autres? On ne pouvait donc pas aimer une Jessie? Papa et maman la lui
avaient pourtant permise, cette affection fraternelle! Et lady Ethel et
lady Margaret, dans ce domaine des Fées, parlaient comme tante Caro et
tante Lili! Georges s’écarta de ses camarades d’Oxlip Hall, comme d’un
cheval qui se cabre. Ce château à créneaux qu’il avait d’abord cru ne
plus vouloir quitter, combien avait-il déjà l’envie de n’y plus être!
Vues d’en bas et telles qu’il les découvrait, ces choses majestueuses
dominaient trop sa taille; cet édifice social, cet appareil féodal,
ces mœurs aristocratiques l’opprimaient à son insu, autant que le
Passy des centenaires. Il se sentait trop loin de Nou-Miette et
n’osait pas réclamer, parce qu’elle était à l’office, où il l’aurait
voulu rejoindre à l’heure des repas. Il ne respira à son aise qu’en
retrouvant Walton Place et sa Jessie, qui lui avait tant manqué à Oxlip
Hall. Devant la grille noire de l’humble jardinet, un facteur tirait
de son sac de toile des feuilles légères pliées, sans enveloppe, et à
l’adresse illisible: des lettres venues de Paris, à travers les nuages.
Le siège allait prendre fin, des émissaires de M. Aymeris apparurent
à Walton Place; l’organiste de l’église Saint-Roch, d’abord,
puis l’abbé Gélines. Ces messieurs avaient pu, grâce à leur
brassard d’ambulanciers, franchir la zone des armées, au delà des
fortifications. Ils étaient chargés par les Aymeris du rapatriement
des émigrés. M. Vervoitte, l’organiste, rapporterait des nouvelles de
Georges; l’abbé se reposerait à Londres jusqu’à ce que le retour fût
sans péril. L’abbé Gélines, qui s’était, pendant la guerre, conduit en
héros, atténuait ses descriptions autant par modestie que pour ménager
la sensibilité des enfants; mais ses récits étaient pathétiques, dans
leur naturel, et faisaient pleurer les exilés.
Les chemins de fer redevenant praticables pour les civils, la smala
allait rentrer dans Paris rouvert. On fit halte à Boulogne. Les rafales
de mars balayaient les rues. Georges tomba malade, pour s’y être exposé
en allant à la cathédrale où l’abbé disait la messe.
Après cette longue séparation du fils «bien forci», écrivait
Nou-Miette, allait-on, si près du poteau, manquer le but? La famille en
fut quitte pour la peur.
Georges Aymeris m’a raconté très souvent la guerre de 70. J’avais même
fait copier des fragments de ses souvenirs.
Il note:
_Mon père entreprit le voyage, encore long et difficile, de Paris
à Boulogne, dans sa hâte de revoir son «boy» de Londres. J’avais
grandi, j’étais moins pâle, malgré mon dernier accroc, et je m’étais
métamorphosé en un petit homme vêtu à l’anglaise, un travelling cap_
[14] _sur la tête, complètement méconnaissable, mais toujours grave et
sans expansion._
_—Pourquoi maman n’est pas avec vous? demandai-je avant d’embrasser
mon père._
_Ce «vous» était une nouveauté britannique._
_Ce revoir fut d’autant plus douloureux pour mon père et pour moi que
nous en avions davantage escompté le plaisir. Je n’étais ni enfant, ni
adolescent, mais un être singulier «venu trop tard au monde», comme
mes tantes le disaient à papa: «Alice et toi ne serez jamais un père
et une mère pour le tardillon.»_
_—Pourquoi maman n’est pas avec vous?—J’essayai en vain de faire
oublier cette malencontreuse phrase, maladroit et défiant, comme jadis
vis-à-vis de mon père, à qui je devais reprocher quelque chose, mais
quoi?... peut-être de l’avoir si peu vu à Passy, ses occupations le
retenant dehors, au Palais de Justice, ou enfermé dans son cabinet
avec sa clientèle. Je crois qu’avec «mes femmes» ou avec maman, je
devais être un autre!_
Nou-Miette était fière de ses succès mondains en Angleterre. Monsieur
pouvait la remercier _comme un sauveteur_, elle accepterait tous les
éloges; il n’y en avait pas à la taille de ses mérites, de son zèle,
de son dévouement. D’ailleurs, on avait dû, de là-bas, en écrire à
Monsieur et à Madame. Miette avait été reçue et avait mieux réussi
qu’un père et une mère, ayant en quelque sorte recréé l’enfant dont on
devait à elle seule la belle mine, la chair ferme.
N’eût été la confiance des Aymeris en Nou-Miette, Jojo serait resté à
Paris, et il serait mort pendant le siège.
Mais, au fond de son cœur, la Nivernaise se flattait de l’avoir détaché
des Aymeris, autant que soustrait à l’influence d’Ellen et de Jessie.
Le retour s’effectuait trop tôt, son œuvre inachevée. Nou-Miette
faisait trop bon marché de ce qu’est une vraie mère. Si Georges parlait
peu, son instinct l’avertissait de sa situation périlleuse entre ces
deux femmes presque également chéries. Il n’eût voulu faire de la peine
ni à l’une ni à l’autre: il avait besoin des deux... et d’une troisième
personne encore. Il dissimula ses préférences, se tut.
Si l’on pouvait étudier la vie d’un homme à tous les âges, on
s’apercevrait que ses mobiles sont toujours à peu près les mêmes et,
quelle que soit son expérience acquise, ses actions.
Après quelques jours d’excursions autour de Boulogne-sur-Mer on se
remit en route. Une file de Prussiens bordait la voie; les casques à
pointe, des baïonnettes hérissaient l’abord des gares. On quitta le
wagon pour traverser une rivière sur des planches, les ponts de l’Oise
étant démolis vers Creil. En se rapprochant de Paris, la locomotive
ralentit sa vitesse. Les passeports furent visés; des soldats barbus,
une pipe de porcelaine à la bouche, baragouinaient un langage dur; ils
sentaient le fauve. Dans la banlieue, à Saint-Denis, des murs étaient
criblés de trous et Georges pensa:—Ne pourrait-on pas repartir avec
maman pour Londres?—Il ne désirait plus aller à Passy, puisque les
choses étaient ainsi depuis la guerre, et qu’il connaissait maintenant
un _ailleurs_ d’où les petits enfants reviennent sains et saufs,
malgré tant d’aventures.
Mais maman?...
* * * * *
Passy n’avait pas trop souffert du siège; pourtant, dans la chambre
de Georges, un obus s’était fiché entre le lit et le lavabo, la glace
était fendue. Et Georges entendait, enfin, la voix, la chère bonne voix
claire de Maman! Maman contait des choses vilaines, et elles devenaient
belles dans sa bouche; il était si bon d’être sur ses genoux, de
toucher sa chaîne de montre, ses bagues et son alliance devenue trop
large pour son doigt.
Le précoce printemps fut très chaud, les bourgeons d’un vert-jaune
pointaient aux branches des lilas; les allées où jadis il avait appris
la mort de son frère Jacques, les plates-bandes du parc fleuraient
la giroflée et la violette. Les véhicules roulaient avec leur bruit
familier le long de la Seine. Georges regretta déjà moins son
affranchissement d’outre-Manche. Lili et Caro, fières de sa bonne mine,
étaient «aux petits soins» pour lui. A Paris, on ne parlait plus des
leçons comme avant la guerre, peut-être n’en prendrait-on plus du tout.
Le troisième matin, Octave attelle la voiture à âne pour une promenade.
Les chevaux du break ont été sacrifiés à la boucherie; le siège eût-il
duré, que l’âne de Jacques aurait subi le même sort que les chevaux.
