Mon savant collègue, M. Henri Cocheris, bibliothécaire à la
Bibliothèque Mazarine, s’était peut-être trop pressé d’annoncer, dans
le _Bulletin du Bouquiniste_ (31e nº, 1er avril 1858), que M. Alphonse
Chassant, paléographe justement estimé, venait enfin de découvrir le
nom de l’auteur du célèbre roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de
Fayel, que G.-A. Crapelet avait publié pour la première fois, en 1829,
dans sa belle Collection des anciens monuments de la langue française.
Le nom de cet auteur inconnu se trouvait caché dans ces 22 vers, qui
commencent son roman et que l’éditeur a publiés comme il suit:
1. Ot pour y tant qu’amours m’a pris
2. Et en son service m’a mis,
3. En l’onnour d’une dame gente,
4. Ai-je mis mon cuer et m’entente
5. A rimer ceste istoire cy.
6. Et mon non rimerai ausy,
7. Si c’on ne s’en percevera,
8. Qui l’engien trouver ne sara:
9. I’en sui certain, car n’afferroit
10. A personne qui faire l’arroit,
11. C’on le tenroit à vanterie,
12. Espoir ou en melancolie.
13. Mès se celle pour qui fait l’ay
14. En set nouvelle, bien le say:
15. Si li plaist bien guerredonné
16. Sera mès qu’ el’ recoive en gré...
17. A li m’ofri et me present,
18. Qu’en face son commandement.
19. En lui ai mis tout mon soulas,
20. S’en chant souvent et haut et bas.
21. Et liement me maintenray
22. Pour lui tant comme viveray.
M. Chassant, dans ses recherches sur l’auteur du roman, avait cru
trouver l’_engien_, que ce poëte aurait imaginé pour mieux déguiser
son nom aux yeux des profanes. Il supposait donc que cet _engien_
devait être un acrostiche-anagramme; puis, en déplaçant, à sa guise,
13 vers, qu’il choisissait arbitrairement dans ce groupe de 22 vers,
ou en intervertissant leur ordre, sans se préoccuper du sens général,
il parvenait à composer ces deux noms ou plutôt ces deux semblants
de noms: JACQES et SAQESPE, qu’il traduisait en JACQUES SAQUESPÉE.
Était-il de Champagne? était-il de Picardie? C’était là une question
secondaire, qu’il eût été plus facile de résoudre, si maître Jacques
Saquespée avait pris rang dans notre littérature du moyen âge.
Je fus médiocrement satisfait, j’en conviens, de la découverte de M.
Chassant, et j’eus peut-être le tort d’avoir raison. Les paris étaient
ouverts, et tous les jeunes paléographes cherchaient à deviner l’énigme
que le sphinx bibliographique avait mis sur le tapis. Je ne me pique
pas d’être plus Œdipe qu’un autre, mais je ne résistai pas à l’envie
de donner un avis, _comme vous autres, messieurs_. Le _Bulletin du
Bouquiniste_ (1er mai 1858) fit savoir, _urbi et orbi_, que, selon moi,
Jacques Saquespée n’avait plus qu’à céder la place à Jean Certain.
«Mon cher monsieur Aubry,
«Une découverte bibliographique vaut à mes yeux la découverte de
l’Amérique, ou peu s’en faut. Par bonheur, il y a toujours du nouveau à
découvrir à travers l’océan des livres. C’est donc avec joie que j’ai
vu, dans votre _Bulletin du Bouquiniste_, qu’on avait enfin découvert
le nom de l’auteur d’un admirable poëme du XIIIe siècle: le _Roman du
Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel_.
«La lettre de M. H. Cocheris, qui annonçait cette bonne nouvelle,
m’avait fait battre le cœur d’espérance: les recherches de M. Alphonse
Chassant, si ingénieuses qu’elles soient, m’ont laissé d’abord dans le
doute; puis, après avoir relu soigneusement sa curieuse dissertation,
je suis resté convaincu que l’énigme était encore à chercher, par
conséquent à trouver. Je regrette que le savant et spirituel auteur de
l’ouvrage intitulé: _les Nobles et les Vilains du temps passé_, n’ait
fait que s’égarer dans un paradoxe spécieux et vraiment impraticable.
