LE misérable! Le coquin! s’écria maître Aymeris en menaçant du poing le
soleil, son ennemi personnel. Ils vont tous avoir des méningites, ces
pauvres candidats!
Georges, par 35° de chaleur, le 20 juillet 1879, sortait de la
Sorbonne, bachelier mais malade; incapable de dire pourquoi ni comment
il avait été «reçu». M. Cartel-Simon soutenait M. Aymeris dont le
parapluie était ouvert, au lieu que, chancelant, il s’en servît comme
d’une canne.
Il avait suffi que ce M. Cartel-Simon, helléniste et auteur d’un
ouvrage sur la sculpture carthaginoise, traitât Georges non plus en
élève ordinaire, mais en artiste et en lettré, pour que le jeune homme
rattrapât le temps perdu à Fontanes.
Croyant peu aux pronostics du chirurgien et des médecins, convaincus,
disaient-ils, que l’enflure de la jambe le dispenserait du volontariat,
Georges avait «poussé jusqu’à la philosophie» à tout hasard, et «afin
de ne perdre qu’un an dans les casernes». Il s’imaginait mal étrillant
des chevaux, portant le fourrage aux écuries; mais son horreur de la
marche lui faisait choisir la cavalerie. Il s’était imposé, le matin,
quand son genou n’était pas trop gros, de faire un tour au bois sur
le paisible cob Patrick, qu’avait jadis dressé Gabriel Gonnard. Cette
bête lui rappelait des jours sentimentaux et romanesques avec Jessie,
sa chétive compagne d’enfance, aujourd’hui vêtue en couventine,
obéissante aux Révérendes Mères, «et d’une piété édifiante», écrivait
la Supérieure.
Georges n’avait plus sa belle foi de premier communiant; à peine
allait-il aux offices; et encore par pudeur. Comment avouer, soudain,
que _l’on ne croit plus_, après s’être dit pape? Ses premiers doutes
l’avaient saisi d’horreur, il éprouvait cette sorte de honte qu’un
certain soir, sous les girandoles du cirque, je l’ai conté, il avait
eue de lui-même.
Un homme! il était devenu un homme! Des poils faisaient une tache beige
sur sa lèvre. Lili et Caro pensèrent: Diablesse de bête de chute! Le
maladroit! Ce n’est pas nous qui aurions été aussi peu lestes! Sauter
par-dessus les haies et barrières, nous en sommes-nous donné à son âge!
Des garçons, voilà ce que nous étions!
Seules de la famille, elles déploreraient que Georges ne fût pas
«bon pour le service». Elles 1’«affectionneraient» plus encore sous
le casque de fantaisie dont la crinière bat au vent, s’emmêle aux
poils d’une conquérante moustache. Caroline avait un faible pour les
régiments en tenue de parade, ne manquait jamais l’occasion d’une
cérémonie pour les applaudir. Si Georges pouvait être dans un de ces
escadrons de dragons à plumet rouge, quel honneur, de lui toucher la
main en se haussant sur la pointe des pieds!
Mme Aymeris priait ses belles-sœurs de se taire, quand elles disaient
que, peut-être, contre l’avis des _praticiens_, Georges serait «pris».
Il ne le fut pas à la première visite médicale pour le volontariat;
restait l’épreuve de la revision. D’ici là, déciderait-on d’une
carrière? Or le choix de Georges était fait. Ses parents, qui le
destinaient à la diplomatie, _lui firent de molles oppositions_. Il se
mit à peindre des natures mortes et des visages; parents, amis posèrent
tour à tour dans une chambre qui recevait le jour du nord.
Mme Aymeris avait manié le crayon noir et l’estompe, même le pinceau
d’aquarelle. On épousseta des «bosses» en plâtre, reléguées dans un
coin du grenier; il les copia: le trait d’abord, puis les ombres et
la demi-teinte en hachures et «dégradés». Georges rêvait de peinture
à l’huile; il étala bientôt de la couleur sur des toiles. Son père
lui obtint une carte de copiste au Louvre, pour essayer de faire une
étude d’après une Vierge de Murillo, laquelle Mme Aymeris admirait
pour son expression. Deux messieurs, visitant la salle des Espagnols,
s’arrêtèrent près de Georges, le félicitèrent; l’un des deux lui
demanda s’il ne vendrait pas sa toile: glorieuse offre! Un gardien
révéla à mon ami que ces amateurs n’étaient autres que MM. Gustave
Moreau et Henner; bien différents de ces illustres professeurs, le
portraitiste Vinton-Dufour, l’un des «centenaires» qui dînait à Passy,
le dimanche, semblait prendre plaisir à décourager Georges.
