Voici le commencement de cette épître:
De tout mon cœur, Royne qui n’as esgale,
Prix et appuy de la fleur lisliale,
J’ay tousjours eu espoir et volunté
M’offrir devant ta haulte majesté,
Pour veoir si point, quand le Ciel le voudroit,
Sçaurois par moy la servir quelque endroit.
Nous ignorons si ce fut cette épître qui valut au poëte traducteur
de Pétrarque un canonicat à Notre-Dame des Doms. Quoi qu’il en soit,
c’est à Alais ou plutôt à Auson, près des bords du Gard, qu’il rima sa
traduction, comme l’indiquent ces derniers vers du _Jeu des Échecs_:
Voilà le tout, que, fasché d’un hasard,
J’en sceus chanter, gardant nostre maison,
Au bruit de l’eau transversant sur l’Auson.
Il possédait donc une maison dans cette petite localité, où les
habitants du pays vont encore prendre les eaux d’une fontaine thermale,
qui était dès lors renommée. On peut supposer que les malades qui
prenaient les eaux (_Or maintenant que Mars plus ne nous fasche_,
disait Vasquin Philieul) se récréaient à jouer aux échecs, et que le
vieux seigneur de Sault, qui dut être un des premiers joueurs de son
temps, se plaisait à leur donner des leçons, suivant les préceptes de
Vida, que Philieul traduisit à sa requête. Il y aurait donc, à en
croire Du Verdier, une première édition in-4, faite à Paris, de la
traduction rimée de Philieul; mais nous n’avons trouvé que l’édition
in-8 de 1559, en caractères de civilité.
Vasquin Philieul traduisit ensuite de l’italien de Paolo Jovio les
_Dialogues des devises d’armes et d’amours, avec un discours de Loys
Dominique sur le même sujet, auquel on a ajouté les devises heroïques
et morales de Gabriel Simeon_ (Lyon, Guillaume Rouville, 1561, in-4,
avec fig.). Il traduisit encore du latin, d’après l’édition donnée par
son père: _Statuts de la Comté de Venaissin_ (Avignon, 1558, in-4),
et d’après un ouvrage de Christophe de Mandric, docteur en théologie,
de la Compagnie de Jésus, un _Traité de souvent recevoir le saint
Sacrement de l’Eucharistie_, imprimé à Avignon par Pierre Roux en
1565, et réimprimé depuis à Paris, par Thomas Brumen, sous le titre
de _Traicté de la fréquente communion_. Du Verdier ne nous en dit pas
davantage sur notre chanoine, qui avait appris, du _très-magnanime
et très-puissant seigneur_ François d’Agoult, la science du jeu de
Palamède, et qui se livrait, sans doute, dans ses vieux jours, à cet
honnête passe-temps, qu’il avait décrit en vers _rudes_ et surtout
obscurs, sous l’inspiration de ce fameux joueur d’échecs.
LE SIEUR DE CHOLIÈRES
ET SES OUVRAGES.
Les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_ du seigneur de Cholières
sont rares; mais son ouvrage intitulé _la Guerre des masles contre
les femelles_ est beaucoup plus rare encore; on ne le voit figurer
que dans un petit nombre de catalogues, entre autres ceux de Barré,
de Gaignat, de Méon, de Chardin, de Bignon, de Monmerqué, de Veinant,
etc. L’exemplaire, décrit dans ce dernier catalogue, s’est vendu 131
fr., et le prix du livre ne s’arrêtera pas là. C’est un petit in-12
de 8 feuillets prélim., y compris le titre, de 143 feuillets chiffrés
et d’un feuillet non chiffré pour l’extrait du privilége. Il faut
remarquer qu’il y a deux feuillets chiffrés 93, entre lesquels sont
intercalés trois feuillets qui ne portent pas de numérotage: néanmoins
les signatures se suivent sans interruption. Le privilége, en date du
22 mars 1586, est délivré au libraire-éditeur, Pierre Chevillot, pour
six années consécutives. On peut donc considérer comme une édition
nouvelle l’édition de _Paris, Gilles Robinot_, 1614, in-12, avec un
privilége daté de 1587. Cette édition se trouvait chez Nodier et chez
Bignon.
La _Guerre des masles contre les femelles_ est un ouvrage du même genre
et du même style que les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_; il
renferme, comme ces deux recueils, des dialogues plaisants, facétieux
et philosophiques sur des matières diverses et notamment sur des sujets
joyeux. On peut dire que le livre de Rabelais a été la source où le
seigneur de Cholières puisait à pleines mains, quand il était _dans
ses bonnes_. C’est un galant compère qui sait par cœur son _Gargantua_
et son _Pantagruel_, en manière d’évangile. Maître François n’a pas eu
peut-être d’imitateur plus digne de lui. On ne s’explique pas comment
tous les biographes se sont mis d’accord pour traiter ce spirituel
et amusant _pantagruéliste_ avec le plus impitoyable dédain. Nous
gagerions, à coup sûr, qu’ils ne l’avaient jamais lu, ou bien qu’ils
n’étaient pas capables de l’apprécier.
Les _Meslanges poétiques_, qui font suite à la _Guerre des masles
contre les femelles_, ne sont pas, comme l’a dit ou plutôt répété de
confiance l’auteur d’une très-bonne note bibliographique imprimée à
la fin des _Neuf Matinées_ (édit. J. Gay), un composé de vers pris
dans les œuvres de Ronsard, d’Amadis Jamin et de Mme des Roches.
