Encore faut-il atteindre Kaffa, la capitale de bambous et de

A SUSE

JOURNAL DES FOUILLES

1884-1886

_Les gravures contenues dans ce volume ont été dessinées_

_d'après les photographies de la mission_

_Par MM. Barclay_,--_Bida_,--_M. Dieulafoy_,--_Ferdinandus_,

_E. Girardet_,--_P. Langlois_,--_Myrbach_,--_Pranishnikoff_,--_A. Rixens_,

_E. Ronjat_,--_A. Sirouy_,--_A. Slom_,

_P. Sellier_,--_T. Taylor_,--_Tofani_,--_G. Vuillier_,

_C. Wallet_,--_Th. Weber_.

A SUSE

JOURNAL DES FOUILLES

1884-1886

PAR

MME JANE DIEULAFOY

CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR, LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

OUVRAGE

CONTENANT 121 GRAVURES SUR BOIS ET 1 CARTE

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1888

Droits de propriété et de traduction réservés

A L'OMBRE

DE

DARIUS GRAND ROI

Ἀλλ᾽ ἐπεὶ κάτωθεν ἦλθον σοῖς γόοις πεπεισμένος

. . . . .

ESCHYLE, _Perses._

[Illustration: TYPES D'OBOCK. (Voyez p. 10.)]

A SUSE

JOURNAL DES FOUILLES

1884-1886

«Je ne m'inquiète pas si les oiseaux volent à ma droite du côté de

l'aurore et du soleil, ou à ma gauche vers les ténèbres immenses: le

meilleur des augures est le combat pour la patrie.»

(HOMÈRE, _Iliade_.)

I

Préparatifs de départ.--A bord du _Tonkin_.--Philippeville.--Canal de

Suez.--Obock. Le roi Ménélik et sa cour.

Je venais de traverser la Perse, du Caucase au golfe Persique, de

la Gédrosie à la Susiane, lorsque je pris, à Bouchyr, le bateau qui

devait me rapatrier. Les hautes montagnes du Fars s'évanouissaient

à l'horizon; je leur dis un adieu que je croyais éternel. Fatigués,

malades, anémiés par la fièvre, M. Dieulafoy et moi revînmes en France

avec le ferme dessein de ne plus nous désaltérer à des sources

étrangères. Peut-être devions-nous cette torpeur morale à un état de

santé fort précaire.

Six mois plus tard, je songeais aux naïades de l'Iran: le souvenir

de Suse hantait les nuits de mon mari. Il reconstruisait par la

pensée ces palais des Achéménides, où la Grèce, l'Égypte et l'Asie

occidentale avaient apporté leurs hommages et leurs trésors; devant lui

s'assemblait cette innombrable armée de Xerxès, partant de Suse pour

les rivages d'Ionie; il entendait les lamentations d'Atossa au récit du

désastre de Salamine et le péan glorieux entonné par les Grecs sur les

décombres fumants de Persépolis.

Marcel s'ouvrit à M. de Ronchaud, l'éminent directeur des Musées

nationaux; il lui parla de nos impressions en face du Memnonium,

de l'incontestable antiquité des tumulus susiens, de l'intérêt des

fouilles à pratiquer dans cet Élam si lointain. De ces entretiens

naquit le projet le plus révolutionnaire que l'on pût diriger contre

notre désir de vivre les pieds sur les chenets: mon mari acceptait une

somme de trente et un mille francs provenant d'un reliquat de crédit

affecté aux musées, et s'engageait à commencer les fouilles de Suse

avec ce modeste viatique.

La sagesse des nations triomphait: fontaines de Perse, j'allais encore

boire de vos eaux!

Sur la demande de M. Charmes, le ministère de l'Instruction publique

ajouta un supplément de dix mille francs à ces premiers fonds; la

Guerre prêta tentes, armes et harnachements; la Marine offrit de

transporter le personnel à Aden; deux jeunes gens, sortis, l'un de

l'école des Ponts et Chaussées, l'autre de l'École Normale, furent

choisis par leurs directeurs respectifs et placés sous les ordres de

mon mari.

M. de Ronchaud se préoccupa ensuite de l'obtention des firmans: la

mission eût couru à un insuccès certain, si elle n'eût été nantie d'un

ordre royal.

L'autorisation, sollicitée par voie diplomatique, fut refusée en termes

nets et concis. Le télégraphe nous apporta cette mauvaise nouvelle;

un mois ne s'était pas écoulé depuis qu'on avait demandé les firmans.

Et l'on se plaint des atermoiements et des tergiversations de la

diplomatie orientale!

Une pareille réponse était trop prompte pour paraître définitive. Il

s'agissait de mieux orienter nos voiles.

Marcel était demeuré dans des termes affectueux avec le docteur

Tholozan, médecin et ami de Nasr ed-Din chah. Pendant la durée de

notre premier voyage, nous avions dû à ses recommandations de pénétrer

dans les mosquées les mieux closes; souvent même notre sécurité avait

dépendu de ses soins. Ce fut à lui que nous eûmes recours.

Pendant que notre ministre engageait de nouvelles négociations avec

le gouvernement persan, le docteur Tholozan s'adressait directement

au chah. Il intéressa le roi à des travaux qui devaient mettre en

lumière l'histoire glorieuse de ses antiques prédécesseurs; il lui

parla de l'admiration de l'Europe pour le caractère d'un prince jaloux

de favoriser les efforts du monde savant. Si Nasr ed-Din chah ne tolère

pas volontiers la contradiction, il est accessible néanmoins à des

considérations d'un ordre élevé. On ne fait jamais un vain appel à ses

sentiments généreux. Nous en eûmes bientôt la preuve.

Le gouvernement persan présenta quelques observations relatives aux

tribus pillardes de l'Arabistan, formula des craintes au sujet du

fanatisme local, fit des réserves concernant le tombeau de Daniel,

exigea le partage des objets découverts, réclama l'entière propriété

des métaux précieux, et nous accorda l'autorisation de fouiller les

tumulus élamites.

Une dépêche parvenue dans les derniers jours de novembre 1884 faisait

pressentir cette heureuse solution. Le général Nazare-Aga, qui s'était

entremis avec bienveillance dans cette négociation, confirma bientôt ce

premier télégramme.

Le temps pressait. Comme les firmans ne pouvaient être reçus avant deux

mois, il fut convenu que ces pièces seraient expédiées sur le port de

Bouchyr, où nous devions stationner quelques jours. La durée de notre

voyage laissait aux scribes royaux le loisir de méditer les termes du

contrat.