[Illustration]
L’institution de ces repas dominicaux remontait au temps du grand-père,
Emmanuel Victor, le Bâtonnier. Des musiciens, des savants, les plus
connus, se retrouvaient, jadis, sur la colline du Trocadéro, presque
la campagne alors; les soirées de printemps y étaient exquises. Par
un escalier tournant on descendait, de la plate-forme où s’ouvrait la
porte-fenêtre du billard, à une grotte dont les parois étaient revêtues
d’entrelacs et de coquillages à l’italienne. Le marbre d’une figure de
Louis le bien-aimé au pied d’une Vénus qu’on croyait être la Du Barry,
y avait été remplacé par un moulage, à peine reconnaissable sous la
mousse et le lichen.
Deux étages de terrasses séparaient «le château» du parc, réduit alors
aux proportions d’un grand jardin, mais qu’on appelait Le Parc. Les
quais en longeaient le mur d’enceinte, puis c’étaient les berges de la
Seine, le fleuve et ses chalands. On s’y croyait, quand les frondaisons
étaient drues, à cent lieues de Paris. Pour les sédentaires bourgeois
d’alors, un jardin, dans la belle saison, n’était-ce pas un peu «les
champs»? S’il faisait chaud, le couvert était mis sur le perron; des
messieurs en redingote d’alpaga et à chapeaux de paille de riz, des
dames en crinoline, une blonde sur la tête, par crainte du serein,
causaient en prenant le café, les liqueurs ou le tilleul, jusqu’à
l’heure de la dernière «versaillaise» qui, les prenant à la barrière
des Bons-Enfants, les ramenait chez eux.
Temps abolis! Le nombre des convives s’était beaucoup réduit quand, à
dix-sept ans, on fit venir à cette table jadis fameuse, mon ami, notre
héros. La compagnie distinguée de Pierre Aymeris, bien moins brillante
que celle d’Emmanuel-Victor, s’était dissoute à la guerre de 1870; il
ne restait que les intimes. Leurs anecdotes, les noms qu’ils citaient
amusèrent d’abord Georges.
Vers sa vingtième année, les dîneurs n’étaient plus qu’une dizaine,
dont, heureusement, M. Léon Maillac. Ils venaient par groupes, à pied,
les moins valides frétant un locatis pour la longue expédition. M.
Aymeris arrivait chez lui, comme un invité, après avoir, à six heures,
pris chez elle, dans le coupé, la bonne et vénérable Mme Demaille,
alors âgée de près de 75 ans.
Sous sa capote de malines, de rubans et de fleurs, avec un «shall»
des Indes à la broche-camée sertie de fins émaux, Mme Demaille,
droite, tirée à quatre épingles, était une élégante vieille qui
n’avait jamais manqué un seul dîner du dimanche, et dont elle était
la reine. On connaissait l’origine des relations de M. Aymeris avec
cette irréductible coquette, et les nouveaux convives apprenaient des
plus anciens que la veuve d’Aloïsius Demaille avait choisi l’avocat
comme «conseil», lors d’un héritage épineux. Le père de Mme Demaille,
gouverneur d’une de nos colonies asiatiques, venait de mourir; une
seconde famille qu’il laissait en Extrême-Orient, éleva des prétentions
contre lesquelles cette dame, seule enfant d’un premier mariage, avait
eu à se défendre d’autant plus âprement qu’Aloïsius ne lui avait
laissé que des dettes. Statuaire d’abord, administrateur pour un temps
de la Comédie-Française, Aloïsius, en un romantique désir d’allier
l’art au négoce, avait, avec Feuchère, le ciseleur de Balzac, fondé
une imprimerie modèle dont les somptueuses éditions de _Faust_ et de
_Macbeth_ s’adressaient à un public alors restreint. La chute avait été
rapide.
M^e Aymeris plaida. Ce fut un grand succès dans sa carrière et le
commencement d’une amitié dont l’esprit curieux de sa femme s’amusa
d’abord. Mme Demaille vivait, à cette époque lointaine, étendue,
presque infirme depuis la naissance d’une fille rachitique et pauvrette
d’intelligence; cette triste Zélie rendit son âme au soleil du midi,
vers l’âge de trente ans. Mme Demaille reporta sa tendresse sur
les enfants Aymeris. Alice ne l’avait jamais prise au sérieux, et
l’appelait la «cliente à la bergamotte» ou le «pastel de Latour»;—mais
elle consultait Mme Demaille sur des questions de «tenue de maison»,
d’ameublement et de cuisine, Mme Demaille ayant «de fines recettes et
les bons fournisseurs».