Ces _Meslanges_ appartiennent exclusivement au sieur de Cholières,
et se rapportent à l’histoire de ses amours avec Aris, Marzine et
Callirée. On y voit que le sieur de Cholières était toujours amoureux
et quelquefois poëte. On doit s’étonner de n’y pas découvrir plus de
détails intimes sur sa personne et sur sa vie. Voici seulement quelques
vers de l’élégie finale, qui nous apprennent que l’auteur avait les
cheveux gris à l’époque où il célébrait ses amours:
Car, moy, qui des amours ay passé la saison,
Qui ay morne le sang, le sens demy grison,
Dès longtemps sa beauté mon ame avoit blessée,
Et le traict seulement estoit en ma pensée.
J’estois de la servir soigneux et curieux:
Aussi bien que les rois, les pauvres ont des yeux.
L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, et Viollet-le-Duc,
dans sa _Bibliothèque poétique_, ont oublié d’accorder un souvenir au
sieur de Cholières.
La dédicace de la _Guerre des masles contre les femelles_ est adressée
«à madamoiselle Penthasilée de Malencorne, infante d’Inebile, dame de
la Croulée, la Houssée, etc.,» laquelle damoiselle est sortie tout
armée de l’imaginative de l’auteur. Cette croustilleuse dédicace à la
reine des Amazones porte cette date: «De Saincte-Bonne-lez-Marignon,
ce premier jour d’aoust 1587.» Nous supposons que cette localité est
également imaginaire; car _Saincte-Bonne-lez-Marignon_ paraît être la
patrie des bonnes femmes en mariage.
Au reste, on ne sait rien sur le sieur ou seigneur de Cholières, si
ce n’est qu’il était avocat à Grenoble. La publication de ses trois
ouvrages, en 1585, 1587 et 1588, nous permet de dire qu’il était venu
à Paris alors et qu’il y resta trois ans pour se faire imprimer. Son
premier ouvrage, les _Neuf Matinées_, fut dédié à monseigneur messire
Louys de la Chambre, chevalier, conseiller du roi en son conseil
d’État, cardinal et abbé de Vendôme, grand prieur d’Auvergne, etc.
Mais l’auteur, dans la préface des _Après-disnées_, qui n’ont pas
de dédicace, nous raconte que messire Louys de la Chambre ne voulut
prendre sous ses auspices les _Neuf Matinées_: «Ma muse, dit-il,
avoit esclos le frère de ces _Après-disnées_, son nom ne peut estre
ramenteu: son parrain a esté si vilain, que, pour l’exemple de quelques
honnestetez, il a désavoué son filleu, lequel de toutes parts j’estoie
prié de loger, et bien mieux qu’il n’a rencontré.» Voilà pourquoi
le sieur de Cholières crut devoir publier ces _Après-disnées_, sans
aucun nom de protecteur. On n’y retrouve pas même, comme dans les
préliminaires des _Neuf Matinées_, une épître laudative en prose du
sieur Félicien Valentin, un de ses plus fidèles amis, deux sonnets du
seigneur de Montessuyt, un sonnet de I. D. C., _son singulier et ancien
ami_, un autre signé A. DIANE OU ANGE, ce qui représente certainement
un pseudonyme de l’auteur.
Faut-il accepter de confiance les dates de la naissance et de la mort
du sieur de Cholières, telles que nous les donne le _Dictionnaire
biographique universel et pittoresque_ (Paris, Aimé André, 1834, 4
vol. gr. in-8), dates qui ne se trouvent dans aucune autre biographie?
Suivant ce Dictionnaire, que nous sommes loin de dédaigner, Nicolas
de Cholières serait né en 1509 et mort en 1592. Il devait être
très-vieux en 1587, puisqu’il dit dans l’avis _aux liseurs_ de ses
_Après-disnées_: «Si je vis encore quelques années, vous verrez que
je ne suis simple prometteur, ains que, sans estre gascon, je suis
plus prompt à excuser _in terminis habilibus_, qu’à promettre.» Il
promettait, à cette époque, un livre intitulé _les Partis amoureux_,
livre qui n’a jamais paru.
Mais on a publié, après sa mort sans doute, un autre ouvrage, qui lui
est attribué dans quelques biographies, quoiqu’il ait été imprimé
sous le nom de _Colières_, mais qui est certainement de lui. Cette
erreur de nom s’explique par la prononciation ordinaire du nom de
_Cholières_. L’auteur, d’ailleurs, n’était plus là pour empêcher qu’on
estropiât son nom. Voici le titre de cet ouvrage, plus rare encore que
les précédents, car nous ne l’avons rencontré que dans les Catalogues
Courtois et La Vallière-Nyon:
«_La Forest nuptiale, où est representée une variété bigarrée,
non moins esmerveillable que plaisante, de divers mariages, selon
qu’ils sont observez et pratiquez par plusieurs peuples et nations
estranges, avec la maniere de policer, regir, gouverner et administrer
leur famille._» Paris, Pierre Bertault, 1600, in-12 de 12 feuillets
préliminaires non chiffrés et de 144 feuillets chiffrés.
Le privilége est remplacé par une approbation des docteurs régents
en la Faculté de théologie, certifiant «avoir lu et visité le livre
intitulé _la Forest nuptiale_, composé par le sieur de Colières,
auquel n’avons trouvé ny aperceu chose qui puisse empescher qu’il ne
fust imprimé et mis en lumière.» Cette belle approbation est datée
du 8 mai 1595 et signée I. Ardier. L’avant-discours de l’auteur et
le sonnet qui le suit portent pour signature ce pseudonyme: A. DIANE
OU ANGE, que nous avons déjà remarqué au bas d’un sonnet dans les
pièces préliminaires des _Neuf Matinées_. Voici le sonnet, assez peu
intelligible, de _la Forest nuptiale_: