Reprenons le chemin de Steamer-Point. Un tunnel percé récemment

débouche sur un cirque naturel. L'esplanade, transformée en champ de

manœuvres, est entourée de casernes à l'usage des artilleurs cipayes.

Comme dans celles d'Aden, le _panka_, agité par des nègres, se meut

nuit et jour, éloigne les moustiques et entretient une température qui

permet de dormir pendant les plus chaudes nuits d'été.

9 janvier.--Je m'acclimate. Le matin et le soir amènent sous la véranda

construite devant nos chambres des passants d'aspect bien divers. Dès

l'aurore, apparaissent les ménagères somalies, les pêcheurs de requins

se pressant, courant et portant des poissons attachés par paquets de

poids égaux aux extrémités d'une barre flexible; puis débouchent,

graves et solennels, des chameaux chargés de broussailles; une heure

plus tard, les charrettes à bœufs distribuent l'eau potable envoyée

de la distillerie à chaque maison européenne ou celle des citernes

destinée aux lavages. Ces groupes matineux sont suivis de rapides

équipages qui amènent d'Aden à leurs comptoirs de Steamer-Point les

négociants zoroastriens. De la place, des barbiers banians en quête de

cheveux à couper guettent les étrangers assis sous les vérandas des

hôtels et s'efforcent d'attirer leur attention en projetant, à l'aide

du miroir professionnel, un rayon de soleil sur la victime de leur

choix; ces figaros sont si habiles, qu'ils trouveraient moyen de raser

ma propre barbe.

A dix heures et demie sonne la cloche du déjeuner. Puis le calme se

fait, les fenêtres se ferment, et aucun bruit importun ne vient

troubler la sieste. Chut!... la ville dort. Deux heures avant le

coucher du soleil, un coup de canon retentit, suivi de bruyantes

détonations. On met le feu aux mines que les officiers du Royal

Engineer font journellement forer pour installer des batteries

nouvelles. Steamer-Point se réveille. Arabes et Somalis descendent des

chantiers; les uns prennent le chemin d'Aden ou de Malla, les autres se

dirigent vers le bazar des bouchers et des marchands de comestibles.

La chaleur tombe; le _high-life_ se montre dans de beaux équipages

et circule sur la route poudreuse qui longe la mer, passe devant le

temple protestant, l'église catholique, le sémaphore et le bureau

télégraphique situé à cinq kilomètres du port. Voici le moment où

triomphent les mirobolants panaches des plus élégantes ladys et les

chevaux des officiers les mieux montés. A six heures chacun rentre au

logis et y demeure. Seuls les étrangers ou les militaires se rendent

dans un café-concert dont les murs bleus, l'orchestre discordant et les

demoiselles badigeonnées affoleraient les mélomanes les plus affamés de

musique.

[Illustration: MÉNAGÈRE SOMALIE.]

Une fois la semaine, le canon du sémaphore annonce, par trois ou deux

coups, l'arrivée d'un bâtiment de la compagnie Péninsulaire Orientale

ou des Messageries françaises. Fût-ce l'heure sacrée de la sieste,

la ville s'émeut à ce bruit. Les cochers endormis dans leur voiture

se dressent en sursaut et courent vers le débarcadère; les hôteliers

gourmandent leur chef, préparent des glaces et des sorbets; les

boutiquiers ouvrent leurs comptoirs. Bientôt arrivent des troupeaux

de voyageurs, heureux de fouler un sol immobile. Les uns s'empilent

dans des voitures et courent vers les citernes d'Aden; les autres

envahissent les magasins des parsis; le plus grand nombre s'attablent

devant les cafés et achètent, en buvant du champagne détestable, des

plumes d'autruche offertes par des juifs, des casse-têtes ou des

bracelets d'argent ayant plus ou moins appartenu au roi Ménélick. Quand

s'est écoulé le délai accordé aux passagers, chacun retourne à bord,

pliant sous le poids d'acquisitions hétéroclites.

11 janvier.--Le _Huzara_ mouillait hier soir en rade de Steamer-Point.

Nous avions une telle crainte de manquer le départ, qu'une heure après

l'arrivée du paquebot la mission était embarquée.

Le commandant et les officiers sont Anglais; la barre passe des mains

des Indiens dans celles de matelots américains, allemands ou suédois;

le charpentier a vu le jour sur les rives du Peï-ho; des Portugais de

Goa, fortement mâtinés d'asiatique, sont chargés du service.