Lorsque Georges était élève à Fontanes, Mme Aymeris avait su gré à Mme
Demaille que Georges pût déjeuner chez elle, afin de scrupuleusement
suivre le régime que le D^r Brun lui ordonnait. Dans l’appartement à
lambris, net et tenu comme un yacht par le Breton Josselin, factotum
quinteux et aphone, Georges reniflait l’odeur du vétiver, de
l’encaustique et des compotes à la vanille. Oh! les confitures de
«poires entières»! Il ne s’en rassasiait pas plus que des albums où
étaient collés, entre quelques essais de jeunes filles, des sépias de
Hugo, des croquis de Roqueplan, de Nanteuil et d’Eugène Delacroix.
Georges palpait les biscuits céladons, les Ming, les émaux Kang-Shi,
les Bouddhas de bronze, que l’éloquence de son père avait fait revenir
dans la part de sa cliente favorite. Georges affina son goût au contact
de ces objets rares.
—Qu’est-ce qui retient Maître Aymeris auprès de Mme Demaille? se
demandait-on.
Certes, ni l’intelligence de cette bonne dame, ni les confitures,
ni les bibelots. Alice Aymeris disait:—Le besoin d’être flatté—M.
Aymeris avait besoin qu’on l’approuvât. Mme Demaille ne le contrariait
point.
Mme Aymeris dénonçait-elle une «clique» de simulateurs et de douteux
indigents trop habiles à abuser du naïf philanthrope qu’était son
époux? Alors M^e Aymeris se troublait. Sans elle, il se fût laissé
«tondre», malgré trois vigilants secrétaires qui, à l’instigation de la
patronne, défendaient le patron. Celui-ci aurait oublié sa progéniture,
au profit de «la pauvre humanité», réduisant ses honoraires, parfois
les refusant «par horreur de l’argent qu’on gagne», disait-il.—Nous
mendierons un jour comme vos pauvres!—protestait Alice Aymeris.
Mme Demaille, au contraire, cédait aux «exquises faiblesses de Pierre»,
le meilleur des hommes; imprévoyante elle-même, elle applaudissait aux
munificences les plus extravagantes: si, par exemple, Maître Aymeris,
en souvenir de Jacques et de Marie, faisait de ses propres deniers
revêtir de mosaïques une chapelle du Sacré-Cœur pour _ses_ Religieuses
gardes-malades, de la rue Bayen; ou fondait des prix de vertu; Mme
Demaille approuvait. Elle approuvait de même d’innocentes manies,
telles que l’eau filtrée pour la salade, l’eau de Vals (pourtant
débilitante au long usage), les doubles fenêtres, les cloisons de liège
qui tamisent le bruit des voitures, quoiqu’il n’y en eût plus, disait
Alice Aymeris, qui roulassent dans le parc des Aymeris, depuis le temps
des carrosses; Mme Demaille approuvait les gilets en peau de lapin
«contre les rhumatismes» et autres menus soins par lesquels, avant de
l’atteindre, l’avocat se préparait à la caducité.
La vieillesse! Il l’appelait de ses vœux afin d’être semblable à la
septuagénaire; elle lui en était reconnaissante, et regardant parfois
le ciel au-dessus de la rue de la Ferme, soupirait:—Vous monterez tout
droit là-haut, Monsieur Pierre! Comme vous êtes bon! Pour les êtres
tels que vous, il n’y a point de purgatoire!—et riait, comme de toutes
ses petites plaisanteries. M. Aymeris la priait gentiment d’être moins
joviale.
Fascinée, et peu capable de juger les actes de l’avocat-philanthrope,
elle s’égara avec lui dans les plus folles aventures charitables.
Puisqu’en cachette M. Aymeris devait faire le bien, elle serait sa
complice. Elle prêta son antichambre aux _expulsés_, ceux que les
secrétaires avaient fait chasser de Passy par Antonin: «les clients de
la salle d’attente». Mme Demaille jura:—Laissons-les chez vous faire
des différences... Tous les pauvres seront reçus chez moi comme vos
nobles clientes!
M^e Aymeris et Mme Demaille avaient ce qu’on appellerait de nos jours
la phobie des opinions indépendantes; il régnait entre eux un ton
neutre, anodin. Alice qui d’abord avait raillé «leurs enfantillages»
se prit à craindre que la haute intelligence de Pierre ne s’endormît
dans ce bain d’approbation et de douceur. Etait-ce l’âge? Quant à elle,
Alice n’en ressentait pas encore les effets. Elle voulut intervenir
directement; mais quoi! n’était-il pas trop tard?