Autant j'avais affronté avec calme les hasards d'une première

expédition en Perse, alors que nous engagions santé et fortune

personnelle, autant j'étais inquiète: je ne redoutais ni les fatigues

ni les dangers, mais je tremblais à la pensée d'un échec.

En quittant Paris, j'étais dans un tel état de surexcitation nerveuse,

que j'accumulai maladresses sur sottises. Je m'empressai d'égarer mon

billet, puis les clefs de nos malles. A Toulon, je dus charger un

serrurier d'ouvrir le sac qui contenait les ordres de départ. Je laisse

à penser quelle impression cette première partie du voyage fit sur nos

jeunes camarades.

Deux jours furent consacrés à recueillir la poudre, les munitions, les

armes de guerre et une paire de _chaouchs_ expédiés d'Alger à notre

adresse. Faute de spahis, refusés au dernier moment par l'autorité

militaire, mon mari s'était enquis de serviteurs honnêtes, dont

la religion ne fût pas un sujet de trouble en pays musulman. Pour

répondre aux intentions de Marcel, le gouverneur de l'Algérie avait

enrôlé, à un prix excessif--la moitié du traitement de nos jeunes

collaborateurs--une sorte de scribe et un agent de police révoqué, tous

deux anciens turcos.

Le 17 décembre, la mission montait à bord d'un grand transport bondé

de matériel et de munitions destinés à l'escadre de l'amiral Courbet.

Trois bataillons d'infanterie de marine, une trentaine de médecins ou

pharmaciens, un lot de sages-femmes composaient un personnel de cinq

cents passagers. Le commandement était confié au capitaine de frégate

Nabona.

Au large le _Tonkin_ trouva une houle si dangereuse, qu'il dut

s'abriter au sud de la Sardaigne.

Dès que le temps devint maniable, nous mîmes le cap sur Philippeville,

où nous allions prendre un convoi de mulets. La mer s'apaisa le

lendemain; le navire livrait ses larges flancs aux baisers de son

inconstante maîtresse, les toiles pendaient molles le long de la

mâture, pour la première fois le sourire s'épanouissait sur les lèvres

des voyageurs. C'était la veille de Noël; les officiers de troupe

complotèrent d'organiser un réveillon. Le _Tonkin_ contenait cinq cent

mille kilogrammes de poudre, de la dynamite et du fulmicoton en telle

abondance, qu'on avait dû remplir de matières explosibles l'hôpital et

les cabines inoccupées. Il était dangereux de satisfaire au désir des

passagers. Chacun se le tint pour dit: à neuf heures, le calme le plus

parfait régnait dans les batteries.

Minuit sonnait. Quelle ne fut pas ma surprise en entendant crier: «Au

feu!» Un vieux médecin avait reconnu la sonnerie au poste d'incendie.

Nous fûmes vite sur pied. Le feu envahissait la chambre des machines;

il avait pris naissance dans un tas de chiffons huileux oubliés auprès

de la chaudière et gagnait les boiseries. L'un des chauffeurs, les

vêtements enflammés, secouant des étincelles sur son passage, s'était

jeté dans les batteries occupées par la troupe, provoquant une panique

d'autant plus grande que, dès la première alerte, les portes de

communication avaient été sagement fermées. Je laisse à penser quel

était le diapason des hurlements poussés par les prisonniers.

«Si l'incendie est grave, me dit un officier de marine, passager à bord

du _Tonkin_, le navire sautera avant dix minutes.»

Le fâcheux encombrement du pont paralysait la manœuvre des chaloupes;

quatre d'entre elles allaient être mises à la mer: quarante personnes,

sur six cents, pouvaient à peine y prendre place. Aucun de nous ne

s'émut plus que de raison: la mission de Susiane avait à remplir une

tâche trop intéressante pour s'envoler dans la région des étoiles sous

l'impulsion d'un paquet de poudre.

Les ordres, donnés avec sang-froid, furent exécutés avec précision;

vers une heure tout danger avait disparu; le commandant regagnait son

appartement, après avoir engagé les passagers à reprendre leur sommeil

interrompu.

Le lendemain le _Tonkin_ entrait dans le port de Philippeville. Nous

ne manquâmes pas une si bonne occasion d'aller à terre et de dérober

des oranges vertes dans un jardin mal gardé. Rien ne vaut les fruits

volés! Je déteste les oranges, même quand elles sont mûres: celles-ci

me parurent divines.

Nous voici à _Porc_-Saïd, comme dit, sans malice, la femme d'un

pharmacien. Le second est ému: le canal de Suez est le point du monde

où les bâtiments de guerre sont le mieux à même de s'examiner de très

près et de se dénigrer en frères ennemis. J'ignore l'effet produit

par le _Tonkin_; mais, à bord, quelles terribles critiques j'entends

formuler! Celui-ci n'a pas embraqué ses palans, le pavillon de celui-là

n'est pas _à bloc_, les manœuvres courantes d'un troisième sont molles,

et les sabords du quatrième dansent une sarabande désordonnée. Le

pont est briqué à la diable, l'équipage mal tenu, la peinture d'une

fraîcheur douteuse.

[Illustration: VUE D'OBOCK. (Voyez p. 6.)]

En arrivant à Suez, j'avais acquis la conviction que toutes les flottes

de l'univers étaient montées par des «tas de marsouins».

3 janvier.--Pour la seconde fois j'ai respiré les brûlants effluves

de la mer Rouge, si redoutés et pourtant si doux aux malheureux qui

ont souvenir des chaleurs humides du golfe Persique. Nous laissons à

bâbord la petite île de Périm, piton dénudé qui commande en souverain

le détroit de Bab-el-Mandeb, et nous cinglons vers la côte d'Afrique.

Le commandant Nabona doit faire du charbon et des vivres frais à Obock.

Bientôt les timoniers signalent le cap Ras-Bir. A l'horizon

courent des montagnes qui s'étendent du nord-est au sud-ouest et

s'infléchissent vers le sud entre Obock et Tadjoura. Cette chaîne,

prolongement volcanique des côtes de la mer Rouge, s'appuie sur un

plateau madréporique que soutiennent des falaises élevées. Le plateau

constitue le territoire d'Obock. Il fut acquis des chefs indigènes en

1862, par le commandant Fleuriot de Langle, et payé dix mille thalaris

(cinquante mille francs). Sa superficie est de vingt-cinq lieues

carrées.