On parle à bord toutes les langues, mais on les parle peu, car

état-major et passagers ne cessent de manger:

7 heures, premier déjeuner: thé, café, chocolat; _pommes de terre_.

9 heures, second déjeuner: quatre plats; _pommes de terre_.

1 heure, lunch: hors-d'œuvre, trois plats chauds, deux plats froids,

dessert; _pommes de terre_.

4 heures: thé, beurre et gâteaux; _pommes de terre_.

6 heures, dîner: cinq plats, dessert, _pommes de terre_.

8 heures: thé, café, limonade; _pommes de terre_.

Nos compagnons de table suffisent à de pareilles exigences et

considèrent avec mépris des estomacs incapables de lutter avec des

autruches faites hommes.

Si le cuisinier et ses acolytes sont toujours en travail, ils

n'enfantent aucun chef-d'œuvre; puis le système qui consiste à

présenter à chaque convive un menu composé de douze plats dans lequel

il est autorisé à choisir ceux qu'il préfère, peut convenir à des fils

d'Albion, mais nécessiterait de notre part une étude approfondie du

_Manuel du parfait cuisinier anglais_, édité à Goa.

15 janvier.--Le _Huzara_ est un féroce marcheur: sans se presser il

file six nœuds à l'heure. Encore si l'on était en sécurité sur cette

tortue marine! Hier j'ai entendu le second qui se félicitait d'avoir

terminé le nouvel arrimage des caisses d'allumettes, arrimage fort

compromis à la suite d'un coup de vent supporté par le _Huzara_ la

veille de son arrivée à Steamer-Point. Avoir abandonné une cartouche

pour monter sur un bâton de phosphore!

[Illustration: BOUCHERIE A STEAMER-POINT. (Voyez p. 31.)]

Le bord, plus monotone encore que l'hôtel de l'Univers, offre comme

unique distraction le spectacle d'une famille zanzibarienne. Hadji

Mohammed, grand vizir du sultan de Zanzibar, se rend au célèbre

pèlerinage de Kerbéla; mais avant d'atteindre les lieux saints il

doit s'arrêter à Mascate, afin de présenter ses devoirs à l'imam,

propre frère de son maître. Les relations des deux princes n'étaient

pas fort tendres dans ces derniers temps. Aujourd'hui la paix est

conclue et le vizir apporte sans doute quelques présents destinés à la

cimenter.

Bien que Hadji Mohammed soit un homme pieux et demande cinq fois par

jour la direction de la Mecque afin de s'orienter vers la Kaaba quand

vient l'heure de la prière, il ne dédaigne pas la cuisine anglaise

et prend à la table commune les repas officiels. Il n'en est pas de

même de sa femme, mignonne et jolie personne, dont la prunelle très

blanche se détache sur une peau presque aussi foncée que celle de

ses négresses. Vêtue d'une chemise de crêpe de Chine vermillon, d'un

pantalon de satin vert brodé de perles autour des chevilles, drapée

dans un voile de soie bleu foncé pointillé de rouge, elle sort dès

l'aurore de sa cabine, signalant son passage par le tintement de

cassolettes d'or suspendues à son cou et par les heurts d'énormes

bracelets qui semblent à chaque pas abandonner ses petits pieds.

Des esclaves ont déjà couvert le rouf d'un beau tapis persan; elle

s'accroupit au centre, surveille la toilette et les jeux de ses

enfants, puis, à l'heure du repas, leur donne la becquée du bout des

doigts, becquée puisée dans un énorme plat de riz et de mouton. La

noble dame passe la journée à lire le Koran ou des poésies gouzeraties

et, le soir venu, regagne sa cabine, pour reprendre le lendemain la

même vie inactive.

A peine a-t-elle abandonné sa place favorite, qu'on apporte une chaise

longue et des couvertures blanches. Le vizir s'allonge, se couvre et

abandonne ses pieds nus à deux esclaves. Ceux-ci les prennent avec

respect et, doucement, exercent des frictions savantes; peu à peu

les caresses s'amollissent; les mains noires effleurent l'épiderme

du maître. Une heure de massage suffit habituellement pour amener le

sommeil; hier l'opération s'est prolongée jusqu'au milieu de la nuit.

Le temps paraissait bien long aux deux nègres; ils se consolaient en

saisissant leurs propres pattes et en les pétrissant d'un air attentif

et convaincu.

