PREMIÈRES RENCONTRES

--Ne devrais-je pas confesser mon infirmité? Il se peut que je sache

conter à peu près une histoire: j’ignore l’art d’écrire l’histoire. Mes

souvenirs, des profondeurs cérébrales où ils sommeillent, reviennent

sans ordre, se classent sans méthode, sans nul respect de la

chronologie, ainsi que, communément, chez les enfants et les femmes.

Jamais, un jour d’hiver, un jour de gel ou de pluie froide, je

n’arriverais à me rappeler un matin de printemps, fût-il de l’année

dernière. Jamais un soir d’allégresse, un de ces soirs où l’on se sent

l’ami de tout le genre humain, je ne saurais évoquer l’amertume d’une

déception ancienne, un événement dont j’ai pu souffrir, une crise

spirituelle qui me fut douloureuse, ou bien humiliante: ma mémoire

actuelle est toujours de la couleur du temps et de celle de mon âme...

Voilà que je m’aperçois, un peu tard, que j’ai pris le récit des

souvenirs que j’ai gardés de cet homme exceptionnel, sinon par la fin,

du moins au hasard, et en désordre. J’ai omis de dire comment je fis la

connaissance de Partonneau, comment, dès l’abord, sa personnalité

singulière m’imposa, avec un étonnement un peu craintif, l’admiration du

disciple pour le maître.

* * * * *

Ce fut, il y a bien longtemps, dans une ville d’eaux où je faisais une

cure. Il était assis, au casino, devant une table de trente-et-quarante,

et je me tenais debout derrière lui, risquant de temps à autre un timide

jeton de cent sous, tandis qu’il jetait, avec une malchance persistante,

d’assez grosses sommes sur le tapis. Il se leva enfin, sans témoigner la

moindre impatience, même avec un sourire indéfinissable, où il y avait

comme de la volupté, m’offrit courtoisement sa place. Je préférai le

suivre sur la terrasse où, sans autres façons, ni même me demander mon

nom, il commença de me parler de tout, à propos de rien, comme nul autre

que lui ne saurait parler. Depuis, j’ai joui bien souvent de cette sorte

de conversation qui lui est propre, incisive à en être déchirante,

toujours neuve; joui, bien exactement, comme d’un vice.

Il ne me connaissait pas, mais on me l’avait montré, on me l’avait

nommé. Je le savais célèbre par une exploration dangereuse en Mongolie,

puis une autre à Madagascar. Il y a près de trente ans de tout cela, et,

à cette époque, Madagascar, qui n’était pas encore français, demeurait,

malgré les beaux et longs voyages de Grandidier, à peu près _terra

incognita_ pour un ignorant et un Français de la petite France tel que

je l’étais alors. Ce grand diable long et brun, aux traits

vigoureusement sculptés, ironiques--imaginez une espèce de Barrès qui

aurait des muscles--m’inspirait la qualité d’admiration un peu puérile

qu’on éprouve pour les gens dont on ne sait pas «comment ils ont fait».

... Voici qu’il venait de m’apparaître sous les traits d’un joueur,

sinon professionnel, du moins d’habitude: un homme qui avait traversé

toute l’Asie centrale, et Madagascar en diagonale, administré l’Afrique,

spécialiste en géologie exotique, et qui avait reçu pour ça la croix

d’officier de la Légion d’honneur et la grande médaille d’or de la

Société de Géographie! Ce n’était pas les mœurs que mon ingénuité

attribuait à un savant, même explorateur: je n’y comprenais plus rien.

A cette époque reculée, l’automobile n’était pas inventée; on se

trouvait encore aux beaux jours de la bicyclette. Tout le monde «en

faisait», c’était plus qu’une mode: une rage, une folie. Partonneau

m’invita à une promenade à bicyclette en montagne «pour s’entraîner aux

côtes». J’acceptai bien volontiers.

