L’ÉNIGME
DES
QUINZE JOIES DE MARIAGE.
Je regrette de venir troubler un savant estimable, M. André Pottier,
bibliothécaire de la ville de Rouen, dans la possession d’une
découverte bibliographique, qu’il a faite il y a dix-huit ans et qu’on
ne songeait plus à lui contester; mais, en fait de bibliographie, une
découverte chasse l’autre, et les oracles des plus doctes bibliographes
se trouvent souvent démentis par le dernier venu. _Sic transit
gloria... librorum._
Tout le monde sait que M. André Pottier a le premier soutenu que
le rédacteur des _Cent Nouvelles nouvelles_, Antoine de La Sale,
était aussi l’auteur des _Quinze Joies de mariage_. C’est dans une
_lettre à M. Techener_, publiée par la _Revue de Rouen_ en octobre
1830, que cette opinion a été émise d’abord, avec quelque apparence
de probabilité. «Les raisons sur lesquelles se fonde M. Pottier,
pour attribuer _les Quinze Joies_ à Antoine de La Sale, dit M. P.
Jannet dans la préface de son édition de ce dernier ouvrage, ont paru
tellement concluantes, que son opinion a été généralement adoptée,
et qu’il ne nous est pas même venu à la pensée de la contester.»
Nous avouerons, néanmoins, que nous n’avons jamais été satisfait de
l’explication que M. Pottier a donnée de l’énigme rimée, qui se trouve
à la fin du manuscrit des _Quinze Joies_, conservé à la Bibliothèque de
Rouen.
Voici cette énigme, telle que M. Pottier l’a transcrite un peu
arbitrairement:
De labelle la teste oustez
Tres vistement davant le monde
Et samere decapitez
Tantost et apres leseconde:
Toutes trois à messe viendront
Sans teste bien chantée et dicte,
Le monde avec elle tendront
Sur deux piez qui le tout acquitte.
«En ces huyt lignes trouverez le nom de celui qui a dictes les
XV joies de mariage, au plaisir et à la louange des mariez,
esquelles ils sont bien aises. Dieu les y veuille continuer.
_Amen. Deo gratias._»
«C’est évidemment une charade, dont il s’agit de rassembler
les membres épars, dit M. Pottier; ce sont des lettres ou des
syllabes, qu’il faut extraire et coordonner. Or, j’ai pensé que
c’étaient des syllabes, et que, puisque l’on devait _décapiter
la belle, sa mère_, et _le seconde_, si l’on faisait attention
que ces mots étaient écrits dans l’original de manière à ne
composer avec l’article qui les précède qu’un seul vocable, on
devait les considérer comme autant de mots complets, et opérer
sur eux en conséquence de cette donnée. L’auteur, pensais-je,
s’est peut-être amusé à combiner ce redoublement d’obscurité, qui
devait, selon toutes apparences, faire faire fausse route à la
plupart des interprétateurs. Les syllabes obtenues par le procédé
indiqué seraient _la_, _sa_, _le_; or, c’est exactement, et avec
son orthographe primitive, le nom patronymique de l’ingénieux
auteur du _Petit Jehan de Saintré_, d’Antoine _La Sale_.»
Après avoir expliqué de la sorte les quatre premières lignes de
l’énigme, où doit se trouver le nom de _celui qui a dictes les XV joies
de mariage_, M. Pottier a laissé de côté les quatre derniers vers, qui
lui ont semblé tout à fait inintelligibles. C’était affaire à maître
Génin de vouloir les comprendre et de les interpréter à sa guise.
Maître Génin, qui savait son _Pathelin_ mieux que personne en France,
imagina d’attribuer cette farce célèbre à l’auteur du _Petit Jehan de
Saintré_, à Antoine de La Sale, que M. Pottier avait fait auteur des
_Quinze Joies de mariage_, en vertu de sa découverte cryptographique.
Génin se garda bien de retirer à son cher Antoine de La Sale la
paternité des _Quinze Joies_, et il accepta les yeux fermés les
prémisses de la découverte de M. Pottier, qu’il essaya toutefois de
compléter dans une lettre adressée à l’_Athenæum_, en date du 14 mars
1854: «Ces trois syllabes: _la_, _sa_, _le_, disait-il, viendront
s’unir au mot _messe_, privé de sa première syllabe, ce qui donne _se_;
nous y joindrons le mot _monde_, mais de manière à n’avoir en tout que
deux syllabes (_mond_), ce qui fera le sens complet: _La Sale semond_;
comme s’il y avait: C’est ici La Sale qui prêche.» On voit que maître
Génin aurait dit son fait au Sphinx.
J’en suis bien fâché pour Antoine de La Sale, mais je ne le trouve
pas dans la charade logogriphe, dont M. Pottier nous a fait connaître
le texte, en déclarant que le manuscrit d’où il l’a tiré n’est pas
un original, mais une assez mauvaise copie faite en 1464. Nous
n’attacherons donc pas d’importance à l’adhérence de l’article et du
substantif, dans les vocables _la belle_, _sa mère_ et _le seconde_,
d’autant plus que M. Pottier paraît seulement supposer que ces mots
étaient écrits de cette manière _dans l’original_; de plus, nous
croyons qu’il faut lire _la seconde_, et non _le seconde_, qui n’a pas
de sens. J’arrive à mon explication, n’en déplaise à Antoine de La Sale.
J’ôte, _très-vitement, devant le monde_, la tête de la _belle_, et
cette tête ôtée, il me reste _le_; je décapite sa _mère_, et je retiens
la lettre _m_; puis, en admettant que le quatrième vers (_tantost et
après le seconde_) soit altéré, je prends la _seconde_ syllabe ou la
finale _onde_: ce qui me donne: _le monde_. Ensuite, les trois syllabes
(_toutes trois_) dont se compose ce mot viendront à _messe sans tête_,
c’est-à-dire à _Essé_, patrie de l’auteur, et elles tiendront _le
monde_ en éveil, avec le livre des _Quinze Joies_, que j’attribue à
un nommé _Lemonde_, natif du village d’Essé ou Essey, département
de l’Orne, canton du Mesle-sur-Sarthe, à 24 kilomètres de Mortagne.
N’oublions pas que le manuscrit de Rouen, donné aux capucins de
Mortagne en 1675, par mademoiselle de La Barre, avait été sans doute
écrit dans le pays.
On me demandera certainement où j’ai trouvé un écrivain de la fin du
XVe siècle, nommé _Lemonde_, puisqu’on ne le rencontre pas dans les
_Bibliothèques françoises_ de La Croix du Maine et de Du Verdier? M.
