BONAPARTE.--Je ris des grandes occupations qui captivent votre âme et

plus encore du feu avec lequel vous me les communiquez. Quelle maladie

étrange s'est emparée de vous? Je sens que la raison que vous appelez à

votre secours ne fera aucun effet et, dans le délire où vous êtes, vous

ferez plus que de fermer l'oreille à sa voix, vous la mépriserez.

Souvenez-vous que vous n'êtes pas de sang-froid et que mon amitié fut

toujours le juge qui vous rappela à vos désirs. Souvenez-vous que je

m'en suis toujours rendu digne. J'aurais besoin de répéter ici les

obligations que vous me devez et les marques qui vous sont connues de

mes sentiments, car, moi-même je ne serais pas à l'abri de vos

invectives dans les accès de votre délire. Car votre état est pareil à

celui d'un malade qui ne voit que la chimère qu'il poursuit et sans

connaître la maladie qui la produit, ni la santé qu'il a perdue. Je

n'agiterai donc pas si vos plaisirs sont dignes de l'homme ou même si

c'en sont. Je veux croire que ce sexe, roi du monde par sa force, son

industrie, son esprit et toutes ses autres facultés naturelles, trouve

sa suprême félicité à languir dans les chaînes d'une molle passion et

sous les lois d'un être plus faible d'entendement comme de corps. Je

veux croire, comme vous le dites, que le souvenir de votre Adélaïde, son

image, sa conversation puissent vous dédommager des agréments de vos

occupations, de vos sociétés; mais n'est-il pas vrai que vous désirez

toujours la fin de cet état et que votre insatiable imagination voudrait

obtenir ce que la vertu d'Adélaïde ne peut vous accorder. Ma froide

tranquillité, je le vois, n'est pas propre à peindre le pesant fardeau

qui tourmente l'existence d'un amant dans le moindre échec qui lui

survient. Qu'Adélaïde s'absente pour quinze jours seulement, que

devenez-vous? Si un autre s'efforce à cet objet, que vous croyez vous

appartenir, que d'inquiétude! Si une mère alarmée trouve mauvaises de

trop fréquentes visites qui font parler un public méchant, enfin,

monsieur, que sais-je, cent petites autres choses qui frappent fortement

un amant vous agitent. Souvent, les nuits se passent sans sommeil, les

repas sans manger. La terre n'a point d'endroit pour contenir votre

inquiétude extrême. Votre sang bouillonne, vous marchez à grands pas, le

regard égaré. Pauvre chevalier, est-ce là le bonheur? Je ne doute pas

que si, aujourd'hui, dans l'extase que vous a occasionnée un serrement

de main, vous ne trouviez cet état la suprême félicité, je ne doute pas,

dis-je, que, demain, dans une humeur contraire, vous ne trouviez votre

faiblesse insupportable. Mais, chevalier, voilà votre position. S'il

fallait défendre la patrie attaquée, que feriez-vous? S'il fallait!...

Mais à quoi êtes-vous bon? Confiera-t-on le bonheur de vos semblables à

un enfant qui pleure sans cesse, qui s'alarme ou se réjouit au seul

mouvement d'une autre personne? Confiera-t-on le secret de l'État à

celui qui n'a point de volonté?

DES MAZIS.--Toujours des grands mots vides de sens! Que fait à moi votre

État, ses secrets? En vérité, vous êtes inconcevable aujourd'hui. Vous

n'avez jamais raisonné si pitoyablement.

BONAPARTE.--Ah! chevalier, que vous importent l'État, vos concitoyens,

la société? Voilà les suites d'un coeur relâché, abandonné à la volupté.

Point de force, point de vertu dans votre sentier. Vous n'ambitionniez

que de faire le bien et aujourd'hui ce bien même vous est indifférent.

