M. A. Aubry, libraire-éditeur, rue Dauphine, nº 16.

«Nous savions que M. A.-T. Barbier était un homme fort instruit,

grand fureteur de livres, grand déchiffreur de manuscrits, mais nous

ne savions pas qu’il fût poëte à propos de bibliographie; il sera

peut-être, un autre jour, bibliographe à propos de poésie. Nous ne lui

attribuerons donc pas deux ou trois fautes de prosodie, qui défigurent

son joli huitain et que nous lui demandons la permission de mettre sur

le compte de l’huissier, car M. François-Gustave Fontaine, huissier

près le tribunal civil de la Seine, n’est pas tenu, par état, de savoir

que le mot _malicieux_ a quatre syllabes et le mot _sorcier_ deux: son

ministère n’a rien de commun avec Ménage, ni même avec Isarn.

«Nous avons prié naturellement le bibliophile Jacob de répondre à la

sommation qui s’adresse à lui autant qu’à nous: il s’en est excusé, en

disant qu’il aimait et estimait trop M. A.-T. Barbier pour lui causer

du chagrin en lui enlevant un rêve agréable, et qu’il ne se sentait

plus compétent dans un débat littéraire qui commençait en sibylle et

qui finissait en huissier: _desinit in piscem mulier formosa superne_.

«Le bibliophile Jacob nous fait observer, d’ailleurs, que M. Cousin

et la _Biographie universelle_ se sont chargés de répondre pour lui:

M. Cousin, dans son charmant ouvrage sur la _Société française du_

XVIe _siècle_, qui vient de paraître, et qui a placé Isarn, l’auteur

du _Louis d’or_, au milieu de cette société que M. Cousin connaît,

comme s’il y avait vécu; la _Biographie universelle_, dans un article

consacré à Isarn, lequel article fait partie du tome XX publié ces

jours-ci et semble accuser la touche du savant M. Weiss, qui possède la

correspondance inédite de mademoiselle de Scudéry.»

Les choses en restèrent là, ou, du moins, le _Ménage-Isarn_ cessa

d’égayer les amateurs qui n’avaient jamais trouvé la bibliographie plus

plaisante. M. A.-T. Barbier ne me pardonna pourtant pas de lui avoir

enlevé ses chères illusions à l’égard d’un pseudonyme qu’il avait créé

avec tant d’efforts, et il persévéra silencieusement à poursuivre ses

recherches à travers les livres et les manuscrits, qui lui montraient

souvent l’ombre fugitive d’Isarn, sans laisser poindre l’oreille de

Ménage. Il venait souvent à la Bibliothèque de l’Arsenal, et il avait

soin de m’éviter, comme si j’eusse été son plus cruel ennemi; mais il

ne manquait pas, à chacune de ses visites, de déposer, à mon adresse,

chez le concierge de la Bibliothèque, une épigramme aussi bénigne,

aussi innocente, qu’il pouvait la faire contre le défenseur d’Isarn.

Je m’abstins de renouveler le débat, pour ne pas renouveler les

chagrins de mon honorable adversaire, qui avait toujours l’épiderme

très-sensible et très-irritable à l’endroit de Ménage.

Cependant je lui fis passer, un jour, par l’entremise d’un ami commun,

le passage suivant d’une compilation peu connue, intitulée:... _ana,

ou Bigarrures calotines_ (Paris, J.-B. Lamesle, 1730, in-12, page 5 du

troisième recueil). C’était, en quelque sorte, mettre sous les yeux de

M. A.-T. Barbier l’acte de naissance et l’acte de mort du véritable

Isarn.

