L’Agneau, c’est moi, si vous voulez bien le permettre; le Loup, c’est
le Bibliophile tabarinesque, un vrai loup, que nous voyons sous la peau
du renard dans les Fables de La Fontaine:
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
Je venais de lire justement un admirable livre, plein de la plus
douce et de la plus saine philosophie, les _Mélanges littéraires_
de M. Silvestre de Sacy, et point ne songeais, je vous jure, à
Tabarin, quoique deux éditions des œuvres tabariniques eussent paru
presque simultanément dans la _Bibliothèque elzévirienne_ et dans la
_Bibliothèque gauloise_, pour la plus grande joie des bibliophiles.
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Le Bibliophile tabarinesque, le Loup, avait besoin de mordre sans
doute; c’est là un besoin naturel chez les loups. Voilà pourquoi notre
homme allait chercher aventure dans le pays de la bibliographie, où
l’on rencontre tant d’agneaux innocents et paisibles.
--Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
Dit cet animal plein de rage.
Tu seras châtié de ta témérité.
Le Loup, en m’interpellant ainsi, faisait semblant de croire que
j’étais l’éditeur du _Tabarin_ de la Bibliothèque gauloise, et que je
me cachais sous le pseudonyme de M. d’Harmonville; il fallait bien au
Loup un prétexte bon ou mauvais, pour me montrer les dents.
--Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant,
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’elle,
Et que, par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
Oui, monseigneur le Loup, j’en atteste M. d’Harmonville lui-même, qui
est un de nos jeunes écrivains les plus accrédités, j’en atteste aussi
l’auteur anonyme de la Lettre qui termine l’édition du _Tabarin_ de
la Bibliothèque gauloise, j’en atteste le bibliographe excellent, qui
ne se nomme pas, mais qui se fait assez connaître dans les pages si
remarquables de cet appendice, je suis absolument étranger à ladite
édition, laquelle ne fait tort à personne, excepté aux bibliophiles qui
ne l’ont pas encore achetée.
--Tu la troubles! reprit cette bête cruelle.
C’est-à dire, reprit le Loup, que l’édition de la Bibliothèque gauloise
trouble le succès de la Bibliothèque elzévirienne. Le Loup continue:
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
Les agneaux ne médisent pas des loups: ils voudraient pouvoir oublier
que les loups existent.
--Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né?
Reprit l’Agneau: je tette encor ma mère!
Ici la fable s’éloigne légèrement de la réalité, quoique la morale soit
la même dans l’une et l’autre. L’Agneau, autrement dit votre serviteur,
est né bibliographe depuis près d’un demi-siècle, mais il tette encore
sa mère, en style figuré, qui signifie que je ne suis pas sevré du lait
de la Bibliographie, et que je m’en abreuve toujours avec bonheur, sans
pouvoir me détacher du sein de ma nourrice. C’est là une figure de
rhétorique qui passera, si l’on veut, sur le compte de Tabarin.
--Si ce n’est toi, c’est donc ton frère?
Le Bibliophile tabarinesque veut que M. d’Harmonville soit très-proche
parent de l’_imperturbable_ bibliographe que j’ai l’honneur de vous
présenter comme un autre moi-même.--Mon frère? l’Agneau réplique, dans
la fable:
Je n’en ai point!
J’en ai deux, au contraire, qui valent mieux que moi, et dont l’un est
tout simplement l’auteur de la plus belle tragédie de notre époque: _Le
Testament de César_. Je puis jurer qu’il n’a jamais lu Tabarin. Le Loup
ne se laisse pas convaincre par de bonnes et honnêtes raisons:
C’est donc quelqu’un des tiens?
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l’a dit; il faut que je me venge.
Le commentateur hasardera timidement une simple conjecture: _Vous_,
ce sont les bibliophiles; _vos bergers_, ce sont certainement les
libraires qui vendent de beaux livres; _et vos chiens_, ce seraient
donc les bouquinistes. Voici le dénouement du drame:
Là dessus, au fond des forêts,
Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
A l’heure qu’il est, ce terrible Loup s’imagine que le pauvre Agneau
demande grâce, pendant qu’on le déchire à belles dents. Assez d’Agneau,
assez de Loup, s’il vous plaît.
