société nouvelle.--État des
esprits.--Mort de Mme Duplessy.
Atteinte dans ses sources vives, la vieille société bordelaise--si
fine, si polie, si riche en originaux de tous genres--était frappée à
mort: elle ne se releva point...
En effet, aux divisions funestes fomentées par Richelieu se joignaient
d’autres causes de décadence. Mme Duplessy n’avait point fait d’élèves.
Elles-mêmes, Mmes de La Chabanne et Desnanots avaient disparu sans
laisser de successeurs... Il manquait, à ce milieu de délicats, une
main experte en l’art de grouper dans un accord commun des penseurs,
des philosophes, des artistes, séparés par l’origine, l’éducation,
les préjugés, les intérêts. L’absence des éléments nécessaires à un
salon de quelque envergure commençait aussi à se faire sentir. Certes,
les gens de mérite n’étaient point devenus rares; mais les esprits
suivaient une orientation nouvelle, et ce ne sont ni les épigrammes du
jeune de Marcellus, ni la verve indigeste d’Henri de Gaufreteau, ni le
bagage pesamment édifié des savants que possédait encore l’Académie,
qui pouvaient remplacer ce trio illustre: Montesquieu, Barbot et
Jean-Jacques Bel... A cette fin du XVIIIe siècle, les premiers sujets,
ainsi que le metteur en scène, faisaient également défaut.
En même temps, s’éteignaient les derniers survivants de l’hôtel du
Jardin-Public...
Barbot disparut le premier. Il mourut[445], comme il avait vécu, dans
un désordre indescriptible. Ayant abandonné ses livres à l’Académie,
il s’était reconstitué une bibliothèque à l’aide d’emprunts. C’est
le Père François qui se chargea de débrouiller ce chaos. Grâce à ses
recherches, Mme Duplessy ne perdit qu’une trentaine de volumes. Le
Révérend ne fut pas non plus à plaindre: il retrouva une sphère de
Copernic, un niveau d’eau, un tuyau électrique, et le _Traité des
Sensations_, de Condillac; mais il dut faire son deuil d’un Zabarella,
d’un Pomponace et d’un _Traité de la Baguette divinatoire_, reliés à la
marque de son couvent[446]... Pauvre Barbot! Que n’eût-on pas sacrifié
pour conserver, quelques années encore, ce compagnon chéri des beaux
jours d’autrefois[447]!
[445] Le 13 septembre 1771.
[446] _Papiers de l’Académie_: lettre du Père François du 18
octobre 1771.
[447] Un contemporain annonce son décès dans les termes
suivants: «Le pauvre président Barbot n’est plus. Il mourut
vendredi, il fut enterré hier, l’Académie fit les honneurs de
ses funérailles. Vous imaginerez sans peine combien il est
généralement regretté, parce que vous savez combien il méritoit
de l’être...» (_Table historique de l’Académie_, p. 345.)
Puis, ce fut le tour de M. de Grissac, de M. de La Tresne, du
président de Lalanne, «regretté de tous ceux qui avoient le bonheur
de le connoître[448],» celui enfin du président Charles de Lavie...
Bizarrerie du sort! Parvenu à cette heure où chacun «doit trousser ses
bribes et plier bagaige», ce penseur plein de sagesse fut privé de sa
raison et devint un tyran domestique. En revanche, donnant cours à ses
sentiments de philanthropie, il distribuait à ses voisins pauvres des
lambeaux de sa fortune: à celui-ci ses prairies d’Eysines, à celui-là
ses vignes de Blanquefort, à cet autre ses _pignadas_ des Landes...
[448] M. de Lalanne mourut le 14 juillet 1774. «C’est, dit Mme
Duplessy, d’un coup de sang qui lui ôta la parole au premier
moment, et il ne l’a point recouvrée; je le regrette beaucoup.
Il avoit bien du mérite, comme vous savez, et de l’amitié pour
moi.»
