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France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
[Note du transcripteur:
Ce livre présente des lettres de Napoléon Bonaparte à sa première femme,
Joséphine de Beauharnais, et à la Comtesse Marie de Walewska.
Rappelons que Napoléon Bonaparte eut deux épouses:
--Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve du général Beauharnais, qu'il
épousa en 1796 et dont il divorça en 1809 car Joséphine ne lui avait pas
donné l'héritier à la dynastie qu'il souhaitait;--Marie-Louise, fille
de l'empereur d'Autriche, qu'il épousa en 1810 et dont il eut un fils,
le roi de Rome (1811-1832), surnommé l'Aiglon.
C'est pendant les pourparlers qui conduisirent au Traité de Tilsitt
signé en 1807 entre Napoléon 1er et le tsar Alexandre 1er de Russie,
traité qui eut pour conséquences le démembrement de la Prusse et la
reconstitution d'un État polonais (le Grand Duché de Varsovie), que
Napoléon fit la connaissance de la Comtesse Marie de Walewska, à
laquelle furent adressées quelques unes des lettres présentées dans ce
livre.
Rappelons brièvement les épisodes successifs de la vie politique et
militaire de Napoléon Bonaparte:
--en mars 1796, Bonaparte venait d'être nommé général en chef de
l'armée d'Italie pour combattre les Autrichiens. Il y remporta des
victoires restées fameuses: Castiglione, Arcole, Rivoli. Le Traité de
Campoformio (octobre 1797) mit fin à la guerre avec les Autrichiens.
--en 1798-1799, ce fut la Campagne d'Égypte où Bonaparte fut vainqueur
aux Pyramides; mais la flotte française fut détruite par Nelson, à
Aboukir.
--en 1800, ce fut la 2ème campagne d'Italie avec la victoire de
Marengo sur les Autrichiens.
--Bonaparte devint premier Consul à la suite du coup d'État du 18
brumaire an VIII (9 novembre 1799) puis fut sacré Napoléon 1er, Empereur
des Français, le 2 décembre 1804.
--Ce fut ensuite une succession de batailles victorieuses, Austerlitz
(1805), Iéna (1806), Eylau et Friedland (1807), Wagram (1809). Mais il y
eut la défaite de Trafalgar (1805) où la flotte française fut détruite
par les Anglais. La Paix de Vienne fut signée le 14 octobre 1809. Puis
vinrent les désastres avec la Campagne de Russie (1812), la Campagne
d'Allemagne et la Défaite de Leipzig (octobre 1813), la Prise de Paris
par les Alliés (mars 1814), le Traité d'abdication de Fontainebleau
(avril 1814), l'exil à l'île d'Elbe, le Congrès de Vienne qui opéra la
liquidation du régime napoléonien en Europe, les Cent Jours (mars à
juillet 1815) après le retour de Napoléon de l'Ile d'Elbe, la Défaite de
Waterloo (juin 1815), la 2ème abdication, le 22 juin 1815 et le départ
pour son exil à Sainte-Hélène où il mourra en 1821.]
* * * * *
NAPOLÉON BONAPARTE
TENDRESSES IMPÉRIALES
AVEC UNE LETTRE-PRÉFACE PAR ABEL GRI
L'Amour est l'occupation de l'homme
oisif, la distraction du guerrier, l'écueil
du souverain.
(Napoléon Bonaparte)
PARIS
BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION
E. SANSOT & Cie
9, rue de l'Éperon, 9
MCMXIII
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR HOLLANDE
VAN GELDER ZONEN
_Que diriez-vous d'une série qui grouperait les récits envoyés du
théâtre de leurs exploits à leurs maîtresses par nos héros et qui nous
les ferait voir dans l'instant où l'amour agit sur eux comme un ferment
d'héroïsme? Les lettres du jeune général en chef de l'armée d'Italie
ouvriraient cette collection._
(MAURICE BARRÈS)
(Préface des «_Lettres du lieutenant-colonel Moll_».)
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
Lettre-préface à M. Maurice Barrès
Lettres du Général en chef de l'armée d'Italie
Lettres de Bonaparte, Premier Consul
Lettres de Napoléon, Empereur
Lettres de Napoléon à Joséphine après le divorce
APPENDICES:
Dialogue sur l'amour
La femme et le Code Napoléon: Code civil
Code pénal
Lettres à Mme Walewska
* * * * *
LETTRE-PRÉFACE À MAURICE BARRÈS
_Voir réunies, en une page d'héroïsme et de passion, les lettres d'amour
du jeune général en chef de l'armée d'Italie, c'est une idée qui vous
fut chère et que voici réalisée._
_En y joignant le «Dialogue sur l'Amour» qu'écrivit le jeune lieutenant
d'artillerie et les billets fiévreux que l'Empereur fit parvenir à Marie
Walewska, nous ajoutons les clartés et les ombres qui feront mieux
valoir la figure du héros._
_Il n'est pas jusqu'à cet âpre énoncé des articles du Code qui, comme la
gravure sévère de quelque eau-forte, ne puisse fixer dans notre cerveau
la pensée austère du Maître._
_Nous ne dirons pas l'histoire de ses amours. Si nous les savons
multiples, nous avons retenu qu'elles ne l'obsédèrent pas. Sans les
considérer comme une tare, il pensait justement qu'elles étaient un mal
inévitable à l'homme sans foyer, et que, pour cette raison, mieux valait
les taire et les cacher._
_C'est encore l'aimer que de ne pas attacher d'importance aux actes de
sa vie qu'il estimait négligeables._
_Aussi, sa tendresse pour Marie Walewska n'aura-t-elle que l'agrément
d'une faiblesse s'entourant de romantisme._
_Elle aura le charme troublant d'une page de littérature où l'amour
discute l'être aimé à la curiosité des foules et à la raillerie des
pamphlétaires. Malgré ses moments de véritable grandeur et malgré
l'inaltérable souvenir qu'il lui garda, l'aventure polonaise ne restera
qu'une aventure, sans doute plus longue, plus relevée parmi les autres,
mais dont on n'a pas à chercher les conséquences, parce qu'elle ne
pouvait pas en avoir dans la pensée et par la volonté du héros._
_L'idée du rétablissement d'un royaume par l'intervention de l'amour ne
sera qu'une chimère conçue par l'héroïne et narrée avec volupté par les
écrivains épris de son histoire._
_L'ascension au trône d'une concubine n'est qu'une autre folie de ceux
qui s'ingénièrent à voir un passionné chez Napoléon._
_Il eût été plus vrai de dire que par Napoléon l'amour n'est ni
recherché, ni surtout glorifié. Il est combattu. L'Empereur ne l'accepte
que dans le mariage, sans l'y croire nécessaire. Pour lui, le mariage
est un devoir social. C'est un acte légitime que nous devons accomplir,
que le souverain doit imposer à ses sujets et à l'accomplissement duquel
il prêtera son encouragement. C'est un moyen de fonder une famille, une
nation, une dynastie. Si fragiles que soient des unions que, seule, la
volonté explique, il les veut définitives. Si le divorce est inscrit
dans ses lois, ce n'est qu'entouré de mille entraves qui le rendent
difficile à appliquer et d'aspect si redoutable que la plupart des
solliciteurs s'en détournent. Il croit qu'il n'est rien de durable que
ce qu'a bâti la volonté tenace. Il sait que les énergies sont rares et
que la foule, quoique mobile, est soumise, parce que craintive. La
rigueur de ses lois forcera son peuple à la vertu._
_Aussi l'amour n'apparaît à ses yeux que comme un libertinage. Il le
voit sous son aspect physique, et de suite il entrevoit les déchéances
où conduisent les passions. Économe de l'énergie de son peuple comme de
la sienne, il utilise même les circonstances quotidiennes pour bannir de
son entourage l'idée de l'amour et l'habituer à des pensées plus
austères. La perte d'une amante provoque-t-elle un suicide parmi ses
troupes, de suite il fait lire une proclamation dans laquelle il est dit
qu'«un soldat doit vaincre la douleur et la mélancolie de ses passions».