Georges attend sur le perron. Mme Aymeris l’écarte comme dans les
grandes occasions, elle cause avec Octave et la voiture reprend le
chemin de la remise. De loin, on entend une canonnade. Mme Aymeris
«revient de Paris», comme l’on disait alors. Ecoutons! Le canon à
Montmartre? C’est la Garde Nationale. Encore du grabuge... la guerre
qui recommence? Et l’on dit, tout bas encore, des choses qui ne sont
pas pour les enfants. Georges est donc, malgré ses voyages instructifs,
_un petit garçon_? Le jardinier plante sa bêche dans un parterre,
écoute, la main en cornet à son oreille.
—C’est la révolution qui gronde,—dit-il. Ah! les mâtins! Pauvre pays!
Comme s’il n’y avait pas eu assez des Prussiens! C’est donc les nôtres
qui vont mettre tout à feu et à sang?
Comme à la mort de Jacques, un immense mystère plane sur Passy, il y a
du noir sur la terre.
Tiens! Aujourd’hui 18 mars de cette année terrible, maman se costume?
Vers le soir, voilà qu’elle endosse une des camisoles de la cuisinière,
attache à sa ceinture un tablier bleu! Miss Ellen bourre de vêtements,
de linge, d’objets disparates un carré de lustrine qu’elle noue par les
quatre coins. Nou-Miette couche Georges de bonne heure. Son père le
réveille après minuit:—Viens! tu retournes à Londres, ou peut-être à
Dieppe, lève-toi, habille-toi. Vite! vite!
On part, et sans bagages, on s’en va comme des déguisés. Mme Aymeris
semble toute drôle, avec sa fanchon et une camisole de couleur...
Un fiacre cahote, sonnant la ferraille; six personnes y sont coincées
entre leurs baluchons; Miss Ellen, Jessie et Nou-Miette sont «en
cheveux», et maman a l’air d’une pauvresse. A la gare Saint-Lazare, une
foule de femmes avec des enfants se battent aux guichets, courent puis
escaladent les marchepieds des wagons; dix voyageurs s’empilent dans un
compartiment de troisième classe. Aux Batignolles, des hommes armés,
des soldats en vareuses rouges fouillent sous les banquettes, crient,
bousculent tout le monde. Georges entend: «Il y a des curés en jupes,
qu’ils se déclarent, ou on vous met tout nus! On est sûr au moins d’un:
s’il ne se livre pas, on fusille toute la bande avec les gosses! Au
mur!»
Personne ne répond, maman cache son enfant sous son tablier de
cuisinière. Ces minutes sont des heures... Les «fédérés», derechef,
braquent une lanterne sur les coins obscurs du compartiment; le cœur
de Georges bat, la poitrine de sa mère se soulève et retombe, elle
suffoque.
Un coup de sifflet. Les chaînes grincent, le train s’ébranle sous un
tunnel:
—Sauvés!—s’écrie Mme Aymeris.
A Rouen, c’est presque un soulagement que d’être reçu par des
Prussiens; à Malaunay, à Clères, partout, des uniformes gris, orangés,
verts, des officiers magnifiques, à moustache blonde. Deux voyageurs
montent dans le compartiment. Ils se tiennent debout, faute de place,
devant Mme Aymeris; un cavalier accroche ses éperons dans la jupe
de Miss Ellen. Ces hommes fument de grosses pipes de porcelaine, où
Georges remarque des sujets peints, ce qui l’amuse...
Ce soir-là, il retrouva l’alcôve des Voinchot dans la rue provinciale
où, huit mois plus tôt, il avait entendu, pour la première fois, le
chant de la _Marseillaise_. Chez les cousins loge aujourd’hui un
colonel de cavalerie, dont l’ordonnance, un Bavarois, père de famille,
s’extasie devant Georges.
A l’intention du petit _Herrchen Georg_ il fait avec des boîtes à
sardines un moulin à vent, pareil aux jouets qu’il fabriquait pour son
petit Fritz, à Kirschenlosen. Quand Georges croise dans l’escalier ce
grand roux, un balai sur l’épaule, ou l’aperçoit en bas, brossant,
cirant des harnachements, Schafft sourit, esquisse le geste d’une
poignée de main. Georges chérit son moulin à vent; mais Miss Ellen
le dénichera dans un placard, Mme Aymeris fera reporter ce joujou au
soldat paysan, et Georges pleurera en voyant Schafft essuyer, de son
mouchoir à légendes patriotiques, un gros nez violet, tout bossué
de verrues. Trop aimable avec les «miss», Schafft, ligoté à la roue
d’une charrette dans la cour des Voinchot, est cravaché par «l’infâme
colonel von Kramer», qui répond par des injures aux gémissements de
l’ordonnance.
Ces Prussiens, était-ce donc les mêmes que ceux de la «parade» sur la
place, paisibles auditeurs de la musique devant l’Hôtel des Bains?
Voilà ce qu’ils font, quand ils se croient _chez eux_, ces officiers à
sabretache et à galons dorés, eux qui, dans les pâtisseries, offrent
des gâteaux à des dames anglaises! Oui, ces beaux seigneurs à casques,
chamarrés de décorations, frappent les simples troupiers qui n’en ont
pas sur leur poitrine. Il existe donc, partout, deux classes d’hommes:
_ceux_ qui commandent et _ceux_ qui obéissent, ceux qui flanquent des
coups et ceux qui les reçoivent? Georges confia à Jessie que le colonel
ressemblait à tante Caro, et Jessie s’esclaffa en mettant sa main
devant sa bouche, par convenance.—_Yes, just as haughty the one as the
other! dit-elle_[15].
Les deux enfants s’embrassèrent. Mme Aymeris les aperçut et les gronda.
Après la Commune, Mme Aymeris fit un court séjour à Paris, seule avec
son fils. M. Aymeris ne s’était plus rasé depuis le 21 mars. Mme
Aymeris, malgré son émotion du revoir, ne put se tenir de rire.—Mon
bon Pierre, non! Tu aurais dû faire couper cela!... Tu as l’air d’un
fédéré!
[Illustration]
A la guerre, dont on touchait encore les plaies, la révolution avait
ajouté les siennes; et de l’incendie persistait l’odeur. Dans Auteuil
le vide et la dévastation; des villas sans toit, sans fenêtres, les
marronniers et les acacias sont abattus. La colonne de la place Vendôme
gît brisée sur le sol; Napoléon, l’Empereur, près d’une bouche d’égout!
Le château des Tuileries profile ses corniches calcinées sur l’azur de
juin. Au lieu des parterres où Georges et Jacques avaient naguère vu
jouer le Prince Impérial avec le jeune Conneau, bée un cloaque d’où les
moineaux se sont enfuis.
Alors Mme Aymeris complète en hâte les travaux à Longreuil. On tâchera
d’oublier, dans les herbages du Calvados, les ruines de la Commune,
Paris, le jardin de Passy, lieux trop pleins de souvenirs détestables.
On eût dit qu’un verre fumé s’interposait entre le soleil et la terre
de France, comme en une éclipse totale, quand les animaux se pressent
l’un contre l’autre, tels des moutons que harcèle le chien du berger.
Bien plus qu’avant la Commune, les dames Aymeris avaient un air de
deuil. L’ouragan déchaîné sur la patrie avait déposé sur les gens et
sur les choses comme une lave de volcan.
En août, le manoir fut habitable. Le pays alentour disposait de peu
de ressources, sauf le marché du vendredi à Pont-l’Evêque: pauvres
étalages de poteries, de faïences grossières, de cotonnades, avec
les légumes et les fromages de la région, bien maigres attraits
pour Georges auprès des bric-à-brac du Bazar du Casino et de la
grande rue de Dieppe. Ses tantes lui enseignaient les devoirs d’un
futur propriétaire, les bienfaits de l’agriculture, l’amour du sol;
commençaient à jouer, avec leur neveu, au châtelain, à surveiller les
ouvriers de la ferme; personne ne travaillait assez «la belle terre de
France, qui suffirait à tout, si l’on s’y prenait bien!»
—Elles ont un génie pour faire trimer les autres,—disait Mme
Aymeris. Nous ne conserverons jamais nos domestiques de ferme, à cause
des exigences de Caro et Lili, aussi tatillonnes et sévères que si
Longreuil leur appartenait.