Morte, également, Mme d’Aiguillon... La marquise du Deffant qui,
jadis, prenait plaisir à la déchirer, reconnaissait, depuis longtemps,
ses grandes qualités de cœur: «Hélas! hélas! s’écrie-t-elle, rien n’est
si vrai que notre grosse duchesse mourut lundi dernier d’apoplexie
en une demi-heure. Elle étoit à Ruel et dans un bain. C’est une très
grande perte pour moi: il m’en reste bien peu à faire[449].» Les
dernières pensées de _Sœur du pot-au-feu_ furent pour cette terre de
Guyenne à laquelle tant de souvenirs la rattachaient. L’ouvrage de Dom
Devienne venait de paraître... Elle n’abordait personne sans demander:
Avez-vous lu l’_Histoire de Bordeaux_?
[449] _Correspondance de Mme du Deffant_, édition de Lescure,
II, p. 266.
Mme d’Egmont la suivit de près. Au moment de la disparition de la
_bonne duchesse_, elle prenait à Spa «des bains de poumons». Au cours
de ce traitement, la toux devint plus rude, la fièvre plus opiniâtre.
Une pâleur livide imprima à son visage, d’une beauté si étrange,
un caractère séraphique. Après un semblant de convalescence, elle
expirait, le 14 octobre 1773, à l’âge de trente-trois ans, fidèle
encore, assure-t-on, à l’amour chaste qui berça son enfance.
Seuls des habitués de l’origine, le Père François et Dom Galéas restent
debout.
Le Père François touche au «seizième lustre» sans que l’âge ait rien
enlevé de son humeur charmante et de son culte pour les fleurs. Vers la
fin de l’hiver, un accès de goutte a failli lui être fatal...
--Je vous en aurais toujours voulu, gronde sa vieille amie, de partir
sans prendre congé de moi.
--Madame, réplique-t-il en déposant à ses pieds une gerbe d’anémones,
ne me croyez pas capable de cette inconvenance; je ne suis point un
oublieux.
Dom Galéas, encore plus alerte, est, sur le tard, devenu un personnage
d’importance. Hier, il prononçait, sous les auspices de l’Académie,
le panégyrique de saint Louis; demain, il prêchera aux Jacobins.
Entre temps, il tient boutique de poésie. Veut-on des odes, des
épîtres, des chansons, au besoin des logogriphes? Il exécute sur
commande et trouve encore moyen, à ses heures perdues, de produire des
charades pour les _Annonces-Affiches_... Mondain? Il n’a pas cessé de
l’être. On le reçoit à l’hôtel du Gouvernement où Mme de Mouchy le
consulte pour ses bals de jeunes filles. On le rencontre aussi à la
Grand’Chambre, chaperonnant des bataillons de dames attirées par les
causes «chafriolantes». Il n’y a guère que le théâtre où ne se faufile
pas sa prestigieuse personne; mais certaines gens prétendent--oh!
la calomnie!--qu’il a de l’accès auprès des comédiennes[450]...
Gardez-vous de le croire. Ce cœur de moine est d’une immatérialité qui
confine à celle des archanges. Comme l’abbé Sabathier[451], accusé
également de bonnes fortunes, il peut répondre victorieusement:
Eh! quoi, me demander ce que c’est qu’une femme,
A moi dont le destin est d’ignorer l’amour?
D’un aveugle affligé vous déchireriez l’âme,
Si vous lui demandiez ce que c’est que le jour.
[450] _Correspondance de Mme Duplessy._
[451] Conseiller-clerc au Parlement de Paris.
Dom Galéas passait à l’état de demi-dieu quand une déconvenue vint
se mêler à ses triomphes. En avril 1776, les Loges maçonniques des
Chartrons, _l’Amitié_ et _la Française_ réunies, offraient un banquet
à un haut dignitaire, Son Altesse Monseigneur le duc de Chartres[452].
Comme toujours, les affiliés bordelais avaient royalement fait les
choses: les fauteuils d’honneur, occupés par le duc et la duchesse,
étaient placés au centre de cinq tables de dames en toilettes
d’apparat. Après les crus célèbres du Médoc, on sablait le champagne,
quand surgit, sous le feu éclatant des lustres, une ombre en forme de
spectre. L’ombre avança à pas comptés, frôlant au passage le satin des
épaules et la poudre des chevelures, s’arrêta en face du prince, salua
d’une inclinaison olympienne et se campa de la façon avantageuse qui
sied à une ombre consciente de sa valeur...
[452] Il était vénérable de la loge _la Candeur_.--On profita
de son passage pour lui faire poser la première pierre de la
loge _l’Amitié_. (_Annales de Bernadau_, p. 229.)
A ce spectacle inattendu, il se fit un silence mêlé d’angoisse. Sur
quoi, fier de son effet, Dom Galéas--car c’était lui--tira de sa
poche quelques douzaines d’alexandrins et commença à lire, en agitant
ses bras gigantesques... A la première strophe, les invités royaux
se regardèrent. A la seconde, ils s’appliquèrent un mouchoir sur la
bouche. A la troisième, ils éclatèrent, entraînant avec eux l’unanimité
des assistants... Force fut bien à l’orateur de se rendre à l’évidence:
sa muse demeurait incomprise. Il coupa court, ébaucha une révérence
qui accrut l’hilarité générale, et, digne sous l’affront, se retira
sans perdre une ligne de sa taille.--Tel fut le dernier exploit du plus
fécond des Bénédictins[453].
[453] La fête offerte par les francs-maçons au duc de Chartres
coûta 14,630 livres. Le banquet fut compris, dans la dépense,
pour une somme de 4,656 livres. (_Victor Louis_, par Charles
Marionneau, p. 279.)
Pendant que la franc-maçonnerie s’agite, en habits de gala, Mme
Duplessy, accoudée à sa fenêtre, continue à voir défiler les gens: un
emploi dont l’intérêt ne fait que s’accroître... Mais que de mélancolie
au fond de son regard, et aussi que de surprise! Des modifications si
profondes se sont produites, en l’espace de quelques années, au sein de
la cité qui lui est chère!
Tandis qu’aigries et endettées les familles parlementaires se tiennent
à l’écart, cherchant, sous le couvert de bouderies irréductibles, à
réparer les brèches de leur patrimoine[454], un élément de formation
récente, riche, élégant, jaloux de briller et ne regardant point à la
dépense, opère, à travers les débris de la société ancienne, une trouée
victorieuse.
[454] Ainsi que nous l’avons fait connaître, les
propriétaires-terriens sur lesquels, en définitive,
rejaillissait la majeure partie des taxes, étaient depuis
longtemps fort éprouvés. L’exil avait été aussi une cause de
dépenses, beaucoup de familles ayant conservé leur personnel
de ville pendant qu’elles résidaient hors de Bordeaux. Les
habitudes de luxe introduites par Richelieu ne devaient pas
non plus être étrangères à cet état de choses. Ce qu’il y a
de certain, c’est qu’on voit, à la fin du règne de Louis XV,
décliner, dans des proportions considérables, les fortunes des
parlementaires.
Il se compose d’une fraction du haut négoce--non le négoce patient,
économe, patriarcal, qui fit l’honneur de la Rousselle; mais celui de
l’armement, où parfois l’esprit d’aventure supplée au labeur quotidien,
et que de téméraires navigations enrichissent ou ruinent en l’espace de
quelques mois.
Le premier, par ses tendances, ses goûts et de longues traditions de
vertus domestiques, se rapproche de la robe qui, le plus souvent, tire
de lui son origine et sa fortune. Le second vise plus haut: c’est la
noblesse d’épée qu’il s’est offerte pour modèle. Richelieu, à vrai
dire, l’aida de tout son pouvoir, heureux d’opposer à l’aristocratie
parlementaire la puissance déjà irrésistible de l’argent[455].