L'histoire ne dit pas quelle femme fut cause de ce drame. Maîtresse ou
épouse, la proclamation eût été la même. Dans sa pensée, l'homme se doit
à une tâche plus sévère que celle d'aimer. L'amour est l'affaire des
femmes, dont il exige la fidélité. Non pas qu'en soi il donne une grande
importance à l'adultère. Il le dit «commun» et c'est une «affaire de
canapé». Mais s'il le comprend, il ne l'excuse pas et les moeurs
qu'imposera son exemple contribueront à en diminuer les causes. Il veut
les épouses respectées. Il écarte d'elles les galants, supprimant ainsi
toutes excuses à leur faute. Si malgré tant de soins la trahison n'a pu
être évitée, il se gardera bien de l'ébruiter, d'user même de l'autorité
de ses lois. Il sait qu'un malheur conjugal ne doit pas s'avouer._
_Ceci explique le ton enjoué de ses lettres à Joséphine, où les rares
menaces sont plutôt des avis de discrétion. Alors il écrit: «Ne te fie
pas, et je te conseille de te bien garder la nuit, car une de ces
prochaines tu entendras grand bruit.»_
_Aussi sa correspondance est-elle d'une lecture passionnante et
triste._
_Bonaparte, à vingt-six ans_[1], _se marie avec Joséphine, âgée de
quelques années de plus que lui_[2]. _Elle est veuve. Elle est créole.
Elle a passé sa vie dans l'oisiveté. Celle du jeune Bonaparte s'est
passée dans l'étude et dans les combats. Il ne sait des femmes et de
l'amour que ce qu'il en a observé avec une amère justesse. Mais que peut
l'observation d'un jeune homme quand, pour la combattre, on a le visage,
la grâce de séduction et l'expérience de Joséphine._
[Note 1: Né en 1769.]
[Note 2: Née à la Martinique en 1763. Elle avait 32 ans.]
_Pour conquérir une place, une fortune, un droit aux honneurs, elle usa
de la seule arme qui était en son pouvoir. Une prescience lui disait que
tout cela, ce jeune homme timide avec elle, mais énergique avec les
événements, saurait le lui offrir._
_Et il en fut ainsi._
_Dès le soir du mariage, c'est, de la rue Chante-reine, le hâtif départ
vers la gloire. Et bientôt les nouvelles parviennent, apportant chacune
l'annonce d'un triomphe, d'un pas vers l'empire dont elle rêve peut-être
dans son imagination orientale, mais certainement l'assurance d'un peu
plus de cet argent dont elle se montrera si prodigue._
_Pendant qu'il écrit ces fiévreux billets le soir, sous la tente, parmi
l'éparpillement des cartes et des rapports, lorsque dorment ses soldats
harassés, Joséphine, oublieuse des promesses récentes, se laisse aller à
l'ardeur de son tempérament. Bonaparte en reçoit la nouvelle en Égypte.
De suite il songe au divorce. Ce qu'il y a de brutal et d'orgueilleux
dans son caractère lui présente ce moyen prompt de sauver son honneur._
_Mais bientôt il fait un lent et puissant effort sur lui-même,
s'appliquant à discuter, à peser la gravité et les conséquences de la
rupture._
_Il commande un corps d'expédition. Il a décidé d'atteindre le pouvoir à
son retour en France. Des ennemis l'entourent. Ira-t-il prêter le flanc
aux railleries en faisant connaître à tous ce qui n'est su que de
quelques-uns? Ainsi les années passent. Il grandit dans sa puissance. En
Italie, il est trop tard déjà pour exiger cette réparation. La blessure
est plus ancienne aussi. Il la pourra supporter. Les efforts faits pour
reconquérir Joséphine sont restés vains. Il eût fallu qu'il demeurât
près d'elle à la distraire, à la choyer. Mais son destin l'appelait aux
armées._
_La certitude de toute maternité impossible chez l'Impératrice, seule,
le détermina à la rupture. Encore ne put-il l'accepter définitive. Il
sentit le besoin de la savoir proche de lui et heureuse par ses soins._
_Perpétuel combat entre l'amour et la destinée, voilà toute la vie de
Napoléon avec Joséphine._
_Maintenant que nous connaissons les idées de l'Empereur sur l'amour et
le mariage, on peut demeurer surpris de voir sa conduite._
_Quand on songe qu'il avoua ses maîtresses à Joséphine, lui présenta
Mme Walewska, et que l'ayant répudiée il ne voulut cesser de la voir,
quelle extraordinaire complexité de caractère ne découvre-t-on pas en
lui!_
_Deux causes expliquent cette conduite; l'éducation littéraire de
Bonaparte et le rôle d'initiatrice de Joséphine._
_Napoléon dans sa rudesse garde un fond de rêverie qui combat sans cesse
son positivisme natif. Cela il le doit à sa jeunesse isolée, malheureuse
même, dépourvue de caresses et de cet argent avec lequel s'achètent les
illusions de celles-ci. Il a vu des femmes, sans doute, mais leurs rangs
si supérieurs au sien l'ont forcé à n'être que tendre et «troubadour»
auprès d'elles. Ce furent les idylles de Valence. De celles qui se
donnent, il connaît seulement les filles vénales comme celle interrogée
un soir de fièvre sous les galeries du Palais-Royal._
_La lecture de Rousseau l'exalta. Il a rêvé une Mme de Warens. Il
croit la découvrir dans cette créole s'offrant à lui, prestigieuse,
entourée du souvenirs de son Orient natal. Il l'aime d'autant plus qu'il
n'osait espérer lui plaire._
_De son côté, Joséphine trouva de l'agrément à séduire ce jeune homme
qu'elle savait chaste. Pour cette voluptueuse c'était une conquête bien
tentante. Ce que furent leur fièvre, nous le devinons. Dans leur hâte de
possession, ils ne surent attendre leur mariage._
_Tout ce qu'une femme dont l'amour est la seule pensée peut mettre de
science, de raffinement, de recherche dans l'étreinte, il est certain
que Joséphine le révéla à Bonaparte étonné et ravi. Pour elle il fut un
jouet. Elle le trouva même «drôle» et par ce plaisir qu'elle donnait
contre toute attente elle le posséda. De lui avoir fait connaître un
amour qu'il imaginait seulement dans les romans, Bonaparte lui en fut
toute sa vie reconnaissant. Ce conquérant l'aime parce qu'elle l'a
vaincu, qu'elle l'a su tenir, lassé, près d'elle et cependant heureux._
_Aussi il aura pour elle des empressements de petit-maître, de délicates
attentions, des pardons même. Elle peut tout faire: le tromper, se
vendre et s'endetter. Qu'importe! Il sait qu'il trouvera en elle un
superbe instrument de plaisir plus vibrant et plus riche que tous les
autres._
_Aux heures de réflexion, dans les nuits aux camps, sa pensée s'applique
à comprendre Joséphine. Il évoque les amants à qui elle se donne avec la
même fougue qu'à lui-même. Si, dans son instinct de mâle, il est jaloux,
sa fierté d'homme ne se révolte pas. Il sait qu'il n'a qu'à reparaître
pour les lui faire oublier tous. Sa gloire, sa richesse lui ajoutent un
prestige dont il connaît la force. «Ce qu'on aime en nous c'est notre
bonheur», pense-t-il. Il se dit aussi qu'une femme dont les sens sont si
prompts ne pourra jamais commander à l'esprit d'un homme. Pas plus
qu'elle ne se souvient de lui absent, il ne redoute de subir son action
quand il l'a quittée. Cela le séduit d'avoir une femme ne songeant qu'à
le distraire sans penser à le commander. Enfin c'est surtout parce
qu'elle fut l'initiatrice qu'il ne l'oublie jamais. Elle peut vieillir
et avec l'âge voir s'éteindre la possibilité des étreintes. Qu'importe!