Quel est donc ce sentiment dépravé qui a pris la place de votre amour

pour la vertu? Vous ne désirez que de vivre ignoré à l'ombre de vos

peupliers. Profonde philosophie! Ah! chevalier, que je déteste cette

passion qui a produit une si grande métamorphose. Vous ne songez pas que

vous tirez vers l'égoïsme et tout vous est indifférent: opinion des

hommes, estime de vos amis, amour de vos parents. Tout est captivé au

tyran fort de votre faiblesse. Un coup d'oeil, un serrement de main, un

baiser, chevalier et que vous importent alors la peine de la patrie, la

mauvaise opinion de vos amis; un attouchement corporel... mais je ne

veux pas vous irriter. Je le veux croire: l'amour a des plaisirs

incomparables, des peines encore plus grandes peut-être, mais n'importe,

considérons seulement l'influence qu'il a dans l'état de société. Il est

vrai, chevalier, que, dans l'état des choses, notre âme, née

indépendante, a besoin d'être formée, dégradée. Si vous voulez, par les

institutions, que dès la naissance l'attention que tous les législateurs

ont donnée à l'éducation... que nous sommes nés pour être heureux, que

c'est la loi suprême que la nature a gravée au fond de nous mêmes. Il

est vrai que c'est la base qui nous a été donnée pour servir de règle à

notre conduite. Chacun, né juge de ce qui peut lui convenir, a donc le

droit de disposer de son corps comme de ses affections, mais cet état

d'indépendance est vraiment opposé à l'état de servitude où la société

nous a mis.

En changeant d'état il a donc fallu changer d'humeur. Il a donc fallu

substituer au cri de notre sentiment celui des préjugés. Voilà la base

de toutes les institutions sociales. Il a fallu prendre l'homme dès son

origine pour en faire, s'il se peut, une autre créature. Croyez-vous,

sans ce changement, que tant d'hommes souffriraient d'être avilis par un

petit nombre de grands seigneurs et que des palais somptueux seraient

respectés par des hommes qui manquent de pain? La force est la loi des

animaux; la conviction est celle des hommes. On convint, soit pour

repousser les attaques des bêtes plus fortes, soit pour ne pas être

exposé à se battre à chaque instant, l'on convint, dis-je, de lois des

propriétés et chacun fut assuré au nom de tous de la propriété de son

champ.

Cette convention n'existait qu'entre un petit nombre d'hommes. Il fallut

donc des magistrats, soit pour repousser les attaques des peuplades

voisines, soit pour faire exécuter la convention reçue.

Ces magistrats sentirent le charme du commandement, mais les plus

alertes du peuple s'y opposèrent. Ils furent gagnés et ainsi associés

aux projets des ambitieux. Le peuple fut subjugué. Vous voyez

l'inégalité s'introduire à grands pas; vous voyez se former la classe

régnante et la classe gouvernée. La religion vint consoler les

malheureux qui se trouvaient dépouillés de toute propriété. Elle vint

les enchaîner pour toujours. Ce ne fut plus par les cris de la

conscience que l'homme devait se conduire. Non! L'on craignit qu'un

sentiment que l'on faisait tout au monde pour étouffer ne reprît le

dessus.

Il y eut donc un Dieu. Ce Dieu conduisait le monde. Tout se faisait par

acte de sa volonté. Il avait donné des lois écrites... et l'empire des

prêtres commença, empire qui probablement ne finira jamais.

Que l'homme donc soit dégradé, triste vérité! Mais que l'état de société

ne soit légitime, c'est ce dont l'on ne peut disconvenir. Le silence des

hommes là-dessus est une approbation tacite que rien ne peut démentir.

Vous avez vingt ans, monsieur, choisissez: ou renoncez à votre rang, à

votre fortune, et quittez un monde que vous détestez, ou, vous

inscrivant dans le nombre des citoyens, soumettez-vous à ses lois. Vous

jouissez des avantages du contrat, serez-vous infidèle aux autres

clauses? Ce ne serait pas vous croire honnête homme que d'en douter.

Vous devez donc être attaché à un État qui vous procure tant de

bien-être et procurant à la fois de faire un digne usage des avantages

qu'il vous a accordés, vous devez rendre heureux le peuple au-dessus

duquel vous êtes et faire prospérer la société qui vous a distingué.