Brunet, dans son _Manuel_, en citant une pièce de vers imprimée vers
1500: _Le Grand Jubilé de Millan_, ajoute cette note: «Petit poëme
composé de quatre cents vers de huit syllabes. Les sept derniers vers
donnent en anagramme le mot _le monde_; peut-être est-ce le nom de
l’auteur de cet opuscule.» Voici ces sept vers, qui sont évidemment de
la même main que le huitain qu’on lit à la fin du manuscrit des _Quinze
Joies_:
Le nom de l’acteur vous povez
Entendre par ses lignes sept,
Moins ne plus, si bien vous voulez
Ordonner de chascun verset.
Ne mectz ne oste rien qui soit
Droictement la premiere lettre:
Excusez tant sens que mettre.
D’où il appert que le _Grand Jubilé de Millan_ et les _Quinze Joies de
mariage_ sont du même auteur; que cet auteur, né à Essé ou Essey, en
Normandie, se nommait _Lemonde_, et qu’il a vécu ou plutôt _flori_,
comme disait maître Génin, de 1464 à 1500.
RECUEILS MANUSCRITS
DE
CHANSONS ET MOTETS
PROVENANT
DE LA BIBLIOTHÈQUE DE DIANE DE POITIERS[1].
[1] Ces trois recueils, décrits très-sommairement sous les
nos 389, 390 et 391 du Catalogue de la Bibliothèque de M.
Léopold Double (Paris, Techener, 1863, in-8), ont été vendus:
5,250, 4,600, et 3,975 fr.
Ces trois recueils, qui ont appartenu à Diane de Poitiers et qui
faisaient partie de sa collection musicale, se recommandent surtout par
une importance historique, que leur origine nous laissait d’ailleurs
pressentir, et que nous nous bornerons à établir dans cette courte
notice. Il suffira d’avoir appelé l’attention des érudits et des
curieux sur ces rares monuments de la _musique de chambre_ au milieu du
XVIe siècle.
Tous les grands amateurs se disputeront de pareils livres, à cause
de leur illustre provenance, à cause de leur admirable reliure, qui
s’est conservée intacte et dans toute sa fraîcheur à travers plus de
trois siècles; mais aucun de ces bibliophiles n’aurait eu peut-être le
loisir de chercher, en feuilletant à la hâte ces trois recueils, les
particularités intéressantes, que nous avons pu y découvrir, à l’aide
d’un examen attentif et minutieux.
Voilà pourquoi je consignerai ici le résultat de cet examen.
Nº 389. Ce recueil, le plus précieux des trois, sans contredit, est
aussi le plus volumineux. Il se compose de 191 feuillets chiffrés,
non compris les six feuillets de la table, divisée ainsi: 1º _Tabula
motettorum octo vocum_; 2º _Tabula motettorum septem vocum_; 3º _Table
des chansons à huyt parties_; 4º _Tabula motettorum sex vocum_; 5º
_Table des chansons à six voix_; 6º _Tabula motettorum quinque vocum_;
7º _Table des chansons à cinq voix_; 8º _Tabula motettorum quatuor
vocum_; 9º _Table des chansons à quatre voix_. Chaque partie commence
par une grande initiale en entrelacs, d’une seule couleur ou de deux
couleurs; chaque morceau de musique commence aussi par une majuscule
plus petite, en couleur, du même genre. Ces initiales, exécutées à la
manière des chefs-d’œuvre calligraphiques du temps, sont toutes variées
et du dessin le plus ingénieux. Dans la lettre V, rouge et bleue, qui
est au feuillet 72, l’artiste a placé un cœur d’azur, lequel représente
sans doute l’amour de Henri II pour Diane de Poitiers; au verso du
feuillet 168, il y a deux cœurs en couleur jaune ou or, mis en regard,
dans les entrelacs de la lettre S. Enfin, la date 1552 est inscrite
en encre bleue dans les entrelacs de la lettre V, au verso du feuillet
144. Nous ne dirons rien de plus, au sujet de la description matérielle
du volume, qui accuse la main habile d’un bon calligraphe et copiste de
musique.
On sait que Rabelais a donné, dans le prologue de son 4e livre, une
liste très-nombreuse des meilleurs musiciens qu’il avait entendus
dans deux concerts différents, dont le second eut lieu justement en
1552, trente-sept ans après le premier. Notre recueil offre les noms
de dix de ces musiciens, savoir: Josquin des Prez, Rouzée (_Cyprianus
de Rore_), Constantio Festi ou Festa, Pierre Manchicourt, Morales
(Cristobal, dit _Tubal_), Nicolas Gombert, Doublet, Archadelt,
Verdelot, Janequin. Les autres noms que nous fournit le recueil de
Diane de Poitiers, et qu’on reconnaîtra peut-être un jour parmi les
noms mentionnés par Rabelais, sont les suivants, italiens, flamands
ou français: Ludovicus Episcopus, Christianus Hollander, Philippe de
Wildre, Zaccheus, Descaudam alias-Remigy, J. Clemens non papa, Antonius
Galli, Baschi, Corneille Canis, Dominicus Phinot, Castileti, Alphonso
de la Violla, Hubert Waesrant, Goddart, Bosse, Josquin Baston, Thomas
Crequillon, Jean-Louis (Goudimel?), Jean Crespel, Petit-Jan (Jean
de Latre), Charles Chastellain, Magdalain, Larchier, Coq, et Claude
Gervais. C’est affaire maintenant au savant M. Fétis de nous apprendre
quels furent ces artistes célèbres, dont les noms étaient tombés dans
l’oubli, avant qu’il les eût remis en lumière.
Je n’ai pas à m’occuper des morceaux de musique composés sur des
paroles latines, flamandes et italiennes. On devine que les motets
latins sont des chants d’église pour la plupart, et nous ne leur
chercherons pas querelle sur la place qu’ils ont prise, à leurs risques
et périls, parmi des chansons d’amour. N’oublions pas cependant qu’un
de ces motets, au feuillet 97, n’est autre que l’hymne triomphal en
l’honneur de Charles VIII, hymne composé en Italie et mis en musique
par Jacobus Clemens non papa; il commence ainsi: _Carole, magnus eras_,
et le poëte royal, _poeta regius_, n’a pas craint de dire au roi de
France: _Roma tua est, Europa tua est_.