«Isard, selon d’autres Isar, et plus communément Isarn, peu ou

presque point connu dans les recueils de poésie, étoit frère d’un

greffier de la Chambre de l’Édit de Castres. Il vint à Paris,

en 1664, avec M. Pellisson; le même génie qu’ils avoient les

intrigua avec Mlle de Scudéry qui les considéroit également du

côté de l’esprit. Peut-être mettoit-elle quelque différence du

côté de la personne, car celle d’Isar ne respiroit que l’amour

et l’inspiroit par sa présence. Celle de Pellisson ne produisoit

pas le même effet. Il étoit extrêmement laid, et la petite vérole

avoit même marqué sur son visage un air presque difforme. Au

contraire, Isar engageoit, par sa physionomie, par sa prestance

aisée, et par les traits, le teint et les cheveux, qu’il avoit

très-beaux. Cependant ces belles qualités ne détournèrent

pas Mlle de Scudéry de se déclarer pour M. Pellisson. Cette

préférence ne les rendit pas moins bons amis. Bien loin de

se prévaloir de sa bonne fortune, Pellisson ne chercha que

les occasions de témoigner son estime à Isar: il lui donna la

connoissance de M. Colbert, qui le choisit pour gouverneur de son

fils, M. le marquis de Seignelay, lorsque ce ministre entreprit

de le faire voyager par les cours intriguées avec la France. A

son retour d’Italie, d’Allemagne et d’Angleterre, Isar périt

malheureusement, dans une chambre dont les laquais du marquis de

Seignelay avoient emporté la clef, et cela, sans qu’Isar, qui fut

attaqué de foiblesse, ait trouvé le moyen d’appeler du secours.

Cet accident arriva vers l’an 1673. La société galante de Mlle

de Scudéry lui fit composer ce joli impromptu, qu’un habile

musicien mit sur un air:

Qu’une impatience amoureuse

Est un supplice rigoureux!

Qu’une heure qu’on attend et qui doit être heureuse

Cause de moments malheureux!

Apparemment que l’auteur, qui n’avoit peut-être pas été

mécontent de ces vers, qui lui servirent de déclaration auprès

de l’illustre Sapho, ne voulut pas qu’elle en perdît la mémoire.

Il les mêla avec d’autres poésies, dans la petite fiction qui

nous reste de lui sous le titre du _Louis d’or_, imprimée, avec

la Réponse de Mlle de Scudéry, dans le Recueil de Vitré de l’an

1666. C’est là le seul ouvrage que je sache de lui. Les auteurs

qui ont décidé sur le nom d’_Isarn_ au lieu d’_Isar_, l’ont sans

doute confondu avec Isarn de Montauban, lieutenant de vaisseau,

qui commandoit en 1682.»

M. A.-T. Barbier fut atterré, m’a-t-on dit, à la lecture de ce

témoignage contemporain en faveur d’Isarn, car cet Ana, publié par

l’abbé d’Allainval sous le titre de _Bigarrures calotines_, est

certainement un ouvrage posthume de l’abbé Bordelon; il communiqua

le document au savant bibliographe J. Lamoureux, qui en a fait usage

dans l’article ISARN, destiné à la _Nouvelle Biographie générale_,

et il mourut bientôt après, à la suite d’une opération douloureuse

qu’il avait supportée avec un courage stoïque. Peu de semaines avant

sa mort, son ardeur de bibliographie n’était pas éteinte, et comme il

avait, ce jour-là, entassé autour de lui une trentaine de volumes,

à la Bibliothèque de l’Arsenal, le bibliothécaire lui demanda, en le

voyant se lever précipitamment pour sortir, s’il reviendrait achever

la séance: «Pas aujourd’hui, dit-il gaiement; vous savez que j’ai la

pierre? Le chirurgien m’attend pour me tailler.» On ne le revit plus à

l’Arsenal.

Quant au _Recueil de Vitré de l’an 1666_, que cite l’auteur des

_Bigarrures calotines_, il était bien connu de M. A.-T. Barbier, qui y

avait trouvé de quoi appuyer son opinion relative au Ménage-Isarn; car,

dans l’exemplaire que possède la Bibliothèque de l’Arsenal, le _Louis

d’or_ d’Isarn porte des corrections autographes de Ménage. C’est un

recueil rare et précieux, que le savant M. Brunet ne nous paraît pas

avoir signalé dans le _Manuel du libraire_; Ménage en fut l’éditeur et

Vitré l’imprimeur; en voici le titre complet: _Elogia Julii Mazarini

cardinalis, a celebrioribus hujus sæculi auctoribus, gallica, italica

et latina lingua conscripta, ex mandato illustrissimi domini Johannis

Baptistæ Colbert_ (Parisiis, e typographia regia, 1666, in-folio).

Vendu une livre huit sous, à la vente de Lancelot, en 1741.... O Isarn!