16 janvier.--Rien de nouveau. Les voyageurs mangent et flirtent, le

temps est admirablement beau. La mer seule m'occupe et me distrait.

Hier le navire avait déjà rencontré de nombreuses méduses; aujourd'hui

nous avons traversé un véritable banc d'invertébrés. L'ombrelle est

brun-jaunâtre comme un champignon des bois; les tentacules, longues de

quinze centimètres, sont mauve rosé. Il semble que les méduses montent

à la surface des eaux lorsque la mer a été réchauffée par les rayons

du soleil, et qu'elles disparaissent le soir, ou plus tôt si les flots

viennent à s'agiter. Ce sont des personnes recueillies, qui n'aiment ni

l'écume ni le bruit des vagues.

Depuis deux jours le soleil, à son coucher, offre un admirable

spectacle. La lune nouvelle lui dispute l'horizon. Entre les

deux astres qui brillent au ciel pour le repos et la sécurité

des voyageurs, l'atmosphère se colore de teintes d'une adorable

délicatesse, se dégradant depuis le jaune orange jusqu'au gris

ardoise, avec des transitions vertes, roses, mauves et bleues d'une

exquise délicatesse. Le globe de feu disparaît rayonnant, l'arc

lunaire triomphe et prend tout son éclat au milieu d'une lumière

cendrée très intense. Des lambeaux du firmament, pavés de planètes et

d'étoiles, tombent dans l'Océan, bientôt le ciel et la mer semblent

confondus. La nuit est complète et les flancs du navire reflètent les

phosphorescences des eaux coupées par l'éperon de l'avant ou les remous

blancs laissés comme un chemin neigeux derrière l'hélice.

La France est bien loin!

[Illustration: PÊCHEUR DE REQUINS. (Voyez p. 30.)]

[Illustration: MIMOSA A BENDER-ABBAS. (Voyez p. 39.)]

III

A bord de l'_Assyria_.--Bender-Abbas.--Chah Abbas et la Compagnie

des Indes.--Destruction d'Ormuzd.--Gombroun.--Linga.--Bahreïn.--Les

pêcheries de perles.

23 janvier.--J'ai vu la terre des Indes, mais, hélas! de trop loin pour

présenter mes respects aux célèbres alligators qui sont, paraît-il, le

plus bel ornement de Kurachee. Comme nous approchions d'une côte fort

basse, les timoniers signalèrent un steamer appartenant à la flotte du

golfe Persique. Il attendait, sous pression, un passager du _Huzara_,

le nouveau directeur du service sanitaire de la Compagnie.

Arrivée au port vers trois heures, la mission était transportée sans

délai à bord de l'_Assyria_. Puisse ce nom être d'heureux augure!

Nous sommes seuls à l'arrière. L'avant est encombré de pèlerins

arabes, persans et indiens. Allah me préserve de mettre en doute la

piété des musulmans; mais, sans médire de leur ferveur, il est bien

permis d'attribuer leurs incessantes pérégrinations au plaisir de

quitter de trop nombreuses épouses, de voir des pays nouveaux et de

se décharger du souci des affaires sous un prétexte honnête ou même

louable. Quel que soit leur but, les habitants du littoral de la mer

des Indes et du golfe Persique envahissent, semblables à des troupeaux

humains, les paquebots de la _British India_. Troupeaux, c'est le mot,

car, parqués au-dessus de leurs bagages, abrités de la pluie ou du

soleil par une simple toile, ils demeurent immobiles durant toute la

traversée et n'abandonnent leur place que pour assister matin et soir

aux distributions d'eau ou préparer à tour de rôle, dans des cuisines

larges de deux pieds, le pilau quotidien.

27 janvier.--L'_Assyria_ vient de ranger Ormuzd et de faire sa première

escale à Bender-Abbas, dans une rade immense, où pourraient manœuvrer

les flottes de l'Europe.

A droite, à gauche, le long de la côte jaune se montrent des jardins

et un grand nombre de villages; au centre s'étend la cité persane, que

domine un rideau de montagnes neigeuses.

On jette l'ancre à trois milles de terre, auprès d'un navire démâté

mouillé sur la limite des bas-fonds. Ce ponton sert de magasin et

d'entrepôt aux bateaux de la Compagnie. Une partie du chargement de

l'_Assyria_ étant à destination de Bender-Abbas, nous avons le temps

de débarquer. Le _belem_ qui vient chercher la poste se dirige vers un

môle ruiné. Il ne l'atteint pas. Comme à Obock, le trajet s'achève à

dos d'homme.