Grâce à ses incitations malsaines, ces marchands affinés figurent
proprement--sans titres ni blason--des manières de grand seigneur,
menant un train de princes, installés dans des demeures superbes,
aimant le luxe, favorisant les arts, semant l’or avec d’autant plus
de désinvolture qu’il leur coûte moins à gagner; mais, en même temps,
protecteurs de la galanterie vénale, habitués des soupers équivoques,
fervents adeptes de la masse aux dés: à ce point que, pour mettre fin à
leurs parties furieuses, M. de Clugny, le nouvel intendant, devra faire
démolir la salle de jeu où ils s’éternisent malgré lui[456].
[455] C’est Richelieu qui, le premier, appela les femmes du
négoce à figurer auprès des femmes de la noblesse et de la
robe.
[456] Pour le passage du duc de Chartres, M. de Clugny donna
une fête qui lui coûta cinquante mille livres: une douzaine de
poires y figurèrent pour cinquante écus. On installa dans le
jardin de l’Intendance un édifice en bois dans lequel on joua
pendant deux jours. Quelques Chartronnais avaient, dans ce
but, constitué une bourse de trois cent mille livres pour se
mesurer «décemment» avec Son Altesse Sérénissime. Ce sont les
suites de cette partie, où furent risquées des sommes folles,
qui donnèrent lieu à l’incident auquel nous venons de faire
allusion. Mme Duplessy en rend compte dans les termes suivants:
«L’intendant, dont la fête a été, de l’aveu de tout le monde,
la plus belle et la mieux ordonnée, avoit résolu de laisser
subsister ses décorations jusqu’à dimanche pour satisfaire la
curiosité du public; mais voyant qu’il ne pouvoit pas faire
cesser le jeu, dont les acteurs augmentoient même à chaque
instant, lundi il les fit prier fort honnêtement de se retirer
au moins à six heures--ce dont ils ne tinrent compte. Et comme
il vit que les pelotons de joueurs se multiplioient sans cesse,
il prit le parti, après six heures, de faire mettre par M.
Louis, architecte, les ouvriers nécessaires pour tout abattre;
ce qui força les joueurs et joueuses d’abandonner la partie,
peut-être en jurant contre un homme que leur indiscrétion
forçoit à détruire sa maison pour les en chasser.»
Ces mœurs relâchées, imitées de Versailles, ne sont point pour
inspirer le respect. Le peuple se transforme en juge d’autant plus
rigoureux que les doctrines égalitaires lui ouvrent un nouvel horizon.
Les gentilshommes perdent chaque jour de leur prestige, tandis que le
clergé cesse de paraître infaillible. Au besoin, on s’insurge contre
lui... Pour la procession du Jubilé, le curé de Sainte-Eulalie veut
faire revivre les anciennes classifications: les pauvres en tête,
puis la plèbe, la bourgeoisie, et, près des officiants--à la place
d’honneur--les gens de qualité. Grand tumulte à cette nouvelle. On
crie, de toutes parts, que Dieu ne distingue pas... Et voilà artisans
et artisanes qui, cherchant noise aux coiffures haut montées des dames,
se mettent en mesure d’écraser «toutes ces grecques»: il ne faut
rien moins que l’intervention des troupes pour sauver les perruques
aristocratiques[457].
[457] Avril 1776.
De la noblesse et de ceux qui la copient, la désaffection s’étend à
la personne du roi, sinon à la royauté elle-même. Au lendemain de la
rentrée triomphale du Parlement, se célèbrent les fêtes du sacre--jadis
une occasion de réjouissances publiques. Malgré le mot d’ordre,
Bordeaux ne témoigne que de l’indifférence. Quelques «petits fagots»
brûlés devant l’Hôtel de Ville, avec les salves réglementaires et
une rangée de lampions alignés par la Jurade: là se borne le tribut
officiel de la Guyenne. Les particuliers se mettent encore moins en
frais. En dehors des juifs et de certains négociants, personne ne
bouge. Sans l’appoint des francs-maçons qui organisèrent, aux Carmes,
un service fort goûté, tout se serait «passé bien pauvrement»[458].
