LE PRÉSIDENT.

En certaine province une justice estoit,

Où l’on faisoit, un jour, grand bruit à l’audience;

Chacun parloit tout haut, personne n’escoutoit,

Quand le président, las de telle impertinence,

Dit en colère: «Huissier, faites faire silence!

Avec tous ces causeurs estes-vous du complot?

Quelle pitié! Voilà quatre causes, je pense,

Que nous jugeons, sans en entendre un mot!»

Les Contes de l’abbé de Saint-Ussans, qu’on chercherait inutilement

dans beaucoup de catalogues, ont eu pourtant deux et, peut-être, trois

éditions. La première ne porte pas le nom de l’auteur sur le titre:

_Contes nouveaux en vers_, dédiez à Son Altesse Royale Monsieur, frère

du Roi (_Paris_, _Augustin Besoigne_, 1672, in-12). La seconde édition

fut imprimée en 1677, et mise en vente à Paris, chez Trabouillet. Il

y a des exemplaires datés de 1676. Les contes sont au nombre de 25,

dans l’une et l’autre édition. Dans la dédicace à Monsieur, frère du

roi, l’auteur n’a pas manqué de faire l’éloge de La Fontaine, dont

les _Contes et Nouvelles_ étaient alors dans toutes les mains, et

qu’il se flattait d’imiter, sinon d’égaler: «Ce serait trop parler

sur cette matière, dit-il en terminant l’apologie du conte, après

un habile homme que j’y reconnois pour le maistre, et après lequel

je n’eusse voulu même rien conter, si je n’avois cru que, mes contes

estant presque tous nouveaux, on ne m’accuseroit pas d’en vouloir

faire comparaison avec les siens, qu’il a tirés de Boccace et d’autres

endroits qu’il cite. Que si on les compare ensemble contre mon

intention, il ne pourra qu’en tirer de l’avantage, et je lui donneray

du lustre.» On n’a pas besoin d’ajouter que les contes de l’abbé de

Saint-Ussans sont moins libres que ceux de La Fontaine. «On comprend,

dit Viollet-Le-Duc, qu’il n’ait pas signé ses contes du nom de son

abbaye. Il ne manque ni de naturel, ni de facilité. Sa poésie, comme

celle de son maître, est gaie, mais n’est pas obscène.»

L’abbé de Saint-Ussans a pu, sans scrupule, mettre son nom d’abbé à son

second ouvrage: _Billets en vers, de M. de Saint-Ussans_ (Paris, Jean

Guignard, 1688, in-12). Il y a des exemplaires avec l’adresse de _veuve

de Claude Thiboust_, sous la même date. «Bien que les _Billets en vers_

contiennent des choses qu’un ecclésiastique ne voudrait pas imprimer

aujourd’hui, dit Viollet-Le-Duc, on conçoit que, comme abbé du beau

monde, il y ait mis le nom sous lequel il était plus universellement

connu. C’était un homme d’esprit. Ses billets, adressés la plupart à

des personnes connues, entre autres Racine et Boileau, sont facilement

écrits, de bon goût, et sans abuser de la négligence que comporte le

genre. Le volume contient, en outre, des devises, _Corps et Ames_,

et des chansons.» La devise était un genre dans lequel l’abbé de

Saint-Ussans avait des succès qui le faisaient rechercher dans la belle

société de Paris. Nous avons vu de lui une pièce volante, intitulée:

_Vers à M. Payelle, en luy envoyant une devise faite pour M. le

chancelier Boucherat_, par Saint-Ussans (Paris, And. Cramoisy, 1686,

in-4).

Je veux encore signaler ici plusieurs autres ouvrages de l’abbé de

Saint-Ussans, et rassembler quelques rares indications biographiques

que La Monnoye nous a données sur le compte de cet abbé poëte et

savant. Adrien Baillet n’avait eu garde de l’oublier dans la Liste des

auteurs déguisés, où il le mentionne ainsi: «GLAS (le sieur de Saint-),

N.... de Saint-Ussans.» La Monnoye a complété ce simple renseignement,

par une note ainsi conçue: «L’abbé de Saint-Ussans, de Toulouse, nommé

Pierre de Saint-Glas, auteur des _Billets en vers_, imprimés à Paris,

in-12, 1688, y avoit, dix ans auparavant, fait imprimer, sous le nom

de _Saint-Glas_, un volume de même taille, intitulé: _Contes nouveaux

en vers_. C’étoit fort peu de chose. Il mourut le 11 mai 1699.» Il

est nommé _de Saint-Glats_, dans la _Bibliothèque de Richelet_, par

Laurent-Josse Leclerc, en tête du _Dictionnaire de la langue françoise_

(Lyon, Bruyset, 1728, 3 vol. in-fol.).

La Monnoye, qui l’avait connu certainement, le cite encore deux

fois dans ses additions au _Menagiana_ (Paris, Florentin Delaulne,

1715, 4 vol. in-12). Voici d’abord l’article de Ménage: «Un jeune

prince avoit une volière, dans laquelle, entre autres oiseaux, il

nourrissoit des tourterelles. Un jour qu’elles se faisoient mille

caresses, il leur dit: «Dépêchez-vous vite, car voici mon gouverneur

qui vient.» Là-dessus, La Monnoye ajoute (t. IV, p. 235): «Ceci n’est

qu’un déguisement du 201e conte du Pogge: _de Adolescentula segregata

à viro_. Saint-Ussans, sous le nom de Saint-Glas, en a fait une

paraphrase de quatre-vingts et tant de vers. Ces quinze ennuieront un

peu moins:

Dame Gertrude avoit un fils unique,

Beau, fait au tour, jeune époux de Catin,

Plus jeune encor, que du soir au matin

Tant caressa, qu’il en devint étique.

De peur de pis, Gertrude sépara

Le tendre couple. En vain Catin pleura:

Malgré ses pleurs, il fallut que la belle

Trois mois entiers couchât seule à l’écart.

Dans cette angoisse, avint que de hasard,

A sa fenêtre, un jour, la jouvencelle,

Contre le mur, sous un toit fait exprès,

Vit des serins qui dans une volière

Faisoient l’amour: «Ah! dit-elle, pauvrets,

Que vos plaisirs, que vos jeux sont doux!... Mais

Dépêchez-vous! j’entends ma belle-mère...»

Nous regrettons de ne pouvoir citer le second passage (t. IV, p. 22),

qui se rapporte aussi à Saint-Ussans. C’est une traduction très-peu

voilée de ce distique d’Owen sur l’horloge d’eau:

Clepsydra conjugii effigies est vera: foramen

Tempore fit semper majus, et unda minor.

Les quatre vers français de la traduction valent mieux que les deux

vers latins, mais ils _bravent l’honnêteté_, suivant l’expression de

Boileau. Le bon abbé n’y regardait pas de si près, et l’on peut, sans

lui faire tort, supposer qu’il menait joyeuse vie, car il écrivait pour

le théâtre et il faisait représenter ses pièces par les comédiens du

roi, à l’hôtel de Bourgogne. Nous avons de lui une comédie, en un acte

et en prose, intitulée: _les Bouts rimés_. Cette comédie, représentée

avec succès le 25 mai 1682, fut imprimée, la même année, à Paris, chez

Pierre Trabouillet, en vertu d’une permission du lieutenant de police,

M. de La Reynie, en date du 15 juillet. Elle est dédiée à S. A. S.

Monseigneur le Prince, qui était un des protecteurs de notre abbé.

Au reste, cet abbé-là ne se bornait pas à faire des contes et des

comédies; il se mêlait de science, d’histoire naturelle, de philosophie

et d’histoire. Il avait publié, l’année même où parurent ses _Contes

nouveaux_, un recueil fort intéressant, composé de pièces de différents

genres, que lui avait fournies le portefeuille de ses amis, l’abbé

Guéret et Mangars, interprète du roi pour la langue anglaise; ce

recueil a pour titre: _Divers Traités d’histoire, de morale et

d’éloquence_: 1º _la Vie de Malherbe_ (par Racan); 2º _l’Orateur_

(par Gabriel Guéret); 3º _de la Manière de vivre avec honneur et avec

estime dans le monde_ (par l’éditeur); 4º _si l’Empire de l’éloquence

est plus grand que celui de l’amour_ (par Guéret); 5º _Méthode pour

lire l’Histoire_; 6º _Discours sur la musique d’Italie et des opéras_

(Paris, veuve Thiboust, 1672, in-12). La préface de ce recueil est

signée de son véritable nom.