Elle l'a fait vibrer avant toutes les autres. S'il n'hésite pas même à
lui avouer ses infortunes galantes, c'est qu'il est certain de trouver
sur son sein un mol oreiller pour sa peine et dans ses mains, qui eurent
tant de luxurieuses caresses, une dernière étreinte pour apaiser son
coeur. Il sait qu'elle l'aidera à dénouer d'aventureuses liaisons,
trouvant dans cette compromission l'agrément de se voir rechercher
encore._
_Vu de la sorte, le caractère de Napoléon apparaît sans étrangeté. Il
s'est imposé, où son esprit le conduisait de n'avoir d'autre maître que
lui et à laisser la femme en marge de sa pensée._
_Une conception de la vie entièrement consacrée à la réalisation ferme
d'un grand projet oblige à ne considérer les autres sentiments que comme
des plaisirs et à faire que ceux qui les éveillent en nous ne puissent
devenir rien autre que des amuseurs._
_L'esprit pourra s'ingénier à concevoir une vie calme où les droits de
la famille et ceux du devoir seront Justement équilibrés, il semble
qu'une loi conduise les êtres supérieurs à ne pas s'y arrêter. Ce calme,
ce repos familial, dans les minutes de découragement ils regretteront
parfois de ne l'avoir pas, mais ne s'attarderont pas à cette mélancolie.
Immenses dans leurs besoins, ceux dont Napoléon a dit qu'ils «étaient
des météores, destinés à brûler pour éclairer la terre» seront toujours
conduits à s'éprendre de et qui sera énervant comme le sont la lutte et
les courtisanes, si l'on veut entendre par courtisanes non les filles
simplement vénales, mais celles qui trouvent à se donner une
satisfaction aussi vive que le guerrier à vaincre. Pour les courtisanes
et pour le conquérant, l'or et le butin de l'amant et du vaincu sont les
conséquences naturelles, mais négligeables d'une action puissante.
Offrandes et rançons seront vite dissipées, et de tant de fortunes et de
conquêtes il ne ratera pour l'éternité que l'immense souvenir de leur
agitation._
_Napoléon cherchant la femme qui l'aimera pour lui-même et n'aimera que
lui, l'artiste demandant celle qui le comprendra et lui construira un
foyer, obéissent à une loi de contraste de notre esprit. En donnant
Joséphine à Napoléon et d'ardentes maîtresses aux chastes artistes, les
lois surnaturelles semblent avoir voulu surchauffer les sens de ces
héros pour mieux libérer leurs esprits en leur présentant de la femme
une idée physique et irrespectueuse à laquelle ils ne sauraient
s'attacher sans déchoir._
Abel GRI.
* * * * *
TENDRESSES IMPÉRIALES
***
LETTRES DU GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE
LETTRE I
À Joséphine, à Milan.
Marmirolo, le 29 messidor, 6 heures du soir
(17 Juillet 1796).
Je reçois ta lettre, mon adorable amie; elle a rempli mon coeur de joie.
Je te suis obligé de la peine que tu as prise de me donner de tes
nouvelles; ta santé doit être meilleure aujourd'hui; je suis sûr que tu
es guérie. Je t'engage fort à monter à cheval, cela ne peut pas manquer
de te faire du bien.
Depuis que je t'ai quittée, j'ai toujours été triste. Mon bonheur est
d'être près de toi. Sans cesse je repasse dans ma mémoire tes baisers,
tes larmes, ton aimable jalousie, et les charmes de l'incomparable
Joséphine allument sans cesse une flamme vive et brûlante dans mon coeur
et dans mes sens. Quand, libre de toute inquiétude, de toute affaire,
pourrai-je passer tous mes instants près de toi, n'avoir qu'à t'aimer,
et ne penser qu'au bonheur de te le dire et de te le prouver? Je
t'enverrai ton cheval; mais j'espère que tu pourras me rejoindre. Je
croyais t'aimer il y a quelques jours; mais, depuis que je t'ai vue, je
sens que je t'aime mille fois plus encore. Depuis que je te connais, je
t'adore tous les jours davantage: cela prouve combien la maxime de La
Bruyère, que _l'amour vient tout d'un coup_, est fausse. Tout, dans la
nature, a un cours et différents degrés d'accroissement. Ah! je t'en
prie, laisse-moi voir quelques-uns de tes défauts; sois moins belle,
moins gracieuse, moins tendre, moins bonne surtout; surtout ne sois
jamais jalouse, ne pleure jamais; tes larmes m'ôtent la raison, brûlent
mon sang. Crois bien qu'il n'est plus en mon pouvoir d'avoir une pensée
qui ne soit pas a toi, et une idée qui ne te soit pas soumise.
Repose-toi bien. Rétablis vite ta santé. Viens me rejoindre; et, au
moins, qu'avant de mourir, nous puissions dire: «Nous fûmes tant de
jours heureux!!»
Millions de baisers et même à Fortuné[3], en dépit de sa méchanceté.
BONAPARTE.
[Note 3: Petit chien de Joséphine.]