Les années passèrent, invétérant les habitudes.
Un jour, Léon Maillac que Mme Aymeris tenait pour le plus intelligent
de ses amis, puisque le plus jeune,—elle aimait la jeunesse!—reçut
d’elle cet aveu:
—Je ne puis tolérer que mon enfant soit la victime de nous tous! Que
voulez-vous, ami, Pierre et moi sommes un vieux couple sans joie,
Georges tourne autour de nous; pendant une de nos disputes avec Pierre,
une porte reste entre-bâillée, j’aperçois Georges, il s’enfuit! Que
pense-t-il donc? Je ne devrais pas dire: des disputes, non, mon cher!
mais des chamailleries, des attrapades! Est-il possible qu’il y en
ait encore entre nous! Oh! nous serons toujours des cousins germains,
des camarades! et M. Aymeris file à la rue de la Ferme où sa Mme
Demaille est toujours prête à le plaindre, à lui donner raison! Comme
si elle était au courant de nos affaires! Enfin, vous la connaissez
bien! Bien bonne, mais une guimauve, une panade! J’ai encouragé Pierre
dans un commerce si légitime: cette amitié à la Saint-Vincent de
Paul, elle m’a donné des loisirs; certes... aux époux il faut de la
diversion. Chacun a son caractère, que diable! Je connais un monsieur
qui est resté garçon par peur des après-dîner; un peu lâche... je vous
l’accorde, mais les silences dans le tête-à-tête, les choses que la
sagesse vous fait taire, mon ami!... l’orage prêt à éclater! et la
_prudence_, la _prudence_! ou bien, pis encore... les jours où l’on n’a
rien à se dire! Quelle horreur, quel supplice, le silence de deux êtres
qui s’aiment et ne sentent pas de même _sur un certain sujet_! Alors
l’éloignement est un remède...
Maillac interrompt en souriant:—Sur quels sujets, Madame, ne
sentez-vous pas de même, M. Aymeris et vous? Point sur Georges?
—Mais... sur Georges aussi, oui! Primo: M. Aymeris ne le connaît pas;
il adore son fils, mais il ne comprend pas cet enfant! Ce n’était
d’ailleurs pas à Georges que je faisais allusion—mais, je vous en
reparlerai... A propos, puisque Georges se dégourdit avec vous,
dites-moi donc un peu: Mme Demaille? qu’est-ce qu’elle lui représente,
à Georges?
Maillac hésitait à deviner le sens de ce «qu’est-ce qu’elle lui
représente?»
—Allons bon! c’est vous, Madame, qui allez faire travailler son
esprit! Pour Georges, Mme Demaille est «une vieille innocente», une
_orpheline_, comme dit Maître Aymeris.
—J’espère! Rien de plus, n’est-ce pas? s’était écriée Mme Aymeris.
Ce qui me crucifie, ce sont nos explications devant Georges. M.
Aymeris fait le saint Martin, il coupe son manteau en deux. J’aurais
eu le droit à plus que la moitié. J’étais pourtant sa collaboratrice
naturelle, intelligente, je crois, ou pas plus sotte qu’une autre...
l’humble alliée de cet homme supérieur. Je n’ai pas été habile? Je
lui fais peur! On dit que je suis _frémissante_. M’en a-t-on rebattu
les oreilles, de ma sensibilité frémissante! Enfin, mettons que nos
caractères dans l’âge mûr aient été trop formés. M. Aymeris ne pouvait
pas plus se refaire que moi. Parfois j’ai la mort dans l’âme, mais
céder? non! Alors, il s’en va, court ailleurs, à son apostolat! Je ne
demanderais qu’à en être, de ses charités... pourvu que ce ne fût pas à
la façon de l’_autre_. Vous me trouvez bien ridicule? Mon ami, il y a
des êtres qui aiment jusqu’à la mort... comme à vingt ans! J’en suis!
[Illustration]
—«Ne laisse jamais une place vide, tôt ou tard quelqu’un s’y
glisse»—dit Léon Maillac, qui comme Mme Demaille citait volontiers des
dictons.
—S’y glisser, ce n’est pas la manière de Marianne Demaille, la pauvre
bonne. Si son genre de bonté répond aux besoins de Pierre, tant mieux
pour elle! moi, je juge, je tiens à décider, _j’ordonne_ même, dit-on.
Alors M. Aymeris dissimule pour n’en faire qu’à sa guise, et le tour
est joué! Il n’y aurait pas de quoi fouetter un chat, si l’avenir
de Georges... Enfin, je tiens les cordons de la bourse... Pourquoi
complotent-ils? Pourquoi retire-t-on les clefs du classeur, où _ils_
rangent les lettres de quête? Ils complotent comme des gamins...
On ne complotait pas rue de la Ferme et Mme Aymeris le savait mieux que
quiconque.
L’avocat s’y rendait avant le dîner. Mme Demaille allait ouvrir la
porte, dès que les roues de la voiture grinçaient contre le trottoir,
et elle riait dans l’escalier:—C’est vous, Monsieur? Vite! Vous
m’abandonnez donc? Je croyais que vous ne viendriez plus! Hier, dix
minutes en retard; aujourd’hui un quart d’heure! D’où venez-vous, si
je ne suis pas indiscrète? Encore de chez vos serruriers aux quatorze
enfants, ou de chez quelqu’autre de vos indigents... Et moi, ne suis-je
pas une indigente aussi?
M. Aymeris une fois dans le salon déboutonnait sa pelisse, déposait son
chapeau sur la table, mettait une calotte de soie, il était chauve et
craignait les refroidissements.
—Ah! ma bonne, des reproches? Vous aussi?
Et Mme Demaille le faisant asseoir près du feu, déficelait devant lui
deux paquets noués de faveurs bleues ou roses, qu’elle enroulait à ses
doigts.
Mme Demaille rendait compte de sa journée:
—J’ai fait un tour de visites à mes contemporaines, puisqu’elles
ne sortent plus. A notre âge, on ne doit pas se laisser engourdir.
Nous ne sommes plus que trois de chez Mlle Sauvant! Donc, j’ai été
chez Mélanie, et puis, en revenant, j’ai pris un petit fiacre, oui
monsieur, pour faire vos emplettes: un brave homme de cocher, un
cheval boiteux—ils n’allaient pas trop vite, rassurez-vous! Voici vos
commissions, monsieur: des gants du Tyrol, la spécialité de la rue
Chauveau-Lagarde, la petite boutique près du marché...
—Oui, je sais, ma bonne!...
—Ils sont un peu plus clairs que les derniers, monsieur; et puis il
n’y a plus de bretelles souples en tricot rouge: il a fallu les faire
faire chez Aucoc. Enfin les voici. Vous plaisent-elles? Ça a pris du
temps! Chauffez-vous les pieds, mon ami, vous devez les avoir froids,
il n’y a rien de mauvais comme le froid-(t) aux pieds...
—Ma chère, on ne lie pas le _d_ de froid!
—...Thonérieux ne fabrique plus de ces grosses semelles doubles,
cousues comme jadis. Ces fournisseurs sont tout à la moderne! Quelle
farce! Enfin! mais, dites-moi, vos gens de Vaugirard, _comment que ça
va_, monsieur?
—Ah! ma bonne! Je vous en prie, qu’est-ce que cela vous coûterait de
dire _ça va-t-il?_ Vous faites encore le bébé!
M^e Aymeris ramène sa calotte de soie sur son nez. Mme Demaille minaude.
—J’en r’deviens peut-être un, de bébé! C’est pour ça que j’ai besoin
de vous, mon jeune papa!
—Ah! ma bonne! non!... _de_ bébé!... pourquoi _de_?
M. Aymeris coupe court à ces badineries par des questions qui
comportent des réponses nettes:
—Josselin a-t-il porté les caleçons de laine aux pauvres petits
diables de tuberculeux de la femme Cauches? J’ai préféré faire faire la
chose par vous, ma bonne, par vous qui avez des jambes de quinze ans!
—Elles me sont revenues en _rajeunissant_, alors, Monsieur?
—Ah! cette fois, non, ma bonne, assez du genre bébé!
Mme Demaille prend peur.
—C’est bon: tout ce que vous voulez! je suis à votre disposition,
toujours et chaque fois qu’Alice ronchonne. En ce moment Alice en a
après les Cauches, ça passera comme c’est venu mais... on ne sait
jamais, avec ses bizarreries!... elle fait du «chichi»!
M. Aymeris implore du geste; encore un mot qui ne figure pas dans le
dictionnaire!
—Ah! non, ne parlez pas ainsi, ma bonne! Alice est aussi charitable
qu’on peut l’être, mais avec ses indigents; elle a les siens, elle a
_ses_ œuvres, elle dit que je ne compte pas assez. C’est peut-être
vrai...
Mme Demaille se trouble.
—Eh quoi, monsieur le richard? quand vous serez à sec je vous passerai
ma bourse, elle est plate... mais tout de même!