Le Bibliophile tabarinesque, qui s’est mis en grands frais pour
découvrir, après plus de deux siècles d’oubli, quel pouvait être le
Tabarin de la place Dauphine, aurait eu moins de peine et aurait mieux
réussi à savoir quel était M. d’Harmonville, quel était l’auteur de
la Lettre à moi adressée au sujet de Tabarin. Il faut avoir du flair,
quand on veut dépister les anonymes et les pseudonymes qui ont échappé
aux poursuites infatigables du savant Barbier. Or, le flair, chez notre
Bibliophile tabarinesque, est complétement perverti et gâté par ce
qu’il nomme le _parfum tabarinique_. Je suis sûr que, s’il se mettait
en peine de deviner quel est le principal docteur de la _Bibliotheca
scatologica_, il ne manquerait pas de trouver que ce doit être le poëte
chrétien _Venantius Fortunatus_.
Ah! M. le Bibliophile tabarinesque, vous supposez que le rôle de
bibliographe consiste surtout à réimprimer, à petit nombre, sans
notes et sans travaux littéraires, quelques livrets rarissimes, pour
les vendre fort chers aux amateurs? C’est là, je l’avoue, une œuvre
modeste et utile, dont le pauvre Caron vous a donné l’exemple, avec
une persévérance assez mal récompensée; mais la bibliographie, il faut
bien vous le dire, a des vues plus désintéressées et plus honorables;
la bibliographie est une science remplie de ténèbres et de mystères
impénétrables; c’est, en quelque sorte, un sphinx qui ne dit jamais
son dernier mot aux Œdipes les plus ingénieux et les plus érudits.
Consolez-vous donc de n’avoir pas deviné que _Tabarino_, _canaglia
milanese_, était un type de farceur dans l’ancien théâtre italien,
comme _Harlequino_, comme _Pantalone_, et tant d’autres qui devaient
leurs noms à certaines particularités de costume ou de caractère; que
le type tabarinique fut importé en France par quelque bateleur, qui le
mit en vogue sur les tréteaux de la place Dauphine, et que différents
auteurs, Antoine Gaillard sans doute, Chevrol peut être, ont recueilli,
arrangé et publié, sous le nom générique de Tabarin, des facéties
analogues à celles que l’illustre bouffon débitait pour l’ébaudissement
des badauds.
Soyez Bibliophile tabarinesque, si c’est votre vocation et votre
plaisir, mais ne vous mêlez pas de jouer au bibliographe, sous peine
de perdre la partie; ce jeu-là demande non-seulement des connaissances
spéciales, ce que je vous accorde volontiers, mais encore _du bon
sens et de l’art_, ce que Boileau exige même en matière de chanson.
Vous avez mal fait de vous en prendre à un bibliophile, qui ne vous
regardait pas de travers, comme les boucs des Bucoliques, _torvis
tuentibus hircis_, et qui vous eût laissé de grand cœur vous ébattre
dans les prés fleuris de Tabarin; vous avez mal fait de vous attaquer
à M. d’Harmonville, qui est un rude champion et qui a pour lui
l’avantage, puisque vous lui avez donné le droit de repousser vivement
une injuste agression; vous avez mal fait surtout de vous attaquer
aussi à un bibliographe anonyme, qui vous traduira un jour ou l’autre
en justice bibliographique.
Le résumé de ce débat, c’est que le _Tabarin_ de la Bibliothèque
elzévirienne se vend aussi bien que le _Tabarin_ de la Bibliothèque
gauloise, et que les éditeurs de l’une et de l’autre devraient se
féliciter mutuellement d’avoir compris que la vieille gaieté de nos
pères n’était pas encore morte en France. Elle mourra bientôt, hélas!
mais pas avant que les deux éditions tabariniques soient épuisées.
Sur ce, mon cher Techener, je n’essayerai pas de lever le masque du
Bibliophile tabarinesque, vu que nous sommes en carnaval.
Votre tout dévoué,
P. L. JACOB, _bibliophile_.
«_P.S._ Une autre fois, je parlerai du Catalogue Pixerécourt, de
Corneille de Blessebois, et de l’amiral Tromp, que le Bibliophile
tabarinesque a fait intervenir d’une manière assez déplacée dans la
question. Il n’est pas possible de cacher plus de malice sous le fameux
chapeau de Tabarin.»
Cette lettre venait à peine de voir le jour, lorsque le pauvre
Auguste Veinant mourut, au milieu de ses livres, le 4 mars 1859. Je
me reprocherais de l’avoir écrite, si je pouvais supposer qu’il l’eût
connue _in extremis_. Un bibliophile tel que lui avait droit à une
autre oraison funèbre. La notice bibliographique, qui figure en tête du
Catalogue des livres rares et précieux de sa bibliothèque (_Paris, L.
Potier_, 1860, in-8) devra donc être consultée par les personnes qui
liront mon épître. C’est là qu’on trouvera un bon portrait d’Auguste
Veinant... _avant la lettre_.