Dans les chansons françaises, il y en a plus d’une, certainement,
dont Henri II fait les paroles, mais nous ne pouvons hasarder que des
conjectures à cet égard, car les poésies de ce prince reposent encore
inédites dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Quant à
Diane de Poitiers, quoique les mêmes manuscrits nous aient conservé
des pièces de vers sous son nom, nous avons lieu de croire que cette
belle enchanteresse s’adressait alors aux poëtes de cour, surtout à
Clément Marot, à Saint-Gelais, à Heroet, et même à Sagon, qui mettaient
volontiers leurs rimes à son service. Nous avons reconnu seulement
trois chansons de Clément Marot, imprimées dans ses œuvres (ce sont
les chansons V, VIII et XIII de l’édit. de Lenglet du Fresnoy): elles
se trouvent aux feuillets 75, 77 et 82 du recueil. La tradition veut
que Clément Marot, malgré son nez camard, ses yeux chassieux et sa
barbe rousse, ait précédé le roi Henri II dans les bonnes grâces de
la duchesse de Valentinois. Ce serait, de la part de celle-ci, un
témoignage de fidèle souvenir, que la présence de ces trois chansons
dans un recueil formé huit ans après la mort de Clément Marot proscrit
et malheureux. Il faut constater que sa chanson amoureuse: _Tant que
vivray en aage florissant_, est devenue, au moyen d’un léger changement
qui a introduit Jésus-Christ à la place de l’Amour, une chanson
protestante! Il y a plus que des chansons, il y a (feuillet 186) un
petit conte du même poëte, mais un conte qui eût semblé trop hardi à
La Fontaine et à J.-B. Rousseau, et dont nous ne transcrirons que le
premier vers:
Martin menait son pourceau au marché...
On lira le reste, si l’on veut, dans les œuvres de Clément Marot, édit.
in-12 de Lenglet Du Fresnoy, tome III, page 146.
Laissons de côté les chansons amoureuses, pour nous arrêter à quelques
chansons populaires qui ont toute la naïveté, ou, pour mieux dire,
toute la grossièreté du genre; l’une, au feuillet 184, commence: _Je
feray fourbir mon bas_; l’autre, au feuillet 186: _Le moys de may sur
la rouzée_. La chanson: _Je file ma quenouille_, au feuillet 187,
présente un refrain en onomatopée: _O voy_, qui nous paraît reproduire
l’_evoè_ et le _ah! oui_ des chansons de geste du moyen âge. La chanson
de Marion, au feuillet 128, est évidemment un écho du _Jeu de Robin et
Marion_, d’Adam de la Hale.
Mais les deux pièces principales sont une chanson de Diane de Poitiers
et une chanson de François Ier. La première, au feuillet 172, s’adresse
très-vraisemblablement à Henri II, qui partait pour l’armée, ou qui du
moins allait se séparer de sa maîtresse. Cette chanson mérite d’être
rapportée en entier:
Adieu délices de mon cœur!
Adieu mon maistre et mon seigneur!
Adieu vray estocq de noblesse!...
(_Le vers suivant manque._)
Adieu plusieurs royaulx bancquetz!
Adieu épicurieulx metz!
Adieu magnifiques festins!
Adieu doulx baisers coulombins!
Adieu ce qu’en secret faisons
Quand entre nous deux nous jouons!
Adieu, adieu, qui mon cœur ayme!
Adieu lyesse souveraine!
La chanson de François Ier termine le recueil et lui sert, en quelque
sorte, de moralité. Brantôme nous a raconté que ce roi de la chevalerie
française avait tracé ces deux vers, avec un diamant, sur une vitre du
château de Chambord:
Femme souvent varie:
Bien fol est qui s’y fie!
La mémoire de Brantôme lui a fait défaut; il a resserré en deux vers un
quatrain que François Ier avait mis lui-même en musique, puisqu’on lit
en tête de ce morceau: _Le Roy_. Je vais transcrire les paroles, un
autre transcrira la musique:
Qui veult du tout son service perdre,
Vieil homme, enfant ou femme serve:
L’homme se meurt, l’enfant oublie,
En tout propos femme varye.
Nº 390.--Ce recueil, semblable au précédent sous le double rapport
de l’écriture et des ornements calligraphiques, se compose de 128
feuillets chiffrés, outre 5 feuillets de table. Cette table est divisée
ainsi: 1º _Tabula motettorum octo vocum_; 2º _Table des chansons à huyt
parties_; 3º _Table des chansons à sept_; 4º _Tabula motettorum sex
vocum_; 5º _Table des chansons à six parties_; 6º _Table des chansons
à trois parties_. La date de 1552 est écrite en bleu, au centre de
l’initiale du feuillet 19, avec un cœur d’azur dans les entrelacs.
On voit, d’après la table générale, que ce volume renferme la moitié
des chansons et motets du recueil précédent, mais, en revanche, les
chansons à trois parties s’y montrent pour la première fois. Ces
chansons nous offrent trois noms nouveaux, que nous retrouvons dans
la liste de Rabelais: ce sont Adrien Willart, Jean Mouton et Robinet
Fevin. Quant aux autres noms, il faut citer Ninon le Petit, Perabosco
et Noël Balduwin, que nous n’avions pas encore vus.
Parmi les chansons à trois voix, nous pourrions reconnaître des vers de
Clément Marot, de Saint-Gelais et du roi François Ier, mais le temps
nous manque pour faire cette recherche. Mentionnons seulement les
chansons populaires, dont quelques-unes doivent être d’anciens airs
rajeunis par les compositeurs de musique de la chambre du roi. Ainsi,
_la Rousée du moys de may_, au feuillet 113, remonte au quinzième
siècle environ. Les paroles de la chanson du feuillet 99 ont couru
longtemps dans le peuple, avant d’arriver à la cour; on en jugera par
une citation:
A la fontaine du prez,
Margo s’est bagnié.
Son amy passa par là,
Qui la regarde, hip!
«Belle, que faictes-vous là,
Margo, Marguerite?»
Plusieurs de ces chansons populaires sont très-libres; c’est leur péché
originel. Nous n’en citerons que le timbre ou le premier vers, en
laissant le lecteur imaginer le reste: _Au joly bois sur la verdure_;
_Allons gay, gayement_; _Pleusist à Dieu qui crea nostre monde_, etc.
Le chef-d’œuvre du genre, au verso du feuillet 109, débute de la sorte:
_Arrousez voz vi vo vi vo violettes_. On peut se représenter Diane et
Henri, faisant chacun leur partie dans cet étrange morceau à trois
voix. Au bon vieux temps, on n’y entendait pas malice, ou plutôt,
malice entendue, on riait, et tout était pour le mieux.
Chantons encore la chanson à six voix de la Fille de quinze ans
(au feuillet 20): _Entre vous, fille de quinze ans_.... Mais ayons
soin d’abord de faire éloigner les dames, qui ne lisent plus les
_Bigarrures_ du seigneur des Accords, et qui croiraient que nous
parlons grec. Ce grec-là, que le beau sexe comprenait autrefois, était
le bon français de la cour de Henri II.