ô Ménage! ô A.-T. Barbier!

LES PREMIERS

MÉMOIRES DE SANSON.

En l’an de grâce 1862, un habile éditeur parisien annonçait, à grand

renfort de réclames, la prochaine apparition des _Mémoires de Sanson et

de sept générations d’exécuteurs_ (1688-1847), et ce nouvel ouvrage,

qui promettait d’intéressantes révélations sur l’histoire de la

guillotine, était attendu avec une vive impatience. Aujourd’hui qu’il

est entièrement publié, on peut dire que la curiosité des lecteurs

avides d’émotions terribles et horribles a été satisfaite, et que

les metteurs en œuvre de ces sanglants Mémoires ont fait preuve d’un

incontestable talent.

Mais, en 1862, on avait encore le droit de se demander quels étaient

ces Mémoires et quelle parenté ils pouvaient avoir avec ceux qui

avaient paru, plus de trente ans auparavant, sous ce titre: _Mémoires

pour servir à l’histoire de la Révolution française_, par Sanson,

exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution (Paris, au

Palais-Royal, galerie d’Orléans, nº 1, 1830, 2 vol. in-8; tome Ier, de

24 feuilles 1/4; tome II, de 29 feuilles 1/4. Imprimerie de Cosson).

Telle fut la question que M. l’abbé Dufour crut devoir poser dans

les _Annales du Bibliophile, du Bibliothécaire et de l’Archiviste_,

en déclarant qu’il avait inutilement cherché partout, même à la

Bibliothèque impériale, ces premiers Mémoires, cités dans toutes

les bibliographies, traduits en allemand et devenus introuvables en

France. Il supposait donc que lesdits Mémoires n’existaient pas, ou, du

moins, qu’ils avaient été anéantis par quelque cause ignorée, aussitôt

après leur mise en vente. Bien plus, il en concluait que les nouveaux

Mémoires, qu’il voyait annoncés avec fracas, ne devaient être qu’une

seconde édition des Mémoires imprimés déjà eu 1830.

Le devoir d’un bibliographe est de répondre à toutes les questions

qui sont de sa compétence, et je répondis sur-le-champ à l’enquête

bibliographique, que le savant abbé Dufour, ancien élève de l’École des

chartes, avait ouverte dans les _Annales du Bibliophile_, que rédigeait

alors avec autant d’esprit que d’érudition mon jeune collègue M. Louis

Lacour.

Les _Annales du Bibliophile_ ont disparu et sont déjà oubliées. Ma

réponse à M. l’abbé Dufour mérite-t-elle de leur survivre? On en

jugera, si l’on veut prendre la peine de la lire.

«Voici, en peu de mots, la solution aussi complète que possible de la

question bibliographique, que M. l’abbé Val. Dufour a proposée aux

lecteurs des _Annales du Bibliophile_. Je n’ai eu qu’à interroger mes

propres souvenirs, qui remontent déjà fort loin, hélas! pour réunir

tous les renseignements nécessaires sur un ouvrage très-curieux et

très-intéressant, qui a erré longtemps le long des quais de la Seine,

comme une ombre au bord de l’Achéron, et qui n’est pas devenu, ce me

semble, un _livre introuvable_, malgré l’oubli trop injuste dans lequel

il est tombé depuis trente ans.

«Il faut reconnaître, cependant, que les _Mémoires de Sanson_, publiés

par le libraire Mame en 1830, sont aujourd’hui assez rares; ils le

seront davantage, quand on s’avisera de les rechercher et de les

conserver comme ils le méritent, car une grande partie de l’édition

a été brûlée dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer en 1835, et le

reste s’est dispersé à tous les vents, en passant par les étalages des

bouquinistes.

«Si M. l’abbé Dufour eût demandé ce livre dans un ancien cabinet de

lecture, au lieu d’aller le demander à la Bibliothèque impériale, il

l’aurait rencontré, plus ou moins sali et maculé par l’usage, peut-être

chargé d’annotations manuscrites, car les exemplaires des _Mémoires de

Sanson_ qui franchirent le seuil des cabinets de lecture y trouvèrent

de nombreux lecteurs. Mais il faut bien le constater, ils furent

repoussés avec dédain, à leur apparition, par la plupart des cabinets

de lecture.