En promenant ma lorgnette sur la côte, je distingue la tour Soleillet,

quelques arbres noueux, une dépression verdie par de chétifs

palétuviers, le lit d'un torrent desséché, la maison de la Compagnie

concessionnaire des dépôts de charbon, un hôpital inachevé et, à

quelques milles de là, un amoncellement de houille exposé au grand air.

Le port est compris entre une double ligne de récifs, partant, l'une du

cap Ras-Bir, l'autre du cap Obock. Un banc de corail placé au sud-est

de la baie le divise en deux bassins, réunis par un canal qui s'étend

entre les récifs et la tête du banc. Les mouillages, bien abrités, sauf

des grosses mers du nord-est, seraient excellents, n'était le chenal

sinueux et encombré d'écueils.

Le _Tonkin_ s'avance prudemment dans la direction des bouées,

auprès desquelles est mouillé le _Brandon_, stationnaire de la

colonie--heureux stationnaire,--et jette l'ancre à plus d'un mille de

terre. A part un minuscule vapeur de l'État, le _Pingouin_, un chaland

chargé de charbon et deux ou trois barques indigènes qui ne jaugent pas

quatre tonnes chacune, je ne vois navire qui vive dans cet étrange port

de mer.

Cependant le _Tonkin_ fait des signaux; le sémaphore de la tour

Soleillet lui répond avec une sage lenteur. Quelques indigènes, dont

la peau noire paraît être le plus élégant vêtement, courent vers la

plage, entrent dans la mer et accostent le chaland de charbon. A la

suite des noirs, arrivent, plus solennels, trois hommes blancs, tout

de blanc habillés. Les Européens se déchaussent, retroussent leurs

pantalons et barbotent pendant vingt minutes avant d'atteindre de

petites embarcations calant deux pieds, mais encore trop creuses pour

se rapprocher du rivage.

[Illustration: LA PLAINE D'OBOCK.]

Avec les chalands de charbon et les autorités constituées d'Obock

viennent des pêcheurs. L'un d'eux consent à nous transporter aussi près

de terre que possible. La plupart des passagers du _Tonkin_ veulent

abandonner la cartouche qui, depuis le départ de Toulon, nous sert

de domicile. Un bain n'épouvante personne. Enfin on s'organise par

séries. Marcel et moi prenons la tête du convoi. Ya Allah! il s'en

faut de cinq centimètres que l'eau n'atteigne le niveau des bordages;

aussi l'embarcation échoue-t-elle fort loin de la plage. L'ombrelle

ouverte, les chaussures sur l'épaule, mes compagnons sautent gaiement

à l'eau. Au moment de suivre leur exemple, j'hésite: j'ai dû vivre

jadis dans la peau de Raminagrobis. Peut-être même ai-je été parente

de Sekhet, la déesse égyptienne à tête de chat, car elle a pitié de

ma détresse et me dépêche un noir triton. Grimpons sur les épaules de

la providence; c'est le seul moyen d'atteindre la côte à pied sec.

Je m'accroche à la crinière crépue de ma monture, et me voilà

partie. Les piétons pataugent, s'enfoncent dans la vase, ramassent des

poulpes et des holothuries et se plaignent d'avoir les jambes rôties

par l'eau de mer. Ils sont dans leur droit: en quittant le _Tonkin_,

j'ai regardé le thermomètre de la cursive de tribord; il marquait 30

degrés centigrades. Cette température hivernale donne une vague idée du

plaisir que doivent ressentir les baigneurs lorsque au mois d'août ils

viennent respirer l'air d'Obock-les-Bains.

[Illustration: FEMMES D'OBOCK. (Voyez p. 10.)]

Une cahute indigène, peut-être même un poste de douaniers, signale

le débarcadère. Le long d'un chemin de fer Decauville réservé au

transport de la _poudre d'or_ et des _dents d'éléphant_, blanchit un

sentier tracé dans le sable. C'est la grand'route de la factorerie.

Nous laissons sur la gauche les palétuviers aperçus au bout de la

lorgnette, et atteignons la falaise. A ses pieds s'élèvent des tamaris

arborescents, des mimosas noueux au feuillage fin et clairsemé. Ils

abritent une trentaine de huttes couvertes d'étoffes de poil de chèvre

ou formées de nattes en feuilles de palmier accrochées aux maîtresses

branches. Autour de ces habitations primitives sont couchés des vaches

petites, maigres, et de superbes moutons blancs à tête noire, qui

sembleraient parents des chèvres leurs voisines, s'ils n'avaient le

poil ras et la queue développée.

La population du village se précipite vers nous. J'avais médit des

indigènes. Les hommes entourent d'un pagne le bas des reins; quelques

élégants ajoutent à cette draperie élémentaire une toge de calicot

blanc. Les femmes plus couvertes que leurs maris, s'enroulent dans

des étoffes de laine qui laissent épaules et bras nus. La tête,

protégée par une toison que les coquettes s'efforcent de natter, est

surmontée d'un paquet de cotonnade plié en forme de chaperon plus ou

moins fantaisiste. Des bracelets d'argent, des colliers de verroterie

complètent la toilette. Je n'insisterai pas sur le costume des enfants:

il se réduit à une amulette attachée autour du cou.

Les Danakils sont noirs de peau, bien constitués, mais grêles de

formes. Chasseurs adroits, pêcheurs habiles, coureurs rapides, ils

joignent à ces qualités une cruauté et une fourberie dont ils se

vantent tout les premiers. Frapper un ennemi par derrière est digne

d'éloge; le massacrer, un titre de gloire. La mort d'un adversaire

vulgaire donne le droit de porter une année durant la plume noire

plantée dans la chevelure; une plume blanche, valable dix ans, est

octroyée au vainqueur d'un lion ou d'un Européen. Il est flatteur pour

l'Européen d'être traité avec autant de considération que le roi des

animaux. La manchette de métal, le bouton d'ivoire au lobe de l'oreille

signalent à l'admiration générale les meurtriers les plus éminents.

Ces mœurs sanguinaires s'harmonisent si bien avec le caractère de la

race, qu'un homme ne saurait trouver femme s'il n'a prouvé sa valeur

par l'assassinat de l'un de ses semblables. Les familles prévoyantes

achètent même de vieux nègres affaiblis et les livrent à leurs enfants

en bas âge; les chers bébés peuvent ainsi conquérir la plume noire et

satisfaire sans danger à la loi cruelle de la tribu.