Ces demoiselles eussent volontiers vécu toute l’année «en pleine
nature», mais dans le Midi, ne fût-ce hélas! les moustiques, la menace
d’une disette d’eau, la jalousie et le mauvais esprit des méridionaux.
—Tous _démagogues_, les paysans, même en Calvados! Ils en veulent au
château! Et quel château! Les Pierre ont acheté le seul domaine de
Normandie où il n’y ait ni rivière, ni source. Une bicoque plantée
entre une gare et un tas de fumier!... On brûlerait là dedans comme une
boîte d’allumettes, il n’y a ni pompiers dans le bourg, ni eau dans la
mare. La gendarmerie est à trois lieues d’ici!
«_Tes sœurs ont trouvé a Longreuil leur affaire_», écrivait cependant
la bonne Mme Aymeris à son mari; «_tant que cela durera, profitons-en.
Au moins veilleront-elles à ce que le beurre soit proprement fait, et
les blés rentrés à temps. Elles lisent des ouvrages sur l’agriculture,
ce qui vaut mieux que le journal de guerre de la Générale. Je leur
défends d’agiter notre chéri avec ces abominations._»
Mlles Aymeris dévoraient ces cahiers, à elles prêtés par la comtesse
de Mongéroux, seule voisine de campagne qu’elles fréquentassent, à
cause de ses opinions et de son patriotisme, mais qu’Alice avait prise
en grippe, un soir qu’elle avait amené dans le salon de Longreuil
ses nièces, une bossue, une bancale et la troisième obèse, quêteuses
pour des œuvres d’entraînement militaire. Ces vierges avaient rongé
leur frein, pendant le siège, au lieu d’être aux avant-postes avec
leurs frères; elles qui avaient noté les moindres fautes des chefs,
conseilleraient les membres de la Défense Nationale, feraient fusiller
des traîtres, des misérables pour lesquels elles imaginaient des
supplices, des raffinements de torture... Qu’il serait bon de les tenir
entre deux fers rouges! Elles leur enfonceraient des épingles dans
les prunelles, leur verseraient dans la gorge des bidons de pétrole
bouillant; les assiéraient sur une plaque de tôle, avec un brasier en
dessous!...
Georges, qui «modelait» silencieusement dans la salle à manger, avait
écouté avec stupeur ces paroles valeureuses, comme les allégros du
vieil Octave, musique inédite et si différente des anciens refrains des
centenaires de Passy avant la guerre!
Il entendait ses tantes parler politique; elles lui expliquèrent
le sens révolutionnaire de la _Marseillaise_ des petits Gerbois.
Quoiqu’elles niassent que l’Empire fût responsable du désastre, elles
se ralliaient à Henri V, souhaitaient de mettre bientôt des gants
blancs pour applaudir le Roi sur le parvis de Notre-Dame.
Etait-ce un cauchemar, cette République, ou la réalité? M. Thiers,
en tant que Président, verrait-il donc son nom dans le Gotha,
imprimé comme celui d’un monarque? Elles riaient, plaisantaient, en
reconnaissant que le petit Monsieur à toupet et à lunettes avait été
un ami des Princes, «quelqu’un de la Société»! La devise: _Liberté,
Egalité, Fraternité_, leur semblait une provocation «aux classes
dirigeantes» et «tout à fait comique».
—Lili, tu sais que nous devenons tous frères! Frères du serrurier, du
jardinier, de la fermière, de la cuisinière! Si la Jessie est l’égale
de Georges... pourquoi ne l’épouserait-il pas, plus tard? Tiens!
Georges, un parti pour toi, mon chou! C’est à mourir de rire!—déclara
Caroline, pendant un déjeuner où n’assistaient pas les Anglaises.
Georges plia sa serviette, chercha Jessie à travers le jardin,
l’appela:—_Come on, Jessie, come! Let us go and sit out in the garden?
I want you so badly! do come at once_[16]...—et passa son bras autour
de la ceinture de son amie, en un irrésistible besoin de lui dire des
choses qui, sans doute, lui resteraient dans la gorge; mais il lui
ferait cadeau de sa montre, de son mouchoir, d’une plume avec laquelle
il écrivait mieux qu’avec les autres; il lui donnerait des cahiers, sa
statuette de la reine Victoria, ou même le fameux magot chinois que
Nou-Miette lui avait permis d’acheter à l’exposition universelle de
1867: sa première extravagance de collectionneur!
La nuit suivante il rêva du Sacre du Roi et de la _Marseillaise_, de
Troppmann, des demoiselles quêteuses et du train où les communards
chassaient les prêtres vêtus en femme; ses notions en histoire
de France, en histoire sainte, qu’il s’était remis à étudier, se
confondirent, dans le jour, avec la politique, la guerre, les «classes
dirigeantes». Il retenait un seul fait de ce fouillis: Jessie irritait
ses tantes, comme la devise: Liberté, Egalité, Fraternité—celle de la
République.
* * * * *
Ce fut à l’époque de sa première communion que Georges doubla le cap
des tempêtes. Cette période développa en lui une exaltation mystique,
du genre de celles que les prêtres combattent comme un ennemi aussi
perfide que Satan.
Ce n’était pas les scrupules, autant qu’une sorte de volupté dans la
prière, qui devaient le troubler.
M. et Mme Aymeris, d’abord surpris et heureux de sa docilité, se
préoccupèrent bientôt d’une ferveur morbide; M. l’abbé Gélines
«dont l’intelligence était au niveau de sa piété» partageait leurs
sentiments, mais se déclarait démuni de remèdes. Georges se barricada,
des heures durant, dans une espèce d’oratoire en planches, plutôt un
hangar, dédié par sa mère à saint Jacques et à la Vierge Marie, en
mémoire des défunts enfants. On distinguait à peine, dans la pénombre
de leurs niches, deux statues, l’une d’un pèlerin, avec son bâton,
sa gourde et les coquilles; l’autre statue, la madone, faisait une
«pointe», comme une danseuse, sur un croissant argenté, et semblait
s’élancer de ce tremplin vers le Père-Eternel. Un prie-dieu de bois
noir et or, avec tapisserie à semis de fleur de lis, remplissait
presque cette chapelle où Mme Aymeris demandait des forces à Dieu,
quand elle se sentait faiblir, au souvenir de Marie et de Jacques,
toujours présents à sa pensée. Georges respirait dans la chapelle
une atmosphère idoine à ses rêveries. Il y entraîna sa compagne;
mais, sans imagination, Jessie ne savait plus qu’y faire, après avoir
balayé le tapis, mis les vases et les candélabres en ordre. Georges, à
genoux sur le prie-dieu, ou immobile par terre, comme endormi, mettait
Jess en fuite. Certain jour, elle le crut mort.—Où est Georges? lui
demanda-t-on. On la pressa de questions, mais elle avait promis à
Georges de ne jamais révéler la cachette.—Je ne l’ai pas vu.—Il sera
sorti.
Puis se troublant, elle avoua tout. On sonnait la cloche pour un
repas, et Georges regagna la maison, plus muet encore, mais irradiant
la foi du martyr, les prunelles étincelantes, quand sa mère lui
dit:—Regarde-moi en face, dis-moi la vérité: tu étais à l’oratoire?
—Je causais avec le Bon Dieu.
Nous verrons plus tard que Mme Aymeris considérait le Bon Dieu comme un
interlocuteur avec lequel un enfant, et même un adulte, ne peuvent pas
se permettre des familiarités; sa religion était toute de crainte et
elle n’en parlait jamais.