Il signa également un autre opuscule, qui n’était pas moins avouable:

_Particularitez remarquables des sauterelles qui sont venues de Russie_

(Paris, 1690, in-4). Ces maudites sauterelles avaient-elles fait

leurs orges dans le clos de l’abbaye de Saint-Ussans, pour que l’abbé

les anathématisât à la façon du moyen âge qui exorcisait les animaux

nuisibles et malfaisants? Quoi qu’il en soit, l’abbé de Saint-Ussans,

qui devait avoir alors la cinquantaine au moins, ne s’occupait plus,

sans doute, de poésie galante, car il rédigea ou compila, pour le

_Grand Dictionnaire_ de Moréri, un gros _Supplément_, qui parut

à Paris, en 1689, et qui fut refondu depuis dans les éditions du

Dictionnaire imprimées en Hollande.

Les recueils d’airs et de parodies, publiés par les Ballard,

contiennent beaucoup de chansons, assez décentes, signées: _de

Saint-Ussans_. Le lecteur ira les y chercher, si le cœur lui en dit.

Mais nous ne résistons pas au plaisir de transcrire ici un conte

épigrammatique, qui fut attribué à La Fontaine, lorsqu’il courait

manuscrit, et que Duval, de Tours, a recueilli dans son _Nouveau Choix

de pièces de poésie_ (La Haye, Henry van Bulderen, 1715, 2 vol. in-8,

t. I, p. 50):

Dans un bâtiment magnifique,

Où trois ou quatre honnêtes gens

Logeoient parmi quantité de pédans,

Où tout étoit scientifique,

Jusques au moindre domestique,

Le feu s’étant mis un beau jour,

On ferme vivement les portes,

Pour empêcher d’entrer le peuple d’alentour,

Qu’on voyoit accourir par nombreuses cohortes.

Or, entre les gens du dehors,

Étoient plusieurs pédans, qui, laissant leurs affaires,

Venoient secourir leurs confrères,

Comme membres d’un même corps.

Ils étoient en chapeau, manteau long et soutane.

On les introduisit; dès qu’ils furent entrez,

Ceux du dedans, tout effarez,

Ayant perdu presque la tramontane,

Vinrent vers eux, disant: «Tous tant que nous voici,

Il faut délibérer sur cette affaire-ci,

Comme étant affaire importante:

Notre maison brûle toujours,

Sans qu’on y donne du secours.

Ne perdons point de temps, car la chose est pressante.

_Nos deliberare oportet._

--Oui, mais, dans nos statuts, s’il faut qu’on délibère,

Dirent les autres, comment faire?

Délibérerons-nous sans robe et sans bonnet?»

Ce conte doit avoir été inspiré par l’incendie de la Sorbonne, que la

muse de Santeul a célébré en vers latins.

Ce bon abbé de Saint-Ussans préférait évidemment les contes aux

homélies. Nous sommes bien aises, cependant, d’avoir découvert, à

défaut de son abbaye qui a échappé à toutes nos recherches, une pièce

de vers plus édifiante, qu’il a signée de son nom d’abbé; elle est

intitulée: _Sur un tableau de la nativité de N. Seigneur, fait par

monsieur Le Brun, premier peintre du roi. A monsieur Helvetius, docteur

en médecine._ (Paris, de l’impr. de J. Cusson, in-8 de 4 p.) Cette

pièce porte la date de 1689, écrite à la main. Ce sont peut-être les

seuls vers que Pierre de Saint-Glas se soit permis en dehors du genre

profane et galant.

UN LIVRE CONNU

QUI N’A JAMAIS EXISTÉ.

Il y a vingt-cinq ans que je cherche partout un ouvrage, cité par

les bibliographes et dont l’existence n’a jamais été contestée par

personne; cet ouvrage est intitulé: _les Pieds de mouches, ou Nouvelles

Noces de Rabelais_ (Paris, 1732, 6 vol. in-8). Je m’étonnais cependant

que le marquis de Paulmy, contemporain de Gueullette, qui fut même de

ses amis, n’eût pas analysé, dans la _Bibliothèque universelle des

romans_, une œuvre d’imagination, que recommandaient à la fois le

nombre des volumes et la singularité du titre. Je m’étais assuré que

_les Pieds de mouches_ ne se trouvaient pas dans l’immense collection

de romans français que possède la Bibliothèque de l’Arsenal. Il fallut

donc se résigner à attendre du hasard la découverte des fameux _Pieds

de mouches_, que je crus plus d’une fois avoir rencontrés dans le

_Pied de Fanchette_, de Restif de la Bretonne, ou dans la _Mouche_, du

chevalier de Mouhy.