«Selon lui, le nom de _Jacques Saquespée_, qu’il a formé tant bien
que mal, en choisissant un certain nombre de lettres parmi celles qui
commencent les mots en tête des vingt-deux premiers vers du roman, ce
nom, très-connu dans l’histoire nobiliaire de la Champagne et de la
Picardie, serait celui de l’auteur anonyme.
«Nous n’avons rien à dire sur le nom de _Saquespée_: qu’il appartienne
à une famille champenoise, comme le croit M. Chassant, ou bien plutôt
à une famille picarde, comme le suppose M. Cocheris, la question n’en
est pas encore là. Il y a eu des familles de ce nom dans plusieurs
provinces de France, et les maisons nobles fournissaient volontiers des
trouvères à la _gaie science_.
«Ce qu’il importe d’abord de constater, c’est que les deux noms
de _Jacques_ et de _Saquespée_ ne se trouvent représentés, ni en
acrostiche, ni en anagramme, dans les premiers vers du roman du
_Châtelain de Coucy_; car la règle fondamentale de l’acrostiche
consiste à reproduire, dans les initiales de plusieurs vers ou lignes
de prose, toutes les lettres d’un nom, d’un mot ou d’une phrase,
suivant l’ordre rigoureux de ces mêmes lettres; autrement, ce ne serait
pas un acrostiche. Quant à l’anagramme, il faut, dans un nombre de
lettres déterminé, retrouver, sans aucune addition ni suppression,
les lettres composant un nom, un mot ou une phrase. Voilà pourquoi
l’acrostiche-anagramme, proposé par M. Chassant, n’a pas de raison
d’être.
«M. Chassant, pour créer cet acrostiche, a été obligé de grouper à sa
fantaisie les vers qui pouvaient le composer, en séparant les uns de
leur ordre naturel, en rapprochant les autres et en les forçant, pour
ainsi dire, de se ranger à son système: «Ainsi, dit-il, en partant du
6e vers des 22 que nous avons reproduits plus haut, et suivant sans
interruption jusqu’au 11e, on trouvera le prénom _Jacques_, en prenant
les initiales des vers numérotés 9, 10, 11 (lettre double), 6, 7. Et,
reprenant le 16e vers et ceux qui suivent jusqu’au 22e et dernier,
on lira _Saquespé_, écrit dans l’ordre suivant: 16, 17, 18 (lettre
double), 19, 20, 22, 21.» Nous le répétons, cette manière de procéder
est inadmissible et contraire à toutes les règles de l’acrostiche et
de l’anagramme, puisque l’anagramme et l’acrostiche ont aussi leurs
règles, en quelque sorte, grammaticales.
«M. Chassant en conviendra lui-même, s’il veut se servir du même mode
de transposition des mêmes vers, pour obtenir d’autres noms. Ainsi,
en prenant les initiales des vers numérotés 13, 10, 11, 12, on aura
_Macé_, pour prénom; ensuite, les vers numérotés 20, 17, 22, 21, 18
(lettre double), 19, donneront le nom de _Sapèque_. On peut varier à
l’infini le placement des vers et en tirer une foule de combinaisons
plus ou moins acrostiches. Que si l’on tenait absolument au nom de
_Saquespée_, il serait plus simple et plus logique de le découvrir à
peu près dans un acrostiche régulier, qui offre, à partir du 9e vers,
ces deux mots: _Jacemes Saqesep_. Ajoutons encore, en passant, que le
prénom de _Jacques_, auquel on a donné la préférence (l’acrostiche
libre fournit aussi bien _Mai_ ou _Amé_, etc.), s’écrivait _Jacques_,
et ne s’est jamais écrit _Jacqes_ au XIIIe siècle.
«Mais cela importe peu ou point; il s’agit de découvrir, une fois
pour toutes, le nom, le vrai nom de l’auteur du roman du _Châtelain de
Coucy_.
«Il faut avouer que le texte des vingt-deux vers, dans lesquels ce
nom doit se trouver, a été altéré évidemment par le premier éditeur,
quoique ce ne soit pas Crapelet qui ait fait pour son édition une copie
collationnée sur le manuscrit de la Bibliothèque impériale. Nous sommes
étonné que M. Alphonse Chassant, de qui la science paléographique
est incontestable, n’ait pas eu l’idée de corriger ce texte, avant
de procéder à la recherche de l’_engien_ qu’il contient. Quant à la
traduction de Crapelet, elle est pleine de non-sens, et l’on s’aperçoit
que le prétendu traducteur ne comprenait pas même la langue du XIIIe
siècle.
