Josselin salue et prononce, comme un maître des cérémonies qui invite
la famille d’un mort à partir pour l’église:
—_Madame est servie!_
Mme Demaille courbe son bras en anse de panier:
—La main aux dames, Monsieur!
M. Aymeris profère un long «ma chè...ère!», obsédé par le retour
quotidien de cette formule et de la révérence qui la souligne. On
mange le potage à la crème de riz; la maîtresse de maison astique, à
l’indignation de Josselin, une cuiller où l’on se mirerait; le convive
la retire du poing de Mme Demaille, et repose la cuiller sur la nappe,
s’excuse:—Vous connaissez votre maîtresse, mon brave!—Et l’on mange
en silence.
Du temps du lycée, on composait le menu de Georges, pour le lendemain.
M^e Aymeris se tournait vers Josselin:—Monsieur Georges a-t-il un peu
déjeuné aujourd’hui? Il n’a pas d’appétit le pauvre enfant? Il est si
nerveux! Je ne sais pas ce qu’il a! Il ne cause qu’avec sa mère.
Josselin fait: hum! hum! tousse, et son larynx étant dégagé:—M.
Georges a eu de la salade qu’on avait pour nous à la cuisine, i’n’mange
que des cochonneries, sauf vot’respect, monsieur...
—Josselin, vieux nigaud, dites pas ça à M. Aymeris, on ne peut pas
faire mourir de faim cet enfant, quand il refuse des nouilles et de la
laitue cuite. Aviez-vous lavé la salade à l’eau filtrée, Josselin?
—On tuera mon fils, conclut papa.
Tels étaient les propos de l’avocat chez sa vieille amie, comme nous
les rapporte Georges, dans ses cahiers d’enfance.
Mme Demaille aurait en ce temps-là—c’était hier encore—voulu posséder
Georges, du matin au soir, et le faire marcher, manger engraisser,
«forcir». Georges (une autre des remarques quotidiennes de la bonne
dame) était «tout du côté d’Alice»; ce n’était pas le bon cher
Jacques! Celui-là avait votre cœur, votre bonne humeur de jadis, enfin
vos perfections, monsieur! D’ailleurs, les nerfs de Georges et ceux de
sa mère, une mauvaise combinaison!
Quand Mme Demaille blâmait Alice, M. Aymeris lui rappelait les égards
dus à sa femme; le professeur Blondel appuyait sur ce point: Alice
était malade; aussi M. Aymeris se taisait-il, ou s’abstenait-il, plutôt
que de contredire son amie.
Maintenant qu’il n’était plus à Fontanes, Mme Demaille recourait aux
réserves de sa collection pour affriander le jeune artiste. Elle
fouillerait à l’intention de Georges des cartons à estampes; elle lui
donnerait un jour ses Delacroix; si ce n’est qu’Aloïsius y tenait...
elle s’en fût, il y a beau temps, défaite.—Ça vaudrait de l’argent qui
irait aux pauvres. Le papier se piquait dans l’armoire.
—Je les garde encore, monsieur, les vieilles comme moi ne sont pas
ragoûtantes; mes trésors attirent Georges et l’occupent, le dimanche,
en vous attendant, le soir, pour aller dîner à Passy... car vous n’êtes
pas toujours exact, vilain! Mais on vous pardonne ça aussi!
Dès le lendemain du dîner dominical à Passy, elle pensait au dimanche
prochain. Georges ayant pris l’habitude d’aller au Conservatoire
chaque quinzaine, et les autres dimanches au concert Pasdeloup, il se
rencontrait rue de la Ferme avec M. Aymeris, qui venait prendre Mme
Demaille dans un coupé aussi vieux que le cheval et que le brave Octave.
Ç’avait été au temps du lycée, c’était encore et ce serait toujours,
le même rite hebdomadaire avant de quitter l’appartement: éteindre le
gaz, allumer une bougie, fermer les compteurs. M. Aymeris fermait le
compteur à gaz, flairait dans les coins, s’assurant qu’il n’y eût pas
de fuite, Mme Demaille tirait les verrous sur l’escalier de service,
Josselin et la cuisinière devant être dehors jusqu’à neuf heures.
Georges remettait les clefs au concierge, que Mme Demaille priait de
regarder de temps en temps, par la cour, si l’appartement n’était pas
en flammes:
—Madame Jules, je dîne à Passy, vous savez l’adresse en cas de
sinistre!