LETTRE II
À Joséphine, à Milan.
Marmirolo, le 19 messidor, 9 heures après-midi
(18 juillet 1796).
J'ai passé toute la nuit sous les armes. J'aurais eu Mantoue par un coup
hardi et heureux; mais les eaux du lac ont promptement baissé, de sorte
que ma colonne qui était embarquée n'a pu arriver. Ce soir, je
recommence d'une autre manière, mais cela ne donnera pas des résultats
aussi satisfaisants.
Je reçois une lettre d'Eugène, que je t'envoie. Je te prie d'écrire de
ma part à ces aimables enfants et de leur envoyer quelques bijoux.
Assure-les bien que je les aime comme mes enfants. Ce qui est à toi ou à
moi se confond tellement dans mon coeur, qu'il n'y a aucune différence.
Je suis fort inquiet de savoir comment tu te portes, ce que tu fais.
J'ai été dans le village de Virgile, sur les bords du lac, au clair
argentin de la lune, et pas un instant sans songer à Joséphine!
L'ennemi a fait le 28 une sortie générale; il nous a tué ou blessé deux
cents hommes, il en a perdu cinq cents en rentrant avec précipitation.
Je me porte bien. Je suis tout à Joséphine, et je n'ai de plaisir ni de
bonheur que dans sa société.
Trois régiments napolitains sont arrivés à Brescia; ils se sont séparés
de l'armée autrichienne, en conséquence de la convention que j'ai
conclue avec M. Pignatelli.
J'ai perdu ma tabatière; je te prie de m'en choisir une un peu plate, et
d'y faire écrire quelque chose dessus, avec tes cheveux.
Mille baisers aussi brûlants que tu es froide. Amour sans bornes et
fidélité à toute épreuve. Avant que Joseph[4] parte, je désire lui
parler.
BONAPARTE.
[Note 4: Frère aîné de Napoléon, devenu roi d'Espagne.]
LETTRE III
À Joséphine, à Milan.
Marmirolo, 1er thermidor an IV (19 juillet 1790).
Il y a deux jours que je suis sans lettres de toi. Voilà trente fois
aujourd'hui que je me suis fait cette observation, tu sens que cela est
bien triste; tu ne peux pas douter cependant de la tendre et unique
sollicitude que tu m'inspires.
Nous avons attaqué hier Mantoue. Nous l'avons chauffée avec deux
batteries à boulets rouges et des mortiers. Toute la nuit cette
misérable ville a brûlé. Ce spectacle était horrible et imposant. Nous
nous sommes emparés de plusieurs ouvrages extérieurs, nous ouvrons la
tranchée cette nuit. Je vais partir pour Castiglione demain avec le
quartier général, et je compte y coucher.
J'ai reçu un courrier de Paris. Il y avait deux lettres pour toi; je les
ai lues. Cependant, bien que cette action me paraisse toute simple et
que tu m'en aies donné la permission l'autre jour, je crains que cela ne
te fâche, et cela m'afflige bien. J'aurais voulu les recacheter: fi! ce
serait une horreur. Si je suis coupable, je te demande grâce; je te jure
que ce n'est pas par jalousie; non, certes, j'ai de mon adorable amie
une trop grande opinion pour cela. Je voudrais que tu me donnasses
permission entière de lire tes lettres; avec cela il n'y aurait plus de
remords ni de crainte.
Achille arrive en courrier de Milan; pas de lettres de mon adorable
amie! Adieu, mon unique bien. Quand pourras-tu venir me rejoindre? Je
viendrai te prendre moi-même à Milan.
Mille baisers aussi brûlants que mon coeur, aussi purs que toi.
Je fais appeler le courrier; il me dit qu'il est passé chez toi, et que
tu lui as dit que tu n'avais rien à lui ordonner. Fi! méchante, laide,
cruelle, tyranne, petit joli monstre! Tu te ris de mes menaces, de mes
sottises; ah! si je pouvais, tu sais bien, t'enfermer dans mon coeur, je
t'y mettrais en prison.
Apprends-moi que tu es gaie, bien portante et bien tendre.
BONAPARTE.
LETTRE IV
À Joséphine, à Milan.
Castiglione, le 9 thermidor an IV, 8 heures du matin
(21 juillet 1796).
J'espère qu'en arrivant ce soir je recevrai une de tes lettres. Tu sais,
ma chère Joséphine, le plaisir qu'elles me font, et je suis sûr que tu
te plais à les écrire. Je partirai cette nuit pour Peschiera, pour les
montagnes de..., pour Vérone et de là j'irai à Mantoue et peut-être à
Milan, recevoir un baiser, puisque tu m'assures qu'ils ne sont pas
glacés; j'espère que tu seras parfaitement rétablie alors, et que tu
pourras m'accompagner à mon quartier général pour ne plus me quitter.
N'es-tu pas l'âme de ma vie et le sentiment de mon coeur?
Tes protégés sont un peu vifs, ils sentent l'ardent. Combien je leur
suis obligé de faire en eux quelque chose qui te soit agréable. Ils se
rendront à Milan. Il faut en tout un peu de patience.
Adieu, belle et bonne, toute non pareille, toute divine; mille baisers
amoureux.
BONAPARTE.
LETTRE V
À Joséphine, à Milan.
Castiglione, 4 thermidor an IV (22 juillet 1796).
Les besoins de l'armée exigent ma présence dans ces environs; il est
impossible que je puisse m'éloigner jusqu'à venir à Milan; il me
faudrait cinq à six jours et il peut arriver pendant ce temps-là des
mouvements où ma présence pourrait être urgente ici.
Tu m'assures que ta santé est bonne; je te prie en conséquence de venir
à Brescia. J'envoie à l'heure même Murat pour t'y préparer un logement
dans la ville, comme tu le désires.
Je crois que tu feras bien d'aller coucher le 6 à Cassano, en partant
fort tard de Milan, et de venir le 7 à Brescia, où le plus tendre des
amants t'attend. Je suis désespéré que tu puisses croire, ma bonne amie,
que mon coeur puisse s'ouvrir à d'autres qu'à toi; il t'appartient par
droit de conquête et cette conquête sera solide, et éternelle. Je ne
sais pourquoi tu me parles de Mme Te..., dont je me soucie fort peu,
ainsi que des femmes de Brescia. Quant à tes lettres qu'il te fâche que
j'ouvre, celle-ci sera la dernière; ta lettre n'était pas arrivée.
Adieu, ma tendre amie, donne-moi souvent de tes nouvelles. Viens
promptement me joindre et sois heureuse et sans inquiétude; tout va
bien, et mon coeur est à toi pour la vie.
Aie soin de rendre à l'adjudant général Miollis la boîte de médailles
qu'il m'écrit t'avoir remise. Les hommes sont si mauvaise langue et si
méchants qu'il faut se mettre en règle sur tout.
Santé, amour et prompte arrivée à Brescia.
J'ai à Milan une voiture à la fois de ville et de campagne; tu te
serviras de celle-là pour venir. Porte avec toi ton argenterie et une
partie des objets qui te sont nécessaires. Voyage à petites journées et
pendant le frais, afin de ne pas te fatiguer. La troupe ne met que trois
jours pour se rendre à Brescia. Il y a, en poste, pour quatorze heures
de chemin. Je t'invite à coucher le 6 à Cassano; je viendrai à ta
rencontre le 7, le plus loin possible.
Adieu, ma Joséphine. Mille tendres baisers.
BONAPARTE.
LETTRE VI
À Joséphine, à Milan.
Brescia, le 13 fructidor an IV (10 août 1796).
J'arrive, mon adorée amie, ma première pensée est de t'écrire. Ta santé
et ton image ne sont pas sorties un instant de ma mémoire pendant toute
la route. Je ne serai tranquille que lorsque j'aurai reçu des lettres de
toi. J'en attends avec impatience. Il n'est pas possible que tu te
peignes mon inquiétude. Je t'ai laissée triste, chagrine et demi-malade.
Si l'amour le plus profond et le plus tendre pouvait te rendre heureuse,
tu devrais l'être.... Je suis accablé d'affaires.
Adieu, ma douce Joséphine; aime-moi, porte-toi bien et pense souvent,
souvent à moi.
BONAPARTE.
LETTRE VII
À Joséphine, à Milan.
Brescia, le 14 fructidor an IV (31 août).
Je pars à l'instant pour Vérone. J'avais espéré recevoir une lettre de
toi; cela me met dans une inquiétude affreuse. Tu étais un peu malade
lors de mon départ; je t'en prie, ne me laisse pas dans une pareille
inquiétude. Tu m'avais promis plus d'exactitude; ta langue était
cependant bien d'accord alors avec ton coeur... Toi, à qui la nature a
donné douceur, aménité et tout ce qui plaît, comment peux-tu oublier
celui qui t'aime avec tant de chaleur? Trois jours sans lettres de toi;
je t'ai cependant écrit plusieurs fois. L'absence est horrible, les
nuits sont longues, ennuyeuses et fades; la journée est monotone.
Aujourd'hui, seul avec les pensées, les travaux, les écritures, les
hommes et leurs fastueux projets, je n'ai pas même un billet de toi que
je puisse presser contre mon coeur.
Le quartier général est parti; je pars dans une heure. J'ai reçu cette
nuit un exprès de Paris; il n'y avait pour toi que la lettre ci-jointe
qui te fera plaisir.
Pense à moi, vis pour moi, sois souvent avec ton bien-aimé et crois
qu'il n'est pour lui qu'un seul malheur qui l'effraie, ce serait de
n'être plus aimé de sa Joséphine. Mille baisers bien doux, bien tendres,
bien exclusifs.
Fais partir de suite M. Monclas pour Vérone; je le placerai. Il faut
qu'il soit arrivé avant le 18.
BONAPARTE.
LETTRE VIII
À Joséphine, à Milan.
Ala, le 17 fructidor an IV (3 septembre 1796).
Nous sommes en pleine campagne, mon adorable amie; nous avons culbuté
les postes ennemis; nous leur avons pris huit ou dix chevaux avec un
pareil nombre de cavaliers. La troupe est très gaie et bien disposée.
J'espère que nous ferons de bonnes affaires et que nous entrerons dans
Trente le 10.
Point de lettres de toi; cela m'inquiète vraiment; l'on m'assure
cependant que tu te portes bien et que même tu as été te promener au lac
de Côme. J'attends tous les jours et avec impatience le courrier où tu
m'apprendras de tes nouvelles; tu sais combien elles me sont chères. Je
ne vis pas loin de toi; le bonheur de la vie est près de ma douce
Joséphine. Pense à moi! Écris-moi souvent, bien souvent; c'est le seul
remède à l'absence; elle est cruelle, mais sera, j'espère, momentanée.
BONAPARTE.
LETTRE IX
À Joséphine, à Milan.
Montebello, le 24 fructidor an IV, à midi
(10 septembre 1796).
L'ennemi a perdu, ma chère amie, dix-huit mille hommes prisonniers; le
reste est tué ou blessé. Wurmser, avec une colonne de quinze cents
chevaux et cinq mille hommes d'infanterie, n'a plus d'autre ressource
que de se jeter dans Mantoue.
Jamais nous n'avons eu de succès aussi constants et aussi grands.
L'Italie, le Frioul, le Tyrol sont assurés à la République. Il faut que
l'empereur crée une seconde armée; artillerie, équipages de pont,
bagages, tout est pris.
Sous peu de jours nous nous verrons; c'est la plus douce récompense de
mes fatigues et de mes peines.
Mille baisers ardents et bien amoureux.
BONAPARTE.
LETTRE X
À Joséphine, à Milan.
Ronco, le 26 fructidor an IV, à 10 heures du matin
(12 septembre 1706).
Je suis ici, ma chère Joséphine, depuis deux jours, mal couché, mal
nourri et bien contrarié d'être loin de toi.
Wurmser est cerné; il a avec lui trois mille hommes de cavalerie et cinq
mille hommes d'infanterie. Il est à Porto-Legagno; il cherche à se
retirer à Mantoue; mais cela lui devient désormais impossible. Dès
l'instant que cette affaire sera terminée, je serai dans tes bras.
Je t'embrasse un million de fois.
BONAPARTE.
LETTRE XI
À Joséphine, à Milan.
Vérone, premier Jour complémentaire an IV
(le 17 septembre 1796).
Je t'écris, ma bonne amie, bien souvent, et toi peu. Tu es une méchante
et une laide, bien laide, autant que tu es légère. Cela est perfide,
tromper un pauvre mari, un tendre amant! Doit-il perdre ses droits parce
qu'il est loin, chargé de besogne, de fatigue et de peine? Sans sa
Joséphine, sans l'assurance de son amour, que lui reste-t-il sur la
terre? Qu'y ferait-il?
Nous avons eu hier une affaire très sanglante; l'ennemi a perdu beaucoup
de monde et a été complètement battu. Nous lui avons pris le faubourg de
Mantoue.
Adieu, adorable Joséphine; une de ces nuits, les portes s'ouvriront avec
fracas: comme un jaloux, et me voilà dans tes bras.
Mille baisers amoureux.
BONAPARTE.
LETTRE XII
À Joséphine, à Milan.
Modène, le 23 vendémiaire an V, à 9 heures du soir.
(17 octobre 1796).
J'ai été avant-hier toute la journée en campagne. J'ai gardé hier le
lit. La fièvre et un violent mal de tête, tout cela m'a empêché d'écrire
à mon adorable amie; mais j'ai reçu ses lettres; je les ai pressées
contre mon coeur et mes lèvres, et la douleur de l'absence, cent milles
d'éloignement, ont disparu. Dans ce moment je t'ai vue près de moi, non
capricieuse et fâchée, mais douce, tendre, avec cette onction de bonté
qui est exclusivement le partage de ma Joséphine. C'était un rêve; juge
si cela m'a guéri de la fièvre. Tes lettres sont froides comme cinquante
ans, elles ressemblent à quinze ans de mariage. On y voit l'amitié et
les sentiments de cet hiver de la vie. Fi! Joséphine!... C'est bien
méchant, bien mauvais, bien traître à vous. Que vous reste-t-il pour me
rendre bien à plaindre? Ne plus m'aimer? Eh! c'est déjà fait. Me haïr?