Nº 391.--Ce recueil, semblable aux précédents, se compose de 88
feuillets chiffrés, avec 4 feuillets de table. Cette table est divisée
comme il suit: 1º _Tabula motettorum octo vocum_; 2º _Table des
chansons à huyt parties_; 3º _Table des chansons à trois voix_; 4º
_Table des chansons à deux parties_. On voit que cette 4e division est
la seule qui ne se retrouve pas dans les deux recueils précédents. La
date de 1552 est écrite en rouge dans les entrelacs de l’initiale du
feuillet 16, mais les cœurs emblématiques ne figurent nulle part dans
les ornements calligraphiques du volume.
Les chansons à deux parties nous donnent seulement trois nouveaux noms
de musiciens, Jean Gero, Claude (Claude le jeune) et Pierre Certon,
dont les deux derniers appartiennent encore à la liste de Rabelais.
La charmante chanson de Clément Marot: _Tant que vivray en aage
florissant_, est ici dans les chansons à deux parties, mais sans avoir
subi sa métamorphose calviniste. Une autre chanson du même poëte
(feuillet 82): _Le cueur de vous ma presence desire_, a pu être faite
pour lui-même, lorsqu’il aimait Diane et qu’il en était encore pour
ses frais d’amour et de poésie: telle est, du moins, la tradition que
Lenglet Du Fresnoy a recueillie (t. II, p. 343, de son édit. in-12).
Nous ne voyons ici qu’une chanson populaire, dont le début donnera
l’idée:
Quand j’estoie à marié,
J’avois chausses et soliés:
Maintenant j’ay des crotes,
Fic loques, des loques!
Mais plusieurs de ces chansons à deux voix furent composées évidemment,
paroles et musique, par Henri II et sa maîtresse, ou, du moins, pour
eux et sous leur nom. Ainsi la chanson: _Je suis déshéritée_ (fol.
78), semble avoir été faite pendant un voyage du roi, pour exprimer
les regrets de l’absence. Il est permis de supposer que le roi l’aura
mise en musique, car elle ne porte pas le nom du musicien, ainsi que
d’autres chansons qui se prêtent naturellement à une attribution
analogue. Ces autres chansons, en effet, sont du même style que les
vers de Henri II, qui n’était pas tous les jours poëte, mais qui avait
toujours, en prose comme en vers, un sentiment exquis de tendresse et
d’admiration pour la favorite, dont il faisait reproduire partout le
monogramme, les emblèmes et la devise: _Donec totum impleat orbem_.
Voici une de ces chansons, qu’on retrouvera probablement dans les
poésies inédites du roi:
Si mon travail vous peult donner plaisir,
Recepvant d’autre plus de contentement,
Ne craignez plus me faire desplaisir
Et en laissez à mes yeux le tourment:
Puisque du mal c’est le commencement,
C’est bien raison qu’ils en souffrent la peine:
Endurez donc, pauvres yeulx, doulcement
Le dœul issu de joye incertaine.
Le volume finit par un _canon_ joyeux de Dominicus Phinot, qui entonne
à plein gosier, sauf le respect qu’on doit aux dames:
Hault le boys, m’amye Margot,
Hault le boys, m’amye!
Dieu soit loué, dieu des bibliophiles! j’ai pu toucher, avec émotion,
avec bonheur, ces merveilleux livres, qui ont été touchés par les mains
royales de Henri II, par les belles mains de Diane de Poitiers.
LA CONFRÉRIE DE L’INDEX
ET
ŒUVRES DE CYRANO DE BERGERAC.
Les œuvres complètes de Cyrano de Bergerac ont été imprimées au moins
douze fois, sans compter les éditions partielles, qui sont nombreuses;
cependant on peut les ranger parmi les livres qui, sans être rares,
ne se rencontrent presque pas dans le commerce de la librairie et qui
manquent souvent dans les grandes bibliothèques. Pourquoi ces éditions
ont-elles disparu? Sont-elles allées pourrir sur les quais et tomber
en pâte sous le pilon? Non, certainement, car elles n’ont jamais été
décriées et négligées; jamais l’acheteur ne leur a fait défaut, et leur
prix vénal s’est maintenu toujours à un taux honnête, sinon élevé.
L’auteur est connu, l’ouvrage est estimé, mais le livre a disparu.
Nous sommes convaincu que, jusqu’à l’époque de la Révolution de 89, les
éditions de Cyrano de Bergerac ont été détruites systématiquement par
les soins infatigables de la mystérieuse confrérie de l’Index. Cette
confrérie, qui faisait une guerre sourde et terrible aux ouvrages des
philosophes et des libres penseurs, qu’elle avait marqués du sceau
de l’athéisme ou de l’impiété, se recrutait parmi les laïques comme
parmi les ecclésiastiques; ses instruments les plus actifs et les
plus redoutables étaient les confesseurs _in extremis_ et les syndics
de la librairie. Dès qu’un homme, connu par ses opinions hardies en
matière de religion et noté comme tel sur les listes de l’Index, était
dangereusement malade, il se voyait circonvenu et obsédé par des gens
qui tenaient à honneur de le confesser, de le convertir, de lui faire
faire amende honorable: s’il cédait à ces persécutions, on lui enlevait
ses papiers. Dans tous les cas, après sa mort, sa succession avait
peine à défendre son cabinet et sa bibliothèque contre l’invasion de
la confrérie de l’Index, qui faisait main basse sur tout écrit, sur
tout imprimé, portant témoignage des idées anti-religieuses du défunt.
C’est ainsi que s’épuraient les collections de livres, qui ne pouvaient
être mises en vente sans avoir subi le contrôle rigoureux de deux
experts du syndicat de la librairie. L’objet de cette visite était
d’extraire et d’anéantir les livres _défendus_, les uns notoirement
désignés par l’autorité civile comme dangereux à certains égards, les
autres condamnés secrètement comme hérétiques par la confrérie de
l’Index. Quant aux ouvrages inédits des écrivains accusés d’être les
ennemis avoués ou latents de la religion catholique, quant à leurs
correspondances particulières, on les recherchait avec un zèle et une
persévérance, qui triomphaient tôt ou tard de la vigilance des parties
intéressées. Voilà comment nous avons perdu non-seulement tous les
autographes de Molière, mais encore toutes les lettres qui lui avaient
été adressées, toutes celles aussi où son nom se trouvait mentionné,
comme si l’on eût essayé d’effacer la mémoire de l’auteur du _Tartufe_.
Il en a été de même de Cyrano, qui était, ainsi que Molière, inscrit
dans le répertoire des athées, par la confrérie de l’Index. De son
vivant, on l’eût fait brûler vif, si les dénonciations anonymes
avaient suffi pour allumer un bûcher; on le menaça, on l’inquiéta
de poursuites judiciaires; on fit interdire la représentation de sa
tragédie d’_Agrippine_; on fit saisir la première édition de sa comédie
du _Pédant joué_; pendant sa dernière maladie, on tenta de s’emparer
de ses manuscrits, pour les détruire, mais, par bonheur, ses amis, qui
les avaient cachés, en sauvèrent au moins une partie; après sa mort,
on ne cessa de faire disparaître les exemplaires de ses œuvres, que le
clergé avait mises à l’index, sans que le parlement eût jamais autorisé
cette proscription, qui n’en fut que plus ardente et plus impitoyable.