Si les tantes fréquentaient l’église par décence et tradition, elles
aimaient peu les enfants qui causent avec le Bon Dieu, «dans une
ferveur morbide». Pierre avait, selon elles, de bons sentiments mais,
comme les hommes très occupés, ne pratiquait cependant guère..... De
qui tenait donc Georges? Quel étrange petit être! Passe encore pour
ses jeux d’artiste en herbe et sa manie de s’habiller en enfant de
chœur! Mais on lui posait trois questions pour qu’il vous balbutiât une
réponse... Il hésitait, ou feignait de ne point entendre. Fallait-il
que le dernier des Aymeris fût si dégénéré, qu’il tombât en catalepsie,
se vautrât dans un oratoire, au pied d’une «Anglaise idiote»? Ah! ces
mariages tardifs entre cousins germains!
Comme cadeau du jour de l’an, Georges choisit une chasuble d’or; il
annonce qu’il se fera prêtre, qu’il sera pape peut-être; pour le moins
évêque ou cardinal. Ce goût des grades et des pompes catholiques
atténuait le déplaisir que prenaient ses tantes de ses trop longues
prières à l’oratoire. Néanmoins, sa piété avait «quelque chose de
théâtral et de mondain» pour des respectables demoiselles qui se
croyaient si modérées en tout. Georges voulut acheter des vêtements
sacerdotaux, des ornements d’église, des chromolithographies de Sa
Sainteté Pie IX, et une vue du Vatican sur un certain abat-jour, où
des trous d’épingle étaient percés à l’endroit des fenêtres et des
fontaines jaillissantes de la place Saint-Pierre. Un jour, il apparut
dans une robe de soie violette, de la garde-robe de sa mère, tendit sa
main pour faire baiser une bague d’améthyste.
Donc il serait pape! Et Jessie?... Ah! Jessie! Elle serait supérieure
d’un couvent, comme la tante de la rue d’Ulm. Sur ces entrefaites,
l’abbé Gélines sollicita des Aymeris un «entretien sérieux». Tant au
catéchisme qu’au confessionnal (on approchait du 12 mai, date de la
communion), la tête de Georges semblait trop travailler,—dit l’abbé
Gélines. L’abbé Gélines avait reçu les confidences de Georges, des
aveux de songes bizarres, peut-être dus à la fièvre; hélas! d’un genre
que l’ecclésiastique qualifia d’immodeste. Il se permettait ce mot en
vieil ami de la maison.
L’abbé fut sur le point d’interdire à Georges de faire sa première
communion. Le curé de la paroisse «en personne» vint voir M. Aymeris,
rapporta confidentiellement les scrupules du vicaire; ces messieurs
inclinaient pour un collège de Jésuites, dont la discipline sévère
rendrait la santé à Georges, en l’arrachant à des _influences
féminines_. M. le curé laissait «à la sagacité de M. Aymeris de les
découvrir».
Le père se rebiffa. Les prêtres allaient-ils lui parler comme les
médecins qu’il consultait à l’insu de Mme Aymeris? Georges était déjà
en retard dans ses études, à cause de la guerre: il fallait d’urgence
qu’il communiât cette année... Et que pas un mot, surtout, ne fût dit à
la mère.
La _Journée d’un Chrétien_, _l’Ange Gardien du Premier Communiant_,
les ouvrages de la comtesse de Flavigny, le livre de Cantiques,
entretenaient Georges dans un état de surexcitation qui se traduisait
par un besoin de parler et de chanter. Sa voix dominait celle de ses
camarades, quand on entonnait: _Esprit-Saint, descendez en nous_.
Se prosternait-il? Georges ne se relevait que si l’abbé Gélines lui
touchait l’épaule, longtemps après que les autres enfants s’étaient
rassis. Aux sermons de la retraite, Georges eut des crises de nerfs et,
le dernier soir, une syncope. Le lendemain, jour de la Suprême Joie,
le suisse dut soutenir Georges, le ramena jusqu’à sa chaise, lui ayant
arraché des mains la sainte nappe dans laquelle il sanglotait. Après
l’office, Miss Ellen et Nou-Miette voulurent faire rentrer Georges à la
maison. Il les repoussa:—Laissez-moi! Je porte en moi le Sang et la
Chair de Notre-Seigneur Jésus-Christ—dit-il.—Je resterai à l’église;
qu’on déjeune sans moi! Et ce furent M. l’abbé Gélines, le suisse, le
bedeau et la chaisière, qui le mirent de force dans la rue.
Sur la terrasse du parc, la famille Aymeris, rassemblée, attendit
Georges; il n’apparaissait point. Où donc était passé le communiant, en
l’honneur duquel un repas solennel était donné? Jessie courut jusqu’à
l’oratoire, peut-être Georges serait-il encore blotti derrière son
prie-dieu, tout près de l’autel?
L’oratoire était vide.
M. le curé devait présider au repas. A une heure, on se mit à table,
car les vêpres étaient pour deux heures et demie. Des serviteurs se
répandirent dans le quartier—à cette époque, Passy était un village.
Du haut de l’impériale de 1’«américaine de Versailles», un voisin
croyait avoir vu Georges se dirigeant vers la Seine.
Une nouvelle catastrophe menaçait-elle la maison?
Non, à deux heures, Georges était agenouillé, à la paroisse, avant
le retour de ses camarades... et l’on ne sut rien du mystérieux
emploi qu’il avait fait de son temps, entre la messe et les vêpres:
il prétendit qu’il était allé en bateau-mouche à Notre-Dame, baiser
les reliques, le morceau de la Très Sainte Couronne d’épines que l’on
conserve dans une châsse. Au vrai, comment eût-il eu le temps d’y
aller? Il s’embrouilla dans des mensonges peu dignes d’un petit saint.
Mon ami avoue, dans ses cahiers rétrospectifs, qu’il était resté tout
bêtement étendu sous son lit, pris de court pour inventer quelque chose
d’admirable et qui lui valût des louanges. En rentrant de la messe,
il avait volé, dans l’office d’Antonin, un des gros babas à la crème,
en réserve pour le goûter, et des sandwiches qu’il dévora avant de
s’offrir un court somme dans l’obscurité. Son seul dessein avait été de
faire croire aux «centenaires» que «le petit saint» s’était envolé pour
le Paradis.
Paradis ou Notre-Dame, ses parents comprirent alors qu’ils n’étaient
point au bout de leurs tourments. Mme Aymeris eut recours au fameux
remède de Miss Ellen: la campagne. Dès la fin de mai, on expédia
Georges à Longreuil. Le docteur Brun lui ordonna de longues vacances,
un repos total, pour combattre l’anémie, fortifier son corps et
«l’armer contre les assauts de son imagination».
On suspendit les leçons, on cacha les livres et la musique. Georges
tomba en mélancolie et, une fois encore, Mme Aymeris se demanda comment
on le distrairait, puisque la marche lui était contraire et qu’il
devrait, des semaines, rester au jardin sans rien faire. Le bébé et
l’adolescent, la fillette et le garçon qu’il était à la fois, parlaient
chacun sa langue; et les femmes de son entourage, si habituées qu’elles
fussent à leur tâche, durent s’avouer vaincues. Elles «donnaient leur
langue au chat». Quand il fut mieux, Georges se promena seul, la
compagnie de Jessie étant défendue. Parfois, il ne rentrait pas, à la
nuit. Son père songea à prendre un précepteur. Mme Aymeris inclinait à
garder Georges tout à elle, tel qu’il était.
Les tantes vinrent au manoir en septembre. Georges paraissait en état
de reprendre sérieusement le cours de ses études; mais qui serait son
maître? Caroline et Lili, par discrétion, affectèrent du détachement,
quand M. Aymeris demanda leur avis à ses sœurs:—Nous croyions que
nous étions oubliées, depuis ton mariage. Et tant mieux! firent-elles.
A chacun ses soucis; mais si nous avions des enfants, il est probable
qu’ils ne seraient pas comme ceux d’Alice. Notre avis? Peut-être que
nous n’en avons pas... D’ailleurs nous ne sommes bonnes à rien!
Lili rassembla son courage. Elle parlerait «net», quelque sort que ses
paroles dussent avoir. Et elle exposa à nouveau ses anciennes théories
que _l’année terrible_ n’avait rendues que plus irréfutables.
