J’ai entendu plus d’une fois des bibliophiles instruits et judicieux
s’entretenir sur l’_étrange_ et _inexplicable_ placement de trois
feuilles blanches, chiffrées 259, 260 et 261, au milieu de l’ouvrage
intitulé: _Liber chronicarum_ (per Hartman Schedel, Nurembergæ, Ant.
Koberger, 1493; in-fol. max. goth.). Dieu sait les suppositions sur ces
pages blanches, où la censure semblait avoir passé!
J’avais souvent eu entre les mains cette chronique, pour quelques
recherches ou bien pour examiner les gravures en bois de P. Wolgemut,
le maître d’Albert Durer, mais je ne m’étais jamais soucié de dévoiler
le mystère des feuillets blancs où maître Antoine Koberger n’avait
imprimé que le chiffre de la pagination. Les dissertations ex-professo
me mirent martel en tête: je demandai au livre même le pourquoi de
cette suppression du texte dans ces trois feuillets blancs, et je
trouvai une note ainsi conçue, qui suit immédiatement les initiales de
l’auteur _Ha. S. D._, et qui termine le verso du feuillet 258: «Cartas
aliquas sine scriptura pro sexta ætate deinceps relinquere convenit
judicio possessorum, qui emendare, addere, atque gesta principum et
primatuum succedentium prescribere possunt. Non enim omnia possumus
omnes, et quandoque bonus dormitat Homerus. In terra enim aurum
queritur et de fluviorum alveis splendens profertur gloria, Pactolusque
ditior est ceno quam fluento. Varii quoque mirabilesque motus in orbe
exorientur, qui novos requirunt libros, quibus ordine relevantur pauca
tamen de ultima ætate, ut perfectum opus relinquatur, in fine operis
adjiciemus.» Ces pages blanches étaient donc destinées à recevoir
les annotations et les additions des possesseurs de l’ouvrage; on
en a fait ainsi à l’égard des manuscrits, sur les gardes desquels on
écrivait souvent un mémorial des faits contemporains.
La dernière partie du _Liber chronicarum_ présenterait encore une
foule d’observations curieuses: on y verrait que Hartman Schedel était
cardinal et ami du pape Æneas Sylvius; qu’il a voulu compléter sa
Chronique par une description géographique de la Germanie composée
par ce savant pape (Pie II); qu’il y a ajouté lui-même diverses
notices sur d’autres parties de l’Europe; qu’il a fait imprimer, après
coup, un mémoire concernant la Pologne et formant quatre feuillets
intercalaires, sans pagination, entre les feuillets 288 et 289, etc.
On ferait un volume de remarques sur ce gros livre, plein d’admirables
dessins. Cette édition _illustrée_, qui a dû coûter des sommes énormes
et dont sans doute on a tiré un nombre prodigieux d’exemplaires, est
commune par toute l’Europe, et se vend plus cher chez les marchands
d’estampes que chez les libraires. Un des plus beaux et des plus purs
exemplaires que j’aie vus, c’était celui d’Armand Bertin. L’exemplaire
du duc de la Vallière, étant imparfait, ne s’est vendu que 24 livres.
Il y a des exemplaires anciennement coloriés, en Allemagne.