Leur assimilation avec les lions rend les trois Européens d'Obock fort

circonspects. L'année dernière ils n'osaient parcourir la distance de

quarante mètres qui sépare leurs maisons. Un des plus vieux colons, M.

Arnous, dont les Danakils prétendaient avoir à se plaindre, n'avait-il

pas été frappé sur le seuil même de la factorerie? Aujourd'hui encore,

Obock offre si peu de sécurité, que le gouverneur va coucher tous

les soirs à bord du _Pingouin_, tandis que le corps de garde lève le

pont-levis dès la tombée de la nuit et se barricade de son mieux.

Gravissons la falaise formée de dépôts madréporiques; pénétrons dans la

factorerie.

Deux corps de logis sont adossés aux murs d'enceinte: l'un réservé à

l'habitation du gouverneur, l'autre au casernement de vingt hommes,

commandés par un sergent.

[Illustration: GROUPE DE DANAKILS.]

Poussons plus avant. Près de la concession Ménier, on me fait admirer

l'emplacement d'un potager où je vois trois choux et une douzaine de

laitues. Et l'on compte rafraîchir les six cents bouches du _Tonkin_

avec les salades venues dans les jardins de la colonie!

Encore un espace rocheux, puis apparaît un grand hôpital, construit

avec les matériaux arrachés à la falaise. A droite poussent des

buissons, plus bas et plus touffus que les tamaris venus sous l'œil

protecteur du gouverneur. La plus haute branche de chacun d'eux

est couronnée d'un vieux vase. Cette potiche ainsi placée indique

que l'arbre est habité. Sous les rameaux de l'une de ces maisons

primitives, j'aperçois deux jeunes filles sommairement vêtues: la plus

jeune écrase du blé en promenant sur une pierre dure un cylindre de

porphyre aminci à ses extrémités; l'autre regarde travailler son amie.

Comme nous les considérons, un Dankali, armé d'une lance, les traits

bouleversés, sort d'un épais buisson et se précipite vers nous. La vue

de nos revolvers lui inspire de salutaires réflexions, il s'arrête dans

l'attitude d'un fauve prêt à bondir. Voilà comment on salue des amis à

dix minutes du drapeau tricolore.

Au point de vue militaire, Obock peut devenir une colonie précieuse.

C'est un dépôt de charbon, où nos navires trouveraient, à défaut

d'Aden, du combustible et de l'eau distillée. Il ne faudrait pas

toutefois que l'Angleterre fût partie intéressée dans la guerre qui

nous éloignerait de ses ports, car il lui suffirait de fermer le

détroit de Bab-el-Mandeb, en supposant même que le canal de Suez fût

libre, pour obliger la marine française à reprendre le chemin du

cap de Bonne-Espérance. Quelques détails géographiques faciliteront

l'intelligence de cette situation.

Le détroit de Bab-el-Mandeb, qui met en communication la mer Rouge avec

l'océan Indien, a quatorze milles de large; l'île anglaise de Périm le

partage en deux parties. La passe du sud, ou grande passe, dont les

fonds se relèvent près de la côte africaine, est navigable sur une

largeur de sept milles. La petite passe, comprise entre Périm et la

côte Arabique, n'excède pas un mille et demi; elle est la plus sûre et

la seule utilisée en toute saison.

La mer Rouge est donc fermée à son extrémité méridionale aussi bien que

du côté de Suez. A qui profitera l'ouverture permanente de l'une de ses

portes, si ce n'est à la nation maîtresse de la seconde, c'est-à dire à

l'Angleterre?

Mieux vaut rester en dehors d'une souricière que d'y entrer si l'on

n'en peut sortir.

Le corollaire indispensable de la neutralisation du canal de Suez est

l'évacuation du rocher de Périm. Encore notre flotte devrait-elle, pour

se rendre au Tonkin, affronter le voisinage d'Aden, immense arsenal où,

depuis des années, l'Angleterre accumule des défenses formidables.

Mais on n'est pas toujours en guerre. Grâce à Obock, on espère

s'affranchir des charbons anglais, de l'eau distillée anglaise, des

transports anglais, et de tous les produits de la Grande-Bretagne.

L'argument est topique... pour l'avenir. Aujourd'hui Obock coûte

chaque année plus de quatre cent mille francs et reçoit, en fait de

marchandises françaises, du charbon de Cardif, apporté par des bateaux

construits sur la Tamise, chargés à Swansea et qui n'ont de français

que le pavillon, l'équipage et un port d'attache où ils relâchent de

temps à autre, afin de toucher la prime à la navigation. Observateur

impartial, je dois ajouter qu'il existe pourtant une grande différence

entre les charbons anglais d'Aden et les charbons, non moins anglais,

d'Obock. A Aden la tonne coûte vingt francs de moins et arrive à bord

des navires cinq fois plus vite qu'à Obock.

Les colonies ne se nourrissent pas seulement de charbon: l'agriculture,

l'industrie nationale, le commerce vivent de nos conquêtes lointaines.

Si nous causions de l'agriculture? Elle ne saurait être bien prospère

dans un pays pourvu de torrents sans eau, de rochers sans terre

végétale, d'une atmosphère sans nuages, d'un soleil sans pitié ni merci.

Restent le commerce avec le Choa et l'Abyssinie, les caravanes, la

poudre d'or, les dents d'éléphant, les blés, les orges!

Je touche ici aux plus graves questions.

Malheureusement l'avenir commercial de notre colonie est aussi précaire

que ses destinées agricoles. Une chaîne de montagnes difficile à

franchir sépare Obock des routes de caravanes conduisant en Abyssinie,

barre le passage à l'Aouach, grande rivière qui seule eût permis

d'effectuer des transports économiques, et ferme l'accès de cette

partie du littoral au profit de Tadjoura, situé plus au sud.

Nous sommes, assure-t-on, dans les meilleurs termes avec le roi du

Choa, Ménélik, vassal de Sa Majesté le roi Jean d'Abyssinie. _Ce prince

cherche même à nouer d'amicales relations avec la France._

Encore faut-il atteindre Kaffa, la capitale de bambous et de roseaux

de notre futur allié. Ce n'est point petite affaire. Une caravane

emploie six grands mois à s'organiser, et, dès qu'elle est partie de

Tadjoura--non d'Obock,--elle est aux prises avec des difficultés sans

cesse renaissantes. Si la paix règne parmi les tribus somalies campées

entre nos possessions et la frontière du Choa, quatre-vingt-dix jours

seront insuffisants pour parcourir les quatre cent cinquante kilomètres

qui séparent Kaffa de la côte. Dans le cas contraire, les belligérants

rançonneront à tour de rôle les voyageurs et ne laisseront aux plus

fortunés que des yeux pour pleurer sur leur imprudente aventure.

