DANS LE MONDE

L’avant-dernière fois que Partonneau revint à Paris, il était au

comble de la gloire. Dédaignant, pour quitter la colonie du

Juste-Milieu-Asiatique, de faire comme tout le monde, et de s’embarquer

sur un confortable paquebot, et tournant le dos à l’océan Indien, il

s’en était revenu par le Thibet. Tout seul! Et, seul de tous les

Européens depuis le voyage des missionnaires Huc et Gabet, c’est-à-dire

depuis plus de trois quarts de siècle, il avait réussi là où Dutreuil de

Rhins a si cruellement échoué: il avait pénétré dans la mystérieuse

Lha-Ssa; il s’était entretenu avec le Dalaï-Lama, Bouddha vivant des

Thibétains, beaucoup plus familièrement que je n’arriverai jamais à le

faire avec M. Ramsay Macdonald; il avait visité, je ne sais où, des

grottes-bibliothèques où dorment depuis trente siècles des manuscrits

rédigés dans des langues que nul ne parle plus, pas même les perroquets;

il n’avait tué personne, on n’avait pas même essayé de l’assassiner;

pourtant, il avait tout vu, tout entendu sur son passage; il avait été

géographe, géologue, philologue, botaniste, et rapportait par surcroît

une collection d’_argols_ unique au monde. Les _argols_, il faut le

faire connaître à ceux qui pourraient l’ignorer, sont le seul

combustible connu sur les hauts plateaux thibétains, où ne sauraient

croître même ces saules, pas plus hauts que des géraniums, qu’on

rencontre encore jusque dans les régions arctiques; ce sont des bouses

de ruminants, tout bonnement, mais parvenues à un parfait état de

siccité. Il y a celles du chameau, pour lesquelles Partonneau professe

de l’estime: il paraît qu’elles valent, pour faire griller une

côtelette, le meilleur bois de hêtre. Il y a celles des vaches, pour

lesquelles il témoigne un profond mépris. Il y a enfin les petites

boules rondes que laissent sur leurs pas les chèvres et les moutons, et

dont il est enthousiaste: il démontra, devant un aréopage de savants et

de métallurgistes, qu’elles dégagent une chaleur susceptible de fondre

même l’acier. Un journal publia cette expérience avec cette manchette:

«La crise du charbon conjurée!»

De si notables et diverses découvertes avaient valu à Partonneau quelque

notoriété. Il devint d’abord populaire; son portrait figura dans les

périodiques et les quotidiens. Ce qui compte davantage, il fut un homme

à la mode. Les salons se le disputèrent; il connut cette gloire suprême:

des dames fort distinguées envoyèrent à leurs amis des cartes les

invitant à venir prendre le thé chez elles, avec cette note,

soigneusement soulignée: «Pour rencontrer M. Partonneau.»

Je crois me souvenir de l’avoir dit, au début de l’étude que je consacre

à la vie de cet homme singulier et admirable: Partonneau, dans les

séjours qu’il avait faits à Paris, au cours de sa longue et très

aventureuse carrière, n’avait jamais fréquenté que le café Mahieu. Cet

homme qui semble tout savoir ignore le bridge; il ne connaît que la

manille. Une fois en France, il se retrouvait ce qu’il y avait été avant

de la quitter pour la première fois, un étudiant, même un étudiant

pauvre, aux joies faciles; que dis-je, élémentaires. Il ne sait rien de

ce qu’on est convenu d’appeler «le monde», de ses usages, du ton de

conversation qu’il y faut prendre. Cela m’inquiéta pour lui. D’autre

part, j’étais son ami, je m’enorgueillissais de sa réputation, j’eusse

été peiné qu’il repoussât de si flatteuses attentions. A cet égard, je

fus bientôt rassuré.

--J’irai, fit-il, considérant d’un air paisible la première de ces

invitations, que je ne lui présentais qu’avec timidité.

Et comme je le regardais, un peu étonné d’une décision si aisée, si

rapide:

--... C’est de l’exploration!