Dans le coupé aux vitres toujours closes, le vétiver du shall des
Indes, la bouillotte sous les pieds, la pelisse encombrante de M.
Aymeris, les paquets de «douceurs» (Tanrade et Gouache étaient les
voisins de Mme Demaille), c’en était trop! Georges, très craintif pour
son genou, ses longues jambes repliées sous lui, étouffait, priait
qu’on le laissât monter sur le siège avec Octave: à quoi l’on répondait
par un refus, hebdomadaire comme la demande, comme les mots de Mme
Demaille et comme la fonction. Georges devait sourire, et, vite, il
répétait la plaisanterie de peur qu’on ne la recommençât; M. Aymeris
imposait sa main sur celle de «l’espiègle»:
[Illustration]
—Chère bonne! soupirait-il, et cela signifiait:—Encore cette
éternelle phrase! nous la connaissons!
[Illustration]
Sur le quai Debilly:—Tiens! disait Mme Demaille, la pompe à feu est
donc à côté de la manutention? Plus loin:—Tiens! le Trocadéro n’a donc
plus ses bois épais? De mon temps c’était un repaire de voleurs...
Georges n’a pas connu ça, lui?
Et Georges affirmait:—Mais oui, Madame, j’ai connu ces sombres forêts
où vous faillîtes être assassinée...
—Vraiment, tu te rappelles?... Tu te vieillis déjà, Georges? comme
Antonin! L’exposition universelle de 1867, moins belle que celle de
1855, aura tout de même servi à l’hygiène. M. le baron Haussmann nous
aère—mais on ne s’y retrouve plus, dans son Paris. L’exposition de
1867 était trop vaste, je n’y suis allée qu’une fois pour voir les
Algériens, on m’avait dit qu’ils vendaient de la vraie essence de rose,
mais comme ça sentait la friture là dedans... je cours encore!
Octave mettait le cheval au pas pour la côte, et c’était Passy. Ouf!
Georges respirait.
Dans le salon, trois lampes Carcel de cuivre, des fauteuils, une
demi-obscurité. On aperçoit les cheveux d’argent, le profil à la
Houdon de M. le président Lachertier; sa sœur Sybille—une nonne de
Philippe de Champaigne—coiffée d’un bonnet à fleurs que, d’un dimanche
à l’autre, elle laisse chez les Aymeris, dans une boîte de carton
bleu. Près du feu, M. Diogène-Christophe Fioupousse, de Toulon, lit
les _Débats_ en ramenant sur une tache de vin frontale une longue
mèche en baguette de tambour; certains dimanches, on aperçoit les deux
grosses moustaches cirées, «l’impériale» du général et du colonel Du
Molé, cousins des Aymeris, ex-polytechniciens; parfois le professeur
Blondel, neurologue et philosophe, et toujours à son poste, courbé,
l’air de souffrir, l’omniscient Léon Maillac vient d’amener le terrible
Vinton-Dufour et sa femme, un couple d’artistes reclus dans le faubourg
Saint-Germain, qui se sont fait une règle de ne pas sortir à moins que
le baromètre ne soit au beau fixe. On se demande pourquoi ce ménage,
plus timide que les tantes Lili et Caro, quitte sa retraite en faveur
de Passy. Peut-être M. Vinton est-il attiré par le souvenir de Berlioz,
de Delacroix, les anciens amis d’Emmanuel-Victor, l’illustre bâtonnier;
les ombres de ces génies doivent rôder encore la nuit sous les hautes
corniches du «Château»...
Georges supplie sa mère en l’embrassant:
—Vous me placerez entre M. Fioupousse et M. Maillac, ou je me couche!
Ces deux messieurs semblent s’intéresser à Georges. Ils favorisent
ses goûts de peintre, montent dans la chambre-atelier pour voir ses
dernières études; ils lui donnent des livres rares et le conduisent au
Salon des Champs-Elysées. A la vérité, l’intelligence de Georges les
enchante.
[Illustration: Lachertier]
Le président Lachertier prie Mme Aymeris de lui faire connaître le
menu du jour, il fait claquer sa langue quand elle lui dit: Le potage
Crécy, les ris de veau financière, des truffes magnifiques, un cadeau
de Fioupousse, mon cher, et _des vraies_, du Périgord! le turbot sauce
crevettes—avec le persil frisé pour vous, mon Président; un rôti... et
je ne sais plus quoi!