_Primo_: il fallait dégourdir l’enfant. Pour cela, le fourrer au
collège comme tous les petits Français; les précepteurs sont des
pique-assiette, des sans-façons, de gros paysans amateurs de bonne
chère; ou des sujets trop distingués, qui font la cour aux femmes.
Connût-on un prêtre comme celui de Charles des Martins, à la bonne
heure! Mais ces merveilles-là ne se rencontrent pas au coin des rues.
Et puis son Georges, après l’exaltation de la première communion, ne
devait pas avoir un ecclésiastique à ses trousses. Non, non, ce n’est
pas cela qu’il lui fallait... Georges fleurait le séminariste et, que
diable! il serait militaire, les tantes l’espéraient du moins. Il
s’agirait maintenant de venger la Patrie, de préparer la revanche!
Ç’avait été une belle escorte, pour Georges, qu’une miss, une nourrice
en bonnet et une petite Angliche chlorotique! Alice volontiers
redonnerait des jupes à son fils. Elle ne voyait donc pas le duvet
pousser déjà sur la lèvre de Georges? Pourquoi ne le mettrait-on pas
tout bonnement à Fontanes, où il y avait des demi-pensionnaires?...
* * * * *
En octobre 1873, il entra au lycée. On le conduisait le matin en
voiture. Il déjeunait rue de la Ferme-des-Mathurins, chez Mme
Demaille, l’amie intime de ses parents, une des «centenaires». Pour
les répétitions, il eut le secrétaire du proviseur, un M. Reverdy qui
avait débuté dans un _four à bachot_ où il «chauffait les _cancres_».
Le proviseur, qui terrifiait les lycéens quand il apparaissait dans les
classes, n’entra jamais dans le bureau de M. Reverdy sans se pencher
sur les devoirs de Georges. Médiocre élève, mais docile et appliqué, il
fit sa sixième tant bien que mal, et bourré de répétitions, remorqué
par un très expert chauffeur pour examens.
Il fut une sorte de «demi-pensionnaire sans la nourriture» puisqu’il
put jouir de la faveur de remplacer la salle d’études et le pion par
l’un des salons du Chef Suprême, dont un simple répétiteur était le
secrétaire. Mais ainsi M. et Mme Aymeris créaient à leur fils une
position ambiguë et ridicule auprès de ses camarades, que Georges ne
voyait qu’aux classes et qui l’appelèrent le «_chien du proviseur_». Il
ne se fit point d’amis. Avant la classe de l’après-midi, le précepteur
de deux camarades, «triés sur le volet» et bien sages, promena
Georges aux Champs-Elysées avec «ces jeunes seigneurs du faubourg
Saint-Germain».
Jessie, externe dans une pension, rentrait à Passy en même temps que
Georges. Ils passaient ensemble la soirée: nouvelle imprudence, selon
Mlles Aymeris:
—Alice tente le Diable! dirent-elles.
Georges allait, jeudis et dimanches, au manège Pellier, rue de Suresne.
Sur la jument Eglantine ou le cob irlandais Patrick, il galopait autour
de la piste, sans étriers: épreuve au-dessus de ses forces. Plus d’une
fois, de la tribune d’où l’encourageaient ses tantes et Miss Ellen, au
lieu de descendre dans le manège, il fila dans la rue, courut jusqu’à
la Madeleine, dans l’espoir d’entendre les orgues. On lui donnait cinq
francs à chaque séance d’équitation, comme récompense, car ces leçons
l’ennuyaient extrêmement. Un écuyer, ancien sous-officier de dragons,
Normand aux fines moustaches rousses, lia connaissance avec Miss Ellen,
toujours sensible à la cavalerie. Après une longue résistance, et de
peur d’un scandale, M. et Mme Aymeris consentirent à ce qu’Ellen se
fiançât au bellâtre, dont la famille, honorablement connue en Calvados,
avait fourni de bonnes références. N’eût-il pas été blessé, Gonnard
Gabriel serait aujourd’hui chef d’escadron:—Il n’y a pas de sot métier
pour ces héros!—pensa-t-on.
Ellen et Jess s’établirent ainsi plus solidement chez les Aymeris;
ceux-ci ne demandant qu’à contracter des devoirs, à rendre service aux
malheureux, les Gonnard feraient partie de la famille. N’étaient-ce pas
Caroline et Lili, si peu suspectes de faiblesses pour les humbles, qui
avaient protégé l’ancien dragon, avec son tabac, son odeur d’écurie et
son odieuse vulgarité? Le beau Gabriel était «un brave»!
Le soir, après quelques instants accordés à Mme Aymeris, et avant
qu’elle ne lût le journal la _Patrie_, en attendant le retour de son
mari, les enfants remontaient dans la salle d’études; le maître
d’équitation y faisait sa cour à Miss Ellen. Ensuite, légitimement
uni par M. le Maire et M. le Curé, le nouveau couple logea au fond du
jardin dans le pavillon fatidique, qui s’était ouvert pour Georges à la
mort de son frère Jacques.
Si la pipe et le fade relent de purin qu’apportait Gabriel «dans son
costume de travail» délectaient Mme Gonnard, Georges en avait mal au
cœur; mais, à cause de sa compagne, il passa dans cette société, deux
ans de suite, des soirées pendant lesquelles il assista, innocemment
encore, à certaines scènes bien intimes d’un ménage amoureux...
Pour ne pas faire de peine à sa chérie, mon ami tâchait d’être aimable
avec les Gabriel Gonnard. Mme d’Almandara coupa heureusement ces
veillées par des leçons de piano, quand ce n’était pas un professeur
de mathématiques, ou M. Reverdy lui-même, venus à l’heure du sommeil
infliger à Georges des répétitions supplémentaires et parfaitement
inutiles: la tendre Mme Aymeris devenait inexorable dès qu’il
s’agissait de leçons.
«_Je passais pour un enfant gâté. Mes parents m’adoraient et il me
reste le souvenir de n’avoir jamais fait mes volontés_», écrit Georges
dans son journal.
Cet hiver-là, Jessie prit un mauvais rhume. Mme Aymeris la confina
au troisième étage, au-dessus de la chambre de Georges. Sans qu’on
le lui défendît, Georges n’osait pas s’y rendre. L’absence de sa
camarade lui fut atrocement douloureuse, mais personne ne sut rien
de ses souffrances... il ne prononçait pas le nom de Jessie, même
pour s’enquérir d’elle. On lui reprocha de l’oublier. Il rougit; ses
professeurs le «tuaient de travail»: avait-il le temps de songer à
Jessie, avec ces répétitions nocturnes, comme nul autre élève n’en
prenait?
—Mon cher enfant, si tu travaillais mieux au lycée, tu serais libre de
jouer ton Schumann avec ou sans Mme d’Almandara! Les leçons avant le
plaisir!
Ceux qui les observaient eussent cru Jessie et Georges indifférents
l’un à l’autre. Le temps avait peu changé leurs manières; leurs
rapports semblaient même un peu guindés, ce dont les Aymeris se
félicitaient, s’ils regrettaient que Georges n’eût pas plus d’occasions
de se distraire avec une enfant dont on avait espéré lui faire «une
sœur». Mme Aymeris regrettait maintenant que Jessie ne fût pas plus
brillante, plus ingénieuse dans ses jeux; faudrait-il reconnaître,
comme Lili et Caro, que Jess était une sotte? Si Mme Aymeris l’avait
tenue plus près d’elle, peut-être eût-elle développé cette intelligence
lourde. Les tantes s’embusquaient derrière les verres, l’une de son
binocle, l’autre de son face à main, pour mieux épier la sainte
Nitouche qui méditait quelque sournoiserie. M. Aymeris, dans le dessein
de répondre à leurs critiques, effaçait de son mieux la figure déjà
si fruste de Jessie. Les silences des vieilles demoiselles étaient
des reproches. Chacun, à la maison, pensait à Jessie, et personne
n’en parlait, hormis les tantes qui parfois, entre elles, après une
promenade ou un dîner, exprimaient le désir de «casser cette poupée
pour voir ce qu’il y avait dedans». Y aurait-il une anguille sous roche?
Jess vivait de plus en plus avec les Gonnard. Ellen lui releva les
cheveux en chignon; Jess porta une robe presque longue, était même
sortie, un jour d’été, «en taille», et elle avait une bague dont un
cœur formait le chaton, cadeau de bijoutiers établis dans la rue du
Temple, les cousins de Gabriel. Ensuite Jessie exhiba des boucles
d’oreille, un collier de corail, des gants de chevreau glacé, pour se
rendre le dimanche dans la famille de Gonnard, «des gens très bien
établis dans le commerce de luxe».
Georges ne la vit presque plus. Il notait l’heure de son départ, et ne
s’endormait pas avant d’avoir entendu, parfois après minuit, des pas
sur le gravier du jardin. Où étaient-ils allés, les Gonnard?
Malgré la présence de Georges et de Jessie, ce n’avait jamais été, chez
les Aymeris, les importunes mais si joyeuses galopades, les querelles
et les rires, le tapage enfantin, tant regrettés depuis la mort de
Marie et de Jacques. Cette maison semblait devoir pour toujours être la
maison du deuil, de la vieillesse et du mystère.
Dans les cahiers, qu’il commença d’écrire vers sa dix-huitième année,
et qui étaient comme des films de cinéma, Georges Aymeris note qu’il
imaginait, à l’époque où nous parvenons ici, que Jessie lui avait été
soustraite, parce qu’il avançait en âge: _La sœur d’Ellen Gonnard, ma
gouvernante, est appelée à prendre une autre route que moi_.
Son affection aurait alors pu paraître surtout faite de compassion,
car, depuis sa visite à Oxlip Hall, il avait vu chaque jour s’élever
des barrières entre Jessie Mac Farren et lui. La pitié est un sentiment
rare chez les enfants; mais Georges, comparant son sort à celui de
Jessie, se reprochait d’être un «vilain petit riche».
La pleurésie, dont Jessie faillit mourir, rappela les jours détestables
après celui où Jacques, au retour du Bois, était devenu invisible,
puis était parti pour toujours. Georges revit les mêmes médecins, les
mêmes sœurs gardes-malades de la rue Bayen, les protégées de son père.
Il n’osa point encore s’informer, mais on causait devant lui. Il cassa
sa tirelire, une grenouille en terre verte, contenant ses épargnes,
«son trésor», acheta une bouteille d’huile de foie de morue chez un
pharmacien de la rue du Havre, et au lieu d’aller chez Bourbonneux à la
sortie des classes s’offrir des éclairs au chocolat, des puits d’amour
ou des pâtés au macaroni, triomphe de ce pâtissier, se mit en recherche
de prospectus, de médicaments pour les bronches.
Il découvrit un philtre merveilleux, qui colore les joues pâles des
malades; mais comment le ferait-il porter en secret à Jessie? Tout un
mois, il cacha la fiole dans son pupitre. Ellen Gonnard la découvrit.
—_What’s that stuff meant for? You’re not going to have it; you’re
all right, you, sir!_[17].—Elle l’appelait «sir», au lieu de master
Georges! Quelle punition!
Ellen reprit:
—_Let me have it for my sister. She’s very ill_[18].—Oh! bonheur!
Ellen voulait que cette bouteille allât chez Jessie, et déclarait sa
sœur très malade.
C’était la perche tendue au baigneur qui se noie.
Il supplia Ellen de ne pas dire d’où venait la bouteille... il aurait
l’air trop bête!
Ce présent devait être anonyme et l’on convint qu’il n’en serait
pas question chez les Aymeris. Mais Ellen Gonnard qui avait méconnu
Georges, s’accusa publiquement et fit part à tous les domestiques de
cette délicieuse attention.
Georges n’en devint que plus muet et plus gauche.
* * * * *
Ses études étaient déplorables. Les professeurs l’aimaient pour sa
gentillesse et son application (hélas! stérile), mais le tenaient pour
un pauvre élève sans moyens. Ses places étaient «honteuses», dans les
compositions hebdomadaires, sans que personne songeât à l’excuser pour
son manque de mémoire. De ses vains efforts, autant que ses parents,
l’enfant s’alarma. Sa mère, «sûre qu’il n’était pas une bête», irritée
par sa lenteur et ses insuccès, lui dépeignit un soir le sort des
«cancres». C’était un samedi, Georges revenait de Fontanes dans la
voiture, avec Mme Aymeris. Comme il avait été le dernier en composition
de «math», sa mère le grondait; il se cramponnait à son bras, comme
elle feignait un chagrin profond, lui disant:—Je suis obligée de le
croire enfin, _tu n’es qu’un incorrigible paresseux_! _Si tu continues
ainsi, tu mourras sur la paille humide des cachots, tu seras la honte
de la famille_!...
Et Georges vit s’ouvrir une sombre prison; il sentit la paille humide,
comme s’il y était déjà, au milieu des puces et des punaises, avec une
cruche d’eau et du pain sec. Il sanglota, eut une attaque d’indigestion
et de la fièvre, comme de coutume quand il était trop ému. On le garda
jusqu’au midi suivant au lit. Cette fois, il n’avait plus envie d’être,
comme Jacques, «un malade».
—Ne songeons plus au succès! pensa la mère; tant pis s’il affronte le
baccalauréat à vingt ans; on ne peut plus le laisser pousser comme une
plante dans les champs. Il redoublera ses classes, mais il arrivera!
Or c’était le moment où d’autres parents l’eussent envoyé seul à la
campagne...
A cette époque, Georges semble être devenu conscient de quelque chose
de doux et de pénible à la fois, qui était sa première inquiétude
sentimentale. Personne n’y prit garde, et à quels indices aurait-on
deviné la cause des émois qui demeuraient encore si mal définis par
lui-même? A la première crise ou à la dernière, les symptômes de
l’amour sont les mêmes; nous portons longtemps ce mal en nous avant
qu’il n’éclate; mais il est une différence entre les passions puériles
et celles des adultes: l’enfant qui n’a pas encore souffert, s’y
adonne, et ne s’alarme pas là où l’homme, qui s’en croyait guéri pour
toujours, s’effare comme un blessé qu’on renvoie au feu. L’isolement
moral où il avait jusqu’alors vécu, malgré qu’il ne fût jamais seul,
Georges cessa d’en souffrir. Il avait trouvé, pour le culte de son cœur
trop fervent, une idole, et elle était vivante.
Toutes les heures du jour se remplirent, s’enrichirent. Il sut
pourquoi il ouvrait une porte, sortait du salon et remontait à sa
chambre sans qu’un professeur l’y attendît pour une leçon ou quelque
autre exercice commandé. Le corps lumineux de sa compagne fit pâlir
les vagues figurants de l’entourage. Et de l’ennui d’un jeune prince
importuné par les soins de sa cour, l’empressement de ses ministres
et de ses serviteurs, il passa soudain à l’état de révolte d’un gamin
qui va briser des vitres ou voler des clefs. Il garde les pièces de
cinq francs qu’il reçoit en récompense d’être allé au manège et à la
gymnastique ou comme cadeaux d’étrennes; il compte son argent dont il
n’avait pas encore compris l’emploi, il thésaurise en vue de quelque
accident ou pour répondre à quelque besoin de Jessie. Ils ne se
quitteront plus jamais! Si elle partait, il la suivrait jusqu’au bout
du monde, n’est-ce pas? Et, cependant, que deviendra sa Jessie plus
tard? Quels sont les projets de papa et de maman? Il ne conçoit pas
l’actuel état de choses sans la durée, se disant tout bas:—Toujours!
toujours! toujours!—Mais laisserait-on indéfiniment Jessie auprès de
lui? Et si cette maigreur, cette toux persistaient où enverrait-on la
malade, et alors, comment vivrait-il sans elle?