Nous partîmes de bon matin. Je n’osais faire allusion à cette assiduité

de mon compagnon, qui m’étonnait, aux tables de jeu du casino. Mais

comme on ralentissait à cause de la route dont la pente monte assez

rudement, je le félicitai poliment de sa grande médaille d’or. Il haussa

les épaules, et répondit:

--Les sociétés de géographie, les sociétés de géographie!...

Il soufflait assez péniblement. Enfin, il m’envoya d’un trait, dans la

figure:

--Les sociétés de géographie sont composées de sédentaires qui se

réunissent pour encourager les instincts migrateurs de leurs

compatriotes!

Je vous cite cette phrase afin de vous donner quelque idée des formules

définitives, mais scandaleuses, qui caractérisent la conversation de

Partonneau... Mais quand nous parvînmes au sommet de la côte, me

retournant vers lui, qui était resté un peu en arrière, je faillis crier

d’angoisse, d’horreur, de terreur: ce n’était plus là le Partonneau que

je connaissais, mais un autre--ou plutôt il y avait _deux_ Partonneau,

de même que Janus a deux faces. Le profil de droite était resté tel que

ma mémoire l’avait enregistré; le profil de gauche apparaissait hideux

et formidable; la bouche et l’œil, contractés, crispés, remontant vers

les tempes dans un rictus effrayant--d’autant plus effrayant qu’il était

immobile, comme sculpté, pour l’éternité, dans une pierre inerte!

--Bon Dieu! criai-je, que vous est-il arrivé!

Il me répondit, avec la partie de ses lèvres qui vivait encore, et d’un

ton tout uni:

--Paralysie faciale... Vous inquiétez pas... Résultat du paludisme: un

peu forcé l’allure, alors fabriqué des toxines, et toxines amené

paralysie... Ordinaire, très ordinaire!... Parlez pas de ça: idiot!

Passera après déjeuner.

Et je ne lui parlai plus «de ça», puisqu’il le défendait. Vers le soir,

au retour, il me proposa de nous baigner dans l’Allier. Il se

déshabilla. Je vis, dans sa nudité magnifique, son corps d’athlète,

maigre et musculeux. Mais dès qu’il me tourna les épaules pour descendre

dans l’eau tumultueuse du torrent, voici qu’un nouveau cri de stupeur et

presque d’épouvante m’échappa: rouge, presque sanguinolente encore,

toute gonflée par l’effort de réparation des tissus, une cicatrice

affreuse partait du milieu de sa cuisse gauche, puis se séparait en deux

branches, l’une allant rejoindre son sexe, l’autre filant, filant,

autour de la cuisse...

--Tiens, fit-il, je n’y pensais plus... C’est le bœuf sauvage...

--Le bœuf sauvage?...

--Oui. Dans l’ouest de Madagascar. Les Sakalaves sont venus me dire

qu’il y avait un bœuf sauvage qui venait rendre visite un peu trop

souvent à leurs vaches domestiques, et que ça les embêtait, parce que

les vaches faisaient ensuite des veaux un peu trop sauvages. Alors j’ai

pris mon fusil, je suis allé voir. J’ai rencontré la brute près d’un

champ de cannes à sucre. Je lui ai envoyé une balle, à cent mètres, et

j’ai cru l’avoir ratée; elle est entrée dans le champ de cannes, comme

si de rien n’était, je l’ai suivie, comme un imbécile: mais je ne voyais

rien, dans ces grandes tiges. L’animal a foncé sur moi. Voilà...

--C’est tout?

--Oui, tout... Ah! non... Le bœuf est allé crever à dix mètres. Je

l’avais eu tout de même, vous savez... Il a été versé à l’ordinaire de

mes miliciens: il pesait bien dans les sept cents. Ça faisait de la

viande!

--Mais vous, vous?

--Ah! moi aussi, je faisais de la viande, comme vous voyez. L’hôpital le

plus proche était à Mévatanane, à 170 kilomètres de l’endroit où ça

s’est passé. On m’a mis sur une civière, on m’y a porté. Mais les

mouches ont pondu dans cette viande, elle s’est mise à grouiller de

vers, figurez-vous! Très curieux à regarder, mais gênant pour l’odeur...

