Partonneau revenait de Madagascar. Il y a longtemps que se passèrent les
événements dont je me fais l’historien: c’était deux ou trois ans après
l’insurrection qui suivit la prise de Tananarive. Partonneau s’était
alors révélé ce qu’il fut durant le reste de son aventureuse carrière:
l’un des collaborateurs civils les plus adroits, le plus vigoureux de
Gallieni; en apparence, et à l’écouter, le plus imprévu des humains; en
réalité, montrant le génie de la politique indigène. Il avait administré
des provinces aussi vastes que la Belgique, rendu la justice comme saint
Louis, sauf qu’il était assis sous un pamplemoussier, non sous un chêne;
livré des batailles rangées à la tête de dix-huit miliciens, de la sorte
pacifié la moitié d’un empire; enfin, gouverné sagement, mais dans
l’éclat d’une puissance illimitée. Le tout sans s’étonner de rien: il
n’avait jamais l’air de croire que c’était arrivé.
Quand un mot de lui me fit savoir qu’il était de retour à Paris, je
courus le voir. Ce proconsul avait tout simplement repris son ancien
domicile, une modeste chambre d’étudiant, rue Flatters, au quartier
latin. Sa concierge me dit, d’une voix un peu surprise:
--Mais M. Partonneau n’est pas là, à cette heure-ci! (Il était quatre
heures de l’après-midi.) Vous le trouverez au café Mahieu, comme de
juste.
J’allai donc au café Mahieu. J’y découvris en effet Partonneau, attaché
de toute son âme aux problèmes d’une manille aux enchères avec des
habitués qui l’ignoraient radicalement trois jours auparavant, mais le
tutoyaient. Telle était la simplicité de son âme: il ne se souvenait
plus d’avoir été vice-roi, d’être toujours officier de la Légion
d’honneur et grande médaille d’or de la Société de Géographie. Ou
plutôt, comme il disait, avec sa belle philosophie, ramassée dans une
formule concise: «Tout ça n’avait aucun rapport!»
--Alors, lui dis-je, tu ne regrettes pas tes grandeurs?
--Non, fit-il, sincèrement: ici la vie est beaucoup plus facile! Je n’ai
à me soucier de rien...
En effet, il ne se souciait de rien. Toutefois, y réfléchissant, il me
déclara que, pour lui, Paris manquait de femmes. Je répliquai que ce
n’était pas l’opinion générale.
--C’est possible, me répondit Partonneau, mais alors c’est que je ne
sais plus «manière». A Madagascar, je n’avais qu’à m’adresser aux
_governora madinika_, les chefs des notables, qui m’envoyaient tout de
suite ce qu’ils avaient de mieux. Ici, il n’y a pas de _governora
madinika_: cela me manque.
Je lui fis remarquer qu’il y avait un préfet de police; il me pria de ne
pas me payer sa tête. Mais je ne croyais pas si bien dire, ainsi qu’on
verra.
Deux jours plus tard, il m’apprenait qu’il avait trouvé «quelqu’un». Ce
quelqu’un s’appelait Émilienne. Comme je m’informais de l’endroit où il
l’avait rencontrée:
--Mais dans la rue! Où veux-tu que ce soit?
Il ajouta qu’il l’avait installée chez lui, que c’était une personne
très comme il faut, bien agréable, et qu’elle avait des vertus
d’intérieur.
Je supposai que c’était à cause de ces vertus d’intérieur qu’on ne
voyait jamais Émilienne. Partonneau allait au Mahieu sans elle, dînait
sans elle à la brasserie du Panthéon, retournait jouer à la manille, au
Mahieu, sans elle, et ne partait que vers minuit.
--Partonneau, lui dis-je timidement un soir, qu’est-ce qu’elle fait, ton
Émilienne, pendant ce temps-là?
--Elle m’attend en mangeant des marrons. C’est une femme qui adore les
marrons, avec du vin blanc. Chaque tribu a ses mœurs.
Je me permis de lui faire observer que les mœurs de la tribu parisienne
ne sont pas, généralement, si simples; que les femmes, chez nous, aiment
la distraction; que, de plus, elles souhaitent d’ordinaire que leurs
amis fassent l’étalage public de leurs attraits et de leur toilette.
--Je me souviens, reconnut Partonneau, d’avoir lu ces particularités
dans certains ouvrages qui traitent de la matière. Mais Émilienne est
différente. Elle ne demande pas du tout à m’accompagner. Je la vois le
soir, quand je rentre, et le matin, où elle fait le ménage, cependant
que je travaille à ma grande carte, au cent millième, du nord-est de
Madagascar. Cela nous suffit à tous deux.