«Si M. l’abbé Dufour avait consulté la _Bibliographie de la France_,

il n’aurait pas eu de doute relativement à l’existence des premiers

_Mémoires de Sanson_, lorsque la liste officielle des publications

faites en 1830 eût mis sous ses yeux les deux articles suivants:

«Nº 1017. Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française,

par Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution,

tome Ier, in-8 de 24 feuilles 1/4, imprimerie de Cosson, à Paris. A

Paris, au Palais-Royal, Galerie d’Orléans, nº 1.

«Nº 2623. Mémoires... Tome second, in-8 de 29 feuilles 1/4, imprimerie

de Cosson. Même adresse de libraire.

«J’entrerai maintenant dans quelques détails littéraires et

bibliographiques sur ces Mémoires, en reproduisant d’une manière plus

explicite les faits relatés dans une note que je me souviens d’avoir

écrite à l’occasion de cet ouvrage, qui figurait dans la bibliothèque

de mon ami Armand Dutacq. Voy. le Catalogue de cette bibliothèque,

1857, in-8.

«Dans les derniers mois de 1829, le libraire Mame, qui avait publié

avec un prodigieux succès les Mémoires apocryphes de Mme du Barry,

d’une Femme de qualité, du cardinal Dubois, etc., reçut la visite

d’un libraire, que je ne nommerai pas, lequel venait lui offrir

de publier de compte à demi les _Mémoires du Bourreau_. Il y eut

des pourparlers à ce sujet; mais, comme le libraire, qui se disait

possesseur du manuscrit, avait des prétentions exorbitantes et refusait

de communiquer ce manuscrit, l’affaire fut rompue. Mame avait reculé

devant le danger que présentait la publication d’un pareil livre avec

un pareil titre, car l’exécuteur des hautes œuvres alors en fonctions

n’eût pas manqué de protester contre la mise en circulation d’un

ouvrage anonyme, dont la responsabilité lui eût été attribuée. Je ne

sais par quelle circonstance L’Héritier de l’Ain, qui venait d’achever

la composition des fameux _Mémoires de Vidocq_, s’aboucha directement

avec Mame, pour publier les véritables Mémoires de Sanson.

«On avait persuadé à Sanson, qui était encore exécuteur des arrêts de

la justice criminelle à cette époque, après avoir rempli son terrible

ministère pendant tout le cours de la Révolution, qu’il devait à

son tour écrire des Mémoires et raconter à la postérité les plus

douloureux épisodes de l’histoire révolutionnaire. Sanson était un

excellent homme, honnête, loyal et presque naïf. Je ne fais que répéter

le jugement que j’ai entendu porter sur son compte par L’Héritier

de l’Ain, qui le connaissait particulièrement. Quoi qu’il en soit,

les choses furent promptement décidées: Sanson signa un traité de

librairie, par lequel il autorisait Mame à éditer les Mémoires qui

seraient composés sous son nom, par des écrivains qu’il choisirait ou

qu’il adopterait, en leur communiquant des notes et des matériaux.

Mame, avec qui j’étais en rapport d’affaires et qui me témoignait

beaucoup de confiance, me proposa de me charger de la rédaction de ces

Mémoires, de concert avec L’Héritier de l’Ain. Je ne pus accepter son

offre, car j’étais occupé à d’autres travaux urgents. Or, Mame voulait

que le premier volume des Mémoires de Sanson fût rédigé et imprimé

immédiatement, avant la publication rivale qu’on annonçait déjà dans

la librairie sous le titre de _Mémoires du Bourreau_.

«Honoré de Balzac, qui s’était fait connaître avantageusement par sa

_Physiologie du mariage_, publiée par Levavasseur, avait obtenu plus de

succès encore avec les _Scènes de la vie privée_, que Mame réimprimait

en ce moment pour la seconde fois. Mame le pria de devenir le

collaborateur de L’Héritier de l’Ain pour les Mémoires en question, et

Balzac, non sans avoir hésité et même refusé, accepta les offres de son

éditeur. C’était pour lui une affaire d’argent, et il éprouva un regret

poignant, lorsqu’il dut livrer pour les _Mémoires de Sanson_ deux

nouvelles qu’il avait préparées pour le cinquième volume des _Scènes de

la vie privée: La Messe expiatoire et Monsieur de Paris_. La première

de ces nouvelles fit l’introduction des nouveaux Mémoires, et je me

rappelle que Mame jugeait bien ce morceau, en déclarant que c’était un

chef-d’œuvre. Quant à la seconde nouvelle, elle fut destinée à former

la moitié du premier volume, que L’Héritier de l’Ain commençait à

rédiger un peu à l’aventure.