Les éditions avaient beau succéder aux éditions, les ouvrages de Cyrano
ne parvenaient pas à se répandre; son nom seul était populaire, et
entaché encore presque de ridicule! On ne saurait mieux donner une idée
de cette guerre acharnée faite à l’auteur par la confrérie de l’Index,
qu’en constatant que la première édition des _Œuvres diverses_, in-4º,
publiée en 1654, ne se trouve plus que dans les grandes bibliothèques
publiques, et qu’elle n’a figuré dans aucun catalogue de bibliothèque
particulière depuis deux siècles.
En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano de Bergerac, nous
aurions voulu pouvoir remplir les déplorables lacunes qui existent dans
l’_Histoire comique des États et Empires de la Lune_. Mais le savant
M. de Monmerqué, qui possédait un manuscrit complet de cet ouvrage,
s’était proposé de le publier lui-même. «Il y a plus de vingt ans, nous
écrivait-il à ce sujet, que j’ai acquis un manuscrit des _États et
Empires de la Lune_ du singulier Cyrano de Bergerac, dans lequel les
passages retranchés, et dont l’absence est indiquée par des points, se
trouvent, sans que le sens éprouve d’interruption. Je le publierai, dès
que j’aurai achevé de payer mon tribut à madame de Sévigné... Cyrano
faisait partie d’une coterie prétendue philosophique, avec d’autres
littérateurs du temps, sur laquelle je lèverai quelques voiles...
Publiez donc votre édition sans moi et sans mes manuscrits; je viendrai
après vous et je profiterai de vos recherches.
«Tout ce que je puis vous dire, c’est que les passages retranchés
dans les _États de la Lune_, outre certaines bizarreries
propres à Cyrano, sont les avant-coureurs de la philosophie du
dix-huitième siècle, dont les auteurs n’ont cherché qu’à nier et
à repousser toutes les bases religieuses.
«Mon manuscrit est du temps de Bergerac; je ne serais pas
éloigné de croire qu’il est de sa main; mais je n’ai jamais vu
une lettre écrite et signée par lui. Quand je le publierai,
les morceaux inédits seront, je pense, imprimés en caractères
italiques, pour les faire mieux distinguer des autres, sauf les
observations de mon éditeur, qui pourrait demander de simples
guillemets.»
Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué sont
de nature à nous faire regretter davantage de n’avoir pu faire usage
de son manuscrit. Nous ne partageons pas, d’ailleurs, son sentiment
à l’égard du caractère personnel de Cyrano de Bergerac: la _coterie_
dont Cyrano faisait partie était celle des jeunes philosophes, élèves
de Gassendi, de Campanella et de Descartes; ils ne se piquaient pas
d’athéisme proprement dit; quelques-uns même, par exemple Jacques
Rohault, étaient fort pieux; mais ils soumettaient à l’examen
philosophique la religion, la morale et la politique; ils s’élevaient,
par la raison et la science, au-dessus des ténèbres du préjugé et de la
superstition; ils avaient la passion du beau et du vrai; ils étudiaient
la Nature, ils lui dérobaient ses secrets; ils apprenaient à douter, en
s’initiant aux mystères de la sagesse humaine.
On a dit que Cyrano de Bergerac était un fou, fou spirituel, selon les
uns; fou sublime, suivant les autres. C’était plutôt un sage, plein de
caprice et d’imagination; c’était un homme de génie, qui n’a pas vécu
dans des conditions favorables pour faire reconnaître généralement sa
supériorité comme philosophe, son mérite comme écrivain, sa puissance
comme inventeur. Il y a sans doute beaucoup de verve comique dans son
_Pédant joué_, beaucoup d’éloquence théâtrale dans son _Agrippine_,
beaucoup d’esprit et d’originalité dans ses _Lettres_; mais, malgré
de grossières incorrections de style, malgré de nombreuses fautes de
goût, qui sont les mêmes dans toutes les compositions de l’auteur,
on peut regarder comme deux chefs d’œuvre, comparables à ceux que
le dix-septième siècle a produits, l’_Histoire comique des États et
Empires de la Lune_, et surtout l’_Histoire comique des États et
Empires du Soleil_, quoique ce dernier ouvrage ne soit pas achevé et
que le précédent ait été mutilé par la prudence timorée des premiers
éditeurs.
Nous sommes certain que tôt ou tard Cyrano de Bergerac reprendra son
rang parmi les écrivains les plus remarquables de la France et en même
temps parmi les philosophes les plus illustres des temps modernes.
Heureux si nous avons pu contribuer, en réimprimant ses œuvres avec
quelque soin, à le réhabiliter au double point de vue littéraire et
scientifique! Nous espérons aussi que la nouvelle édition des œuvres
de Cyrano, en attirant l’attention sur un auteur si original, amènera
la découverte de quelques-uns de ses ouvrages inédits, en prose et en
vers, notamment celle de l’_Histoire de l’Étincelle_, qu’il regrettait
lui-même à son lit de mort, quand il conjurait les détenteurs des
manuscrits qu’on lui avait dérobés, de les donner au public comme
l’expression de ses dernières volontés.
Voici le relevé bibliographique de toutes les éditions partielles et
générales des œuvres de Cyrano de Bergerac, éditions que nous citons
d’après les catalogues les plus estimés, quand nous ne les avons pas
vues de nos propres yeux. Tout en présentant une liste plus étendue
que celles qui ont été dressées jusqu’à présent, nous craignons bien
d’avoir omis certaines éditions anciennes, dont il ne reste plus aucun
exemplaire.
_La Mort d’Agrippine_, tragédie, par M. de Cyrano Bergerac.
Paris, Ch. de Sercy, 1654, in-4º de 4 ff. et 107 pages, plus 1
feuillet pour le privilége; frontisp. gravé.
--_La Même. Ibid., id._, 1656, in-12 de 6 ff. prélim. et 84 p.
--_La Même. Ibid., id._, 1661, in-12.
--_La Même. Ibid., id._, 1666, in-12.
_Le Pédant joué_, comédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris,
Ch. de Sercy, 1654, in-4º de 2 ff. prélim. et 167 pages.
C’est un tirage à part de la seconde partie des _Œuvres diverses_.
--_Le Même. Ibid., id._, 1654, in-12.