Toutefois, il advint un jour que Partonneau vint s’asseoir à mes côtés,
la figure légèrement attristée.
--C’est curieux, me dit-il, Émilienne a été prise dans une rafle!
--Dans une rafle? Comment cela?
--Comme il paraît que ça se fait: par la police. Elle se promenait sur
le boulevard, et la police l’a emmenée...
Je compris pourquoi Émilienne ne tenait pas à accompagner Partonneau le
soir: elle avait d’autres occupations, et ne passait pas décidément tout
son temps à manger des marrons.
--... Et elle a fait prévenir la concierge, poursuivit Partonneau, qu’il
me fallait aller la réclamer à la préfecture de police.
--Et tu iras?
--Sûrement, j’irai! Je me suis informé. Une femme qui vit avec un homme
honorable, la police n’a pas le droit de la cueillir: tels sont les lois
et règlements de ces populations occidentales. Tout à l’heure je vais
donc aller réclamer Émilienne.
Il revint deux heures après.
--C’est extraordinaire, fit-il, on n’a pas voulu la relâcher!
--Il y avait un cheveu?...
--Aucun cheveu. J’ai vu un administrateur, très aimable. Je lui ai dit:
«Vos miliciens ont arrêté une femme qui vit avec moi. Puisqu’elle vit
avec moi, je viens la chercher. Voilà mes noms et qualités.» Il m’a
répondu: «Rien de plus juste, cher monsieur... Enchanté de cette
occasion de faire connaissance de l’explorateur Partonneau, dont la
renommée est venue jusqu’à moi. Cette dame s’appelle?...
»--Elle s’appelle Émilienne!
»--... Émilienne? Bien. Son nom de famille?
»Alors, je suis tombé des nues: «Est-ce que vous croyez, lui ai-je dit,
que j’ai l’indiscrétion de demander leur nom de famille aux dames qui
m’honorent de leurs faveurs? Et qu’avais-je besoin de connaître son nom
de famille? Je ne veux pas en hériter!» Là-dessus, il m’a répondu: «Je
regrette! mais, dans ce cas, malgré la meilleure volonté du monde...»
Partonneau réfléchit un instant, et conclut:
--A Madagascar, les femmes n’ont pas de nom de famille. Les hommes non
plus, du reste. Ils ont bien raison: ces complications sont ridicules!
* * * * *
Il ne faudrait pas croire que toutes les dames que, dans l’acception
biblique du terme, mon ami Partonneau connut à Paris, quand, par chance
il y venait se reposer de ses fatigues, échouèrent, comme celle dont je
viens de parler, à la préfecture de police. Il y en eut d’autres, dont
les relations avec cet homme illustre se terminèrent différemment, bien
que d’une façon toujours aussi singulière; et je compte rapporter
comment. Il est certain qu’il n’avait de rien, ni des femmes, ni de
l’autorité, ni de la manière dont il convient d’exercer cette autorité,
une conception qui puisse ressembler en quoi que ce soit à la nôtre.
Celle-ci ne pouvait que demeurer fort éloignée des comportements que son
génie naturel, développé par ses séjours sous d’autres cieux, et
l’habitude qu’il avait prise d’y exercer les réalités de la domination,
avaient inculqués à Partonneau. C’est ce qu’il me fit bien sentir, il y
a quelques années, alors que j’avais le plaisir de le retrouver chef de
cercle, muni de pouvoirs effectivement illimités, dans une des régions
les moins assimilées de notre Indo-Chine septentrionale: car ce diable
d’homme a été partout, et l’on doit à la vérité de reconnaître qu’il est
l’un de ceux qui ont le moins mal réussi partout où il a passé.
«L’administration, me dit-il, est une chose très simple. Elle a trois
aspects: ce qu’on fait pour le gouvernement, ce qu’on fait pour les
indigènes, ce qu’on fait pour soi. Le gouvernement, les indigènes
n’étant pas électeurs, se déclare satisfait si les impôts rentrent
régulièrement. Pour les indigènes, il s’agit de les persuader que plus
ils paieront régulièrement ces impôts et moins on les embêtera. En
d’autres termes, que s’ils s’acquittent gentiment de ce devoir, on leur
fichera la paix absolument, et que nous serons pour eux comme si nous
n’existions pas. Pour soi-même, il s’agit d’organiser sa petite vie le
plus confortablement qu’on peut.»
Je constatai que, en effet, Partonneau jouissait de la confiance
silencieuse du gouvernement; que les indigènes payaient l’impôt et, pour
le reste, ne se volaient les uns les autres que selon leurs coutumes
héréditaires; enfin, qu’il avait organisé sa petite vie.