[Illustration: BAZAR DE BENDER-ABBAS.]

Bender-Abbas ne diffère guère des villes persanes que j'ai visitées

pendant mon premier voyage. Les maisons neuves se mêlent aux

constructions ruinées, la boue et les détritus couvrent le sol mal

nivelé des rues; les bazars, mi-partie en terre et feuilles de palmier,

montrent des boutiques dont la propreté contraste avec l'état d'abandon

des voies qui les desservent.

Sous des auvents délabrés, les épiceries avec leurs pains de sucre

alignés, suspendus par la tête et vêtus d'une robe collante de papier

argenté, les drogues vertes ou bleues mêlées à des plateaux chargés de

pâtisseries polychromes, les pots à gingembre éclairant de leur émail

turquoise les vieux cuivres où s'amoncellent le safran, les dattes et

les piments secs aux chaudes couleurs. Un peu plus loin s'ouvre une

raffinerie sommairement installée: quelques cuves de terre cuite et des

caisses de rebut composent une usine et un séchoir rudimentaires.

Derviches, soldats déguenillés, singes tenus en laisse roulent deci,

delà. A ma vue les quadrumanes hurlent d'effroi et oublient les tours

les plus faciles aux gens de leur espèce.

La nouvelle du débarquement des Faranguis s'est propagée dans

Bender-Abbas, la foule grossit, s'écrase, et s'injurie à dire d'expert.

Un marchand de cachemire, cicerone bénévole, prend pitié de la mission,

et, se dirigeant vers une des portes de la ville, la conduit en rase

campagne.

[Illustration: RAFFINERIE A BENDER-ABBAS.]

Sur le fond stérile de la plaine se détache un mimosa géant. Des

femmes vêtues de rouge remplissent leurs vases de forme antique ou

causent avec des laveuses. Derrière ce bouquet de verdure, bien doux

à des yeux endoloris par les reflets aveuglants du soleil, s'élèvent

des constructions en moellons. L'une d'elles, à peu près effondrée,

ressemble à une ancienne église chrétienne; les autres, en forme de

pyramide, recouvrent des sépultures européennes. Elles sont connues des

indigènes sous le nom très exact de «tombeaux des Anglais».

La rade de Bender-Abbas et l'île d'Ormuzd, que l'on aperçoit sur la

gauche, ont joué un rôle important dans l'histoire des relations

commerciales de la Perse et de l'Occident. Ormuzd, rocher dénudé, sans

eau, sans végétation, couvert de dépôts salins, mais pourvu d'un port

admirable, fut habité d'abord par les Arabes, lorsqu'ils abandonnèrent

la Perse aux conquérants tartares. L'île reçut de ces premiers

occupants le nom d'Ormuzd, suprême souvenir du pays perdu. Au quinzième

siècle elle tomba aux mains d'Albuquerque et, dès cette époque, devint,

malgré sa proverbiale insalubrité, une des colonies portugaises les

plus prospères, un de ces caravansérails francs où se concentrait le

commerce du monde oriental.

Vers le commencement du dix-septième siècle, sous le règne de Chah

Abbas, les Européens établis aux Indes formèrent le projet de nouer des

relations avec l'Iran. Anglais, Français et Hollandais installèrent

à Gombroun (aujourd'hui Bender-Abbas) d'importantes factoreries.

Le monarque persan se montra d'autant plus favorable à la création

de ces comptoirs, qu'il considérait d'un œil envieux les colonies

lusitaniennes, dont il méditait l'anéantissement. Le Portugal, dès

cette époque, ne disposait plus d'une marine puissante; néanmoins

Chah Abbas se rendait compte qu'il lui était impossible de prendre

Ormuzd sans le concours d'une flotte européenne et d'un capitaine plus

expérimenté que son général, Emin Kouly Khan.

[Illustration: DERVICHE. (Voyez p. 39.)]

Il exploita la jalousie qu'inspirait à l'Angleterre l'établissement

portugais et conclut un traité d'alliance avec la Compagnie des Indes

Orientales. La Compagnie, exemptée du payement de tous droits sur les

marchandises importées à Gombroun, prélèverait même une part des taxes

réclamées aux autres nations; en échange de ces faveurs, elle devait

fournir les moyens de conquérir Ormuzd.