Pour cela faire, il faut que, guidé toujours par le flambeau de la

raison, vous puissiez balancer avec équité les droits des hommes à qui

vous vous devez. Pour cela faire, il faut que, prêt à tout entreprendre

pour le service de l'État, vous soyez soldat, homme d'affaires,

courtisan même si l'intérêt du peuple et de votre nation le demande. Ah!

que votre récompense sera douce! Défiez alors les malignes vapeurs de la

calomnie, de la jalousie! Défiez hardiment le temps même! Vos membres

décrépits ne seront plus qu'une image imparfaite de ce qu'ils furent

jadis et ils attireront cependant le respect de tous ceux qui vous

approcheront. L'un racontera dans sa cabane le soulagement que vous lui

avez accordé. L'autre, en faisant le récit des complots des méchants,

dira: «S'il ne fût venu à mon secours, j'eusse péri du supplice des

criminels.» Chevalier, cesse de restreindre cette âme altière et ce

coeur jadis si fier à une sphère aussi étroite. Toi, aux genoux d'une

femme! Fais plutôt tomber aux tiens les méchants confondus! Toi,

mépriser les peines des hommes! Sentiment d'honneur, subjugue-le plutôt!

Estimé par tes semblables, respecté, aimé par tes vassaux, la mort

viendra t'enlever au milieu des pleura de ceux qui t'entoureront, après

avoir coulé une vie douce, oracle de tes proches et père de tes vassaux.

DES MAZIS.--Je ne vous entends pas. Comment, monsieur, mon amour

pourrait-il m'empêcher de suivre le plan que vous venez de tracer?

Quelle idée vous êtes-vous donc faite d'Adélaïde?

Adélaïde, s'il faut pour remplir ces devoirs soulager les malheureux;

s'il faut pour être vertueux aimer sa patrie, les hommes, la société,

qui plus qu'elle est vertueuse? Croyez-vous que je faisais le bien avec

la froideur de la philosophie? Quand la volonté d'Adélaïde sera le

mobile qui me conduira, lui faire plaisir la récompense... Non,

monsieur, vous n'avez jamais été amoureux.

BONAPARTE.--Je plains votre erreur. Quoi, chevalier, vous croyez que

l'amour est le chemin de la vertu? Il vous immétrigue (_emplâtrer,

retenir avec du mastic_) à chaque pas. Soyez sincère, depuis que cette

passion fatale a troublé votre repos, avez-vous envisagé d'autre

jouissance que celle de l'amour? Vous ferez donc le bien ou le mal selon

les symptômes de votre passion. Mais que dis-je? Vous et la passion ne

font qu'un même être. Tant qu'elle durera vous n'agirez que pour elle

et, puisque vous êtes convenu que les devoirs d'un homme riche

consistaient à faire du bien, à arracher de l'indigence les malheureux

qui y gémissent, que les devoirs d'un homme de naissance l'obligeaient à

se servir du crédit de son nom pour détruire les brigues des méchants,

que les devoirs du citoyen consistaient à défendre la patrie et à

concourir à sa prospérité, n'avouerez-vous pas que les devoirs d'un bon

fils consistent à reconnaître en son père les obligations d'une

éducation soignée, à sa mère... Non! chevalier, je me tairais si j'étais

obligé de vous prouver de pareilles évidences.

* * * * *

LA FEMME ET LE CODE NAPOLÉON

_Nous avons recherché dans le Code civil et le Code pénal ceux des

articles qui se rapportent à la femme._

_Par l'examen de ces articles, on pourra se rendre compte combien

Napoléon souhaitait marquer la dépendance de l'épouse à l'époux.