A l’hôpital de Mévatanane il n’y avait qu’un médecin, sans nez.

--Sans nez?

--Sans nez. Conséquence d’un ancien coup de pied de Vénus, je suppose.

Il n’aime pas montrer sa figure aux gens, et c’est pour ça qu’il avait

choisi Mévatanane pour exercer son art: il n’y avait jamais personne, à

cette époque. Il a regardé ma cuisse, et il a dit:

«C’est dégoûtant! on ne m’amène jamais que les cas désespérés!»

--Alors?

--Alors, il voulait me couper la jambe. J’ai refusé, et je lui ai

demandé:

--Avez-vous des livres?

Il avait, je ne sais comment, quelques vieux numéros du _Correspondant_.

Le _Correspondant_ est une vieille revue catholique libérale, assez bien

faite. Je me suis guéri en lisant le _Correspondant_...

--Guéri? En combien de temps?

--Me rappelle plus... Deux mois, je pense... Mais pendant ces soixante

jours--et pour la première fois je vis ses yeux briller d’une sorte de

plaisir et de désir furieux--comme je croyais que j’allais mourir et que

je voulais vivre, je ne me suis pas embêté une minute!

* * * * *

... Alors, je compris pourquoi Partonneau, revenu en France, ne quittait

plus les tables de trente-et-quarante ou de roulette. Ses nerfs sont

aussi durs, aussi calleux que son corps énergique est insensible. Et

pour les réveiller, il lui fallait l’excitation de ce qui, pour tout

autre, eût été la peur, ou la douleur physique, ou l’angoisse morale, ou

le risque amer du jeu.

* * * * *

Quelques jours après qu’il m’eut montré, sur les bords d’un gave

pyrénéen, les épouvantables marques laissées sur sa chair, en un endroit

assez délicat, par son combat contre un bœuf sauvage, nous revînmes

ensemble à Paris. Il me semblait que je ne pourrais plus jamais quitter

cet homme admirable et déconcertant; je l’écoutais avec religion,

j’enregistrais ses paroles, je ne souhaitais rien, sinon devenir

humblement l’Eckermann de cette espèce de Gœthe colonial, je me sentais

pour lui l’âme d’un disciple modeste, enthousiaste, fidèle: et il est

bien vrai que je lui dois beaucoup. Il n’était mon aîné que d’un lustre

à peine; mais je me trouvais à l’âge ductile où l’on cherche sans

orgueil sa personnalité à travers des personnalités plus fortes, ardent

à s’offrir tout entier pour recevoir leur empreinte. En un mot, je

l’aimais. J’ignore, même aujourd’hui, s’il daigna, de longtemps, m’en

savoir gré. Cela ne vint que plus tard. Je me trouvais là, je le

comprenais ou essayais de le comprendre; il pensait devant moi,

paisiblement il m’annexait, comme il eût fait, au cours d’une

exploration, d’un indigène paraissant raisonnablement honnête et bien

disposé pour le blanc. Bientôt il me tutoya. Je lui eus, de cette

familiarité, une reconnaissance infinie; il me fallut quelque temps pour

oser la lui rendre.

Il semblait d’une égalité d’humeur, d’une patience comme ascétiques.

Cela, de sa part, était raisonné, volontaire. Il m’avoua certain jour

nourrir un profond dédain pour les explorateurs qui se font tuer:

«Cela prouve seulement, me dit-il, qu’ils ne connaissent pas la

philosophie du métier, qui n’est rien autre que celle du ver de terre.

