LE MUSÉE DU FOU

Comme nous venions de dépasser la Celle, Partonneau arrêta l’auto et

consulta la carte.

--Plus qu’une vingtaine de kilomètres pour gagner Mairols, fit-il. Et le

détour en vaut la peine: nous déjeunerons au Musée du Fou. C’est au

moins aussi intéressant que toutes les églises romanes qui jouissent de

ton admiration.

--Le Musée du Fou?...

--C’est comme ça qu’on l’appelle dans le pays... Le Fou, c’est un

frère-la-côte de ma connaissance. Rencontré au Chari, en pleine Afrique

Centrale, il y a une quinzaine d’années. A fait fortune là-bas,

drôlement. Prétend que j’y suis pour quelque chose; tient une auberge

dans un endroit où il ne passe pas quatre clients par an: nous recevra

bien. Un peu piqué.

--Mais son Musée?...

--Tu verras! répondit Partonneau brièvement.

Me passant le volant, il s’occupa d’allumer sa pipe avec une

allumette-tison. Puis il reprit la direction de la voiture. Je la lui

cédai sans enthousiasme. Partonneau a gardé de ses randonnées exotiques

l’opinion qu’une auto doit passer partout. Il avait engagé celle-là dans

un chemin que seules les charrettes à bœufs des indigènes de France ont

jamais fréquenté, comme cela se peut voir à la profondeur des ornières.

Du reste, il ne prêtait nulle attention au paysage: les beaux

châtaigniers qui enfoncent de grosses racines apparentes dans le granit

et le gneiss décomposés; les vues sublimes ouvertes d’un coup brusque,

aux tournants, sur les eaux blanches et bleues d’un torrent qui coule si

bas, au-dessous de vous, qu’on n’entend pas la bataille qu’il livre aux

vieux rochers de son lit; les plateaux déserts, ondulés, robés de

bruyères violettes. Il expliquait laconiquement, dans son style

télégraphique:

--Ici, un des centres du recrutement pour les colonies. Trois centres,

sans compter Paris et Marseille, où l’on trouve de tout: l’Ardèche,

l’Aveyron, l’Ariège: des pays pauvres d’où les gens émigrent. L’Ardèche,

c’est pour les missions catholiques: de braves gens, peu difficiles sur

la nourriture, sobres, durs au travail. Ça fait de bons frères convers,

et de bons novices. L’Aveyron, ça donne des employés de factorerie: des

types à la tête ronde comme une boule, économes, âpres au gain, et

solides. C’est de là qu’est le Fou: il est retourné dans son pays, comme

tu vois. L’Ariège fait des administrateurs: des gaillards à la coule,

qui savent se débrouiller pour l’avancement et reviennent, assez

souvent, manger leur retraite au patelin. J’oubliais les Corses: mais

ça, c’est une autre affaire... Mon vieux, ce que c’est déconcertant au

premier abord, quand on ignore ça, de trouver une tête de tigre

naturalisée, ou bien le squelette d’un poisson-scie, au centre de la

France, dans un village de la montagne!...

--Mais le Musée!

--Je te dis que tu verras!... D’ailleurs nous y sommes. Bonjour,

monsieur Boniface!

C’est ainsi que j’appris que le Fou répondait aussi à un nom un peu plus

chrétien et moins extraordinaire. Un tout petit homme, mince comme un

fil, pas plus haut qu’un enfant de seize ans. Des pieds et des mains

d’une exiguïté singulière, comme c’est le cas chez certaines races

sauvages, et des yeux étonnants, troublants, à l’iris dilaté, agrandi,

aux sclérotiques jaunes de bile: non pas ceux d’un alcoolique, cela se

voyait à la précision de tous ses mouvements, à ses doigts qui ne

tremblaient pas, mais d’un vieil impaludé, d’un fiévreux chronique dont

le foie, par surcroît, est atteint.