«Mais le nom de l’auteur? me direz-vous. Nous faisons bon marché du
texte et de la traduction. Nous demandons seulement le nom de l’auteur
du roman? C’est ici qu’Œdipe s’embarrasse.
«En effet, nous avons trouvé cinq ou six noms très convenables, en les
cherchant, soit dans la rime, soit dans l’acrostiche final, soit dans
l’assonance, soit dans l’équivoque. C’est à l’équivoque ou au rébus que
nous nous arrêterons. Le roman du _Châtelain de Coucy_ est en dialecte
picard, comme le remarque fort bien M. Cocheris; le sujet, d’ailleurs,
appartient à la Picardie: or, la Picardie ayant la spécialité des
rébus, c’était là un _engien_ qui lui fut toujours familier et que la
Flandre lui emprunta depuis. Eh bien! le nom de l’auteur doit être
renfermé dans un rébus picard ou flamand.
«Voici d’abord trois vers qui servent de préface à l’_engien_:
Et mon non rimerai ausy,
Si c’on ne s’en percevera,
Qui l’engien trouver ne sara.
«Voici maintenant l’_engien_, au 10e vers:
J’en suis certain...
«C’est-à-dire que l’auteur se nomme JEAN CERTAIN. Ce trouvère du XIIIe
siècle était Picard, ou Artésien, ou Flamand. L’_Histoire littéraire
de la France_ (t. XXIII, p. 537) dit qu’il appartenait aux provinces
du Nord. M. Arthur Dinaux ne l’a pas oublié dans son précieux recueil
des _Trouvères artésiens_ (p. 428). Laborde l’avait déjà cité, sous
le nom de _Chiertain_, dans ses _Mémoires historiques sur Raoul de
Coucy_, t. II, p. 180 et 319. On croit que ce Certain était abbé ou
prieur de couvent, parce que, dans un _jeu parti_ qui nous reste de lui
(Bibl. imp., ancien fonds, nº 7613), il se défend d’avoir des relations
coupables avec ses religieuses; ce qui ne l’empêche pas de traiter
cette grave et délicate question: Laquelle vaut-il mieux avoir pour
maîtresse? Une nonnain ou une dévote laïque?
«Faut-il conclure de là que, Jean Certain ayant composé son roman _en
l’honneur d’une dame gente_, cette dame était certainement une dévote,
sinon une religieuse?
«Agréez, etc.
«P.-L. JACOB, bibliophile.»
M. Chassant ne se tint pas pour battu et releva le gant, d’un air
de mauvaise humeur, dans le nº 37 du _Bulletin du Bouquiniste_. Il
insista, il persista, pour maintenir Jacques Saquespée, ou plutôt
JACQES SAQESPE, en possession du droit d’auteur, que j’avais osé
transférer à Jean Certain. Sa réplique n’était pas plus solide que sa
première argumentation; et l’érudition réelle, qu’il avait mise en jeu
au profit d’une thèse imaginaire, laissait subsister dans leur entier
toutes mes objections contradictoires. J’aurais eu beaucoup à dire,
si j’avais jugé à propos de continuer le débat, et il m’eût suffi de
recourir au manuscrit du roman du _Châtelain de Coucy_, sur lequel
le savant M. Paulin Paris a consigné, dans une note autographe, le
résultat de ses propres recherches.
Je préférai m’abstenir et attendre le jugement dernier de la
bibliographie. Ce jugement dernier est venu avec la dernière édition
du _Manuel du libraire_ de notre seigneur et maître Jacques-Charles
Brunet. On lit, à l’article CRAPELET, t. II, col. 407: «On a cherché
le nom de l’auteur de l’Histoire du _Châtelain de Coucy_, dans les
premiers vers de ce poëme. M. Chassant y a trouvé _Jacques Saquespée_,
et le bibliophile Jacob, avec plus de vraisemblance, _Jean Certain_,
poëte picard ou flamand du XIIIe siècle.»
N’est-ce pas là une bien précieuse récompense pour un bibliophile?