Que peut-on importer au Choa?

[Illustration: FAMILLE DANAKILE A OBOCK. (Voyez p. 10 et 11.)]

L'Abyssinie, pays très montagneux, coupé de fertiles vallées, produit

en abondance fruits, céréales, fourrages, plantes textiles. Seul le

sel fait défaut. S'il arrive sous forme de blocs réguliers, durs et

bien taillés, il est considéré comme une monnaie d'aussi bon aloi que

les thalaris d'argent frappés à l'effigie de Marie-Thérèse; s'il se

brise en chemin, sa valeur devient infime, car il ne sert plus qu'à

saler la nourriture des animaux, aussi friands que l'homme de cet

indispensable condiment. A part le sel, les caravanes transportent

à Kaffa des armes de guerre--instruments de civilisation par

excellence,--de l'eau de Lubin et des images d'Épinal fort prisées de

la reine.

Je ne doute point qu'il ne soit nécessaire de soumettre les noires

beautés du Choa à de nombreuses ablutions parfumées, mais le chargement

d'une caravane annuelle doit suffire au décapage de toute la nation.

Pour ma part, ce ne seraient pas des troupes et un gouverneur que

j'enverrais à Obock, mais une compagnie de parfumeurs.

La conquête de l'Abyssinie par la pommade et les eaux de toilette,

voilà l'avenir.

Au retour, les caravanes sont libres d'acquérir et d'emporter le miel,

le café, le musc et la poudre d'or recueillie en très petite quantité

dans les rivières. On ne traite pas ces divers achats avec de nombreux

intermédiaires. Sa Majesté seule règne, brocante, accapare le produit

des terres ou de l'industrie privée, et confond si bien ses intérêts

avec ceux de ses sujets, qu'elle oublie le plus souvent d'établir une

distinction entre les siens et les leurs.

Il est très chagrin depuis quelques années, l'excellent Ménélik.

L'éléphant disparaît; les défenses d'Abyssinie, si recherchées des

Indiens, deviennent aussi rares dans les magasins royaux que le sourire

sur les lèvres de madame Ménélik, à la veille de renoncer à l'eau

de Lubin, faute d'ivoire pour la payer. En vain le couple souverain

fait-il rechercher les cimetières où ces pachydermes vont mourir loin

de tous les yeux: les ossuaires sont si bien cachés, que les plus

habiles chasseurs sont revenus bredouilles. Le noir monarque a promis

une couronne d'or à celui qui le mettrait sur une bonne piste; il est à

craindre que cette parure démodée ne soit pas fondue de sitôt.

De ses aptitudes commerciales ne jugez pas que le nouvel ami de

la France soit un homme mal né. Fi donc! Ménélik descend en ligne

directe de la reine de Saba. Se targuant de cette illustre origine,

il revendiqua jadis le droit de coiffer la couronne de plumes placée

sur la tête du roi Jean. Défunt Salomon, un ancien ami de la famille,

mit les deux princes d'accord en leur suggérant l'ingénieuse pensée

de sacrifier Mars sur l'autel de l'hyménée--beau sujet de tableau--et

d'assurer, par le mariage des héritiers présomptifs du Choa et de

l'Abyssinie, la réunion des deux pays.

Si toutes les compétitions et les guerres se terminaient par

l'holocauste peu coûteux de quelque divinité hors d'usage!

Un roi d'aussi noble souche que Ménélik ne peut se dispenser de rendre

de fréquents hommages au Créateur; à son exemple, les habitants du

Choa, catholiques fervents, chôment le vendredi, le samedi, même le

dimanche, et honorent si souvent la Vierge, saint Michel et les

bienheureux les plus renommés du paradis, que l'on célèbre à Kaffa

trois cents fêtes annuelles. Soixante jours de travail assurent

l'existence des familles condamnées à gagner leur pain à la sueur de

leur front. Le reste du temps il est loisible aux gens des classes

laborieuses de conserver la peau sèche, et nul d'entre eux ne se prive

de ce plaisir.

Dans l'Éden abyssin, les fils de Bellone et les artisans sont également

favorisés. Le héros assez fortuné pour compter à son actif les

meurtres authentiques de dix Gallas a le droit de porter, outre le

plumet fantastique emprunté aux Somalis et aux Danakils, une longue

manchette d'argent qui couvre l'avant-bras. Faveur bien autrement

précieuse, il peut se nourrir, sa vie durant, aux dépens des marchands

de comestibles. Pareilles récompenses sont bien de nature à surexciter

l'ardeur des guerriers du Choa. Dieu me garde d'ailleurs de contester

leur courage; ils sont braves jusqu'à la folie: l'armée égyptienne

l'apprit à ses dépens.

Hélas! tout n'est-il pas heur et malheur dans ce bas monde! Si la vie

est douce aux vainqueurs, si après la bataille ils boivent dans une

délicieuse oisiveté l'hydromel versé à pleine coupe et se gorgent, sans

désemparer, de galettes de dourah, il est interdit aux troupes royales

d'être battues. Les chairs des fuyards sont déchirées avec des lanières

de peau d'hippopotame; les capitaines malheureux sont assommés à coups

de coude dans le dos par des praticiens experts. Ce traitement permet

aux clients du bourreau de rentrer au foyer domestique, mais leur

assure l'éternité dans un délai qui ne dépasse pas quatre jours.

L'intendance de l'armée du Choa me paraît aussi devoir être prônée. Une

troupe, forte de cinq à six cents soldats, vient-elle à s'ébranler,

elle se fait précéder de milliers de femmes qui charrient les vivres,

les munitions et les bagages des combattants. Ceux-ci s'avancent

graves et nobles, fièrement campés sur leur cheval de bataille, et ne

s'embarrassent même pas de la lance et du bouclier, que des esclaves

tiennent à leur disposition.