--_Le Même. Ibid., id._, 1658, in-12 de 250 p. et 4 ff.
--_Le Même._ Lyon, Fourmy, 1663, in-12.
--_Le Même._ Paris, Ch. de Sercy, 1664, in-12.
--_Le Même. Ibid., id._, 1671, in-12.
--_Le Même._ Rouen, J.-B. Besongne, 1678, in-12.
--_Le Même._ Paris, Ch. de Sercy, 1683, in-12.
_Les Œuvres diverses de M. de Cyrano Bergerac._ Paris, Ch. de
Sercy, 1654, 2 part. en 1 vol. in-4 de 4 ff. prélim. et 294
pages pour la première partie; 2 ff. non chiffrés et 167 pages
pour la seconde; plus 2 ff. pour le privilége.
Contenant, avec la dédicace au duc d’Arpajon surmontée de ses
armoiries, les _Lettres de M. de Bergerac_, les _Lettres satyriques
de M. Bergerac de Cyrano_, les _Lettres amoureuses de M. de Cyrano
Bergerac_, et le _Pédant joué_. Ainsi, le nom de l’auteur est écrit de
trois manières différentes dans le même recueil.
_Histoire comique ou Voyage dans la Lune_, par Cyrano de
Bergerac. _S. l. et s. d._ (1650?), in-12.
Cette édition, qui fut imprimée, certainement sans privilége du roi,
dans une ville du Midi, soit à Montauban, soit à Toulouse, n’est citée
que dans le _Catalogue de la Bibliothèque du Roi_, rédigé par l’abbé
Sallier; voyez le t. II des _Belles-Lettres_, p. 33, nº 703 A.
_Histoire comique des États et Empires de la Lune._ Paris,
1656, in-12.
Édition citée par le P. Niceron.
_Histoire comique_, par M. Cyrano de Bergerac, contenant les
États et Empires de la Lune. Paris, de Sercy, 1659, in-12.
--_La Même. Ibid., id._, 1663, in-12.
_Œuvres diverses._ Paris, Ant. de Sommaville, 1661, 3 part. en
1 vol. in-12.
Contenant: _Histoire comique des États et Empires de la Lune_ (191
pages); _Lettres satyriques, amoureuses_, etc. (344 pages); et le
_Pédant joué_ (152 pages), avec un titre et une pagination particulière.
--_Les Mêmes._ Rouen, B. Séjourné ou F. Vaultier, 1676, 3 part.
en 1 vol. pet. in-12.
«On remarque, à la fin du second acte du _Pédant joué_, une
curieuse petite gravure sur bois,» dit M. Claudin, dans son
_Catalogue mensuel de livres anciens_.
_Nouvelles Œuvres de Cyrano Bergerac_, contenant l’Histoire
comique des Estats et Empires du Soleil et autres pièces
divertissantes. Paris, Ch. de Sercy, 1662, in-12, portr. par Le
Doyen.
--_Les Mêmes._ Paris, Ch. de Sercy, 1676, in-12.
_Nouvelles Œuvres_ et _Œuvres diverses_. Paris, Ch. de Sercy,
1662-66. 5 part. en 1 vol. in-12, portr.
_Œuvres_ (complètes, avec les préfaces). Lyon, 1663, 2 vol.
in-12.
--_Les Mêmes._ Paris, Ch. de Sercy, 1676, 2 vol. in-12.
--_Les Mêmes._ Rouen, 1677, 2 vol. in-12.
--_Les Mêmes. Ibid._, J. Besongne, 1678, 2 vol. in-12.
--_Les Mêmes. Ibid._, Ch. de Sercy, 1681, 2 vol. in-12, portr.
_Les Œuvres diverses_, enrichies de fig. en taille douce.
Amsterdam, Daniel Pain, 1699, 2 vol. in-12.
Malgré le titre d’_Œuvres diverses_, ce sont les œuvres complètes de
l’auteur. Il y a des exemplaires sur papier fort, tirés in-8.
--_Les Mêmes._ Paris, Ch. Osmont, 1699, in-12.
--_Les Mêmes._ Amsterdam, J. Desbordes (Trévoux), 1709, 2 vol.
in-12.
--_Les Mêmes. Ibid., id._ (Rouen), 1710, 2 vol. in-12,
portrait.
Il y a des exemplaires tirés de format in-8.
--_Les Mêmes._ Amsterdam, Jacq. Desbordes (Paris), 1741, 3 vol.
in-12, frontisp. grav. et portr.
Édition entièrement conforme à celle de 1662-66.
--_Les Mêmes. Ibid., id._, 1761, 3 vol. in-12.
C’est l’édition précédente avec de nouveaux titres.
_Œuvres_ (choisies), précédées d’une notice par Le Blanc.
Toulouse, impr. de A. Chauvin, 1855, in-12.
Contenant seulement les deux Histoires comiques des États et Empires de
la Lune et du Soleil.
MARCEL
TRAVESTI EN MÉZERAI.
Notre infatigable bibliographe Quérard a composé quatre gros volumes,
qui sont loin d’être complets, mais qui sont très-curieux et
très-piquants, sur les _Supercheries littéraires_, dans lesquelles
il a confondu, sans y prendre garde, les faits qu’il faut imputer
aux auteurs mêmes, et ceux dont les libraires seuls doivent être
responsables. Nous regrettons qu’on n’ait pas fait la part des uns et
des autres.
Le précieux livre de M. Quérard, il est vrai, a été rédigé au point de
vue des écrivains plutôt que des libraires. Nous ne nous occuperons
donc que de ces derniers, qui ont, de leur pleine autorité, travesti
les titres des livres et changé les noms des auteurs, pour les besoins
d’un commerce peu loyal sans doute et, à coup sûr, peu littéraire. Ce
sont là les supercheries bibliopoliques. Il convient de rendre au
libraire, en justice distributive, ce qui lui appartient.
Ce ne sont pas toujours les bons livres qui se vendent, témoin
l’Histoire de France de Guillaume Marcel, laquelle ne s’est jamais
vendue.
C’est pourtant là, et sans aucune comparaison, le meilleur abrégé
chronologique de notre histoire, qu’on ait publié depuis qu’il y a des
abrégés chronologiques.
Celui-ci fut publié en 1686, à Paris, chez Denys Thierry, en 4 vol.
pet. in-8, sous ce titre: _Histoire de l’origine et des progrès de
la monarchie françoise, suivant l’ordre des temps, où tous les faits
historiques sont prouvez par des titres authentiques et par les auteurs
contemporains_.
Guillaume Marcel n’était malheureusement pas un écrivain: c’était
un savant universel, doué d’une mémoire prodigieuse; il avait lu
énormément, et il n’avait pas perdu un fait ni une date de tout ce
qu’il avait entassé dans son cerveau. Il passait pour le premier
chronologiste du monde, et, afin de justifier sa réputation, il avait
publié successivement des _Tablettes chronologiques pour l’histoire
de l’Église_ (Paris, 1682, in-8), et des _Tablettes chronologiques,
depuis la naissance de Jésus-Christ, pour l’histoire profane_ (Paris,
1682, in-8). Ces deux ouvrages, ces deux chefs-d’œuvre, furent bien
accueillis et même bien vendus; on les mit dans les mains des enfants,
mais on ne les mit pas dans les bibliothèques. Voilà pourquoi on ne les
trouve pas dans les catalogues de livres.
Cependant Marcel et son libraire furent encouragés par ce succès.
Marcel coordonna les notes qu’il avait rassemblées, lorsqu’il était
sous-bibliothécaire de l’abbaye de Saint-Victor, et il exécuta, en
trois années, son _Abrégé chronologique de l’histoire de France_,
auquel il ne donna point toutefois ce titre, que l’ouvrage de Mézeray
ne lui permettait pas de prendre. Ce n’était pas non plus dans
l’intention de rivaliser avec Mézeray, qu’il avait voulu présenter une
chronologie simple, précise et aride des événements, depuis l’origine
de la monarchie jusqu’à la fin du règne de Louis XIII. Il savait
bien que son livre n’était pas une histoire proprement dite; il se
flattait seulement d’avoir fait un livre instructif et utile. Dieu sait
l’érudition historique qu’il a accumulée dans ses quatre volumes, dont
le premier, consacré à l’histoire des Gaulois, est encore égal, sinon
supérieur, à tout ce qui a été écrit sur les origines obscures de la
France! Quels matériaux excellents sont préparés et classés dans les
quatre volumes, qui forment, en quelque sorte, une table des matières,
chronologique et systématique, des principaux documents originaux de
notre histoire!
Eh bien! il faut l’avouer, à la honte du public éclairé et lettré de
cette époque, l’ouvrage de Marcel ne trouva pas d’acheteurs, parce
qu’il n’avait pas trouvé de prôneurs. L’édition entière resta dans les
magasins du libraire. L’auteur eut tant de chagrin de cet échec, qu’il
jura de ne plus rien publier de son vivant. Peu de temps après, il
obtint la place de commissaire des classes de la marine à Arles, et il
se retira dans cette ville.
L’édition de son malheureux livre ne l’y suivit pas. Le libraire, Denys
Thierry, s’en débarrassa, dix-huit ans après, en la vendant à la rame.
Mais le spéculateur, qui l’achetait comme vieux papier, ne la mit pas
au pilon: ce spéculateur avait des accointances avec la librairie de
colportage, et voici le procédé qu’on employa pour vendre un livre
qui ne s’était pas vendu. L’_Abrégé chronologique_ de Mézeray était
toujours en grande faveur; les éditions succédaient aux éditions, et
la dernière, formant sept vol. in-12 (y compris l’_Avant-Clovis_),
imprimée à Amsterdam, chez Antoine Schelte, en 1696, avait été
introduite en France où elle fut bientôt épuisée. L’acquéreur des
exemplaires de l’Histoire de Marcel divisa les quatre volumes en sept,
au moyen du partage des trois derniers tomes en six volumes, car le
premier tome, orné de gravures et de cartes, était beaucoup plus mince
que les autres; puis, il fit faire, dans une imprimerie clandestine,
des titres nouveaux ainsi conçus: _Abrégé chronologique de l’histoire
de France, par François de Mézeray, historiographe de France, nouvelle
édition revue et corrigée sur la dernière de Paris, et augmentée de la
vie des reines_. Amsterdam, Henri Schelte, 1705.
Mézeray était mort depuis plus de vingt ans; il n’eut garde de réclamer
contre l’abus qu’on faisait de son nom; Guillaume Marcel n’était pas
encore mort, mais il ne réclama pas davantage, et l’on peut supposer
qu’il ignora toujours la singulière métamorphose qu’on avait fait
subir à son livre: il mourut, trois ans après la mise en vente de la
_nouvelle édition_ de l’_Abrégé chronologique_ de Mézeray, sous le nom
duquel on vit circuler, en France et à l’étranger, l’admirable ouvrage
de Marcel. Quarante ans plus tard, le président Hénault ne se faisait
pas le moindre scrupule d’emprunter à cet ouvrage le plan et les
éléments d’un nouvel _Abrégé chronologique de l’histoire de France_,
qui fit oublier à la fois ceux de Marcel et de Mézeray.
LES MÉMOIRES
DU
COMTE DE MODÈNE.
_Lettre à M. Aubry, éditeur du Bulletin du Bouquiniste._
Mon cher Monsieur,
Je veux attirer votre attention sur un bouquin (je qualifie de la sorte
tout livre décrié, ou négligé, ou inconnu, qui s’en va moisir sur les
étalages), lequel deviendra un excellent livre de bibliothèque, dès
qu’on saura ce qu’il est et ce qu’il vaut.
Vous annoncez justement un exemplaire dudit bouquin, broché, au prix
de 4 francs, dans votre dernier numéro du _Bulletin_. Certes! le prix
de 4 fr. est aujourd’hui très-convenable, mais demain peut-être il
sera porté à 6 fr., à 12 fr. et au delà, jusqu’à ce qu’on réimprime
l’ouvrage, que vous décrivez ainsi:
«MIELLE (J.-B.). Mémoires du comte de Modène sur la révolution
de Naples, de 1647; 3e éd. _Paris_, 2 vol. in-8.»
Votre annonce, permettez-moi de vous le dire, donnerait à penser
que vous considérez le bonhomme J.-B. Mielle comme l’auteur de ces
Mémoires, qui seraient ainsi apocryphes, de même que ceux de madame du
Barry, du cardinal Dubois, de madame de Châteauroux, etc. Mais loin de
là; ces Mémoires sont très-authentiques, composés, sinon entièrement
écrits, par un homme qui avait joué un rôle actif dans cette romanesque
révolution de Naples, où le duc Henri de Guise faillit devenir roi, en
succédant au pêcheur Masaniello.
Esprit de Raymond de Mormoiron, comte de Modène (qui a un article dans
la _Biographie universelle_ de Michaud, grâce à ses relations avec
notre Molière, grâce surtout à l’intérêt héraldique que lui portait un
de ses descendants, le savant marquis de Fortia d’Urban), écrivait tant
bien que mal en prose et en vers, aimait passionnément les lettres et
le théâtre, et se ruinait volontiers pour des comédiennes. Il avait
connu Molière chez Madeleine Béjart, dont il fut un des premiers
adorateurs, et plus tard, Molière, qui avait été son successeur
dans les bonnes grâces de Madeleine, devint son gendre en épousant
Armande-Gresinde Béjart, laquelle n’était autre que la fille naturelle
du comte de Modène, née à Paris et baptisée à Saint-Eustache, en 1638,
sous le nom de _Françoise_.
On comprend qu’il n’en fallait pas davantage pour que Molière eût des
rapports intimes avec le comte de Modène. Ces rapports amenèrent entre
eux une sorte de collaboration, qui ne fut, de la part de Molière,
qu’un acte de complaisance à l’égard du père d’Armande-Gresinde
Béjart. Le comte de Modène, après une vie d’aventures, de débauches et
de campagnes militaires, revenait de Naples, où il avait été témoin
de cette étrange révolution populaire, qui eut pour héros Masaniello
et le duc de Guise: il s’avisa d’écrire ses mémoires et Molière lui
vint en aide. On n’a pas de peine, en effet, à reconnaître le style
franc et ferme de Molière au milieu de la narration souvent emphatique
du vieil ami de Tristan l’Hermite. La dédicace du livre à madame la
duchesse de Luynes, veuve du connétable, est évidemment sortie tout
entière de la plume de Molière, ainsi que beaucoup de passages de ces
curieux Mémoires, qui parurent avant ceux du duc de Guise, rédigés par
de Saint-Yon, son secrétaire.
Le premier volume de l’ouvrage du comte de Modène fut publié en 1666,
et le second, en 1667. Pithon-Curt cite, dans son _Histoire de la
Noblesse du comté Venaissin_, une première édition in-4, imprimée à
Avignon; mais nous ne croyons pas à l’existence de cette édition,
d’après le privilége de celle qui parut à Paris, en 1666 chez Boullard,
3 vol. in-12. Le troisième volume ne doit avoir paru qu’en 1668, ou en
1667 au plus tôt. Il y a des exemplaires avec les noms des libraires
Guill. de Luyne, Barbin, etc. Le _Journal des savants_, dans son numéro
du 13 mai 1666, a rendu compte du premier volume, en disant que cette
Histoire est écrite avec plus de fidélité que les relations italiennes
qui avaient déjà vu le jour.
On ne sait à quelle circonstance particulière attribuer la rareté
excessive de cette édition. Elle n’est pas citée dans les catalogues de
livres les plus considérables, et nous ne l’avons rencontrée que dans
celui de la bibliothèque de Secousse. Lorsque Fortia d’Urban voulut la
réimprimer, il la chercha inutilement dans le commerce de la librairie
ancienne, et il ne la trouva que dans deux grandes bibliothèques
publiques de Paris.
Ce fut en 1826 que Fortia d’Urban en fit à ses frais une nouvelle
édition, sous ce titre: _Histoire de la révolution de la ville et
du royaume de Naples_, par le comte Raymond de Modène, avec des
notes généalogiques et historiques, _Paris_, _Sautelet_, 2 vol.
in-8. Il mit en tête de cette édition une généalogie de la maison de
Raymond-Modène, et une liste des ouvrages sur la révolution de Naples,
au nombre de 58, tant imprimés que manuscrits. Ces deux morceaux
furent tirés à part sous le titre de: _Extrait des Mémoires du comte
de Modène_ (Paris, Lebègue, 1826, in-8 de 32 p.) et distribués aux
amis de l’auteur. L’édition des Mémoires du comte de Modène ne se
vendit pas, et le libraire Sautelet pria Fortia d’Urban de reprendre
tous ses exemplaires. Nous n’avons pas découvert par quelles raisons
J.-B. Mielle, qui était un des amis de l’éditeur, fut prié de donner
ces Mémoires comme une troisième édition faite par lui-même: on
changea seulement les titres, la préface et quelques feuillets des
notices préliminaires, et le livre, rafraîchi et rajeuni, reparut
chez Pelicier, avec la date de 1827. Il ne se vendit pas davantage et
retomba, plus décrié que jamais, dans les bas-fonds de la bouquinerie,
non loin du gouffre où les malheureux livres disparaissent sous le
pilon.
Eh bien! mon cher monsieur, les quelques exemplaires qui ont échappé
au naufrage méritent d’être sauvés et d’entrer dans le port des
bibliophiles. Quant à la première édition de 1666-1668, il ne faut pas
y songer: il n’en existe peut-être pas quatre exemplaires au monde[2].
L’édition de Fortia d’Urban peut en tenir lieu et doit même lui être
préférée, à cause des additions utiles qu’elle renferme. Cette édition
de 1826 ne nous semble pas inférieure à celle de 1827, malgré les
changements que Mielle a faits dans cette dernière, pour expliquer son
rôle d’éditeur. Mais peu importe Mielle ou Fortia; c’est le comte de
Modène, c’est Molière, que nous voulons trouver dans ces intéressants
Mémoires sur les révolutions de Naples. Reste à faire la part de
l’un et de l’autre, qui n’étaient pas de même force sous le rapport
littéraire: le comte de Modène dictait ou plutôt racontait; Molière
écrivait, et le beau-père n’eut pas le bonheur de voir rejaillir sur
lui un reflet de la gloire de son illustre gendre.
Agréez, etc.
P.-L. JACOB, _bibliophile_.
[2] M. Solar en possédait un, très-beau, dans son admirable
bibliothèque.
L’ABBÉ DE SAINT-USSANS
ET SES OUVRAGES.
M. Robert Luzarche, fils du savant bibliothécaire de la ville de Tours,
a le premier évoqué le souvenir d’un poëte du dix-septième siècle, que
les biographes et même les bibliographes avaient injustement laissé
dans l’oubli depuis plus de cent soixante ans. La notice qu’il a
consacrée à deux ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, les _Contes en
vers_ et les _Billets en vers_, est enfouie, malheureusement, dans une
feuille bibliographique qui a vécu ce que vivent les feuilles, et qui
est déjà oubliée (_le Chasseur bibliographe_, nº 8, août 1863).
Ces deux ouvrages, qu’on s’étonne de ne pas trouver décrits dans le
_Manuel du libraire_, ont été remis en honneur comme ils méritaient
de l’être, et ils ne passeront plus inaperçus, sous les yeux des
bibliophiles, dans les ventes publiques, car l’auteur de cette
résurrection littéraire n’a eu qu’à citer quelques vers de ce malin
et spirituel conteur, pour prouver que notre La Fontaine avait pu
le considérer comme un de ses plus dignes émules. En effet, Pierre
Richelet, dans son _Dictionnaire de la langue françoise_, a cité l’abbé
de Saint-Ussans presque aussi souvent que La Fontaine.
Ce conte, que M. Robert Luzarche a choisi parmi les plus courts et les
plus piquants du recueil, n’est-il pas un petit chef-d’œuvre?