«Il y eut, à l’occasion de cette mise en œuvre des Mémoires de Sanson,

un grand dîner chez l’auteur responsable. Quoique je n’aie pas assisté

à ce dîner extraordinaire, j’ai su, de la bouche de Mame, tout ce qui

s’y était passé. Balzac, L’Héritier de l’Ain et quelques autres gens de

lettres avaient accompagné Mame, qui était leur introducteur dans la

maison du vieux Sanson. Le dîner fut d’abord froid et silencieux; les

convives semblaient gênés et inquiets; on mangeait et on buvait peu,

bien que la chère ne laissât rien à désirer. Mais, lorsqu’on eut mis

sur le tapis le sujet de la réunion, la conversation s’anima, et Sanson

donna carrière à ses lugubres confidences. Balzac l’interrogeait,

Balzac le forçait à fouiller dans les coins les plus sombres de sa

mémoire.

«Sanson racontait avec une sorte de candeur les horribles faits et

gestes de sa jeunesse: il raconta ainsi l’exécution des Girondins,

celle de Charlotte Corday, celle de Robespierre, etc. Il ne parlait pas

de Louis XVI ni de Marie-Antoinette. Balzac lui demanda impitoyablement

de retracer les derniers moments de ces augustes victimes. Sanson

pâlit et se tut, des larmes coulèrent sur ses joues, et, d’une voix

solennelle, il ordonna d’apporter la _relique_. Une boîte d’acajou,

fermée à clef, fut placée sur la table entre les bouteilles vides. Il

l’ouvrit avec émotion, et tous les assistants, qui se penchaient pour

voir ce que renfermait cette boîte mystérieuse, y virent briller une

lame d’acier: «Voici le couteau qui a fait tomber deux nobles têtes,

dit Sanson qui fondait en larmes. Ce couteau est sacré, et tous les

jours je m’agenouille devant lui, en priant pour les saints martyrs de

la France, le Roi et la Reine.»

«Cette scène produisit une telle impression sur l’auditoire, que

plusieurs des convives furent obligés de sortir de table, et l’un d’eux

s’évanouit. Balzac avait conservé de ce dîner un souvenir saisissant,

qu’il ramenait souvent dans ses entretiens, et il faisait passer

dans l’âme de ses auditeurs les sentiments de terreur et de pitié,

qu’il avait emportés lui-même de la maison de Sanson: «Cet homme-là,

disait-il, m’a fait assister en réalité aux horreurs de la place de la

Révolution.»

«Depuis ce dîner mémorable, il cessa de travailler aux Mémoires de

Sanson. Il avait fourni au premier volume, outre l’introduction et

l’épisode dramatique qu’il appelait _Monsieur de Paris_ (c’était la

désignation du bourreau de Paris, dans la famille de Sanson), un

petit nombre de pages marquées au coin de son talent, et la touchante

anecdote du _Mouchoir bleu_, qu’il avait entendu raconter par Becquet

et que Becquet écrivit depuis à sa manière pour la _Revue de Paris_.

Le premier volume des Mémoires de Sanson parut chez un libraire du

Palais-Royal, qui avait consenti à servir de prête-nom à Mame, et,

le même jour, on mit en vente, _chez les principaux libraires_, les

_Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres, pour servir à l’histoire de

Paris pendant la Terreur_, in-8º. Lombard de Langres était l’auteur de

ce dernier ouvrage, auquel il n’avait pas osé mettre son nom; Lombard

de Langres, ancien membre du tribunal de cassation, ancien ambassadeur

extraordinaire en Hollande!