Eh bien! je le souhaite, tout avilit hors la haine; mais l'indifférence
au pouls de marbre, à l'oeil fixe, à la démarche monotone!...
Mille, mille baisers bien tendres, comme mon coeur.
Je me porte un peu mieux, je pars demain. Les Anglais évacuent la
Méditerranée. La Corse est à nous. Bonne nouvelle pour la France et pour
l'armée.
BONAPARTE.
LETTRE XIII
À Joséphine, à Milan.
Vérone, le 10 brumaire an V (9 novembre 1790).
Je suis arrivé depuis avant-hier à Vérone, ma bonne amie. Quoique
fatigué, je suis bien portant, bien affairé et je t'aime toujours à la
passion. Je monte à cheval.
Je t'embrasse mille fois.
BONAPARTE.
LETTRE XIV
À Joséphine, à Milan.
Vérone, le 3 frimaire an V (13 novembre 1796).
Je ne t'aime plus du tout; au contraire, je te déteste. Tu es une
vilaine, bien gauche, bien bête, bien cendrillon. Tu ne m'écris pas du
tout, tu n'aimes pas ton mari; tu sais le plaisir que tes lettres lui
font, et tu ne lui écris pas six lignes jetées au hasard.
Que faites-vous donc toute la journée, madame? Quelle affaire si
importante vous ôte le temps d'écrire à votre bien bon amant? Quelle
affection étouffe et met de côté l'amour, le tendre et constant amour
que vous lui avez promis? Quel peut être ce merveilleux, ce nouvel amant
qui absorbe tous vos instants, tyrannise vos journées et vous empêche de
vous occuper de votre mari? Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit
les portes enfoncées et me voilà.
En vérité, je suis inquiet, ma bonne amie, de ne pas recevoir de tes
nouvelles; écris-moi vite quatre pages et de ces aimables choses qui
remplissent mon coeur de sentiment et de plaisir.
J'espère qu'avant peu je te serrerai dans mes bras, et je te couvrirai
d'un million de baisers brûlants comme sous l'équateur.
BONAPARTE.
LETTRE XV
À Joséphine, à Milan.
Vérone, le 4 frimaire an V (24 novembre 1796).
J'espère bientôt, ma douce amie, être dans tes bras. Je t'aime à la
fureur. J'écris à Paris par ce courrier. Tout va bien. Wurmser a été
battu hier sous Mantoue. Il ne manque à ton mari que l'amour de
Joséphine pour être heureux.
BONAPARTE.
LETTRE XVI
À Joséphine, à Gênes.
Milan, le 7 frimaire an V, à trois heures
après-midi (27 novembre 1796).
J'arrive à Milan, je me précipite dans ton appartement, j'ai tout quitté
pour te voir, te presser dans mes bras;... tu n'y étais pas: tu cours
les villes avec des fêtes; tu t'éloignes de moi lorsque j'arrive, tu ne
te soucies plus de ton cher Napoléon. Un caprice te l'a fait aimer,
l'inconstance te le rend indifférent.
Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux ennuis et aux maux de la
vie. Le malheur que j'éprouve est incalculable; j'avais droit de n'y pas
compter.
Je serai ici jusqu'au 9 dans la journée. Ne te dérange pas; cours les
plaisirs; le bonheur est fait pour toi. Le monde entier est trop heureux
s'il peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien malheureux.
BONAPARTE.
LETTRE XVII
À Joséphine, à Gênes.
Milan, le 8 frimaire an V, 8 heures du soir
(28 novembre 1796).
Je reçois le courrier que Berthier avait expédié à Gênes. Tu n'as pas eu
le temps de m'écrire, je le sens facilement. Environnée de plaisirs et
de jeux, tu aurais tort de me faire le moindre sacrifice.
Berthier a bien voulu me montrer la lettre que tu lui as écrite. Mon
intention n'est pas que tu déranges rien à tes calculs, ni aux parties
de plaisir qui te sont offertes; je n'en vaux pas la peine et le bonheur
ou le malheur d'un homme que tu n'aimes pas n'a pas le droit
d'intéresser.
Pour moi, t'aimer seule, te rendre heureuse, ne rien faire qui puisse te
contrarier, voilà le destin et le but de ma vie.
Sois heureuse, ne me reproche rien, ne t'intéresse pas à la félicité
d'un homme qui ne vit que de ta vie, ne jouit que de tes plaisirs et de
ton bonheur. Quand j'exige de toi un bonheur pareil au mien, j'ai tort:
pourquoi vouloir que la dentelle pèse autant que l'or? Quand je te
sacrifie tous mes désirs, toutes mes pensées, tous les instants de ma
vie, j'obéis à l'ascendant que tes charmes, ton caractère et toute ta
personne ont su prendre sur mon malheureux coeur. J'ai tort, si la
nature ne m'a pas donné les attraits pour te captiver; mais ce que je
mérite de la part de Joséphine ce sont des égards, de l'estime, car je
l'aime à la fureur et uniquement.
Adieu, femme adorable; adieu, ma Joséphine. Puisse le sort concentrer
dans mon coeur tous les chagrins et toutes les peines, mais qu'il donne
à ma Joséphine des jours prospères et heureux. Qui le mérita plus
qu'elle? Quand il sera constaté qu'elle ne peut plus aimer, je
renfermerai ma douleur profonde, et je me contenterai de pouvoir lui
être utile et bon à quelque chose.
Je rouvre ma lettre pour te donner un baiser... Ah! Joséphine!...
Joséphine!...
BONAPARTE.
LETTRE XVIII
À Joséphine, à Bologne.
Le 28 pluviôse an V (16 février 1797).
Tu es triste, tu es malade, tu ne m'écris plus, tu veux t'en aller à
Paris. N'aimerais-tu plus ton ami? Cette idée me rend malheureux. Ma
douce amie, la vie est pour moi insupportable depuis que je suis
instruit de ta tristesse.
Je m'empresse de t'envoyer Moscati, afin qu'il puisse te soigner. Ma
santé est un peu faible; mon rhume dure toujours. Je te prie de te
ménager, de m'aimer autant que je t'aime, et de m'écrire tous les jours.
Mon inquiétude est sans égale.
J'ai dit à Moscati de t'accompagner à Ancône, si tu veux y venir. Je
t'écrirai là pour te faire savoir où je suis.
Peut-être ferai-je la paix avec le Pape et serai-je bientôt près de toi;
c'est le voeu le plus ardent de mon âme.