[458] _Correspondance de Mme Duplessy._
Les campagnes n’échappent pas à la contagion. Ce n’est que par un
reste d’habitude qu’elles pratiquent encore l’obéissance. La crise de
1773 est féconde en révélations sur le travail qui s’opère dans leur
sein. Maintenues par la force, elles se résignent--jusqu’à l’heure de
l’explosion. En attendant, le sentiment qui les domine est celui de
la défiance: une défiance résolue, persistante, invincible... Vienne
le jour où l’on substituera un impôt presque bénin au scandale des
corvées, le paysan se soulèvera, convaincu que la réforme n’est qu’un
leurre et que les corvées reparaîtront, avec leur cortège d’abus, dès
que l’impôt destiné à en tenir lieu sera lui-même acclimaté... Faut-il
le dire? Le paysan n’est pas seul à penser de la sorte: la bourgeoisie
et le Parlement éprouvent les mêmes inquiétudes... Les tours de
passe-passe de Terray datent d’hier, et chacun sait que les Calonne
suivent de près les Necker et les Turgot!
Pendant que l’État court à sa perte, Bordeaux se divertit. Les modes
vont leur train, remplaçant les panaches enrubannés _au désespoir
d’Éole_ par les chapeaux _corvette bonne brise_. Le tripot du duc de
Duras, qui se moque de la police et des règlements, ajoute un nouveau
jeu--le loto!--à la liste déjà longue de ceux à l’aide desquels il
dépouille les gens. Bardineau, chez qui le beau monde afflue, inaugure
des séries de fêtes durant lesquelles, au fond de chambres reculées, on
fait aussi danser l’or et l’argent. M. de Mouchy multiplie les glaces
pour y mirer ses insignes de maréchal de France et son manteau ducal
si ample «qu’il en a la charge d’un mulet». _Madame l’Étiquette_,
enfin, passe ses nuits à élucider la grave question de savoir si
présidentes et conseillères peuvent être admises à l’honneur de saluer
les princesses du sang[459].
[459] Le problème fut résolu en faveur des deux états--robe et
épée.
Mme Duplessy avait plus de clairvoyance. Elle estimait, avec bien
d’autres, que si Dieu n’y mettait ordre, on finirait par la culbute.
Les débuts du règne de Louis XVI calmèrent un peu ses craintes. Comme
tout son entourage, elle applaudit à l’expulsion de l’ancien personnel,
fit crédit aux bonnes intentions du jeune prince, marqua un vif
enthousiasme pour l’œuvre de Turgot dont, au prix de mille efforts,
elle se procura l’image[460]... Ce ne furent, hélas! que des espérances
sans lendemain, après lesquelles les mieux disposés cédèrent au
découragement. Chez elle, une pointe d’amertume se mêle à la déception
quand elle relève les réformes non accomplies, les taxes maintenues,
les pensions persistantes en dépit de la détresse publique. Le roi,
dit-elle, a signé une déclaration par laquelle il paraît qu’il veut
s’occuper du bonheur de ses peuples!... Elle ajoute, non sans ironie:
Croyez-vous que les impôts en diminueront?
[460] L’enthousiasme pour Necker n’était pas moins vif: ses
_Comptes_, imprimés à un grand nombre d’exemplaires, furent
enlevés en moins de quatre jours.
Bientôt, avec le détachement empreint de fatalisme qui fut la grâce
d’état de cette génération consciente d’un danger imminent, mais
impuissante à le prévenir, elle revient, en badinant, à sa chronique
quotidienne. Quoique affaiblie et réduite au lait de chèvre relevé
de deux doigts d’alicante, elle a encore l’œil bon, la plume agile,
parfois même la dent mordante...
A l’en croire, les Mouchy ont pour leur bourse des tendresses
d’Harpagon. Marraine d’un navire, la grande prêtresse du cérémonial
se laisse couvrir de fleurs sans offrir un denier aux matelots de
l’équipage... En pareille circonstance, s’écrie la narratrice, Mme
d’Egmont avait vidé ses poches et emprunté dix louis à M. d’Estissac!