Une flotte fut assemblée et les coalisés mirent le siège devant la

place.

Les Portugais se défendirent avec courage; mais, épuisés par la faim,

la soif et la maladie, ils capitulèrent. La ville, abandonnée aux

Persans, fut pillée et détruite.

Au terme du traité conclu entre Chah Abbas et la Compagnie, les

prisonniers chrétiens appartenaient aux Anglais. Les vaincus

eurent-ils à se louer de cette clause spéciale? J'en doute. Après

s'être vanté de son humanité, Mormox, le chef de l'expédition,

écrit naïvement: «C'est du ciel qu'il me faut désormais attendre ma

récompense, car les Portugais ne sont guère reconnaissants» (1621).

En apprenant la reddition d'Ormuzd, Chah Abbas fut transporté de joie

et n'eut plus qu'un souci: manquer à ses engagements. Il dénia aux

Anglais le droit de s'installer dans l'île ou sur tout autre point

du golfe et accabla de vexations ses anciens complices; depuis cette

époque, l'histoire des factoreries de Gombroun se réduit au récit des

dangers et des misères dont pâtissent les établissements commerciaux

dans les pays où le bon plaisir tient lieu de loi. Chah Abbas ne

profita pas de la ruine des comptoirs portugais; il crut avoir assez

fait pour la prospérité de Gombroun en changeant son ancien nom contre

celui de Bender-Abbas (Port d'Abbas).

Franchissons deux siècles. Bender-Abbas avait été cédé au sultan de

Mascate contre une redevance annuelle; le locataire manqua bientôt

à ses engagements. Le chah demanda la restitution de la ville, qui

n'avait jamais été vendue, mais affermée; l'imam de Mascate fit la

sourde oreille, et la guerre fut déclarée.

Un corps de troupes composé de cinq mille hommes, choisis parmi les

toufangtchis des provinces de Chiraz et de Kirman, indisciplinés, mal

vêtus, minés par la fièvre, prit la route de Bender-Abbas. L'attaque

fut fixée au 9 du Rabi oul awal (1854). Au moment d'agir, les chefs

se trouvèrent en complet dissentiment. Depuis l'aurore jusqu'à trois

heures du soir, ils discutèrent le plan d'attaque. Enfin les troupes

s'ébranlèrent. Elles arrivèrent jusqu'à trois cents pas de la ville

sans perdre un homme, bien que les Arabes les eussent saluées de quatre

décharges successives.

Vous vous représentez les sapeurs ouvrant des parallèles, tressant des

fascines, dressant des gabions farcis? Détrompez-vous: l'armée était

munie de huit pioches, et les seuls fourneaux creusés avec ces outils

furent les fourneaux destinés à cuire le pilau des régiments.

Après avoir reçu sans dommage les bordées des Arabes, les _toupchis_

(canonniers) royaux jugèrent qu'ils devaient riposter: il y allait de

leur dignité. Leurs quatre pièces firent beaucoup de bruit et peu de

mal. Les officiers avaient déjà déclaré qu'après une journée si bien

remplie il était grand temps de se reposer, quand un maçon suédois,

promu récemment médecin principal des armées persanes, réunit dix

soldats et leur promit cinq tomans (cinquante francs), la première

moitié payable d'avance, la deuxième après l'exécution de son projet,

s'ils parvenaient à occuper une petite éminence voisine des murs.

Ces héros, à cinq francs pièce, s'élancent et atteignent le but sans

blessure. L'impulsion est donnée. L'enthousiasme devient général.

Craignant une attaque sérieuse et ne doutant pas que l'ennemi, maître

des hauteurs qui commandent la ville, n'y traînât ses canons, les

Arabes désertent les remparts. Soldats et officiers persans, de

paisibles agneaux se métamorphosant en lions, déposent leurs armes,

escaladent les murailles hautes de six mètres, les franchissent et

ouvrent les portes aux moins agiles.

La guerre cependant ne devait pas se terminer sans effusion de sang.

Les Arabes s'étaient réfugiés partie dans la citadelle, partie sur les

bateaux demeurés en rade. Vers le soir, des soldats d'Hamadan vinrent

innocemment sur la plage respirer la brise de mer. Terrifiés à leur

aspect, les Arabes qui n'avaient pu s'embarquer se jetèrent à la nage

et tentèrent de rejoindre les _belems_. Les Persans retournèrent au

camp, ramenèrent un canon de douze et le pointèrent sur les fuyards.