Je te donne cent baisers. Crois que rien n'égale mon amour, si ce n'est
mon inquiétude. Écris-moi tous les jours toi-même. Adieu, très chère
amie.
BONAPARTE.
LETTRE XIX
À Joséphine, à Bologne.
Tolentino, 1er ventôse an V (19 février 1797).
La paix avec Rome vient d'être signée. Bologne, Ferrare, la Romagne sont
cédées à la République. Le Pape nous donne 30 millions dans peu de temps
et des objets d'art.
Je pars demain matin pour Ancône, et, de là, pour Rimini, Ravenne et
Bologne. Si ta santé ta le permet, viens à Rimini ou Ravenne; mais
ménage-toi, je t'en conjure.
Pas un mot de ta main, bon Dieu! qu'ai-je donc fait? Ne penser qu'à toi,
n'aimer que Joséphine, ne vivre que pour ma femme, ne jouir que du
bonheur de mon amie, cela doit-il me mériter de sa part un traitement si
rigoureux? Mon amie, je t'en conjure, pense souvent à moi et écris-moi
tous les jours. Tu es malade ou tu ne m'aimes pas! Crois-tu donc que mon
coeur soit de marbre? Et mes peines t'intéressent-elles si peu? Tu me
connaîtrais bien mal! Je ne le puis croire. Toi, à qui la nature a donné
l'esprit, la douceur et la beauté, toi qui seule pouvais régner dans mon
coeur, toi qui sais trop, sans doute, l'empire absolu que tu as sur moi!
Écris-moi, pense à moi et aime-moi.
Pour la vie tout à toi,
BONAPARTE.
LETTRES DE BONAPARTE, PREMIER CONSUL
LETTRE XX
À Joséphine, à Paris.
Le 26 florial an VIII (10 mai 1800)
Je pars dans l'instant pour aller coucher à Saint-Maurice. Je n'ai point
reçu de lettres de toi, cela n'est pas bien; je t'ai écrit tous les
courriers.
Eugène doit arriver après-demain. Je suis un peu enrhumé, mais cela ne
sera rien.
Mille choses tendres à toi, ma bonne petite Joséphine, et à tout ce qui
t'appartient.
BONAPARTE.
LETTRE XXI
À Joséphine, à Plombières.
Paris, le 27.....an X (1801).
Il fait si mauvais temps ici que je suis resté à Paris. Malmaison, sans
toi, est trop triste. La fête a été belle, elle m'a un peu fatigué. Le
vésicatoire que l'on m'a mis au bras me fait toujours souffrir beaucoup.
J'ai reçu pour toi, de Londres, des plantes que j'ai envoyées à ton
jardinier. S'il fait aussi mauvais à Plombières qu'ici, tu souffriras
beaucoup des eaux.
Mille choses aimables à maman et à Hortense.
BONAPARTE.
LETTRE XXII
À Joséphine, à Plombières.
Malmaison, 30 prairial an XI (10 juin 1803).
Je n'ai pas encore reçu de tes nouvelles; je pense cependant que tu as
déjà dû commencer à prendre les eaux. Nous sommes ici un peu tristes,
quoique l'aimable fille fasse les honneurs de la maison à merveille. Je
me sens depuis deux jours légèrement tourmenté de ma douleur. Le gros
Eugène est arrivé hier au soir, il se porte à merveille.
Je t'aime comme le premier jour, parce que tu es bonne et aimable
par-dessus tout.
Hortense m'a dit qu'elle t'écrivait souvent.
Mille choses aimables, et un baiser d'amour. Tout à toi.
BONAPARTE.
LETTRE XXIII
À Joséphine, à Plombières.
Malmaison, 4 messidor an XI (23 juin 1803).
J'ai reçu ta lettre, ma bonne petite Joséphine. Je vois avec peine que
tu as souffert de la route; mais quelques jours de repos te feront du
bien. Je suis assez bien portant. J'ai été hier à la chasse à Marly et
je m'y suis blessé très légèrement à un doigt en tirant un sanglier.
Hortense se porte assez bien. Ton gros fils a été un peu malade, mais il
va mieux. Je crois que ce soir ces dames jouent le _Barbier de Séville_.
Le temps est très beau. Je te prie de croire que rien n'est plus vrai
que les sentiments que j'ai pour ma petite Joséphine.
Tout à toi.
BONAPARTE.
LETTRE XXIV
À Joséphine, à Plombières.
Malmaison, le 3 messidor an XI (27 juin 1803).
Ta lettre, bonne petite femme, m'a appris que tu étais incommodée.
Corvisart m'a dit que c'était un bon signe, que les bains te feraient
l'effet désiré et qu'ils te mettraient dans un bon état. Cependant,
savoir que tu es souffrante est une peine sensible pour mon coeur.
J'ai été voir hier la manufacture de Sèvres et Saint-Cloud.
Mille choses aimables pour tous.
Pour la vie.
BONAPARTE.
LETTRE XXV
À Joséphine, à Plombières.
Malmaison, 12 messidor an XI (1er juillet 1803).
J'ai reçu ta lettre du 10 messidor. Tu ne me parles pas de ta santé ni
de l'effet des bains. Je vois que tu comptes être de retour dans huit
jours; cela fait grand plaisir à ton ami qui s'ennuie d'être seul!...
Tu dois avoir vu le général Ney qui part pour Plombières: il se mariera
à son retour.
Hortense a joué hier Rosine dans le _Barbier de Séville_ avec son
intelligence ordinaire.
Je te prie de croire que je t'aime et suis fort impatient de te revoir.
Tout est triste ici sans toi.
BONAPARTE.
LETTRES DE NAPOLÉON, EMPEREUR
LETTRE XXVI
À l'Impératrice, à Aix-la-Chapelle.
Boulogne, le 15 thermidor an XII
(3 août 1804).
Mon amie, j'espère apprendre bientôt que les eaux t'ont fait beaucoup de
bien. Je suis peiné de toutes les contrariétés que tu as éprouvées. Je
désire que tu m'écrives souvent. Ma santé est très bonne, quoique un peu
fatiguée. Je serai sous peu de jours à Dunkerque, d'où je t'écrirai.
Eugène est parti pour Blois.
Je te couvre de baisers.
NAPOLÉON.
LETTRE XXVII
À l'Impératrice, à Aix-la-Chapelle.
Calais, 18 thermidor an XII (6 août 1804).
Mon amie, je suis à Calais depuis minuit; je pense en partir ce soir
pour Dunkerque. Je suis content de ce que je vois et assez bien de
santé. Je désire que les eaux te fassent autant de bien que m'en font le
mouvement, la vue des camps et la mer.
Eugène est parti pour Blois. Hortense se porte bien. Louis est à
Plombières.
Je désire beaucoup te voir. Tu es toujours nécessaire à mon bonheur.
Mille choses aimables chez toi.
NAPOLÉON.
LETTRE XXVIII
À Joséphine, à Strasbourg.
Louisbourg, 13 vendémiaire an XIV (5 octobre 1805).