Jessie l’aimait-elle un peu, du moins? Jessie savait-elle que Georges,
dans sa chambre, retenait sa respiration, la nuit, pour écouter
mieux et s’assurer si son amie ne toussait plus? Il porta sur lui un
chronomètre, un souvenir de première communion, et compta, comme les
médecins, par les sauts de la petite aiguille, les secondes entre
chaque quinte, quand Jessie avait un gros rhume; il chercha dans un
dictionnaire de médecine les termes techniques dont se hérissaient les
ordonnances du docteur; se procura un thermomètre et, sous prétexte
que l’étage de la maison où couchait Jessie était plus froid que le
sien, Georges dit à sa mère:—Maman, faites-nous changer de chambre: la
chaleur du calorifère me donne des maux de tête, je ne suis jamais si
bien qu’au frais.
Mme Aymeris n’y vit point malice et fit maçonner la bouche de chaleur;
Georges resta au «piano nobile», à côté de la chambre de sa mère; il
prit une bronchite, dont il se réjouit... il aurait, du moins, quelque
chose en commun avec l’objet de toutes ses pensées! Dans la rue, il
criait le nom de sa compagne, ces deux syllabes qu’il avait peur
d’entendre prononcer par les centenaires, quand il était à Passy.
Ses tiroirs s’emplirent de boules de gomme, de bâtons de réglisse et de
jujube, qu’il faisait remettre par Miss Ellen à Jessie.
Caroline et Lili gardaient jalousement un album de photographies, vues
de Passy et de Longeuil, qu’elles ne prêtaient à qui que ce fût.
Georges convoitait cette collection, pour deux cartes album, où Jessie
et lui-même étaient représentés, côte à côte, au bord de la mer. Il
n’eut de cesse que ses tantes ne les lui donnassent. Il attendait avec
impatience les vacances prochaines et acheta un dispendieux appareil,
de grande dimension, pour faire poser Jessie dans des attitudes
agréables. Peut-être serait-elle mieux portante alors!
Un jour qu’il se promenait avec toute la famille, suivie de Miss Ellen
et de Jessie, une amie interrogea Mme Aymeris:
—Qui est cette jeune fille?
—C’est la sœur de la bonne anglaise de Georges. Nous l’élevons chez
nous; elle est maladive.
Georges surprit ces paroles, s’arrêta, humilié, inquiet, furieux; il
aurait voulu se jeter au cou de sa mère et proclamer:
—Jessie est ma reine, ma chérie, Jessie est une Mac Farren d’une noble
famille écossaise tombée dans la misère, et nous avons l’_honneur_
de la posséder sous notre toit. Elle est frêle comme toutes les
princesses; elle est blanche comme un lis, elle est en argent et en
verre filé; ne dites plus ce que vous avez dit, je vous en supplie! Ou
bien je meurs comme Jacques, comme Marie, comme tous vos enfants!
Il construisait mille histoires pour rabaisser les siens et soi-même,
exaltant ces Mac Farren déchus, mais dont l’origine se perdait dans
la nuit des temps, glorieuse, plus que noble: royale! Et Georges se
faisait «l’humble page de la Dame aux Mains d’ivoire», la sœur de la
_bonne anglaise_—avait-on dit...
Il était, hélas! l’enfant devant lequel certains mariages avaient été
discutés et désapprouvés. Jessie ne serait pas un «parti» pour le
petit-fils d’Emmanuel-Victor. Si, repris l’un et l’autre d’une mauvaise
bronchite, s’ils pouvaient, «_dans une nuée radieuse, quitter ensemble
cette terre pour s’envoler vers le Paradis où les ailes des anges
palpitent au son des trompettes d’argent et des cistres!_»
Un des chapitres du journal portait ce titre: _De l’inégalité des
conditions sociales_. Ce «problème» y était d’ailleurs peu traité.
_J’étais séparé de l’objet aimé, comme l’est une novice de Celui qui
habite le radieux tabernacle des autels. Mes sens allaient s’éveiller,
mais encore pur dans mon corps et mon esprit, les hommes et les femmes
ne différaient à mes yeux que par la voix et l’habit._
Un soir, en récompense d’une «bonne place» dans une composition de
narration française, on le régala d’une représentation au cirque
des Champs-Elysées. Il suivit émerveillé les sauts, les exercices
prodigieux d’une écuyère en maillot rose et jupe de tulle à paillettes.
Des clowns au visage enfariné tendaient des cerceaux en jetant leurs
lazzis au travers de la piste. Le cheval tournait, le fouet de «Môssieu
Loyal» claquait, les cymbales, les cornets à piston, une musique
infernale vous perçait, comme une vrille, le tympan. Georges fut secoué
d’un étrange frémissement, douloureux comme si sa chair se vidait, puis
se détendait dans un bain chaud; il mit son mouchoir sur son visage,
s’essuya le front et, confondu par ce phénomène incompréhensible, il se
dit incommodé; on n’attendit pas la fin du spectacle pour l’emmener.
Mme Aymeris s’empressa d’appeler le docteur; Georges ne sut quoi lui
dire, assura que ce n’était rien... Il avait eu un éblouissement, une
mauvaise digestion. On le purgea, on le mit au régime, il n’osa pas
protester et se demanda s’il n’avait pas été tout de même malade.
Alors il se rappela les descriptions que lui donnaient en classe
certains mauvais gars, de jouissances encore inconnues de lui.
Aujourd’hui, était-il comme ses vantards de camarades? Il en conçut une
certaine fierté, et dissociant la scène du cirque d’avec le sentiment
tendre dont il était envahi, s’efforça de chasser les images trop
réalistes qui repassaient devant ses yeux dès que sa pensée le ramenait
à son idole.
* * * * *
Il est minuit. La lumière d’une tour en porcelaine blanche à trous,
la veilleuse classique, repose derrière les rideaux sur un guéridon
au pied du lit. La flamme vacille, fait danser les meubles; les
fleurettes jaunes du papier de tenture bleu s’éclairent, puis
s’effacent. La chemise et les vêtements de l’écolier prennent sur les
chaises une forme humaine, ou se noient dans l’ombre. Le réveille-matin
hache de son tic-tac le silence de la maison, marque le temps qui unit
l’hier au lendemain. Georges grelotte sous ses couvertures, compte,
écoute, retient son souffle, attend un autre bruit. C’est une obsession!
—Toussera-t-elle? A-t-elle toussé?
Une voix sèche, là-haut, le fait tressaillir. Il n’a pas pu se
rendormir depuis qu’une forte quinte l’a dans son premier sommeil
réveillé, et il pense:—Le docteur Brun assure qu’on réduirait cette
maudite toux avec de l’huile de foie de morue, si Jessie pouvait s’y
accoutumer. Elle est si pâle et si maigre! Peut-être que si je priais
beaucoup, là, dans le coin, devant la statue de Notre-Dame de Lorette,
peut-être obtiendrais-je que Jessie fût plus rose et plus grasse! Que
ne puis-je lui donner un peu de mes joues! Mon gilet de flanelle? Tout
ce que je possède! Mais sait-elle que je ne pourrai plus vivre ainsi?
Si cela continue, je m’enfuirai.—Il réfléchit:—Mais non, impossible
de la laisser seule ici, sans moi! Est-ce que cela la peinerait d’être
sans moi? Elle est si drôle! On ne sait jamais si elle vous voit.
Si elle savait que je reçois un coup dans la poitrine, à chacune de
ses quintes! Les autres n’ont pas l’air de s’en apercevoir, pas même
sa sœur Ellen. Gabriel Gonnard la regarde de travers, il la hait.
Pourquoi? Mais moi, je suis là, je sais, moi, je sais! Si j’osais du
moins lui jeter un châle sur les épaules, quand elle traverse les
corridors! Et ce séjour à Cannes, projeté pour nous, après ma dernière
bronchite? Emmenait-on Jessie là-bas? C’est elle qui devrait y être,
dans le Midi!... Si je pouvais pincer une autre bronchite!... Je vais
me remettre à tousser, comme Jessie, ce n’est pas malin de faire
semblant!...