--Vous avez eu la bilieuse hématurique? suggérai-je.

--Deux fois... Vous avez vu ça? Comment?... _Il en est donc?_ fit M.

Boniface, se tournant vers Partonneau.

--Oui, fit Partonneau, il en est! Il en a été, du moins. Comme vous.

J’espère que ça nous vaudra un bon déjeuner.

--Même s’il n’y avait eu que vous! Ah! monsieur Partonneau, monsieur

Partonneau! Quel plaisir de vous revoir! Tout ce qu’il y a ici est à

votre service, vous le savez bien!

Partonneau détourna la conversation.

--En attendant l’omelette, dit-il, nous pourrions visiter votre

collection... A quel numéro en êtes-vous?

--Soixante-huit mille, monsieur Partonneau, soixante-huit mille et

quelques!... Vous savez, depuis que l’Amérique est devenue sèche, comme

ils disent, ça m’a fait des numéros de plus!

--J’aurais plutôt cru le contraire...

--Non, non!... Je vous expliquerai... Attendez que j’allume une bonne

lampe à réflecteur. Un rat de cave ne suffit pas, pour tout ce qu’il y a

à voir...

Il nous fit passer par la cuisine, la buanderie, et, tirant une grosse

clef de sa poche, ouvrit une lourde porte qui découvrit un escalier

descendant par deux étages dans les entrailles de la terre.

* * * * *

Le Musée du Fou était dans une cave. Sa collection était une collection

de soixante-huit mille bouteilles!

--Il y a là tous les crus, cria le Fou, et sa voix retentissait sur le

granit des voûtes, tous les crus! Non pas seulement ceux de France, ceux

du monde entier! Tenez, voilà les vins, tous les vins de la Grèce, ceux

qu’on fait à la française, pour l’exportation, et les autres, résinés,

dans des outres. Ceux de Perse, ceux de l’Inde--on fait du vin, dans

l’Inde!--Ceux de Californie, d’Australie et du Cap! Ceux d’Espagne, ceux

de Hongrie, d’Autriche, de Roumanie, de Bulgarie, de Serbie, d’Alsace,

du Rhin, d’Italie, de Bessarabie... Ce petit vin blanc de Chaâba, en

Bessarabie, est curieux. Il vient de vignes transplantées du pays de

Vaud, en Suisse... J’ai aussi tous les vins de Suisse, naturellement! Et

toutes les eaux-de-vie, toutes les liqueurs de la terre, toutes les

marques de toutes les caves, de tous les vins, de toutes les liqueurs.

Même toutes les marques d’absinthe, qui est interdite maintenant. Au

complet! Au complet!... Et voilà mes dernières acquisitions: à côté des

genièvres et des gins des Flandres, de Belgique, de Hollande,

d’Angleterre, et des whiskys d’Angleterre encore, d’Écosse, d’Irlande,

du Canada, d’Amérique, tous les nouveaux whiskys, tous les alcools

fabriqués en contrebande aux États-Unis--les _moonshined_, comme il

paraît qu’on les appelle--depuis la loi de sécheresse. J’ai tout, tout,

tout! Des fois, ça n’est qu’une pinte, une demi-pinte, un tout petit

échantillon. Plus souvent, ça va par caisses de douze bouteilles. Et

pour la France, autant que possible, la pièce entière de la meilleure

année: soixante-huit mille bouteilles des vins, des eaux-de-vie, des

liqueurs, des apéritifs de France! Venez voir: j’ai encore trois caves

comme celle-ci. Je passe sous la route, par un tunnel!

--Et vous boirez tout cela? demandai-je.

--Je n’en bois jamais un verre, fit-il âprement. Je garde tout!

J’augmente, je ne diminue jamais la collection.

Il me regardait d’un air fier et défiant. Un avare jaloux de son trésor,

un poète qui s’abreuvait idéalement de cette fortune, de ce trésor

liquide, de cette âme du vin, destinée par lui à l’immortalité, à

l’éternité: fallait-il le mépriser ou l’admirer?