Je pars à l'instant pour continuer ma marche. Tu seras, mon amie, cinq
ou six jours sans avoir de mes nouvelles; ne t'en inquiète pas, cela
tient aux opérations qui vont avoir lieu. Tout va bien, et comme je le
pouvais espérer.
J'ai assisté ici à une noce du fils de l'électeur avec une nièce du roi
de Prusse. Je désire donner une corbeille de trente-six mille à quarante
mille francs à la jeune princesse. Fais-la faire et envoie-la par un de
mes chambellans à la nouvelle mariée, lorsque ces chambellans viendront
me rejoindre. Il faut que ce soit fait sur-le-champ.
Adieu, mon amie, je t'aime et t'embrasse.
NAPOLÉON.
LETTRE XXIX
À l'Impératrice, à Strasbourg.
Augsbourg, le 1er brumaire an XIV (23 octobre 1805).
Les deux dernières nuits m'ont bien reposé, et je vais partir demain
pour Munich. Je mande M. Talleyrand et M. Maret près de moi; je les
verrai peu et je vais me rendre sur l'Inn pour attaquer l'Autriche au
sein de ses États héréditaires. J'aurais bien désiré te voir, mais ne
compte pas que je t'appelle, à moins qu'il n'y ait un armistice ou des
quartiers d'hiver.
Adieu, mon amie, mille baisers. Mes compliments à ces dames.
NAPOLÉON.
LETTRE XXX
À l'Impératrice, à Strasbourg.
Munich, le dimanche 5 brumaire an XIV (27 octobre 1805).
J'ai reçu par Lemarois ta lettre. J'ai vu avec peine que tu t'étais trop
inquiétée. L'on m'a donné des détails qui m'ont prouvé toute la
tendresse que tu me portes; mais il faut plus de force et de confiance.
J'avais d'ailleurs prévenu que je serais six jours sans l'écrire.
J'attends demain l'électeur. À midi je pars pour confirmer mon mouvement
sur l'Inn. Ma santé est assez bonne. Il ne faut pas penser à passer le
Rhin avant quinze ou vingt jours. Il faut être gaie, t'amuser, et
espérer qu'avant la fin du mois nous nous verrons.
Je m'avance contre l'armée russe. Dans quelques jours j'aurai passé
l'Inn.
Adieu, ma bonne amie, mille choses aimables à Hortense, à Eugène et aux
deux Napoléon.
Garde la corbeille quelque temps encore.
J'ai donné hier aux dames de cette cour un concert. Le maître de
chapelle est un homme de mérite.
J'ai chassé à une faisanderie de l'électeur: tu vois que je ne suis pas
si fatigué.
M. de Talleyrand est arrivé.
NAPOLÉON.
LETTRE XXXI
À l'Impératrice, à Strasbourg.
Haag, le 11, à 10 heures du soir, brumaire an XIV
(3 novembre 1805).
Je suis en grande marche; le temps est très froid, la terre couverte
d'un pied de neige. Cela est un peu rude. Il ne manque heureusement pas
de bois; nous sommes ici toujours dans les forêts. Je me porte assez
bien. Mes affaires vont d'une manière satisfaisante; mes ennemis doivent
avoir plus de soucis que moi.
Je désire avoir de tes nouvelles et apprendre que tu es sans inquiétude.
Adieu, mon amie, je vais me coucher.
Napoléon.
LETTRE XXXII
À l'Impératrice, à Strasbourg.
Mardi, 14 brumaire an XIV (5 novembre 1805).
Je suis à Lintz. Le temps est beau. Nous sommes à vingt-huit lieues de
Vienne. Les Russes ne tiennent pas; ils sont en grande retraite. La
maison d'Autriche est fort embarrassée; à Vienne, on évacue tous les
bagages de la cour. Il est probable que d'ici à cinq ou six jours il y
aura du nouveau, je désire bien te revoir. Ma santé est bonne.
Je t'embrasse.
NAPOLÉON.
LETTRE XXXIII
À l'impératrice, à Strasbourg.
Le 24 brumaire, à 9 heures du soir, an XIV
(15 novembre 1805).
Je suis à Vienne depuis deux jours, ma bonne amie, un peu fatigué. Je
n'ai pas encore vu la ville de jour; je l'ai parcourue la nuit. Demain
je reçois les notables et les corps. Presque toutes mes troupes sont au
delà du Danube, à la poursuite des Russes.
Adieu, ma Joséphine; du moment que cela sera possible, je te ferai
venir. Mille choses aimables pour toi.
NAPOLÉON.
LETTRE XXXIV
À l'Impératrice, à Strasbourg.
Vienne, 25 brumaire an XIV (18 novembre 1805).
J'écris à M. d'Harville pour que tu partes et que tu te rendes à Bade,
de là à Stuttgard et de là à Munich. Tu donneras, à Stuttgard, la
corbeille à la princesse Paul. Il suffit qu'il y ait pour quinze mille à
vingt mille francs; le restant sera pour faire des présents, à Munich,
aux filles de l'électrice de Bavière. Tout ce que tu as su pour Mme
de Serrent est définitivement arrangé. Porte de quoi faire des présents
aux dames et aux officiers qui seront de service près de toi. Sois
honnête, mais reçois tous les hommages: l'on te doit tout et tu ne dois
rien que par honnêteté. L'électrice de Wurtemberg est fille du roi
d'Angleterre, c'est une bonne femme, tu dois bien la traiter, mais
cependant sans affectation.
Je serai bien aise de te voir du moment que mes affaires me le
permettront. Je pars pour mon avant-garde. Il fait un temps affreux, il
neige beaucoup; du reste, toutes mes affaires vont bien.
Adieu, ma bonne amie.
NAPOLÉON.
LETTRE XXXV
À l'Impératrice, à Munich.
Austerlitz, 14 frimaire an XIV
(4 décembre 1805).
J'ai conclu une trêve. Les Russes s'en vont. La bataille d'Austerlitz
est la plus belle de toutes celles que j'ai données: quarante-cinq
drapeaux, plus de cent cinquante pièces de canon, les étendards de la
garde de Russie, vingt généraux, trente mille prisonniers, plus de vingt
mille tués; spectacle horrible!
L'empereur Alexandre est au désespoir et s'en va en Russie. J'ai vu hier
à mon bivouac l'empereur d'Allemagne; nous causâmes deux heures; nous
sommes convenus de faire vite la paix.
Le temps n'est pas encore très mauvais. Voilà enfin le repos rendu au
continent, il faut espérer qu'il va l'être au monde: les Anglais ne
sauraient nous faire front.
Je verrai avec bien du plaisir le moment qui me rapprochera de toi.
Il court un petit mal d'yeux qui dure deux jours, je n'en ai pas encore
été atteint.
Adieu, ma bonne amie, je me porte assez bien et suis fort désireux de
t'embrasser.
NAPOLÉON.
LETTRE XXXVI
À l'impératrice, à Munich.
Schoenbrunn, 29 frimaire an XIV (20 décembre 1803).