Quand nous ferons assommer nos généraux vaincus, quand la plus belle

moitié du genre humain qui effleure de ses talons Louis XV l'asphalte

des Champs-Élysées portera sur ses blanches épaules les bagages des

troupes, la régénération sociale ne sera plus un vain mot et notre

patrie sera mûre pour de hautes destinées!

Concluons. Obock n'est pas une station de caravanes; l'Abyssinie

se suffit à elle-même et n'achètera pas de longtemps des produits

français; l'accès du Choa est difficile et le deviendra d'autant plus

que l'on pensionne les chefs somalis. Il n'est petit sire capable de

résister au plaisir de piller une caravane, si pareil fait d'armes

constitue un titre à une rente annuelle de sept ou huit mille francs en

échange d'une apparente soumission.

Partout où nous plantons le drapeau tricolore, il faut qu'il

s'enracine. Mais pourquoi doter une tour, un hôpital et vingt huttes

de paille d'un gouverneur et de bureaucrates? Cinquante hommes placés

sous les ordres d'un officier vigoureux, un comptable de la marine,

des dépôts de charbon bien organisés, un appontement, quelques

balises et des bouées suffiraient à faire respecter notre pavillon et

assureraient, en cas de nécessité, l'approvisionnement de notre flotte

ou des navires qui ne voudraient pas toucher à Aden.

[Illustration: FEMME D'OBOCK.]

[Illustration: CAFÉ AU BAZAR DE STEAMER-POINT. (Voyez p. 22.)]

II

Le rocher d'Aden.--Steamer-Point.--La ville d'Aden.--Les

parsis.--Arrivée du _Huzara_.--L'océan Indien.

4 janvier.--Dix-huit heures de traversée séparent Obock de

Steamer-Point. Longtemps avant d'atteindre le port, on aperçoit les

crêtes déchirées de montagnes aux lignes superbes, qui se découpent

sur un ciel aussi bleu que les eaux où se mirent leurs flancs dressés

à pic. Bientôt apparaît, entre deux sommets placés vis-à-vis l'un de

l'autre, comme Gibraltar et Algésiras, une baie assez vaste, assez sûre

pour abriter les flottes de guerre et de commerce de l'Angleterre.

Sur les hauteurs s'élèvent des tours d'observation ou de défense, des

remparts, tout un système de fortification compliqué.

Steamer-Point, ville de création récente, doit la vie aux nombreux

bateaux qui circulent entre l'océan Indien et la Méditerranée; Aden,

vieille cité arabe, située dans un repli de la montagne, à dix

kilomètres du nouveau port, communique directement avec l'Arabie.

Au pied de rochers dénudés, tachés de blanc et de gris par les

résidences des hauts fonctionnaires et les _bungalows_ des

sous-officiers indiens, s'étend une place demi-circulaire. Les maisons,

bâties à l'italienne, ornées d'arcades et de vérandas, ont vue sur la

rade. Les consulats, les boutiques des négociants européens ou parsis

et deux hôtels d'apparence honnête occupent les plus belles. Derrière

cet écran, la ville arabe et ses cafés, où grouillent pêle-mêle marins

étrangers, nègres et Somalis. On parle au bazar les langues des cinq

parties du monde, et l'on paraît s'entendre: c'est la seule différence

à signaler entre les gens qui le fréquentent et les constructeurs de la

tour de Babel.

Nous prenons gîte à l'hôtel de l'Univers, longue caserne appuyée sur un

rocher brûlant. Entre les murs et le roc vivote un jardin qui fait, non

sans raison, l'orgueil de M. Suel, son propriétaire. Steamer-Point, où

il ne pleut guère, s'alimente d'eau vaseuse conservée dans les citernes

et d'eau de mer distillée à chers deniers. Afin de décharger M. Suel de

toute accusation de prodigalité, j'ajouterai que les trois ou quatre

arbrisseaux, objets de sa sollicitude, sont placés au centre d'un

massif bordé par des culots de bouteilles. L'_architecte paysagiste_

s'est d'ailleurs mis en frais d'inspiration: les culots varient de

forme et de couleur. Ici s'alignent les cruchons rougeâtres des

curaçaos de Hollande, là les verres foncés des champagnes, plus loin

les ventres pansus des pullnas. Sont-ils nombreux les mortels fortunés

qui, après avoir eu l'heureuse chance de trouver à Steamer-Point la

plus efficace des eaux de santé, peuvent contempler le grès qui la

contint dans la situation réservée d'habitude aux géraniums ou aux

pâquerettes!

Rien n'est vert dans ce paradis des bouteilles, pas même les quatre

arbustes mieux pourvus de bois que de feuilles, si ce n'est un

perroquet dont l'enthousiasme ne connaît pas de bornes lorsqu'il admire

son image dans un globe métallique suspendu auprès de son perchoir.

5 janvier.--Les communications ne sont ni faciles ni fréquentes

entre Aden et Bouchyr. Nous voici condamnés à sept jours d'hôtel de

l'Univers; c'est un bateau anglais qui viendra nous délivrer. Chaque

mois part de Glascow un navire de la Compagnie British India. Il prend

les voyageurs de Steamer-Point pour le golfe Persique, les transporte à

Kurachee, où il les passe à un collègue qui les promène pendant vingt

jours avant d'atteindre l'embouchure du Chat-el-Arab. Le _Huzara_

sort du canal de Suez, mais il emploiera une semaine à descendre la

mer Rouge. Nous péririons d'ennui s'il ne nous restait le plaisir de

tourmenter nos jeunes camarades en leur apprenant le persan.

6 janvier.--Marcel a hélé un carrosse campé sous un auvent de tôle

construit au centre de la place. En route vers _Aden-Ville_! Équipage

et automédon sont dignes de s'appareiller. Au-dessus d'un véhicule

à quatre roues, des baguettes de fer supportent une toiture et des

rideaux de cuir qui interceptent les rayons du soleil; un cheval

de petite taille et de faible apparence traîne cette patache. Le

conducteur, coiffé de ses cheveux crépus, vêtu d'une ample chemise

de coton blanc, fait claquer son fouet, et la machine roule avec la

vitesse du vent. On ne verse jamais; c'est interdit par la police.

Mais, en dépit de cette sage ordonnance, les nouveaux venus ne peuvent

se défendre de certaines appréhensions.

[Illustration: NÈGRES D'ADEN.]