—Et l’entremets?
—Les profiterolles au chocolat.
A-t-elle «mis» un caneton?
—Animal immonde! proteste M. Aymeris, car Mme Demaille en redoute pour
Georges l’indigestibilité; cet animal se nourrit d’excréments, et un
usage haïssable l’associa aux petits pois, légume de plomb, ou bien aux
navets qui empestent, ou encore à une farce d’intérieurs hachés. Coquin
de palmipède lamellirostre!... Et M. Aymeris menace cette volaille
amphibie comme cet autre misérable: le soleil.
Alors Mme Aymeris fait la moue:—Aujourd’hui—dit-elle—le repas va
s’éterniser, puisque c’est l’avocat qui officie...
Mais la cloche a sonné. Antonin a ouvert les deux battants de la porte;
bras dessus, bras dessous, les premiers couples procèdent à la salle à
manger. Mme Demaille fait observer, _hebdomadairement_, qu’il y aura
«des messieurs sans dames; les dames étant trois et les messieurs plus
nombreux, chaque dame devrait donc prendre au moins deux cavaliers». M.
Aymeris couvre cet ana d’un:—Antonin ne baissez pas trop les carcels,
vos lampes vont sentir.—Mme Demaille s’écrie:—Monsieur! Avez-vous
mis le pare-étincelles? je retourne voir au salon... la grosse bûche
dégringolera... Ah! nous ne faisons pas le feu de même, Alice et moi!
—Allons, madame! Vous savez bien qu’Antonin l’a couvert, dit Mme
Aymeris, et elle hausse les épaules.
On s’assied devant douze compotiers de fruits, quatre assiettes de
«fours» et une jardinière de plantes vertes. M. Aymeris écarte les
revers de son habit, remonte sa serviette à mi-plastron (plastron mol
et qui bouffe), et sert le potage, comme d’ailleurs tous les plats;
mesure la part de chacun, selon les préférences et l’importance du
convive. Mme Aymeris fait des recommandations à Antonin, se penche pour
voir, au travers des branches de yucca, si M. Aymeris a fini de palper
le petit pain-riche de Mme Demaille, réchauffé dans le four, et s’il
épinglera encore la serviette de son amie, ce qui est si ridicule!
C’est, aujourd’hui, «soir de caneton». Il y en a trois sur le réchaud.
Avant les canetons, ce furent les paupiettes de veau, les merlans
pochés au riz; une poularde au blanc et des pâtes, pour le «patron» et
la chère Mme Demaille. Antonin découpe cette volaille de valétudinaires
sur un dressoir, tandis que son maître cisèle «au bout de la
fourchette», es immondes palmipèdes pour les gourmets: prodigieux
tour d’adresse et de force, interrompu par une anecdote de Palais, qui
impatiente Mme Aymeris, car ces histoires ne sont point courtes.
—... Et ce misérable confrère dont j’ai honte de prononcer le nom,
dégrade l’ordre des avocats! c’est vous, M. le Président, c’est vous
mes chers amis, qui l’excusez? cette femme... ce collier de perles...
Mme de Païva que j’ai connue me racontait...
—Servez-nous donc, Maître Aymeris, au lieu de balancer cette
aiguillette comme un baladin à l’hippodrome! le jus fige dessus!
ordonne Mme Aymeris agitée, et elle fait enlever le yucca, qui
l’empêche de voir les canetons.
—Vous n’avez encore effilé que quatre morceaux, monsieur Aymeris?
C’est comme cela qu’on mange froid. Pierre s’est habitué à la patience
de Mme Demaille! Pour moi, un repas n’est jamais assez court.
Les femmes de chambre pouffent de rire.
—Poli pour nous, merci! dit le président Lachertier.
—Pardon, mes amis! je vous aime beaucoup, mais dans le salon! Les
histoires du Palais n’en finissent plus!... M. Aymeris va encore nous
attendrir sur quelqu’un... Nous connaissons les _chéris_ de Pierre,
n’est-ce pas, mon Président? Tous des saints du Paradis... allons!
allons! faites vite, monsieur Aymeris! le caneton, s’il vous plaît!
si l’on ne nous sert pas, je retourne à mon fauteuil. Elle trépigne
d’impatience.