«... Conformément à l’ordonnance du docteur-Ermite, avez-vous
profité de la journée du dimanche, pour faire un exercice
salutaire?... L’Ermite, au rebours. Le jour du Seigneur est
pour lui un jour de clôture; il repasse ses notes et supplée à
la distraction ou à l’ignorance des protes, voire même, à leur
outrecuidance, car il en est qui commettent de grosses bévues,
croyant faire merveille... Par exemple, à la page 153 du t. II de
l’_Histoire de l’Astronomie_ de Bailly, abrégée par V. Comeyras,
1805, 2 vol. in-8, on lit: «Le P. Scheiner, jésuite... a fait
plus de 2,000 observations, qu’il a publiées dans un ouvrage
intitulé: _Rosa Ursina_, d’un nom du Dieu des Ursins,» pour: «du
nom d’un duc des Ursins, à qui il était dédié.»
«Je présume que le compositeur ou le prote a cru faire une
correction, en mettant _historia brevissima_, pour: _bravissima
Caroli V fugati_, etc., à la page 139 du _Bulletin du
Bouquiniste_, 2e année.
«D’autres fois, ce sont d’inconcevables distractions. Ainsi,
au t. IV de la _Biographie universelle_ en 6 vol. grand in-8,
édition imprimée à Besançon, chez Ch. Deis, sous les yeux de M.
Weiss, on lit à la dernière page: «Une des meilleures éditions
des œuvres de Plutarque, traduction d’_Aragot_ (pour _Amyot_),
est celle qu’a donnée Clavier, etc.»
«J’en trouve à l’instant un autre exemple, au t. III de la
_Biographie générale_ de MM. Didot, colonne 792: «Les ouvrages
d’Autrey sont: 1º l’_Antiquité_ PESTIFIÉE» pour: l’_Antiquité_
JUSTIFIÉE, ou réfutation du livre de Boulanger: l’_Antiquité
dévoilée_, etc.»
«L’ERMITE de Saint-Vincent-lez-Agen.»
--Dans une autre lettre, le savant auteur de la précédente revient sur
l’ouvrage curieux _Rosa Ursina_, qui est l’origine de ce singulier
_dieu des Ursins_, que les archéologues mettront peut-être un jour dans
le Panthéon de la mythologie antique.
«Je reviens, dit l’Ermite, sur le singulier ouvrage d’astronomie
intitulé: _Rosa Ursina_, auctore Scheiner, _Braccianni_,
1626-1630, in-folio. Au frontispice est le soleil sous la forme
d’une _rose_ au milieu des planètes. La vignette du titre
représente une grotte entourée de rosiers, avec cette devise:
_Ursus Rosæ custos_. En effet, un ours se tient debout devant la
grotte. L’ouvrage est dédié au duc Orsini. Quel plaisant intitulé
pour un ouvrage où il est partout question des taches du soleil!
Peu de temps après, parut, sur le même sujet, un livre dont le
titre est non moins bizarre: _Oculus Enoch et Eliæ_, auctore
Schyrleo de Rheita, _Antuerpiæ_, 1645, in-folio. Le frontispice
représente le paradis. On y voit Énoch et Élie tenant chacun le
bout d’une chaîne à laquelle le soleil est suspendu.»
Ces deux ouvrages ont fourni matière aux plus drolatiques méprises de
la bibliographie. Dans la plupart des catalogues, la _Rosa Ursina_ a
été placée parmi les traités de botanique; l’_Oculus Enoch et Eliæ_,
parmi les livres de théologie.
Plusieurs bibliographes n’ont pas manqué de signaler l’erreur des
faiseurs de catalogues, mais en commettant une nouvelle erreur: ils ont
dit que la _Rosa Ursina_ était un commentaire sur la _Rose des vents_,
et l’_Oculus Enoch et Eliæ_, une histoire de ces deux patriarches!
«Ces deux volumes, ajoute l’Ermite, se font remarquer par ce
papier ferme, élastique, sonore, comme dit Charles Nodier dans la
préface de son Catalogue de 1844, papier inaltérable qui traverse
les siècles... Ainsi n’est point, hélas! le papier de la plupart
des livres imprimés ces dernières années, papier qui a d’ailleurs
l’inconvénient de _se piquer_, comme les étoffes de coton; et
cela n’est pas seulement advenu à des livres de pacotille, mais à
de beaux et bons ouvrages. J’en ai malheureusement force preuves
sous les yeux.... Je me bornerai à citer le _Montaigne_, édité
par J.-V. Le Clerc, 5 vol. in-8, 1826, impr. de J. Didot; les
_Contes de la Fontaine_, édition de Bourdin, gr. in-8; _Malherbe,
Boileau, J.-B. Rousseau_, grand in-8, édition Lefèvre; le
_Rabelais_, 5 vol. in-32, 1826-27, etc.»
L’Ermite-bibliophile aurait pu aisément augmenter à l’infini cette
vaste nomenclature de beaux livres gâtés ou perdus; ainsi les
magnifiques éditions de _Voltaire_ et de _J.-J. Rousseau_, publiées par
Delangle et Dalibon, n’offrent plus, dans la plupart des exemplaires,
qu’un papier jauni, enfumé, cassant, ou taché de rouille; ainsi le
_Rabelais_ en 9 vol. in-8, dont le papier d’Annonay faisait la joie
des amateurs, est couvert de stigmates déplorables; ainsi la _France
littéraire_ de Quérard, ce précieux recueil qui devrait surtout avoir
toutes les conditions matérielles de durée, est certainement destinée
à tomber en poudre, car le papier a été brûlé dans l’opération du
blanchiment, et il y a déjà des feuilles qui se rongent peu à peu. Il
est triste de voir que l’honorable maison des Didot n’ait pas surveillé
avec plus de soin le choix du papier qu’elle consacrait à l’impression
de ce grand ouvrage si utile et si coûteux.