Le déjeuner comportait quatorze plats, sans compter les entremets et le

dessert: des écrevisses, des truites, des perdreaux, un cuissot de

sanglier, mariné. En s’asseyant, Partonneau avait dit:

--Monsieur Boniface, nous buvons du vin, nous! Allons, tapez dans votre

Musée: deux bouteilles de montrachet et deux de langon!

--Je n’ai rien à vous refuser, monsieur Partonneau, répondit le Fou,

avec une gratitude humble.

Il alla chercher les bouteilles. En présence du cuissot de sanglier,

Partonneau déboucha le langon:

--Mais, monsieur Boniface, il est passé, ce vin-là!

Le Fou baissa la tête, en rougissant:

--Comment voulez-vous que je le sache? Il y en a trop, dans ma cave,

trop! Et puisque je n’en bois jamais!

Soupirant, il s’en fut quérir une autre bouteille.

Je voulus remplir son verre de ce vénérable langon, parfumé, vigoureux.

--Non, fit-il, non... Pour vous, monsieur Partonneau, tout ce que vous

voudrez! Mais moi, ça me ferait trop de peine! Et puis, mon foie: il

faut que je fasse attention à mon foie. Mais j’en jouis, allez, de ma

collection, j’en jouis!

Alors, je compris pourquoi on appelle M. Boniface le Fou: il possède

soixante-huit mille bouteilles de vin, et n’en boit une goutte: chose

incroyable pour des Français. Mais j’admirai l’imagination de ce

thésauriseur passionné, qui s’inventait à lui-même le goût, qui se

grisait follement en pensée de cet océan de vin et d’alcool, qu’il avait

là, sous les lèvres, sans jamais en approcher sa bouche. Et je calculai

rapidement que ces soixante-huit mille bouteilles, au prix moyen de six

ou sept francs chacune, ne devaient pas lui avoir coûté moins d’un

demi-million. Et il y avait les eaux-de-vie, les liqueurs, dont le prix

d’achat avait dû être notablement plus élevé: le total certes, dépassait

de beaucoup cette somme. Il était donc bien riche, ce petit aubergiste,

cet ancien «frère-la-côte», comme l’appelait Partonneau, qui nous avait

accueillis en pantoufles, sans faux col à sa chemise peu fraîche, son

vieux pantalon mal retenu par une ceinture de flanelle rouge sur ses

reins maigres, retombant en tire-bouchon sur ses pieds? Je posai la

question. Je ne la posai point comme je l’écris ici, je l’enveloppai, la

drapai, m’efforçai de la poser avec élégance, insouciance apparente, et

par allusion. Mais enfin, rien au monde n’aurait pu m’empêcher de la

poser.

--J’ai eu ce qu’il faut pour acheter tout ça, répondit M. Boniface, et

encore bien davantage. Je ne le dirais pas à d’autres, mais M.

Partonneau sait tout. Alors? Il vous raconterait la chose dès que

j’aurais le dos tourné. Autant que ça soit moi.

«Vingt ans de ma vie, j’ai passé dans l’Oubanghi-Chari, vingt ans! J’y

étais parti comme télégraphiste militaire, j’y suis devenu sergent

télégraphiste. J’en ai posé, des poteaux et des fils!... En même temps,

je chassais pour nourrir mes hommes et pour faire plaisir aux Bouniouls,

aux nègres, vous savez, quand un lion ou une panthère venait les

embêter: un paradis terrestre l’Oubanghi-Chari, pour la chasse à la

grosse bête... Et j’aimais ça!... ah! j’aimais ça!... On dirait que ça

vous étonne, parce que je n’ai pas l’air costaud: un crevard, j’ai

toujours été un crevard, pas plus gros qu’aujourd’hui, pas plus fort.