Il s’était fait construire une «résidence» au milieu d’un assez beau
lac. C’était afin de goûter un peu de fraîcheur. «L’inconvénient de cet
emplacement, expliquait-il, est que l’eau engendre des moustiques: mais
c’est un fait bien connu que les poissons rouges mangent les moustiques.
J’ai donc frappé mes administrés d’une taxe annuelle et personnelle d’un
certain nombre de poissons rouges, dont ils s’acquittent fort
honnêtement; ils les mettent dans le lac et je suis débarrassé des
moustiques. Une autre plaie du pays, ce sont les cafards; ils
envahissent les habitations: mais c’est un autre fait bien connu en
histoire naturelle que les pintades mangent les cafards. Il me suffit
donc d’entretenir dans la résidence les pintades qu’il faut.»
Et il est vrai que cette demeure administrative avait, grâce à ces
oiseaux, l’air d’un poulailler; mais il jugeait avec bon sens qu’il
n’est pas, après tout, plus extraordinaire d’avoir chez soi des pintades
que des chiens ou des chats.
Toutefois, l’intérieur de ce palais résidentiel me parut assez bizarre.
Il ne se composait que d’une chambre à coucher, sur laquelle je
reviendrai tout à l’heure, et d’une salle immense, très haute, mais
entièrement dépourvue de meubles. J’apercevais seulement, suspendues au
plafond, des choses vagues, auxquelles étaient attachées des poulies.
Partonneau me dit, d’un air tout naturel:
--Je suppose que tu veux déjeuner?... Tirailleur Ba,--c’est-à-dire
numéro trois,--l’appareil numéro cinq!
Sur quoi le _linh-cô_ Ba, avec une aisance qui prouvait une longue
habitude, manœuvra un certain nombre de poulies, et fit descendre du
plafond une table, des chaises et un buffet. Nous déjeunâmes.
--A présent, tirailleur Ba, la sieste! commanda Partonneau: l’appareil
numéro deux!
Le tirailleur Ba, ayant fait prendre au mobilier de salle à manger un
mouvement ascensionnel, le remplaça par deux lits de repos, couverts de
nattes fraîches parfaitement confortables.
--Maintenant, me dit Partonneau vers quatre heures, tu permets que je
travaille un peu?
Le tirailleur Ba évoqua des hauteurs un bureau, un fauteuil de bureau,
quelques sièges et une bibliothèque avec des cartons verts.
--Par ce procédé, m’expliqua sérieusement Partonneau, on a beaucoup plus
d’air!
Il se mit à dépouiller paisiblement son courrier administratif. Bientôt
une exclamation d’impatience lui échappa, qui me surprit de la part de
cet homme d’un si grand sang-froid.
--Faut-il qu’ils soient bêtes, cria-t-il, faut-il qu’ils soient bêtes!
--Plus qu’à l’ordinaire?
--Oui. C’est la direction de la justice, à Hanoï, qui me demande un tas
de renseignements dont elle n’a que faire! Des renseignements qui sont
destinés à Paris, tu comprends, aux gens de Paris, mais ne signifient
absolument rien: «L’esprit de la population!... l’organisation de la
justice dans mon cercle!» Ils vont voir!
En regard d’une des formules imprimées qu’on lui communiquait, il
écrivit:
«Le chef du cercle de Yen-Minh inflige aux indigènes les amendes qu’ils
ont méritées; leur administre les châtiments qui sont nécessaires pour
les maintenir dans la bonne conduite; condamne à mort; et, _dans les cas
plus graves_, en réfère à l’autorité supérieure!»
--Mais c’est idiot! Si tu condamnes à mort, il ne peut y avoir de cas
plus graves!
--Mon cher, fit-il, l’essentiel est de remplir les formules; on ne lit
jamais rien, _mais on remarque les blancs_!
Un génie si décidément original me remplissait d’admiration. La nuit
venue, je l’accompagnai jusque dans sa chambre à coucher. Elle était
fort vaste, et les meubles, ce qui me parut presque choquant, si vite on
s’accoutume aux choses qui, d’abord, vous semblent incongrues,
reposaient à terre, au lieu de planer dans le ciel. Même le lit, un lit
immense, carré, de la dimension, à lui tout seul, d’une pièce d’un
appartement parisien, était aussi définitivement fixé au sol qu’une
cathédrale. Il se caractérisait, de plus, par une particularité assez
exceptionnelle: sur l’une de ses parois latérales apparaissait une
petite porte, une espèce de trappe.
--Que diable est-ce là? demandai-je.
--Tu vas voir, me répondit Partonneau: tout ce qu’il y a de plus
pratique.