Le ver de terre est aveugle. Quand, dans ses reptations souterraines, il

rencontre une racine, un caillou, n’importe quoi qui l’empêche d’aller

tout droit, il ne s’obstine pas. Il pousse sa pauvre tête pointue à

droite et à gauche, jusqu’à ce qu’il ait trouvé un terrain qui cède à

ses sollicitations. C’est comme ça qu’il faut faire. Si, sur son chemin,

on rencontre un personnage mal luné qui vous dit: «On ne passe pas!» il

faut attendre quelques jours. Et s’il ne change pas d’avis, passer

ailleurs... S’il faut savoir frapper, quelquefois? Évidemment! Mais

alors, dur! Et par conséquent, si l’on est certain, absolument certain,

d’être le plus fort. La morale, la vraie morale, consiste à ne jamais

faire la guerre qu’à plus faible que soi: de même qu’il est sage de ne

donner de gifles qu’aux enfants. C’est une morale immorale, mais c’est

la bonne.»

Ce fut un incident fort banal, et ridicule, qui me montra que cette

égalité d’humeur, cette patience étaient simulées, et ce qu’elles

cachaient de violence... Il pleuvait. Partonneau qui ne portait

d’ordinaire rien dans les mains, pas même une canne, entra dans un

magasin et fit l’emplette d’un parapluie. Telle était son habitude:

l’averse passée, il oubliait le parapluie n’importe où.

Nous suivions les quais. Il s’agissait de retourner sur la rive gauche.

Un peu avant le Pont-Neuf nous aperçûmes, assez loin encore, l’omnibus

de Ménilmontant. A cette époque, perdue à cette heure dans le recul de

la légende, il n’y avait pas encore d’autobus: rien que de grandes

caisses roulantes, avec une impériale, et traînées par trois chevaux. Il

faut faire maintenant un effort de mémoire pour se rappeler combien la

physionomie de Paris a pu changer en moins de quinze ans... Partonneau

prit sa course pour rattraper cet omnibus, en refermant son parapluie.

Je le suivis, avec plus de lenteur.

... Au moment où il allait atteindre la voiture, un autre piéton le

rejoignit. C’était, selon l’apparence, un bourgeois assez cossu, un

monsieur qui, certes, se fût offert un fiacre, s’il en eût passé sur ce

quai assez déshérité, pour éviter l’averse. Partonneau allongeait déjà

la main pour saisir le garde-fou, la jambe pour s’établir sur le

marchepied... le monsieur cossu le bouscula, et prit sa place.

Alors, je vis, spectacle inattendu et scandaleux, Partonneau l’empoigner

vigoureusement au collet, le tirer en arrière, et lui envoyer à travers

la figure un magnifique revers de son riflard. Le coup porta si bien que

le chapeau tomba et que le monsieur fit un écart en arrière.

Comme j’arrivais, tout essoufflé, me remémorant, au pas de charge, ces

vers d’un illustre poète, à peine modifiés, il s’avéra que le monsieur

cossu était aussi un monsieur combatif. Lui-même avait un parapluie: je

tombais en pleine séance d’escrime.

Pendant ce temps l’omnibus s’était éloigné, mais ralentissait pour

gravir le dos d’âne du Pont-Neuf. Je criai à Partonneau:

--Qu’est-ce qui te prend? tu es fou?

Partonneau avait retrouvé son sang-froid. Il s’amusait de tout son cœur

en parant les attaques du monsieur cossu qui, je dois bien le

reconnaître, n’avait pas davantage été l’agresseur que la France ne le

fut plus tard à l’égard de l’Allemagne.

--Monsieur, dit Partonneau un peu haletant, je prendrai l’omnibus, et

vous ne l’aurez pas!

Sur quoi, ayant l’air de suivre la consigne militaire en cas d’alerte,

qui est de s’esquiver rapidement, il mit ses jambes à son cou, gagna

l’omnibus, et s’y assit. Je l’avais suivi. Les voyageurs de l’omnibus

riaient comme des enfants, moi aussi.

Mais le monsieur cossu, dans un état d’exaspération concevable,

transforma ses bras en un poste de télégraphie optique d’un rayon

d’action tel que le conducteur de l’omnibus, tirant sa sonnette, fit

arrêter la voiture. Et le monsieur entra!