Mais ça n’est pas la force qui fait le bon chasseur: c’est d’avoir bon

pied, bon œil, et du sang-froid. Je n’ai jamais eu peur de rien, pas

même des buffles, qui sont les animaux les plus embêtants. Bien plus que

les lions: le lion n’est pas malin, et il est bien moins brutal. Moins

imprévu aussi: on sait toujours à peu près ce qu’il va faire: le

buffle!...

»Ça me plaisait tellement, cette vie-là, que j’ai rempilé après mon

premier congé. Et après... après, comme je n’avais pas assez

d’instruction pour passer officier dans l’arme, qui est une arme

savante, je suis encore resté, je me suis mis à chasser l’éléphant.

C’est un métier chanceux; à la fin des fins beaucoup y restent... Le

plus épatant des chasseurs d’éléphants, le grand homme,

l’illustre--Coquelin, il s’appelait--en avait tué cent cinquante; mais

au cent cinquante et unième, c’est l’éléphant qui l’a eu. Moi, je ne

voulais pas y laisser ma peau. Je me disais: «Que j’attrape seulement

une tonne d’ivoire, à quarante francs le kilo--qui était le prix à

l’époque--ça me fera quarante mille francs. Je n’ai ni femme ni enfants

ni parents; je placerai ça à fonds perdu, et j’irai prendre ma retraite

en France...» Je ne voyais pas plus loin... Quand j’y pense, bon

Dieu!...»

Il s’arrêta un instant, ébloui de lui-même et de sa merveilleuse

aventure.

«Pourtant, mes mille kilos, je ne les eus pas si vite que ça. D’abord,

quand j’avais abattu un éléphant, il me fallait porter l’ivoire jusqu’à

la plus proche factorerie. Ce portage, ça faisait trop de frais pour

moi. Je m’engageai donc, pour commencer, dans une maison de commerce, à

tant par mois, avec un intérêt sur l’ivoire que je procurerais. Comme

ça, j’avais mes porteurs à l’œil, et pas de frais.

»Je cherchais autant que possible à débusquer des éléphants solitaires.

D’abord, en général, ce sont de vieux mâles, dont les défenses sont plus

lourdes. Et puis, tirer dans une troupe de ces animaux-là, c’est plus

risqué: pour un qu’on met par terre, vingt qui vous chargent. Surtout

les mères, quand elles ont des éléphanteaux. Enfin, les solitaires

marchent et paissent surtout la nuit. Le jour, ils cherchent un

boqueteau bien sombre, ils y dorment appuyés contre un arbre. On les

suit à la trace de leurs gros pieds, et on les tire... Ça n’est pas

héroïque, mais c’est commercial, et c’est de cette façon-là que chassent

les indigènes... Et comme l’éléphant, pendant son sommeil, se réveille

pour faire ses besoins, et bouse au pied de l’arbre, ça fait une odeur

de fumier, quand on entre dans ces boqueteaux!...

»Mais, un jour, je tombai sur une bande, une grosse bande. C’était sur

un terrain où je n’étais jamais allé encore, ni, je crois bien, aucun

Européen. Un immense marais desséché, quelque chose comme un Tchad qui

ne serait pas porté sur les cartes: des roseaux tout brûlés par le

soleil, une terre gercée, et, quand on fouillait cette terre, qui a la

consistance de la brique, de ces drôles de petits poissons, vous savez,

qui se creusent un lit dans la fange, quand elle est encore molle, s’y

font une espèce de nid comme un cocon de ver à soie, et puis s’endorment

pour ne se réveiller qu’à la saison des pluies et des inondations, et

recommencer à nager.