Le théâtre, fort mal en point depuis le départ de l’impresario en
titre, l’intéresse toujours[461]. On y fait maintenant, avec un
chanteur célèbre, auquel on donne cinq cents francs par représentation,
de la musique dans le goût étranger... Adieu, soupire l’excellente
femme, la musique nationale si bien assortie à notre langue et à
notre caractère: on l’anéantit, sera-t-elle jamais remplacée?... Mais
voilà qu’un jour on reprend la classique tragédie. La tentation
est trop forte: Mme Duplessy n’y résiste pas... Vite, sa robe de
taffetas d’Espagne, son _point du jour_ à gros grains, sa guipure _à
la modestie_, et elle court au spectacle: «Si quelqu’un, écrit-elle,
vous dit m’avoir vue à la Comédie et veut parier, ne pariez pas, car
j’y fus samedi. Il y a là une excellente actrice, nommée Mlle Sainval,
que votre sœur avoit envie de voir; mais, ne pouvant y aller seule de
femme, elle me proposa de l’accompagner... On donnoit _Didon_. Vous
pouvez vous rappeler que nous l’avons vu jouer à Mlle Clairon; mais
je crois que celle-ci rend ses rôles plus intéressants et que ses
mouvements sont plus vrais et plus expressifs...»
[461] «On me dit hier que les actionnaires avoient fait mettre
à la porte de la Comédie un tronc avec ces mots: _pour les
pauvres_, et qu’un mauvais plaisant avoit ajouté au-dessous:
_actionnaires_... On fait courir contre eux des vers, des
libelles..., etc.»
Ce fut sa dernière débauche. Pourtant elle vivait encore à l’ouverture
de la nouvelle salle, que l’on inaugura par une représentation
d’_Athalie_. Fidèle à son amour des lettres, Mme Duplessy occupa cette
soirée à relire, au fond de sa bergère, le chef-d’œuvre de Racine.
Vainement le corps s’affaiblissait, l’esprit demeurait intact. Quant
à sa philosophie, elle restait également la même, insensible aux
petitesses du monde, et--quoique désabusée--bienveillante, sereine,
s’ingéniant à n’attrister personne...
Après une existence aussi laborieuse, l’heure du repos allait enfin
sonner pour elle.
Sa dernière lettre, d’une écriture un peu tremblée, est datée du 5
novembre 1782: elle expira le 13, emportant dans la tombe, avec les
secrets d’un passé glorieux, l’âme d’une génération demeurée sans
rivale[462].
[462] «Le 13 novembre 1782, est décédée, dans la communion des
fidèles, rue du Cahernan, dame Marie Chazot, veuve de messire
Duplessy-Michel, conseiller au Parlement, âgée d’environ
quatre-vingts ans, et a été inhumée le lendemain dans l’église
Saint-Projet où elle avoit sa sépulture. Présents, les
bénéficiers.--De Roullier, vicaire.»
Mme de Cursol mourut à Fonchereau le 24 frimaire an XIII.
Ainsi achevait sa carrière, rue du Cahernan, chez le procureur
Aumailhey, celle qui, tour à tour Bérénice de l’Académie des Arcades et
Uranie du poème de Lagrange, occupa une si grande place au sein de la
cité bordelaise. Jusqu’à la fin du siècle, son souvenir fut pieusement
gardé. Il s’effaça ensuite dans le tourbillon révolutionnaire, à peine
défendu contre l’oubli par quelques lignes de Montesquieu, des notes
éparses dans la poussière et un nom--mal orthographié--sur la plaque
d’une rue[463]...
[463] Duplessis, au lieu de Duplessy.
A Mme Duplessy, à ses hôtes, au milieu dans lequel ils vécurent, au
mouvement littéraire, politique et social qui s’accomplit autour
d’eux, il manquait «un témoin pour leur donner vie et mémoire»...
Puisse cette étude tenir lieu des _registres et rooles_ sans lesquels,
au dire de notre vieux Montaigne, «les fortunes de plus de la moitié du
monde s’esvanouissent sans durée!»
[Bandeau]