Ce fut tragique. Le monsieur alla s’asseoir en face de Partonneau. Il

était écarlate, il était bleu, il était vert d’indignation, en même

temps que le feu de la bataille et de la course lui coupaient le

souffle.

--Monsieur, dit-il à Partonneau, ça ne se passera pas comme ça!... Votre

carte.

--Ma foi, répondit paisiblement Partonneau, je n’en ai pas!

Ce n’était point, de sa part, un mensonge. Depuis longtemps il avait

renoncé à l’usage des cartes de visite, par la raison, expliquait-il,

que, dans les pays qu’il habite généralement, personne ne les peut lire.

--Les voilà bien, dit pour tous les voyageurs le monsieur cossu, ces

goujats qui donnent des coups de parapluie. Ça n’a seulement pas de

carte!... Écrivez-moi votre nom, votre adresse!

Partonneau, avec une prétendue confusion, déclara qu’il n’avait ni

papier ni crayon, ni plume. Un voyageur perfide prêta les objets

nécessaires.

Alors, Partonneau, froidement, inscrivit, sur la feuille qu’on lui avait

tendue, _mon nom_! Je n’eus le temps de voir que cela, et j’allais

protester. La fermeté de son regard cloua cette protestation sur mes

lèvres. Il demanda, bien doux, tenant toujours la feuille de papier

entre ses doigts.

--Et vous, monsieur, puis-je savoir?...

--Oui, monsieur, moi, des cartes, j’en ai toujours!

Partonneau lut à haute voix, pour l’assistance:

_M. Aristide Lebeau, 10, impasse Lebeau, entrepreneur de menuiseries et

cercueils._

--Monsieur, fit Partonneau avec une gravité terrible, vous pouvez

préparer _le vôtre_!

Les yeux durs, la lèvre hautaine, il lui présentait les lignes qu’il

venait d’écrire, ces lignes dont la première portait mon nom, mon pauvre

nom, bien inconnu de tous à ce moment. Le monsieur cossu, de rouge et de

bleu devint blanc comme un linge. Il murmura ces mots, pour moi

incompréhensibles:

--C’est toujours comme ça! Toujours comme ça!

Son derrière, son important derrière, commença de ramper vers la sortie,

sans quitter la banquette; au premier arrêt, il s’évanouit, silencieux.

Vainqueurs, nous ne descendîmes qu’à la place de Rennes. Seul enfin avec

Partonneau j’osai lui reprocher d’avoir ainsi, sans courage, substitué

ma personne à la sienne.

--Mon cher ami, répondit-il sans honte, c’est que je me suis jugé trop

parfaitement idiot... J’ai préféré que ce fût toi... Quand cet imbécile

m’a bousculé, je n’ai plus songé que je me trouvais à Paris. J’ai réagi

comme en présence d’un noir ou d’un jaune qui ose attenter à la majesté

du blanc, ce qui exige le coup de cravache. Je n’avais pas de cravache,

j’ai pris mon parapluie. C’est stupide! stupide! Bon Dieu! il faut que

je m’en aille, ou bien que je m’adapte. Toutes réflexions faites, je

crois que j’aime mieux m’en aller... Mais ne crains rien: tu n’entendras

plus jamais parler du bonhomme.

--Je le pense, répliquai-je: il est parti bien vite... Mais pourquoi, je

ne m’explique pas pourquoi? Il ne me connaît pas; d’ailleurs, je me sers

d’une épée comme d’une fourchette, et à dix mètres, je ne mettrais pas

une balle de pistolet dans une porte cochère.

--Mon cher, me révéla Partonneau, c’est bien simple. Au-dessous de ton

nom et de ton adresse, j’avais écrit seulement ceci: _maître d’armes_.