»Je n’avais avec moi que mon porteur de fusil, Taraoré. Et je regardais

cette bande d’animaux énormes qui ne me voyaient pas, ne me sentaient

pas, parce que j’étais sous le vent, et bien caché dans ces roseaux. Je

ne savais quoi décider. Tirer dans le tas? Je vous ai dit que c’était

dangereux; d’ailleurs ils n’étaient pas encore à portée. Et puis il y

avait dans leur conduite quelque chose qui m’étonnait, quelque chose de

pas ordinaire, d’incompréhensible, d’impressionnant... Ils ne paissaient

pas, ils n’avaient pas l’air d’accomplir non plus une de ces grandes

randonnées qu’ils font parfois, à fond de train, pour passer d’un

endroit à un autre, très éloigné... Ils marchaient comme en procession,

gravement, tristement. Oui, tristement, je vous assure! Un cortège pour

un enterrement: ce fut la comparaison bizarre qui me vint à l’idée. Et

je vis, oui, je vis à la tête de ce cortège deux vieux mâles, des bêtes

tout à fait antiques, monstrueuses, aux défenses énormes, qui

vacillaient, titubaient, comme saoules. Et chacun de ces vieux mâles

était comme enlacé par les trompes de deux femelles qui les tiraient,

les entraînaient, pendant qu’ils semblaient dire: «Non, non, pas

maintenant! Encore un instant, je vous en supplie!»

»Les femelles les conduisirent jusqu’à l’endroit où le marécage

commençait, car il y avait encore un point où le marécage

subsistait--et, les lâchant, se mirent derrière eux, les poussant

doucement, comme avec pitié, de leur énorme front. Il y en eut un qui

trébucha, tomba, ne se releva point; l’autre le suivit bientôt dans sa

chute... Et le reste de la bande, avec les quatre femelles, s’était

rangé devant eux, en terre ferme. Ils étaient bien là une trentaine, des

vieux, des jeunes, des éléphants gigantesques, dans toute la puissance

de leur âge et de leur force. Et tous poussèrent ensemble un grand cri,

comme l’appel, sur une seule note, de trente immenses clairons.

»La trompe des deux enlisés s’éleva au-dessus de la boue, un instant, et

répondit, désespérée... Ce fut tout. La bande s’éloigna, de son même pas

lent, grave, de son pas de deuil...

»Je ne comprenais toujours pas. Taraoré me dit les yeux brillants:

»--Leur cimetière! C’est un de leurs cimetières, ici! On ne le

connaissait pas. Ils y ont conduit ces deux vieux, qui allaient

mourir... Maintenant ils s’en vont...

»J’avais entendu parler de ces cimetières d’éléphants, où ils

conduisent, les laissant exprès s’enliser, leurs malades et leurs vieux,

quand ils ne peuvent plus suivre la bande. Mais j’avais cru jusque-là

que c’était une blague! J’allai voir; dans la boue desséchée, je vis des

crânes, des défenses, parfois les formidables ossements d’un pied qui

pointait, l’animal ayant chaviré, la tête en bas. Depuis des siècles il

servait de cimetière, ce marais-là! Il contenait des milliers et des

milliers de squelettes d’éléphants. C’était une mine d’ivoire, autant

dire une mine d’or.

»Je m’en allai, songeant: «Si tu en parles, on te la volera, ta mine!

Mais toi tout seul, comment l’exploiter?» A la fin j’en parlai à M.

Partonneau. On peut compter sur lui: c’est un drôle de type, il se f...

de l’argent. Et c’est lui qui m’a donné le bon tuyau, le vrai conseil:

«Ne dis rien aux blancs. Va trouver sultan Ahmed, et dis-lui: «Je sais

où il y a un cimetière d’éléphants, et toi tu ne sais pas. Prends la

moitié de l’ivoire, donne-moi le reste.»

»Je suppose qu’il a dû me carotter, sultan Ahmed, mais tout de même, de

l’ivoire qu’il m’a donné, j’ai tiré, en trois campagnes, seize cent

mille francs...»

* * * * *

--Tu y crois, toi à cette histoire de cimetières d’éléphants?

demandai-je à Partonneau quand nous fûmes remontés en automobile.