Convaincu qu'elle était faible, il la voulait protégée par le mari. Mais

en lui accordant cette protection, il exigeait d'elle une absolue

soumission à une discipline familiale, que d'ailleurs il souhaitait

douce. Enfin, ennemi des désordres conjugaux, il frappa inégalement

l'épouse et l'époux, sachant la différence de résultat d'une même faute

et pour marquer, semble-t-il, le caractère grave et élevé de l'épouse,

qui, à ses yeux, est surtout la Mère._

* * * * *

CODE CIVIL

LIVRE PREMIER.--TITRE PREMIER

=Jouissance des droits civils.=

Tout Français a la jouissance ou propriété des droits civils; mais

quelques Français, comme les mineurs, les interdits et les _femmes

mariées_ n'ont pas l'exercice de leurs droits.

TITRE III

=Du domicile.=

Celui qui est _soumis_ à une personne est domicilié chez elle: ainsi la

_femme_ est domiciliée chez son mari.

TITRE V

=Des droits et des devoirs respectifs des époux.=

ART. 213.--Le mari doit _protection_ à sa femme, la femme _obéissance_ à

son mari.

ART. 214.--La femme est obligée d'habiter avec le mari et de le suivre

partout où il juge à propos de résider; le mari est obligé de la

recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins

de la vie, selon ses facultés et son état.

TITRE VI

=Du divorce.=

ART. 229.--Le mari pourra demander le divorce pour cause d'adultère de

sa femme.

ART. 230.--La femme pourra demander le divorce pour cause d'adultère de

son mari lorsqu'_il aura tenu sa concubine dans la maison commune_.

TITRE VI

=De la séparation de corps.=

ART. 308.--La femme contre laquelle la séparation de corps sera

prononcée pour cause d'adultère sera condamnée, par le même jugement et

sur la réquisition du ministère public, à la réclusion dans une maison

de correction pendant un temps déterminé, qui ne pourra être moindre de

trois mois, ni excéder deux années.

ART. 309.--_Le mari restera le maître d'arrêter l'effet de cette

condamnation en consentant à reprendre sa femme_.

TITRE VII

=De la paternité et de la filiation.=

ART. 340.--La recherche de la paternité est interdite.

ART. 341.--La recherche de la maternité est admise.

TITRE IX

=De la puissance paternelle.=

ART. 373.--Le père seul exerce cette autorité durant le mariage.

ART. 374.--L'enfant ne peut quitter la maison paternelle sans la

permission de son père, si ce n'est pour _enrôlement volontaire_[8],

après l'âge de dix-huit ans révolus.

[Note 8: Il faut observer cette restriction. Elle exprime la pensée

de Napoléon, mettant la Patrie (les armées, par conséquent) au-dessus de

la famille.]

TITRE X

=De la tutelle des père et mère.=

ART. 389.--Le _père_ est, durant le mariage, administrateur des biens

personnels de ses enfants mineurs.

LIVRE III.--TITRE PREMIER

=Des successions.=

ART. 776.--Les femmes mariées ne peuvent pas valablement accepter une

succession sans l'autorisation de leur mari.

TITRE II

=Des donations entre vifs et des testaments.=

ART. 905.--La femme mariée ne pourra donner entre vifs sans l'assistance

ou le consentement spécial de son mari.

ART. 934.--La femme mariée ne pourra accepter une donation sans le

consentement de son mari.

ART. 1029.--La femme mariée ne pourra accepter l'exécution testamentaire

qu'avec le consentement de son mari.

* * * * *

CODE PÉNAL

LIVRE III

=Crimes et délits.=

ART. 324.--Dans le cas d'adultère prévu par l'article 336, le meurtre

commis par l'époux sur son épouse ainsi que sur le complice à l'instant

où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale est

excusable.

ART. 336.--L'adultère de la femme ne pourra être dénoncé que par le

mari.

ART. 337.--La femme convaincue d'adultère subira la peine de

l'emprisonnement pendant trois mois au moins et deux ans au plus. Le

mari restera le maître d'arrêter cette condamnation en consentant à

reprendre sa femme.

ART. 339.--Le mari qui aura entretenu une concubine dans la maison

conjugale et qui aura été convaincu sur la plainte de la femme sera puni

d'une amende de cent francs à deux mille francs.