S’étant déshabillé, il s’étendit sur le lit, et, allongeant la main,
frappa un petit coup sur le bois de la porte.
--Ti-Haï! appela-t-il.
La porte s’ouvrit et, du dessous du lit, sortit une jeune Annamite, d’un
aspect agréable, qui salua respectueusement son seigneur et maître.
--Tu conçois, m’expliqua Partonneau, qu’il est parfaitement inutile
qu’elle reste _au-dessus_ quand je n’ai plus besoin d’elle. Je l’appelle
quand je veux... et puis elle rentre.
Ti-Haï, comme lui, semblait juger que rien n’était plus légitime, ni
plus simple.
* * * * *
Quelque temps plus tard, une légitime émotion agita, jusqu’à le
déchirer, le corps des administrateurs, ou du moins la grande majorité
d’entre eux, dans notre colonie du Juste-Milieu-Asiatique: un nouveau
Résident Général, dans sa sollicitude, avait bien voulu se préoccuper
d’amender leurs mœurs.
Il en était résulté une circulaire confidentielle, mais pressante, et
même rédigée en termes impérieux: MM. les administrateurs étaient
invités à répudier, dans le plus court délai, les petites épouses
indigènes qui, jusqu’à ce jour, embellissaient leur solitude. La
circulaire admettait que ce sacrifice pourrait, dans certains cas, leur
paraître douloureux; elle représentait qu’il était indispensable: ces
unions plus ou moins morganatiques sont de nature à déconsidérer nos
agents aux yeux des fonctionnaires britanniques de la colonie voisine
qui parfois viennent visiter notre possession; par surcroît, les preuves
qu’elles ne sont point sans inconvénients politiques ne sont que trop
nombreuses: Combien de chefs de cercle n’en sont-ils pas arrivés à ne
voir que par les yeux de leurs «congaïes», adoptant leurs préjugés,
leurs sympathies ou leurs antipathies, favorisant leur famille et leur
village au détriment des intérêts généraux des indigènes, et de la
simple justice même? Combien de ces congaïes n’abusent-elles de leur
influence pour faire rendre, à condition d’y trouver leur avantage, des
arrêts qui compromettent le bon renom de l’administration française? Et
n’en peut-on citer aussi qui vont jusqu’à trahir à la fois leur époux
européen et le gouvernement dont il est le délégué?
Ceux des administrateurs que touchait la circulaire--ils étaient
nombreux--tinrent des espèces de congrès secrets qui ne furent guère que
d’inutiles parlotes. Les uns prétendaient se révolter ouvertement.
D’autres en appeler à la presse parisienne; d’autres encore proposaient
qu’au moins l’on adressât à M. le Résident Général une lettre collective
de protestation, suggérant qu’une mesure si draconienne, prise, en
apparence, au nom de la morale, était susceptible d’entraîner des écarts
bien plus déplorables, de nature à faire périr les deux sexes, chacun de
son côté. On comptait beaucoup, pour cette insurrection, sur le célèbre
Partonneau, on attendait de sa part une énergique défense: on
connaissait son scepticisme, ses habitudes de franc-parler; on savait
aussi quels liens l’attachaient, depuis plusieurs années, à l’aimable
Ti-Haï.
Ti-Haï n’avait été appelée par lui aux honneurs d’un concubinat quasi
officiel qu’après de scrupuleuses enquêtes et un achat en forme à ses
parents des Trois-Lacs: il s’agissait, en somme, d’un mariage
parfaitement régulier, selon la coutume indigène. Cette aimable enfant
était arrivée chez Partonneau entièrement couverte de bouse de vache, et
Partonneau, au courant des usages, s’était bien gardé de lui faire
enlever sur l’heure cette carapace, à laquelle seules ont droit les
filles parfaitement vertueuses, notoirement vierges, et qui ont
l’intention d’accomplir avec rigueur tous leurs devoirs d’épouses; il
avait attendu qu’elle séchât. A cette heure, Ti-Haï possédait trois
colliers, l’un de perles d’or, l’autre de perles d’ambre, le dernier de
corail, dons de son seigneur et maître, preuve ostentatoire et
somptueuse de condescendances de sa part exceptionnelles. Même elle
avait un pousse-pousse pour courir le marché et les magasins, comme la
femme de première classe d’un mandarin; enfin, à l’abondance et à la
richesse de ses toilettes, au nombre de ses _kai-aos_ de soie, il ne
semblait pas impossible qu’elle reçût des cadeaux qui tous ne venaient
point de Partonneau, mais de ses administrés, justement soucieux de se
ménager les faveurs d’une si grande dame, et si influente.