A part ces légitimes inquiétudes, la promenade est charmante. Le chemin

longe les bords de la mer, puis il s'en écarte, laisse sur la droite le

port réservé aux bateliers indigènes et pénètre dans un village, jadis

important, dont les rares maisons menacent ruine. Il ne reste que ces

habitations délabrées et un vaste cimetière, de Malla, ville de quinze

mille habitants, qui s'étendait au pied de la montagne.

[Illustration: BUNGALOW EN CONSTRUCTION.]

Il y a quelques années, une épidémie de choléra se déclara dans la

presqu'île; bientôt elle gagna Malla et sévit si violemment, que la

population noire fut décimée. Avec l'insouciance caractéristique des

musulmans, les corps étaient portés au cimetière voisin, couverts d'une

mince couche de poussière et bientôt déterrés par les chiens ou les

vautours. L'autorité anglaise s'émut, défendit d'inhumer les morts

auprès des vivants et désigna un emplacement écarté où les cadavres

devaient être enfouis avec certaines précautions. Le lendemain une

émeute éclatait sur le territoire d'Aden. Quinze mille musulmans,

s'exaspérant à la voix des plus fanatiques d'entre eux, refusaient

d'obéir aux _infidèles_ et menaçaient de saccager Steamer-Point si on

les empêchait de suivre les rites funéraires de l'Islam. Le gouverneur

dut céder; mais, dès que l'épidémie eut pris fin, il invita les

habitants de Malla, qui logeaient dans des bungalows de paille et de

roseaux, à porter leurs pénates de l'autre côté de la baie, non loin du

village de Cheikh Otman.

Une année expirée, on livra aux flammes l'ancien village. Les maisons

de maçonnerie furent épargnées, sous la réserve que leurs propriétaires

ne les répareraient jamais.

Depuis cette époque, le gouverneur ne dissimule pas son projet de

purger la presqu'île de Somalis et d'Arabes, engeance fanatique,

insoumise le jour où elle l'oserait, onéreuse à nourrir, et surtout à

abreuver, si par extraordinaire Aden était jamais bloqué.

[Illustration: ADEN.]

Au delà de Malla la voiture escalade la montagne; le panorama de la

baie, limité par les promontoires violâtres qui s'avancent au milieu

des eaux bleues, se déploie dans toute sa beauté. On s'élève encore;

les regards franchissent les premiers plans, dominent les terres basses

que blanchissent à l'horizon des dépôts de sel situés entre Aden et

Cheikh Otman, distinguent les jardins de ce village semblables à une

oasis, puis les mâtures des nombreux bâtiments à l'ancre dans le port,

et se reportent enfin sur les deux sommets rocheux, jambages de la

porte colossale qui met la mer en communication avec la baie.

Et le petit cheval galope toujours, entraînant sans faiblir la voiture

pleine. Il croise des chameaux chargés de balles de moka; il regarde

avec envie les beaux équipages qui portent les parsis à leurs comptoirs

de Steamer-Point, et s'écarte prudemment des officiers anglais

descendant à fond de train les raides lacets: la bonne bête ne se

soucie pas de traîner un supplément de poids et se demande à chaque

tournant si chevaux et cavaliers ne vont pas se précipiter au milieu de

ses voyageurs.

Enfin, nous atteignons le col. Un ouvrage fortifié précédé d'un

pont-levis en défend l'accès. La porte est ouverte depuis l'aurore

jusqu'à huit heures du soir. Même en plein jour le corps de garde est

encombré de _red coats_. Précaution illusoire: la clef de la place

appartient, une fois l'an, à qui veut la prendre. Pendant la nuit de

_Christmas_ on chercherait vainement un bon Anglais, fût-il soldat ou

général, en état de veiller sur ce poste.

Au delà de la fortification, la route passe entre deux murailles de

rochers taillées par la nature et régularisées à la mine. Dès la

sortie du défilé apparaissent les maisons blanches d'Aden, entourées

de montagnes grises. Vis-à-vis de moi le rocher s'aplatit devant un

horizon de mer. Sur les flots couleur d'acier se détachent un phare

blanc et les casernes grises de la garnison anglaise.

Comme autour de Malla et de Steamer-Point, les hauteurs sont couronnées

d'ouvrages reliés par des chemins couverts. Le piton isolé qui se

dresse à droite de la ville supporte une construction circulaire aux

murs blanchis à la chaux. Un vol d'oiseaux de proie monte la garde

au-dessus de la _tour du Silence_, le _dakhma_ des parsis, où l'on a

dernièrement déposé le corps d'un adorateur d'Aouramazda[1].

[Note 1: Voir _la Perse, la Chaldée et la Susiane_, par Jane

Dieulafoy, page 137. Librairie Hachette.]

Les maisons de la ville sont basses, percées d'ouvertures nombreuses

et rappellent comme aspect les constructions italiennes. Des cafés

ventilés, des boutiques de comestibles où s'étalent les beaux légumes

venus de Cheikh Otman se succèdent dans la rue qui conduit à la place

du Marché. Là s'amoncellent, dans des parcs étroits, chèvres et

moutons, charges de sorgho et de foin, ronces à brûler apportées par de

longues caravanes de chameaux.

Le cocher joint à ses fonctions habituelles celles de cicerone; il nous

conduit d'abord chez un Français qui habite Aden depuis de longues

années et monopolise le commerce des cafés. M. Tian me propose de

visiter ses magasins, où une multitude de femmes trient les cafés de

Moka avant de les expédier en Europe. Les grains les plus petits et

les moins réguliers proviennent d'arbustes sauvages; leur arôme est

d'une extrême finesse. On doit cependant les enlever, pour donner à la

marchandise un aspect qui nuit à sa qualité, mais satisfait l'acheteur

innocent.

Comme il serait charmant d'écrire un traité des idées préconçues! Aux

fraises des bois ne préfère-t-on pas les gros fraisards sans parfum,

les roses monstrueuses venues en serre aux frais bouquets d'églantier

ou de fleurs des champs, les joues fardées au duvet de la jeunesse, les

raideurs et les déformations à l'épanouissement de la Vénus de Milo!

Presque toutes les trieuses sont noires de peau, fanées par le travail,

mais vêtues de robes sans couture, drapées avec un art inconscient.

«Ne partez pas encore, nous dit notre hôte: voici un Arabe qui vient

me proposer cent balles de café.» Le marché se traite devant moi,

et pourtant il me serait difficile d'en suivre les péripéties. Les

deux négociants réunissent leurs mains au-dessous d'un foulard épais,

et, les yeux dans les yeux, entrent en communication. Les pressions

exercées sur la première phalange indiquent les unités, sur la seconde

et la troisième les dizaines et les centaines. Les gens d'Aden ont une

telle habitude de ce langage muet, qu'une affaire importante, avec le

marchandage qu'elle comporte, se conclut sans échange de paroles et à

l'insu des curieux.