«Eh bien! les Mémoires de Sanson n’eurent pas plus de vogue que les

_Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres_: les libraires et les

cabinets de lecture semblaient s’être coalisés pour repousser également

ces deux ouvrages. On en vendit seulement quelques exemplaires.

Mame ne se découragea pas; il avait foi dans le mérite réel de

cette composition historique; il espérait que les volumes suivants

vaincraient le mauvais vouloir de la librairie et l’indifférence du

public. Mais L’Héritier travaillait lentement ou ne travaillait pas:

il fallait lui arracher son manuscrit page à page, et tous les jours

Mame allait solliciter la paresse de cet écrivain, qui lui livrait

trois ou quatre feuillets de copie en échange d’une pièce d’or,

qu’il dépensait presque aussitôt de la façon la moins édifiante, car

L’Héritier logeait en garni dans une maison de tolérance, rue des

Boucheries-Saint-Germain. C’est ainsi que fut composé le second volume

des _Mémoires de Sanson_. Le troisième était sous presse, quand la

révolution de Juillet donna le coup de grâce à cette triste entreprise

de librairie.

«Mame se vit obligé de reprendre presque tous les exemplaires des deux

premiers volumes, qu’il avait cédés conditionnellement à différents

libraires, entre autres à Lecointe: ces volumes étaient _invendables_,

d’après l’opinion de la librairie. Il en vendit pourtant un nombre à

un libraire, qui renouvela les titres en 1834, mais qui ne parvint pas

à se défaire de sa marchandise. L’édition à peu près entière (on avait

tiré 4,500 exemplaires) était en dépôt dans les magasins de papier et

les ateliers de brochure de la rue du Pot-de-Fer, quand un incendie,

qui dévora en 1837 la moitié des livres que la librairie parisienne

avait fabriqués depuis trente ans, anéantit tout ce qui restait de

cette édition, en l’empêchant de tomber chez l’épicier.

«Je me plais à répéter que l’ouvrage dont M. Dufour s’est préoccupé,

sans pouvoir en apprécier la valeur littéraire, n’est pas indigne

d’exciter sa curiosité et de fixer son intérêt. Le premier volume,

comme je l’ai dit plus haut, compte au moins trois cents pages qui

appartiennent à Balzac et qui ne sont pas les moins remarquables de

celles qu’il a écrites de main de maître. L’histoire des amours de la

fille du bourreau de Versailles avec le fils du bourreau de Paris est

un petit roman fort original, qui tient à la fois de l’idylle et du

genre horrible. Quant à l’introduction, je la considère comme une des

meilleures créations «du plus fécond des romanciers.»

«On n’eut pas la peine d’oublier les Mémoires de Sanson, qui

n’avaient jamais fait le moindre bruit dans le monde. On ignorait

assez généralement leur existence. Ils n’avaient fait que passer et

disparaître. Je conseillai souvent à Balzac, qui rassemblait ses œuvres

complètes, de reprendre possession de tout ce qu’il avait enfoui dans

ce livre mort-né et enterré: «Ce sont des perles tombées dans la boue,

lui disais-je; elles n’ont rien perdu de leur éclat, ramassez-les,

et, après les avoir lavées, placez-les dans votre écrin.» Il suivit

mon conseil à demi, et il retravailla l’introduction des Mémoires

de Sanson, pour la faire reparaître avec son nom dans un keepsake:

elle est à présent dans ses œuvres. Mais il ne se décida pas à faire

rentrer dans les _Scènes de la vie privée_ ce _Monsieur de Paris_,

qu’il se reprochait toujours d’avoir ôté de son cadre pour le jeter aux

gémonies: «Ce sera l’affaire des éditeurs de mes œuvres posthumes,

disait-il; mais, en vérité, il y a conscience de laisser un pareil

ouvrage là où j’ai eu la folie de le mettre: cela peut s’appeler

abandonner son enfant dans la rue.»

«Armand Dutacq, l’ami fidèle de la gloire littéraire de ce grand

écrivain, s’était promis de restituer à Balzac ce qui, dans les

Mémoires de Sanson, appartient à Balzac: il avait donc fait réimprimer,

dans le feuilleton du _Pays_, l’épisode du _Mouchoir bleu_ et le roman

de _Monsieur de Paris_ (reproduit déjà dans le _Journal des femmes_ et

dans un grand nombre d’autres journaux de Paris et des départements),

sans les signer, toutefois, du nom de l’auteur; mais ce nom était

inscrit dans toutes les pages et à toutes les lignes. Il est probable

que ces deux morceaux seront tôt ou tard recueillis, suivant le vœu du

défunt, dans ses œuvres posthumes.