* * * * *

Du reste, humilié, déconcerté dans mon admiration, il m’arrivait de le

trouver radicalement absurde. Il ne s’intéressait à rien absolument, à

Paris et en France. Il professait sur toutes choses--j’entends les

choses qui, à ce moment, affolaient la plupart des Parisiens--que les

jugements les plus courts et les plus médiocres. On aurait juré qu’il le

faisait exprès: il ne le faisait pas exprès! Parmi ces jugements,

quelques-uns approchaient de l’humour. Il ne s’en doutait pas: il les

exprimait tout à fait sérieusement. C’est ainsi qu’une fois, alors qu’on

était tout près d’une période d’élections générales, et qu’il était à

craindre que les décisions du peuple, réuni dans ses comices, ne fussent

hostiles au régime que nous possédons, il demanda, étonné: «pourquoi les

ministres ne faisaient-ils pas «amarrer» quelques notables?» Il estimait

légitime, quand le gouvernement est obligé de procéder à une élection,

que celui-ci commence par jeter dans la _canha-fa_, entendez sur la

paille humide des cachots, un certain nombre de citoyens, afin

d’inspirer aux autres des réflexions salutaires sur l’irrésistible

pouvoir de l’Autorité. «Amarrer» les notables lui paraissait donc la

première mesure à prendre, toutes les fois que se présente un événement

désagréable. Si c’est une grève, les présidents et les secrétaires du

syndicat de la corporation en grève; mais si c’est un accident de chemin

de fer, le président, les administrateurs et les ingénieurs de la

Compagnie: les têtes, enfin, toujours les têtes!

«J’ai remarqué, expliquait-il, qu’ici, vous ne fichez jamais dedans que

les _nhaquoués_, autrement dit les pédezouilles. L’expérience nous a

enseigné, aux colonies, qu’il ne sert de rien d’amarrer les

pédezouilles: ils sont, en quelque sorte, payés pour ça par ceux qui les

mènent, et encore «payés» est une exagération. En réalité, ils sont

tenus d’acquitter les bêtises que font leurs maîtres, soit sous forme

d’amendes, soit en allant au violon. Ils en ont l’habitude, et cela

n’empêche rien. La vérité est qu’on n’obtient le bon ordre, et une saine

administration, qu’en tapant sur le mandarin, quitte à lui accorder,

entre temps, les plus grands honneurs, afin de lui assurer le respect du

peuple.»

Tout cela était tellement extraordinaire et à proprement parler, hors de

raison, qu’il n’y avait rien à lui répondre, sinon que «ça ne pouvait

pas se faire comme ça», et à changer de conversation. Lui-même s’en

rendait compte, car il était dans ses principes de commencer par étudier

«l’indigène»: et il constatait, sans songer à s’en froisser, que pour le

moment, il ne comprenait pas l’indigène parisien, et que celui-ci le lui

rendait; mais il ne l’accusait pas d’avoir tort.

«Il a fallu, m’expliqua-t-il un jour, que je prisse mes dispositions

pour vivre dans des pays où, à première vue, il n’y a pas moyen de

vivre, et ne pas m’y embêter alors qu’on n’y distingue que des motifs de

s’embêter jusqu’à la mort: car, moi aussi, il fut une époque où je fus

Français, et même Parisien. La plupart des coloniaux ne parviennent à

cet état indispensable d’abrutissement et d’heureuse ataraxie

qu’inconsciemment, sous l’influence du climat, du milieu et des

circonstances. C’est ce qu’ils appellent «avoir pris la couche». Et ils

savent, par expérience, que tant qu’ils n’ont pas pris la couche, ils

souffrent de ce mal horrible qui s’appelle la nostalgie, ils trouvent

que tout va de travers, ils sont mécontents de tout; ils ne sont bons

qu’à se laisser claquer ou rembarquer. Moi, j’ai pris la couche

volontairement. J’ai étudié les moyens de l’étendre sur moi, d’en

pénétrer mes pores, de m’en faire une cuirasse. Mais c’est une cuirasse

qui tient à la chair: on ne s’en débarrasse pas comme on veut; il y faut

même plusieurs années.»