J’avoue que ce mot me fit trembler. Je le voyais entrant avec un

théodolite chez Madame de Véromandes, ou appliquant un compas à branches

courbes sur la face de M. Mouvenot, le grand homme d’affaires, à l’égard

de qui cette personne passe pour avoir des bontés, afin de prendre sa

mensuration crânienne; ou bien encore faisant un petit cadeau à M.

l’abbé Chudier, qui fréquente aussi la maison, pour l’inciter à lui

céder une pièce archéologique intéressante de son église, par les mêmes

procédés dont il usa pour séduire les bonzes des lamaseries, et emporter

leurs plus précieux bouddhas.

Il ne fit rien de tout cela, par la bonne raison que c’est à peine,

d’abord, s’il ouvrit la bouche, sauf pour les expressions de courtoisie

les plus vagues et les plus générales. Il avait l’air, pour moi qui le

connaissais bien, de songer: «Qu’est-ce que ces indigènes vont me

demander de payer pour entrer dans leur pays?»

--Monsieur, lui demanda à la fin madame de Véromandes, avec une aimable

impatience, parlez-nous un peu des femmes du Thibet.

--Ce sont, madame, des personnes fort heureuses: car elles ont

généralement trois ou quatre époux légitimes en même temps, ce qui me

paraît suffire. Tous les frères d’une famille sont ordinairement maris

d’une même femme.

Madame de Véromandes manifesta, malgré sa politesse, quelque

incrédulité. Mais M. l’abbé Chudier voulut bien lui jurer que les

_Annales de la Propagation de la Foi_ confirment les dires de

l’explorateur. Il ajouta que cette coutume ne lui paraissait pas

irréprochable.

--En effet, observa madame de Véromandes, que deviennent les autres

hommes?

--Madame, fit Partonneau, tout est comme en France, ne vous en souciez

point: une femme a plusieurs hommes, et les hommes sans emploi se font

moines!... Cette coutume n’a pas manqué d’être favorisée par la Chine,

suzeraine du pays, et antimilitariste: une femme qui possède plusieurs

hommes les juge tous indispensables à son bonheur, et n’en veut pas

faire des soldats. Quant aux moines ils sont naturellement exempts de

porter les armes: combinaison de tout repos pour assurer la paix! Si nos

pacifistes avaient la moindre prévoyance ils devraient d’abord établir

en France ces deux institutions qui s’appuient et se complètent: le

cléricalisme et la polyandrie.

La conversation prenait un tour scabreux. J’en frémissais. Fort

heureusement, comme elle était à M. Mouvenot de nul intérêt, il

interrogea:

--Et l’administration, monsieur, le gouvernement de ce pays-là? Ils

doivent être fort vénaux, comme partout en Orient?

M. Mouvenot en savait quelque chose. A l’aurore de sa grande fortune,

alors qu’il opérait en Turquie, il acquit l’art de distribuer les

_bakchichs_ avec fruit et discernement; et plus tard, en Occident, cet

art n’a pas manqué non plus de lui être utile. Même l’importance des

services qu’il a ainsi rendus le défend seule contre la malveillance de

ceux qui le voudraient accuser de corruption.

--Il est vrai, fit ingénument Partonneau, il est vrai! Dans ce pays, nul

fonctionnaire civil, militaire, ou même religieux, n’accorde rien à

personne qu’en échange d’un petit avantage personnel... Mais après tout,

le pot-de-vin, monsieur, le pot-de-vin n’est pas incompatible avec un

haut état de civilisation!

Je crus que la foudre était tombée. Je rougis, je pâlis. J’avais tort.

Le visage de M. Mouvenot, du contraire, s’illumina. Il était enchanté,

il acquérait de vives lueurs de philosophie sociale; de quoi,

auparavant, il ne s’était jamais soucié.

--Vous aviez raison, me dit-il à demi-voix, votre ami est un homme de

génie! Croyez-vous qu’il entrerait dans les affaires? Avec sa

notoriété...