A la grande surprise de ses collègues, Partonneau leur opposa la fin de
non-recevoir la plus catégorique.
--Les journaux de Paris, leur dit-il, se ficheront de vous! Ils se
ficheront de vous parce que c’est trop drôle: les administrateurs du
Juste-Milieu-Asiatique réduits à la situation et aux obsessions des
citoyens d’Athènes dans _Lysistrata_! On se moquera de vous, sans que
nulle pitié se mêle à cet ébaudissement. Quant au Résident Général, oui,
je vais lui écrire, au Résident Général, mais ce sera pour lui dire
qu’il a raison, cent fois raison, que nous ne pouvons qu’être
désagréablement roulés par nos congaïes, qu’il se peut bien même que
j’aie été roulé par la mienne et que je m’empresse d’accéder à son juste
désir.
Il fut traité de lâcheur, voire de lâche. On alla jusqu’à murmurer,
derrière son dos, que l’illustre Partonneau vieillissait, qu’il n’était
plus digne de sa réputation, qu’il sacrifiait ses affections, ainsi que
les légitimes plaisirs de ses collègues, au désir d’être bien en cour,
au soin de son avancement. L’ayant appris, il répondit seulement qu’il
était en effet, très probablement, un héros dans le genre de Titus,
lequel, pour garder l’Empire, avait sacrifié Bérénice aux exigences du
Sénat romain; et l’on vit la pauvre Ti-Haï quitter la maison de
Partonneau. Cela ne prouvait rien; les cœurs n’ont pas besoin, pour
palpiter à l’unisson, de battre sous le même toit: mais elle était
souvent en larmes, et perpétuellement, en plus, de la pire humeur.
Alors, nul ne douta plus de la sincérité de Partonneau.
M. le Résident Général ne manqua pas d’être flatté de l’adhésion, à ses
principes, d’un personnage qui passait pour pousser fort loin,
d’ordinaire, l’esprit d’indépendance: Partonneau bénéficia, avant son
tour, d’un avancement de classe. Ce ne fut pas tout: M. le Résident
Général, dans une de ses tournées, s’étant arrêté chez lui, trouva des
paroles presque attendries pour le féliciter d’une si noble obéissance,
si rapide, et qui pourtant lui avait dû coûter. Partonneau se contenta
de s’incliner en souriant. Au même instant, parurent deux jeunes
personnes, qui entrèrent par deux portes opposées, ne se regardèrent
point, mais lui posèrent fort tendrement la main, chacune de son côté,
sur une épaule.
--Madame Ti-Haï! fit Partonneau, les présentant, du village des
Trois-Lacs, madame Thi-Ba, du village des Grandes-Rizières...
--Et quel rôle, monsieur, jouent ici ces dames? demanda M. le Résident
Général, glacial.
--Madame Ti-Haï est ma première épouse, madame Thi-Ba, la seconde.
--Est-ce là, fit M. le Résident Général, l’engagement que vous aviez
pris? En vérité, monsieur!...
Il ne cachait pas se trouver fort offensé. Partonneau répliqua:
--J’ai porté honnêtement à votre connaissance que je n’avais plus
d’épouse indigène. Rien de plus rigoureusement et grammaticalement
exact, puisque j’en ai deux, ce qui fait un pluriel... J’ai considéré,
monsieur le Résident Général, qu’il avait été fort sage de m’interdire
la monogamie. Faisant mon examen de conscience, j’ai reconnu qu’en effet
l’influence d’une épouse menaçait de m’être funeste, et que, selon vos
propres paroles, je risquais de m’abandonner à sa seule influence, de ne
voir que par ses yeux. J’en ai donc pris une seconde. Thi-Ba est du
village des Grandes-Rizières, lequel, depuis l’aurore des temps
historiques, abomine le village des Trois-Lacs, dont Ti-Haï est sortie.
Toutes deux, par surcroît, se jalousent, et s’entendent comme chien et
chat. Il n’est pas une petite malice, une petite tentative de
prévarication par séduction, de la part de Ti-Haï, que Thi-Ba ne
s’empresse de signaler. Et Ti-Haï fait de même à l’égard de Thi-Ba.
Elles sont devenues ma police; en se dénonçant réciproquement, elles
dénoncent tous ceux qui s’adressent à elles. Sans vous, monsieur le
Résident Général, je n’eusse jamais découvert cet admirable moyen de
gouvernement.
Ce haut fonctionnaire, ayant réfléchi, jugea qu’il y avait du bon dans
la politique conjugale et extra-conjugale de Partonneau. C’est lui qui
m’a conté l’histoire.