Comme à Steamer-Point, presque tout le commerce est entre les mains des

parsis. Depuis de longues années déjà, nombre de négociants étaient

venus camper dans la ville arabe. Mais, privés de prêtres et d'édifices

religieux où ils pussent célébrer les cérémonies du culte, ils

n'amenaient pas leur famille et, fortune faite, regagnaient les Indes.

Le gouvernement anglais ne tarda pas à constater l'heureuse influence

des guèbres sur la prospérité de la colonie, et autorisa les sectateurs

d'Aouramazda à bâtir un pyrée et un dakhma (tour funéraire). Le feu

sacré, solennellement apporté de Bombay, au grand mécontentement des

musulmans, précéda les familles des négociants les plus riches et les

mieux posés d'Aden.

Marcel veut donner à nos jeunes camarades le réjouissant spectacle du

dakhma. Un mur d'enceinte enclôt un emplacement rectangulaire, aux

extrémités duquel s'élèvent deux maisons blanches. L'une est le temple

du feu, où les _mobeds_ (prêtres) entrent seuls; l'autre comprend un

salon ajouré par des portes-fenêtres. On nous introduit dans cette

pièce, réservée aux fidèles. Elle est blanchie à la chaux, meublée

d'une grande table entourée de sièges, et ornée de chromolithographies

de souverains morts ou détrônés.

Le _destour_ (chef des prêtres), un homme de haute taille, aux yeux

noirs très fendus, à la barbe coupée en pointe, se présente. Comme

ses ancêtres les mages, il est vêtu d'étoffes de lin. Autour de ses

cheveux frisés s'enroule un turban de mousseline, plus blanc, s'il est

possible, que ses vêtements. La conversation s'engage en persan et

prend vite une tournure familière. Le mobed me montre les instruments

du culte: bassin d'argent servant à triturer les brindilles de

grenadier employées dans les sacrifices, pinces de même métal destinées

à toucher le feu sacré, voile blanc qu'on attache devant la bouche du

prêtre pour préserver la flamme divine de toute souillure. On apporte

également les textes sacrés des Zoroastriens imprimés aux Indes: le

Vendidad, compilation religieuse, le Vispêred, collection de litanies

pour le sacrifice, et le Yasna, recueil d'hymnes écrites dans une

langue plus ancienne que les deux premières parties de l'Avesta. Voici

encore le «Petit Avesta», composé de courtes prières que les fidèles

doivent prononcer à certains moments du jour, du mois, de l'année et en

présence des différents éléments.

Puis un guide nous conduit jusqu'au dakhma, situé sur un piton. Un

sentier très raide débouche auprès de la tour réservée à la sépulture

des prêtres; à mesure qu'on s'élève, le panorama de la ville, blanche

au milieu des rochers gris, apparaît plus saisissant. Avant d'atteindre

le sommet du pic, on abandonne le sentier pour gravir des degrés

taillés dans la pierre et l'on arrive enfin devant la porte d'une

enceinte circulaire. Pas de clef à la serrure; un premier gamin fait la

courte échelle; un second, s'aidant des aspérités du mur, franchit la

clôture, pousse le verrou et nous introduit dans la place. Un porche

rustique où les morts font antichambre précède la _tour du Silence_,

dont la porte, celle-ci inviolable, dissimule aux yeux des profanes les

tristes débris qu'elle conserve.

De nombreux corbeaux interrompent leur ronde macabre et s'éloignent

en poussant des cris de colère. Le dakhma possède depuis peu de jours

un nouveau locataire: à défaut des corbeaux, une odeur nauséabonde

décèlerait le cadavre.

Les guèbres ne sont pas arrivés sans difficulté à pratiquer leurs

rites funéraires. Les musulmans protestent, non sans raison, contre

les émanations intolérables qui se dégagent du dakhma et, plus encore,

contre les souillures auxquelles les expose ce cimetière en plein vent.

Rarement conviés à un régal de chair humaine, les oiseaux de proie se

livrent de véritables combats sur les corps et parfois laissent tomber

les lambeaux de chair ou les ossements emportés à tire-d'aile. Un

grillage recouvre la tour; mais, comme la précipitation avec laquelle

un cadavre est dévoré témoigne du bon accueil qu'Aouramazda fait à

l'âme du défunt, les règlements de police doivent souvent être violés.

Laissons aux goules emplumées le soin de préserver de toute souillure

la terre, l'eau ou le feu.

En sortant du temple guèbre, nous prenons la direction des citernes,

_pièce de_ _résistance_ offerte à la curiosité des voyageurs par les

cochers de Steamer-Point.

Les bassins, situés au fond d'une immense anfractuosité, non loin de la

brisure où passe la route, sont l'œuvre des Portugais. Leurs ingénieurs

mirent à profit les saillants des deux parois rocheuses, bâtirent des

barrages et créèrent ainsi de vastes réservoirs destinés à emmagasiner

l'eau de pluie que consomme la ville. Après la conquête, les Anglais

n'eurent garde de laisser dégrader ces ouvrages; les bassins furent

multipliés, cimentés, et s'étagèrent les uns au-dessus des autres dans

les moindres replis de la ravine.

Les tons rougeâtres des rocs dénudés, l'aspect sauvage de la faille,

rendent plus doux aux regards les figuiers, les banians aux larges

feuilles, aux racines adventives et les arbrisseaux délicats venus dans

les fentes de la montagne. Près des bassins croit l'arbre à gousse, le

_salas_; plus loin, fleurissent les gueules de l'_ingal_ aux longues

étamines jaunes, et les grappes violettes du _golm_ et du _bendi_.

Nichés au milieu des rochers, entourés d'eau et de verdure, gazouillent

des oiseaux, roucoulent des tourterelles et voltigent des papillons si

nombreux, que la flore et la faune du pays semblent vivre tout entières

au fond de cette gorge étroite. Aimable fête qu'une promenade dans ce

paradis. Combien cette verdure repose les voyageurs dont les regards

n'ont rencontré depuis près d'un mois que les ronces d'Obock et le

jardin de l'hôtel de l'Univers!

A Suse · 第 1 / 26 段