«N’est-il pas probable, aussi, que les premiers _Mémoires de Sanson_

seront réimprimés, quand on en aura constaté l’importance historique

et littéraire? Mais qui osera revendiquer la propriété de cet ouvrage?

Sont-ce les héritiers de Sanson ou ceux du libraire Mame? Sont-ce les

héritiers de Balzac ou ceux de L’Héritier de l’Ain? La moralité de la

fable intitulée _Le Coq et la Perle_ s’appliquera probablement à ce

livre rare, sinon _introuvable_:

Un ignorant hérita

D’un manuscrit qu’il porta

Chez son voisin le libraire.

«Je crois, dit-il, qu’il est bon,

Mais le moindre ducaton

Serait bien mieux mon affaire.»

«Je vous parlerai une autre fois d’un livre de la même époque, non

moins curieux que les _Mémoires de Sanson_, méritant mieux que ceux-ci

l’épithète d’_introuvable_, et plus digne aussi de l’attention de M.

l’abbé Val. Dufour: ce sont les Mémoires du Père Lenfant, confesseur du

roi, Mémoires publiés aussi par Mame et détruits, comme ceux de Sanson,

dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer.»

Dans une livraison postérieure des _Annales du Bibliophile_, M. le

docteur A. Chereau, qui fait autorité parmi les bibliographes, a bien

voulu m’interroger, au sujet d’une réimpression des Mémoires de Sanson,

publiée à la même adresse en 1831, mais sortant d’une autre imprimerie:

_Paris, à la librairie centrale de Boulland, Palais-Royal, galerie

d’Orléans, nº 1_.--_De l’imprimerie d’Hippolyte Tilliard_, rue de la

Harpe, nº 78; 1831, in-8. Tome Ier, de 24 feuilles 1/8, dont 4 formant

la préface et paginées I-LXVII; tome II, de 28 feuilles 1/8. J’ai dû

envoyer ma réponse au journal, mais elle n’y a pas été insérée, ce me

semble. Je racontais, en m’efforçant de raviver mes souvenirs, que

Mame, l’éditeur des _Mémoires de Sanson_, avait cédé, en 1831, toute

l’édition de ces Mémoires au libraire Boulland, qui en avait été le

vendeur, sans y mettre son nom; mais cette édition était encore en

consignation dans les magasins de l’État, qui prêta 10 ou 12 millions

à la librairie, sur dépôt de livres, vers la fin de l’année 1830.

Il est probable que Boulland fit réimprimer à ses frais l’ouvrage

qu’il espérait continuer par l’entremise de Balzac, qui était depuis

longtemps en relations d’affaires avec lui et qui, en lui vendant un

roman historique intitulé: _la Bataille d’Austerlitz_, lui en avait

livré les premiers chapitres. Je me rappelle que Boulland s’efforça,

par des annonces et des prospectus, de galvaniser les Mémoires de

Sanson, qui se vendirent alors beaucoup mieux qu’ils ne s’étaient

vendus dans la nouveauté. Cependant il serait possible que cette

nouvelle édition ne fût qu’un _rhabillage_ de la première, à l’aide

de nouveaux titres. On aurait, dans ce cas, réimprimé seulement les

dernières pages des deux volumes, pour y changer quelques phrases qui

promettaient la suite de l’ouvrage. Je m’étonne pourtant que Beuchot

n’ait pas signalé, selon son habitude, cette métamorphose de l’édition

originale.

Au reste, l’heure du succès n’avait pas sonné pour les _Mémoires de

Sanson_, qui faisaient assez honteuse figure à côté des _Mémoires de

Madame du Barry_ et des _Mémoires d’une Femme de qualité_. Lombard de

Langres ne réussit pas davantage avec ses _Mémoires de l’Exécuteur des

hautes œuvres_, et il en fut pour ses frais de guillotine, à l’époque

où la place de Grève, théâtre ordinaire des exécutions capitales,

n’avait point encore été purifiée par le sang des _héros_ de juillet

1830.