* * * * *

Partonneau, malgré cette invitation, n’entra pas dans les affaires. Mais

j’en vins à me persuader qu’il ne tenait qu’à lui de trouver dans les

entours de madame de Véromandes une amie élégante, même spirituelle, en

tout cas sachant, à coup sûr, unir quelque délicatesse à une

intéressante et suffisante sensualité. Enfin quelque chose de nouveau

pour lui; et de l’exploration encore, sur quoi j’eusse goûté ses

aperçus, qui manquent rarement, on le sait, d’originalité.

Il ne m’était point échappé qu’il avait plu. Comme toujours il avait

montré quelque chose d’imprévu, de surprenant. La virilité de son grand

corps maigre et sec, mais musculeux, le contraste assez voluptueux de

ses sourcils fort noirs et d’un regard demeuré très jeune, presque

enfantin, sous la forêt candide de ses cheveux parfaitement blancs, mais

durs et coupés en brosse, n’avaient pas été non plus sans produire une

impression favorable. Je pus bientôt me rendre compte qu’il lui était

loisible de choisir entre trois ou quatre personnes qui ne feraient pas

languir trop longtemps son impatience. Cela aussi me paraissait digne

d’être retenu: je le savais n’avoir point accoutumé d’attendre. Je le

savais! mais comment eussé-je pu prévoir que, malgré tout mon

empressement à lui être utile, j’arrivais déjà trop tard! Lorsque je lui

fis part des espoirs qu’à mon sens il était en droit légitime de

nourrir, il fit preuve tout d’abord d’hésitations que je crus pouvoir

porter au crédit de sa modestie, puis attribuer à sa nonchalance.

«Tant d’embarras, objecta-t-il, pour si peu de chose! Il n’aimait pas

les complications. Les jeunes femmes appartenant à un monde si brillant

n’étaient point son affaire: ou bien il leur paraîtrait bientôt

insupportable et sauvage, ou bien il leur devrait consacrer un temps

qu’il préférait employer autrement; il s’apprêtait à écrire la relation

de son voyage, à relever ses itinéraires géographiques...»

Je lui représentai que ces allégations étaient fort semblables à des

défaites; que l’amie qu’il choisirait n’aurait guère plus de temps à lui

donner que lui-même ne se sentait disposé à en accorder; qu’une liaison,

pour elle, consisterait surtout dans la satisfaction de se dire: «Cet

homme dont on parle est à moi!» et de le pouvoir faire connaître en

confidence à des rivales possibles; qu’il raisonnait de l’amour, tel

qu’on le pratique aujourd’hui dans la bonne société, d’après une

littérature surannée qui en exagère les difficultés, en complique

fictivement les cérémonies; et que celles-ci, dans la réalité, sont à

cette heure réduites à presque rien.

--Il est possible, reconnut-il brusquement: mais j’ai ce qu’il me faut!

Il n’y avait pas encore quinze jours que Partonneau était à Paris: il y

possédait déjà une amitié! Cela n’était pas extraordinaire, j’aurais dû

m’y attendre. Pourtant je lui demandai, un peu décontenancé:

--Et c’est... une passion?

Il leva vers moi des yeux candides, mais scandalisés:

--Moi? Voyons!... Non, et même je ne sais pas trop bien comment cela

s’est fait. Elle habitait sur le même palier, la porte en face. J’avais

laissé la mienne ouverte: elle est entrée...

--Et qu’est-ce qu’elle fait chez toi?

--Elle est gentille... Elle a ouvert mes caisses, et elle a mis dans les

armoires ce qu’il y avait dans les caisses. Elle range, elle tourne dans

l’appartement. Quand elle a fini de ranger, elle joue avec son chien:

parce qu’elle a un chien, un berger allemand...

Alors, je me rappelai cette Émilienne, qu’il avait gardée chez lui

durant six mois sans même penser à lui demander son nom de famille, et

la petite Annamite qui passait la nuit sous son lit, à Yen-Minh, ne

sortant de sa cachette qu’à l’évocation du maître. Je compris combien la

femme continuait à tenir peu de place dans l’existence de cet homme

vraiment fort. Il avait pris celle-là comme il avait pris les autres:

parce qu’elle était entrée. Cela lui suffisait; il n’en demandait pas

davantage, il aurait cru imprudent, fatigant, funeste à son repos de

chercher autre chose.