Il haussa les épaules.

--Est-ce qu’on peut savoir?... Le père Boniface a trouvé un gisement

d’ivoire, et il est venu me demander conseil, comme il le dit. Voilà ce

qu’il y a de sûr... Et pourquoi pas, après tout, pourquoi pas? Ici, en

Europe, nous ne voyons guère que des animaux domestiqués,

apprivoisés,--privés, comme le dit un involontaire calembour de la

langue,--privés par notre intelligence patiente de leur intelligence,

incapables de se subvenir à eux-mêmes, abrutis. Sur ces terres encore

primitives, au contraire, l’homme est encore si peu de chose, il tient

si peu de place, et une place si médiocrement honorable! Entre lui et la

bête, la distance s’amoindrit. Parfois, oui, parfois, ce n’est pas

l’homme qui a l’avantage. Au bout du compte, on a quelques raisons de

supposer que nous ne sommes pas la tentative initiale qu’ait faite la

nature pour jeter dans le monde les premières lueurs de la raison, du

libre arbitre, de l’industrie, de quelque chose comme _la moralité_.

C’est une hypothèse qui peut se soutenir, et qu’on a soutenue, qu’aux

premiers jours du monde, avant que l’homme apparût sur la terre, les

insectes, les grands insectes dont on retrouve les empreintes dans les

entrailles de nos houillères n’ont pas été alors ce qu’ils sont

aujourd’hui: des automates qui font, sans savoir pourquoi, sans nul

enseignement des générations précédentes, qu’ils n’ont pas connues, les

mêmes gestes d’une incompréhensible prévoyance--mais qu’ils tâtonnèrent

d’abord, innovèrent, ne parvinrent à la perfection que par degrés, et se

fixèrent dans cette perfection de leur race, qui devint instinctive.

Quand la race des hommes sera devenue aussi vieille que celle des

fourmis, qui sait si tous ses gestes, à elle aussi, ne deviendront pas

automatiques?

»Cela te paraît absurde, à première vue, mais rappelle-toi comme, dans

la grande savane africaine, on éprouve fortement l’impression que la

terre est _encore_ aux termites. Elle est si maladroite, et si pauvre,

et si rare, l’œuvre des hommes dans ces régions: quelques mauvaises

cahutes de paille, et d’imperceptibles champs. Tout cela irrégulier,

difforme, sans géométrie: et nous avons depuis si longtemps la

conception que l’humanité prête, à tout ce qui vient d’elle, des mesures

et des proportions méditées! Or, voici que partout, jusqu’aux confins de

l’horizon, apparaissent les demeures des termites: forteresses avec des

tourelles d’angle, un toit en surplomb pour l’écoulement des eaux de

pluie, avec des magasins, des chambres, de vastes salles: villes sans

nombre, qui abritent toute une organisation sociale, des reproducteurs,

des soldats, des travailleurs ingénieux.

»Qu’est-ce donc qu’un village nègre à côté des édifices harmonieux et

gigantesques élevés par ces sales et presque invisibles poux blancs?

Oui, je sais bien: ils n’ont pas de conscience individuelle, ils

travaillent sans savoir comment, sans pouvoir faire autrement, sans se

rendre compte. Mais, jadis, ils ont dû comprendre, ou alors on n’y

comprendrait plus rien!...

»Et les grands animaux sauvages, aussi. Écoute!

»Je me trouvais un jour sur une rivière qui s’appelle la M’Bomou. J’ai

beau chercher dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas de lieu plus

sauvage: le pays n’est pas aux hommes, mais aux grandes créatures qui

existaient avant les hommes. Aux éléphants surtout. A mesure qu’avançait

ma pirogue, leurs traces devenaient plus nombreuses sur les berges. On

les apercevait par moments dans les abreuvoirs que leurs pieds massifs

finissent par creuser dans le talus de la rivière quand ils se dirigent

vers l’eau: ils fendaient un rideau de feuilles lourdes, couleur de

bronze, et c’était tout.