TABARIN

ET

LE BIBLIOPHILE TABARINESQUE.

Auguste Veinant était un vrai bibliophile, mais un bibliophile

solitaire, inquiet, jaloux et quinteux. Je l’ai suivi bien des fois, le

long des quais, les yeux plongés dans les boîtes des bouquinistes; j’ai

feuilleté, avant ou après lui, les bouquins qui méritaient d’attirer

son attention; je me suis rencontré aussi avec lui chez les libraires

qui s’occupent de librairie ancienne, mais je ne lui ai jamais adressé

la parole; je ne le saluais pas même et je respectais son incognito,

comme il respectait le mien. Il n’existait entre nous, je l’avouerai,

aucun autre atome crochu que celui de la bibliographie. Je me plaisais

pourtant à rendre justice à cette passion exclusive des livres, qui

avait été l’unique affaire de sa vie, et je lui savais un gré infini

d’avoir fait réimprimer à un petit nombre d’exemplaires, sans notes

et sans études littéraires il est vrai, une foule de pièces rares et

singulières, qu’il avait déterrées, avec le flair d’un chien de chasse,

dans les immenses nécropoles des bibliothèques publiques.

En 1858, il se décida, non sans peine et sans regret, à publier, dans

la _Bibliothèque elzévirienne_ de M. Jannet, une édition des œuvres

de Tabarin, à laquelle il travaillait depuis vingt ans, et que les

amateurs attendaient avec une juste impatience. Cette édition, bien

supérieure aux éditions originales et bien plus complète aussi, parut

sous le pseudonyme de _Gustave Aventin_, anagramme du nom d’Auguste

Veinant; elle fut reçue très-favorablement et elle trouva de nombreux

acquéreurs. L’éditeur avait lieu d’être pleinement satisfait de son

succès.

Mais il arriva que M. Colombey avait préparé simultanément une nouvelle

édition de Tabarin, pour la _Bibliothèque gauloise_ de M. Delahays, et

que cette édition parut bientôt sous le pseudonyme de M. d’Harmonville,

avec une Lettre anonyme, dont l’auteur n’était autre que le savant

bibliographe M. Gustave Brunet de Bordeaux, et qui traitait à fond

toutes les questions historiques et bibliographiques relatives à

Tabarin et à ses œuvres. M. Auguste Veinant m’attribua non-seulement

cette édition, mais encore la Lettre anonyme que M. d’Harmonville y

avait jointe; il s’indigna, il s’irrita, il m’accusa hautement de

concurrence déloyale, car il regardait comme sa propriété le chapeau

de Tabarin, et il finit par condenser toute sa bile dans un article

intitulé: _De Tabarin et de ses nouveaux éditeurs_, et signé: _un

Bibliophile tabarinesque_. C’était une déclaration de guerre en forme,

qu’il m’adressait par l’intermédiaire du _Bulletin du Bibliophile_ (13e

série, octobre 1858, p. 1262).

Je ne répondis pas d’abord, je ne voulais pas répondre, espérant que

mon antagoniste, mieux informé, s’excuserait de m’avoir attaqué le

plus gratuitement du monde et reconnaîtrait hautement mon innocence à

l’endroit de Tabarin. Il n’en fit rien, et mon silence l’eût autorisé

à croire que je me cachais sous le manteau de M. d’Harmonville. On me

conseilla, on me pria de rompre le silence et de mettre la plume au

vent contre le Bibliophile tabarinesque.

Voici la réponse, que le _Bulletin du Bibliophile_ se chargea de

publier pendant le carnaval de 1859, et qui fit quelque bruit dans le

camp de Tabarin.

Mon cher Techener,

Je m’étais promis de ne pas répondre à votre _Bibliophile

tabarinesque_, qui m’a cherché noise à propos de Tabarin; mais

on me dit que mon silence tendrait à justifier les allégations

bibliographiques et autres de cet amateur; sur ce, je prends la plume

et vous adresse... une fable de La Fontaine, avec commentaire _ad

hominem_.

Énigmes et découvertes bibliographiques · 第 24 / 82 题