Il proposa, avec une auguste sérénité:

--Veux-tu la voir?

Je la vis. Elle s’appelait Jacqueline. Elle était blonde, c’est tout le

souvenir qu’elle m’a laissé; de ces femmes dont on ne garde pas plus les

traits dans sa mémoire qu’on ne pourrait distinguer une souris blanche

d’une autre souris blanche. Je suppose qu’elle pouvait avoir entre

trente et quarante ans; elle était peut-être beaucoup plus jeune. Il

paraît qu’elle vivait d’une rente assez confortable, qui lui avait été

léguée par «quelqu’un». Sur elle je n’en sus jamais davantage, et cela

même, je me demande comment je l’ai su, comment elle était là, pourquoi

elle était restée après être venue. Je ne me l’explique pas encore. Je

ne crois pas qu’elle aimât Partonneau; pourtant elle l’adorait.

J’entends qu’elle aimait «servir», et être à un homme. Elle élevait vers

lui des yeux perpétuellement attentifs, un peu inquiets: les yeux que

son chien avait pour elle-même.

Et lui, Partonneau, était «bon» pour elle. Je n’ai jamais mieux senti

tout ce qu’il peut habiter de cruel, à force d’insuffisance, dans ce

seul petit mot, et le sentiment, l’attitude, qu’il prétend représenter.

Il ne la traitait point comme la petite Annamite. Il ne l’enfermait pas,

il la laissait parfaitement libre. J’imagine que sans raisonner,

instinctivement, il respectait en elle «la majesté du blanc», dont tout

Européen, une fois qu’il a fréquenté, en les dominant, des races

différentes de la sienne, finit par concevoir une si haute idée. Il

avait seulement l’air de lui dire: «Tu es libre, mais moi aussi! Et au

fond, alors c’est comme si nous ne nous connaissions pas!» Et ce qu’il y

avait de terrible, si l’on prenait la peine d’y réfléchir, c’est

qu’elle, cette Jacqueline, _ne voulait pas_ être libre...

Je fus quelques jours sans revoir Partonneau. Un matin, j’allai chez

lui. Je le trouvai en bras de chemise, un crayon d’une main, un compas

de l’autre, penché sur une immense carte à grande échelle, qu’il

dessinait patiemment après l’avoir étendue sur une vaste planche de bois

blanc posée sur deux tréteaux. Cette sorte de table était à peu près le

seul meuble de la pièce, sauf une chaise de paille. Telle était la

simplicité de mœurs de cet homme admirable. Partout il était campé. Je

ne vis pas Jacqueline. Ce fut en vain que je la cherchai dans le reste

de l’appartement.

--Où est-elle? demandai-je.

--Je ne sais pas, répondit Partonneau. Chez elle, probablement; en face.

Elle ne vient plus.

--Tu l’as chassée?

--Si tu veux... Figure-toi qu’avant-hier, il était cinq heures du soir,

le jour commençait de se faire un peu sombre. J’étais là, où tu me vois,

avec les mêmes outils, en train de songer: «Par où diable peut-elle bien

passer, cette garce de cote 3.400?... Voilà une femme qui me met la main

sur le front, qui me dit: «Mais, mon chéri, tu vas te faire mal aux

yeux, si tu travailles sans lumière!» Comprends-tu ça? Est-ce que ça la

regardait? Je lui ai dit:

--F... le camp, à la fin, f... le camp! D’abord, je ne conçois pas du

tout pourquoi tu es ici; tu ne me demandes jamais d’argent, c’est un

mystère insondable. Mais cependant j’ai fini par comprendre: tu as un

chien qui est curieux, un chien qui aime à «faire balcon», à regarder

les passants dans la rue! Et toi, tu habites sur la cour. Eh bien! ton

chien, il pourra venir tant qu’il voudra! Mais toi, pour quoi faire?...

«Je suppose qu’elle n’a pas été contente. Elle n’a pas pleuré, elle n’a

pas insisté: elle est partie.

--Et tu n’as pas été la chercher? Il y avait quatre pas...

--Non. Encore une fois, pour quoi faire?

L'illustre Partonneau · 第 6 / 20 题