* * * * *

LETTRES À Mme WALEWSKA

_Après la victoire d'Iéna, Napoléon occupa la Pologne et fit dans

Varsovie, sa capitale, une entrée glorieuse. Les Polonais, qui avaient

vu dans son triomphe l'espoir de leur affranchissement, lui firent un

accueil enthousiaste. Les fêtes succédèrent aux fêtes. Au cours de l'une

d'elles, dans un bal, Napoléon remarqua Marie Walewska. Pour la première

fois peut-être depuis qu'il est empereur, il laissa voir son trouble et

l'écrivit, bien que dans un billet bref, où le chef paraît plus que

l'amoureux. Ce billet, que Duroc[9] porta, était ainsi conçu:_

«Je n'ai vu que vous, je n'ai admiré que vous, je ne désire que

vous. Une réponse bien prompte pour calmer l'impatiente ardeur de

«N.»

[Note 9: Duroc, aide de camp de l'Empereur et un de ses familiers.]

_La signature, qui n'est qu'un paraphe, le style, qui n'est qu'une suite

d'exclamations que termine un ordre, tout cela parut une impertinence

aux yeux de la jeune Polonaise. Elle refusa l'invitation._

_L'Empereur ne se tint pas pour battu. Il a conscience de sa valeur, et

si d'autres, plus modestes et surtout moins actifs que lui,

répugneraient à l'affirmer, il ne craint pas de l'écrire à celle qu'il

veut conquérir_:

«Vous ai-je déplu, madame? J'avais cependant le droit d'espérer le

contraire. Me suis-je trompé! Votre empressement s'est ralenti,

tandis que le mien augmente. Vous m'ôtez le repos! Oh! donnez un

peu de joie, de bonheur à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer.

Une réponse est-elle si difficile à obtenir? Vous m'en devez deux.

«N.»

_À ce billet, où paraissait l'ennui de n'avoir pas été accueilli, la

crainte d'avoir été trop brusque et la douleur réelle qu'éprouvait le

Maître à se sentir isolé dans sa gloire, Marie Walewska, plus par

respect de ses devoirs d'épouse, croyons-nous, que par fierté, ne voulut

pas répondre._

_Son entourage a beau lui représenter qu'être la maîtresse de l'Empereur,

ce n'est pas manquer à l'honneur, et que ce serait peut-être préparer le

salut et la grandeur de la Pologne, Marie Walewska se refuse à ce

compromis._

_Napoléon insiste une troisième fois. Son billet est plus tendre encore,

plus long aussi. Enfin il promet ce que tous les Polonais désirent:_

«Il y a des moments où trop d'élévation pèse, et c'est ce que

j'éprouve. Comment satisfaire le besoin d'un coeur épris qui

voudrait s'élancer à vos pieds et qui se trouve arrêté par le poids

de hautes considérations paralysant les plus vifs désirs? Oh! si

vous vouliez!... Il n'y a que vous seule qui puissiez lever les

obstacles qui nous séparent. Mon ami Duroc vous en facilitera les

moyens.

Oh! venez! venez! Tous vos désirs seront remplis. Votre patrie me

sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur.

«N.»