La curiosité me vint d’analyser de quels éléments cette «couche» se

composait. Je constatai assez aisément que le premier était, de la part

de mon ami, et sans doute de tous ceux qui ont partagé son genre

d’existence, une insouciance profonde et sincère à l’égard de toutes les

classes de la société qui n’étaient pas «sa classe». En d’autres termes,

l’esprit de corps. Nous le connaissons, chez nous, par les militaires et

aussi par les magistrats, qui en sont profondément imbus, mais encore

nos militaires et nos magistrats de France sont-ils obligés de

fréquenter des personnes qui ne sont ni militaires ni magistrats: les

nécessités de la vie contemporaine les y contraignent. Partonneau, bien

au contraire, vivait depuis plus de vingt ans dans des pays

exceptionnels où il n’avait rencontré que trois catégories d’humains,

pratiquement réduites à deux: l’indigène, matière de sa profession, et

qu’il ne considérait que professionnellement, un peu comme le médecin

les malades, ou plutôt, comme le prêtre les laïcs; et puis les

Européens, les _blancs_; et ces blancs répartis en deux subdivisions:

les administrateurs coloniaux, la seule importante, et les autres.

De là chez lui, d’ailleurs, un magnifique, un émouvant mépris de

l’argent. Chez nous, depuis plus d’un siècle, c’est l’argent qui donne

le rang; si nous avons encore une aristocratie, ce n’est plus qu’une

ploutocratie. Pour Partonneau, l’argent était une chose due à son grade,

à sa fonction, et qui n’avait en soi qu’une importance tout à fait

secondaire, d’autant plus que, «à la colonie», maison, train de maison,

automobile, enfin presque toutes les nécessités ou les agréments de

l’existence, lui arrivaient en surcroît de son traitement. Ainsi

l’argent, pour lui, n’était pour ainsi dire que le superflu; quelque

chose comme la «semaine» qu’on donne aux collégiens; il le dilapidait

comme un aristocrate des temps passés, peut-être même avec plus

d’affectation. Quand, à Paris même, il avait touché son traitement, en

billets de banque, il ne daignait pas plier ces billets dans un

portefeuille. Il les froissait négligemment, en forme de boule, qu’il

jetait dans la poche de son pantalon, et, pour payer quoi que ce soit,

se contentait d’effeuiller la boule.

Je m’aperçus bientôt que rien, décidément, rien n’avait d’importance à

ses yeux que sa colonie, les gens de sa colonie, que la France et sa

capitale même, avec son luxe, ses magnificences, les hiérarchies

mondaines qu’on s’efforce d’y recréer artificiellement, n’existaient

pas. Je le conduisis un jour, espérant l’émouvoir, à la répétition

générale d’une pièce à laquelle le «Tout-Paris» des premières et des

salons à la mode s’était fait un devoir d’assister; ce qu’on appelle un

événement de la saison. Il y avait là des hommes politiques fort connus;

tous les lions de la littérature et du journalisme; la belle madame

Levreau, qui mènerait toutes les élections à l’Académie si sa rivale

Madame de Perdrix-Marais ne lui faisait concurrence; et jusqu’à Mgr

Lapie, évêque _in partibus_ d’Antioche, celui qui, vous savez bien, a

converti à son lit de mort M. Pavillon, cet illustre philologue, athée

de goût, de tempérament et de raison.

... Partonneau tira sa lorgnette, scruta l’assemblée avec une grande

conscience, et me dit tout naturellement:

«Il y a Perronneau, le résident supérieur d’Annam, dans une avant-scène;

Julliard, de Hai-Binh, avec sa petite amie, dans une baignoire. La

Maloire, le directeur de la Société d’Électricité de Saïgon, avec sa

femme, et madame Pouyade, tu sais, l’épicière du boulevard Paul-Bert, à

Hanoï, aux fauteuils: la chambrée n’est pas mauvaise!

Alors, je compris vraiment ce que c’est que la couche!

L'illustre Partonneau · 第 8 / 20 题