J’avais cependant donné en librairie le signalement de l’introuvable

roman, et je ne fus pas peu surpris d’apprendre que plusieurs curieux

avaient fait avant moi la même recherche sans plus de succès. «Tous

les ans, me dit un des libraires les plus capables de dénicher le

phénix des livres, tous les ans je reçois dix ou douze commissions pour

les _Pieds de mouches_ de Gueullette; mais ce bouquin doit être bien

rare, car je ne l’ai jamais vu.--Et moi, dit un semi-bibliographe qui

était là feuilletant un volume, je l’ai vu deux ou trois fois sur les

étalages des quais.--Diable! repris-je tout alléché d’espérance, vous

êtes plus heureux que vous ne le méritez, puisque vous avez laissé

échapper une si belle occasion.--_Margaritas ante porcos!_ répliqua

notre homme, j’ai peu de goût, je vous l’avouerai, pour Gueullette et

ses contes.» Depuis lors, on a continué, de tous les points du monde

des bibliophiles, à demander les _Pieds de mouches_ aux échos de la

vieille librairie.

Obstiné dans mon désir, comme un vrai bibliophile, j’ai voulu me

remettre à la piste des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et j’ai

eu recours d’abord à la _France littéraire_ de Quérard, ce précieux

répertoire de bibliographie usuelle, qui serait sans défauts, si son

savant et infatigable auteur avait pu le corriger et le compléter dans

une seconde édition. L’article GUEULLETTE m’a fourni cette indication:

«Les Pieds de mouches, ou les Nouvelles Noces de Rabelais, 1732, 6 vol.

in-8. Avec Jamet l’aîné.» A l’article JAMET, reparaît naturellement

la même indication, avec un renvoi à la _France littéraire_ de 1769

(par les abbés d’Hébrail et de la Porte). Ce renvoi me fit supposer

que, dans l’intervalle de la publication des deux articles, M. Quérard

avait été prié de donner un renseignement précis à l’égard des _Pieds

de mouches_ de Gueullette. M. Quérard n’avait pas su mieux faire que de

renvoyer ses lecteurs à la source où il avait puisé de confiance.

Je m’adressai, en conséquence, à la _France littéraire_ de 1769: elle

était muette, dans les notices de Gueullette et de Jamet, au sujet

de leurs _Pieds de mouches_. Mais le Supplément de 1778, qui est de

l’abbé de La Porte seul, me mit sur la trace desdits fameux _Pieds de

mouches_. Page 98, dans la liste des auteurs morts et vivants, addition

à l’article GUEULLETTE, publié en 1769: «Il a eu part, avec M. Jamet

l’aîné, aux _Pieds de mouches ou Nouvelles Noces de Rabelais_, 6 vol.

in-8, 1732.» Page 170 de la seconde partie, dans la liste des ouvrages,

je retrouvais encore les mêmes _Pieds de mouches_, par MM. Gueullette

et Jamet, 6 vol. in-8. «Pour le coup, m’écriai-je avec confiance, je

tiens mes _Pieds de mouches_!»

Mais voici que l’aveugle dieu des bibliographes me ramène à la page

105 de la première partie du volume, et je lis avec stupéfaction cette

phrase complémentaire de l’article de JAMET L’AINÉ: «Il a eu part, avec

Gueullette, aux Pieds de Mouches ET aux nouvelles NOTES SUR RABELAIS.»

Ce fut un trait de lumière, et je compris sur-le-champ que les _Pieds

de mouches_ étaient l’œuvre d’une triple faute d’impression. Gueullette

et Jamet avaient eu part, en effet, non pas aux _Pieds de mouches_,

mais aux _Essais de Montaigne_, édition de 1725, 3 vol. in-4; non

pas aux _Nouvelles Noces de Rabelais_, mais aux _Nouvelles Notes sur

Rabelais_, dans l’édition de 1732, en 6 volumes in-8.

Vous verrez que, dans un demi-siècle, les bibliophiles seront encore en

quête des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et que les bibliographes

inviteront encore les amateurs aux _Nouvelles Noces de Rabelais_.

LE VÉRITABLE

AUTEUR DE QUELQUES OUVRAGES

DE RESTIF DE LA BRETONNE.

Énigmes et découvertes bibliographiques · 第 11 / 82 题