Ils mettaient le feu à la pièce quand une salve à mitraille, tirée de

la citadelle, abattit un capitaine, un lieutenant, vingt-huit hommes

et quatre chevaux. Il aurait poussé à nos héros des ailes de perdreaux

ou des jambes de lièvres qu'ils ne se seraient pas enfuis plus vite.

Cependant les troupes royales rétablirent le combat. Trois jours

durant, elles bombardèrent la citadelle et ajoutèrent une page nouvelle

à l'épopée nationale en emportant l'ouvrage veuf de ses défenseurs.

Le coffre-fort du chah prit une part active et directe à ce succès;

les généraux, au lieu de courtiser l'éloquence guerrière, avaient

suivi l'exemple du médecin en chef, et promis un beau toman d'or à

tout homme qui apporterait une tête d'Arabe. Je laisse à deviner le

sort des prisonniers. Tous furent passés au fil de l'épée, y compris

le commandant de la place, le Beloutchi Mollah Seïd. Les Iraniens

laissèrent sur le champ de bataille cent cinquante blessés et cinquante

tués; leurs ennemis perdirent huit cents hommes. Le fils de l'imam de

Mascate, atteint grièvement comme il regagnait un bateau sous une grêle

de balles, put néanmoins rapporter à son père la nouvelle du désastre.

Depuis cette facile victoire, Bender-Abbas a le bonheur de posséder

un gouverneur persan. Elle n'en est pas plus fière et se glorifie

seulement de ses belles mandarines, de son air humide et des chaleurs

accablantes de ses étés.

28 janvier.--L'_Assyria_ n'a pas rangé la côte et suivi le canal peu

profond situé entre le continent asiatique et l'île de Tavila. Le

navire se dirige vers le détroit d'Ormuzd, qui met en communication

la mer d'Oman et le golfe Persique. La terre apparaît violette et

décharnée sous la lumière crue d'un ciel orageux; les éclairs déchirent

l'horizon dans la direction du Ras-el-Djébel et de la côte arabique.

La mer bondit, l'écume blanchit la crête des vagues; des embruns

embarqués à l'avant balayent le pont de l'une à l'autre de ses

extrémités. Officiers et matelots revêtent leur _suroi_ de toile jaune

et chaussent les grandes bottes étanches.

29 janvier.--Les claires-voies ont été fermées pour la première fois

depuis notre départ de Kurachee; la nuit nous a paru éternelle dans les

étuves closes qui servent de cabines. A la pointe du jour, une violente

secousse ébranle le bateau de l'avant à l'arrière et débarrasse de

ma personne la dure banquette où je cherche le sommeil. Le mouvement

régulier et ininterrompu de l'hélice, ses trépidations si énervantes,

mais dont l'arrêt porte l'inquiétude et l'angoisse dans les cœurs les

plus optimistes, cessent brusquement. Je cours sur le pont; on ne

saurait s'y tenir debout, tant l'_Assyria_, échouée sur un banc de

sable, donne de la bande à tribord.

Il est six heures du matin; les étoiles pâlissent; l'horizon, encore

alourdi, s'illumine timidement: c'est l'aurore aux doigts gris

perle, puis rosés. Le globe d'or tient mal les promesses de sa belle

avant-courrière: à peine a-t-il embrasé l'atmosphère, qu'il se cache

derrière les épais nuages accumulés par l'orage de la nuit. Avant de

disparaître, le soleil éclaire une côte fort basse et des bouquets

de palmiers isolés du sol par un nuage dense où leurs stipes restent

plongés. La réalité joue le mirage.

Le vent souffle de terre; quelques manœuvres combinées des voiles et

de l'hélice suffisent à dégager la proue. Vapeur arrière. L'_Assyria_

reprend sa position normale. Encore un effort, et nous voici en pleine

mer, puis en vue de Linga.

Les bas-fonds, si fréquents dans cette étrange mer dont la profondeur

n'excède jamais cent mètres, et que l'on devrait nommer le marais

persique, obligent à mouiller fort loin d'une ville bâtie le long

de la côte. Ses maisons hautes, percées de nombreuses ouvertures,

les terrasses grises, les bois de palmiers plantés derrière les

habitations, les quilles de grosses felouques tirées sur le sable,

apparaissent à travers un chantier de construction navale en pleine

activité.

A Suse · 第 2 / 26 段