»Enfin, à un détour du courant je surpris, en train de boire, deux

éléphants qui n’avaient pas vu venir la pirogue. L’eau coulait dans un

chenal creusé entre deux rives abruptes, que même leurs jambes de géants

eussent eu peine à escalader. J’épaulai mon fusil, je tirai... Un

éléphant, blessé, se cabra, voulut fuir, et l’autre le suivit. Mais je

persistai à décharger mon arme sur le même, sachant que ces bêtes

monstrueuses ont la vie dure. Il était littéralement couvert de sang,

tout rouge; par une artère coupée, ce sang giclait comme le vin d’une

barrique en perce. A la fin il chancela. Alors l’autre lui posa sa

trompe sur le cou. Ils avaient en vérité l’air de se dire quelque chose,

et je crus comprendre: «Vengeons-nous!» Tout de suite, à travers l’eau

creuse qu’ils faisaient jaillir par grandes gerbes, ils me chargèrent.

»Ils arrivaient la tête haute, farouches, menaçants; leurs oreilles

immenses, de chaque côté de leurs nuques, claquaient comme des drapeaux.

Je continuais de tirer, mais sans doute n’avais-je plus mon sang-froid:

ils semblaient ne rien sentir, ils approchaient toujours. Les noirs qui

me passaient des cartouches prirent peur, et sautèrent à l’eau.

Moi-même, une seconde, je vis la mort. A ce moment, une branche qui

doucement s’abaissait de la rive arrêta la pirogue. Je saisis cette

branche et gagnai la terre ferme. J’étais sauvé. Les éléphants ne

pouvaient faire comme moi: ils étaient pour ainsi dire prisonniers dans

le lit de la rivière.

»Mais ils tentèrent de briser, de leurs pieds et de leurs défenses,

cette embarcation qu’ils considéraient sans doute comme un être

malfaisant, l’un de ceux qui leur avaient envoyé les coups dont ils

souffraient. Je me souviens aussi qu’ils prirent, dans la coque, mon

pliant, mes ustensiles de cuisine, ma cuvette en fer émaillé; puis,

après les avoir méthodiquement élevés à la hauteur de leurs yeux, les

jetèrent à l’eau. J’avais recommencé à leur envoyer des coups de fusil,

autant que possible visant toujours l’animal que j’avais déjà blessé.

»Il vint un moment où je crus bien que celui-ci allait mourir. Il tomba

sur les genoux, jetant une sorte de plainte que je n’oublierai jamais,

qui retentit au loin sur l’eau, une plainte à la fois formidable et

douloureuse. Je l’avais! il allait se coucher là pour agoniser.

»Alors je vis une chose étonnante, sublime. Son camarade--je crois que

c’était une femelle,--lui jeta de l’eau sur le corps comme pour le

rafraîchir, le ranimer, et l’autre, le blessé, remua doucement la tête.

Il avait l’air de dire: «Merci! laisse-moi!» Puis l’éléphant valide lui

noua sa trompe autour du cou--je ne saurais trouver d’autres mots--et

fit un bond gigantesque; malgré le poids incalculable qu’il avait à

porter, il escalada la berge--je ne les retrouvai jamais.

»Mais au moment où j’ai vu _ça_, mon vieux, cet animal que je

considérais comme une énorme brute, enlaçant le corps de son ami pour le

sauver, j’eus l’idée que je venais de commettre un assassinat, et que

ces bêtes avaient raisonné, agi, souffert comme des hommes!

»Ailleurs, j’ai vu des marsouins, des légionnaires, des Sénégalais,

emporter du champ de bataille leur officier blessé. On considérait ça

comme héroïque, et c’était héroïque, en effet, ils étaient cités pour

ça. Mais alors?...»

L'illustre Partonneau · 第 9 / 20 题