_Le lendemain de la réception de ce billet, lasse des assauts de

Napoléon et surtout d'entendre les prières de son entourage, qui

persistait à voir dans son consentement l'avènement de la Pologne, Marie

Walewska se rendit au château impérial. Ce fut la nuit, entourée de

mystère, voilée et en voiture fermée, qu'elle y arriva en compagnie d'un

gardien discret._

_Napoléon l'attendait. Il était là, debout, dans la salle ou on

l'introduisit. Empressé, comme il savait l'être avec les femmes qu'il

aimait, l'Empereur se montra galant. Mais Marie Walewska, toute surprise

encore, ne put que pleurer, se montrer nerveuse et d'une timidité qui

pouvait surprendre. Quand, à deux heures du matin, on vint la prendre

pour la reconduire chez elle, comme il avait été convenu, Napoléon

n'avait obtenu qu'un droit de consolation et sa promesse de revenir le

lendemain._

_Aussi, dès son réveil, sa femme de chambre lui remit-elle ce mot, qui

accompagnait un bouquet et une guirlande de diamants:_

«Marie, ma douce Marie, ma première pensée est pour toi, mon

premier désir est de te revoir. Tu reviendras, n'est-ce pas? Tu me

l'as promis. Sinon l'aigle volerait vers toi. Je te verrai à dîner,

l'ami[10] le dit. Daigne donc accepter ce bouquet: qu'il devienne

un lien mystérieux qui établisse entre nous un rapport secret au

milieu de la foule qui nous environne. Exposés aux regards de la

multitude, nous pourrons nous entendre. Quand ma main pressera mon

coeur, tu sauras qu'il est tout occupé de toi et, pour répondre, tu

presseras le bouquet! Aime-moi, ma gentille Marie, et que ta main

ne quitte jamais ton bouquet.

N.»

[Note 10: Duroc.]

_Le soir, elle était au dîner. La conversation s'engagea entre elle et

l'Empereur à l'aide de ce bouquet. Puis elle vint au palais. L'habitude

prise, elle y revint chaque soir._

_Quand Napoléon quitta Varsovie pour Finckenstein, elle le suivit. Dans

cette nouvelle résidence, elle mène une vie cloîtrée, enfermée dans un

château morne, où elle ne voit personne. L'Empereur paraît aux heures

des repas, pris en tête à tête. Le reste du temps, elle l'use à lire, à

broder, à voir la parade à travers les persiennes._

_De Finckenstein, elle va à Vienne, et de Vienne à Paris, où l'Empereur

lui achète un hôtel particulier au 48 de la rue de la Victoire._

_De là, elle gagne Schoenbrunn, en 1809, et le château de Walewice, en

1810, où elle accouche d'un fils (le 4 mai): le comte Walewski._

_Puis elle revint à Paris. Mais l'époque des revers commençait.

Napoléon, attristé, ne pense plus avec la même gaieté à sa maîtresse.

Des soucis l'absorbent. Il songe à mourir. C'est quelques jours avant

l'Île d'Elbe. Ce soir où, vaincu, il a voulu se suicider sans y

parvenir, Marie Walewska attendra toute une nuit l'amant soucieux que,

bien qu'attristée, elle n'ose déranger. Lui ne se souviendra plus qu'au

matin qu'elle a passé la nuit à l'attendre dans une pièce proche. Et

malgré tant de douleur qui l'accable, il trouve pour elle, à défaut

d'amour, des mots d'amitié profonde:_

«Marie, j'ai reçu votre lettre du 15. Les sentiments qui vous

animent me touchent vivement. Ils sont dignes de votre belle âme et

de la bonté de votre coeur. Lorsque vous aurez arrangé vos

affaires, si vous voulez aller aux eaux de Lucques ou de Sise, je

vous verrai avec un grand et vif intérêt, ainsi que votre fils,

pour qui mes sentiments sont toujours invariables. Portez-vous

bien, pensez à moi avec plaisir et ne doutez jamais de moi.

Le 16 avril.

N.»

_Napoléon partit pour l'Île d'Elbe. C'est là qu'elle le vint visiter le

1er septembre 1814. Elle sera près de lui encore en 1815, pendant les

Cent Jours._

_Enfin, quand ce fut l'exil définitif, l'abdication pour Sainte-Hélène,

Marie se crut dégagée de tout serment. Elle épousa Philippe-Antoine,

général comte d'Ornano, ancien colonel des dragons de la Garde, cousin

de l'Empereur._

_De ce mariage elle eut un fils[11], le 9 juin 1817. Quelques mois

après, vers la mi-décembre, elle mourait dans son hôtel de la rue de la

Victoire, qu'elle avait quitté lors de son mariage._

[Note 11: Rodolphe-Auguste d'Ornano, député au Corps législatif sous

le Second Empire. Mort le 14 octobre 1866.]

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Tendresses impériales · 第 4 / 4 段