Georges se lève, ouvre la fenêtre, s’expose à l’air d’une nuit humide
de décembre. Il met sa poitrine à nu, _il lui faut_ une mauvaise
bronchite, il l’aura! Il frissonne, se recouche, s’étend, puis se
dresse sur son séant pour écouter, car le crin de son oreiller grince
et offusque les autres sons. De nouveau, Jessie tousse. Georges
tressaute, il pose sa main sur son cœur: boum! boum! boum! La sueur
perle à ses tempes. Il passe sa manche sur son front. Trois heures
sonnent. Patience! trois autres heures et une demie, et le réveil-matin
lui enjoindra de s’habiller, de préparer ses leçons avant la classe,
puisqu’hier soir il a lu Pickwick avec Jessie au lieu d’apprendre sa
géographie et son algèbre; et il sera collé.
Enfin Georges perd connaissance.
* * * * *
Le supplice devait se prolonger. Les études ne donnaient toujours pas
satisfaction à la famille Aymeris, quoiqu’un professeur, devinant les
goûts de Georges, l’eût «poussé dans le latin et dans les lettres». Les
sciences étaient toujours faibles, mais le baccalauréat apparaissant
loin encore, Georges «redoubla» sa seconde. Les communications
entre Georges et Jessie s’espacèrent. Le D^r Brun avait envoyé la
convalescente en Suisse dans un sanatorium. A son retour, les époux
Gonnard «la réclamèrent»; elle habiterait avec eux dans le pavillon au
fond du jardin; Jessie aiderait Ellen dans les menus soins du ménage.
C’était encore la séparation! Georges, tirant profit de ses lectures
romanesques et sentimentales, conclut que le sort des amants, toujours
contrariés par la vie, est triste, mais noble. S’il pouvait rencontrer
dans le jardin Jessie, les yeux cernés par la fièvre! Puisqu’on l’avait
dite sauvée, elle devait maintenant brûler d’amour et attendre, comme
lui-même, quelque jour prochain d’ivresse. Dès ses examens passés,
Georges, solennellement, devant sa famille réunie, proclamerait une
passion qu’il avait jusqu’ici tue; et sa mère ayant formé le dessein
d’adopter Jessie, ne serait-il pas naturel, après tout, qu’une Miss Mac
Farren devînt la bru des vieux Aymeris?
Mais elle avait avec Georges des façons nouvelles.
_Jessie se retirait, rougissait à mon approche. Etait-ce un de ces
mouvements involontaires par quoi l’amour se divulgue, dit-on?_
Quoiqu’en retard et plus âgé que ses camarades de lycée, Georges
restait candide au milieu de gamins qui ne l’étaient guère. Néanmoins
il apprenait des dessous de la vie, plus que d’algèbre, de physique et
d’histoire.
Quel rôle auront joué, dans l’enfance des petits Parisiens d’alors, le
Passage du Havre et les entours de la gare Saint-Lazare!
Nous savons que Georges se promenait avec le précepteur et les deux
frères de La Roche-Michelon, ces parfaits produits du faubourg
Saint-Germain. Mme de La Roche-Michelon invitait Georges à des goûters
assez ennuyeux, avec quelques garçons «extrêmement comme il faut», et
dont on savait «qui sont les parents». Georges admira les tableaux
anciens qui décoraient l’hôtel La Roche-Aymard, un des plus vastes
de la rue de Grenelle, et le plafond, par Boucher, d’un escalier en
marbre rose. Georges était «extrêmement comme il faut» aussi. Mais
Mlle Adélaïde, la sœur d’Alain et de Gontran de La Roche-Michelon, ne
parlait point à Georges Aymeris comme aux autres convives, ses cousins
pour la plupart. Mlle Adélaïde lui faisait penser aux Ladies Margaret
et Ethel, aux derniers jours à Oxlip Hall.
Mlle Adelaïde n’eût pas approuvé le mariage avec Jessie!
Les La Roche-Michelon s’abonnèrent aux _matinées classiques de
Ballande_; Georges y alla avec eux pour entendre du Corneille, du
Racine, du Molière; ces représentations comportaient une conférence par
des professeurs de rhétorique.
_Il y en eut deux par M. Legouvé, sur Lamartine; mais le même texte
appris par cœur, semblait-il, puisqu’à huit jours de distance
j’entendis l’académicien faire les mêmes «lapsus linguæ» d’un effet
irrésistible à une première audition; a la seconde, je me crus volé._
Les La Roche-Michelon n’avaient pas _redoublé_. Georges ne fut donc
plus dans leur classe, et il se trouva que ses cadets étaient d’une
catégorie autre que les camarades de la classe précédente, en majeure
partie des étrangers.
Il était déjà moins question de la guerre de 70. Paris devenait
cosmopolite et, au lycée, des Roumains, des Sud-Américains moustachus
fumaient des cigares à anneau d’or, piquaient des épingles de perles en
des cravates mirobolantes, autour de cols cassés, et se coiffaient à la
Capoul. Ceux-ci n’allaient pas aux matinées classiques, mais patinaient
au Skating-ring avec des «dames». Ils y entraînèrent Georges, ainsi
qu’au café-concert, qu’on n’appelait pas encore _Music-Hall_, mais
le _beuglant_; ils voulaient le conduire dans bien d’autres lieux de
plaisir, les jours de semaine, entre les cours, et après...
Dans la maison même de Mme Demaille, mais du côté de la rue Tronchet,
en face de l’hôtel Pourtalès, il y avait une boutique chinoise où
Mme Aymeris s’approvisionnait de thé; Georges entrant un jour pour y
faire une commande, un de ses camarades, le Brésilien Carlos del Merol,
courut après lui, le saisit par l’épaule:—Dis donc, mon vieux, après
moi, si tu veux! C’est mon heure!
Georges ne comprenant pas, del Merol le poussa, tomba sur l’innocent à
bras raccourcis. Georges se défendit mal, déclara devant l’énorme dame
fardée, qu’il achetait deux livres de thé pour Mme Aymeris, et rien de
plus...
L’histoire fit le tour des classes. Poursuivi dans les préaux et dans
la rue du Havre par des plaisanteries dont il rougissait, Georges
subit l’opprobre en martyr chrétien, convaincu de la noblesse de son
rôle, quand il gravit son Calvaire, de la rue de Provence aux confins
de Montmartre, ligoté par de mauvais drôles résolus à compléter son
expérience de jeune mâle.
Giuseppe da Viterbo, un Napolitain qu’on eût pris pour un grand de
philosophie ou de «spéciales», au développement de son système pileux,
à ses pantalons évasés en «pattes d’éléphant» et à son fume-cigarettes
d’ambre, était le roi de la division B, trop souvent voisin de Georges,
d’après «sa place» dans les compositions.
Viterbo, quand il ne roulait pas dans les rues, «séchant la classe»,
dormait, «claqué par la noce». Des femmes! il n’y a que za!
zézayait-il. De l’autre côté, un grand pâle, Souchon, les yeux battus,
les narines ouvertes, avait des conciliabules avec Viterbo, projetait
des «bordées» sur la butte, avec Noémi et Zaza. Georges se creusait
la tête pour se représenter les scènes de débauche, décrites avec des
mots qu’il n’avait point entendus ailleurs; et ayant un jour demandé
naïvement une explication, Viterbo, le toisant, grogna:—Veux-tu bien
nè pas nous mouzarder, gozze! L’amourr, est-ze quèza te rrégarde? Ces
çozes-là, za nè serra zamais pourr toi!
Les plus intelligents, les gloires du lycée, portaient des noms qui
sonnaient à l’allemande; surtout des noms de villes. C’étaient des
israélites. Viterbo était, disait-on, israélite, et son père, un
négociant en perles; les parents des autres étaient aussi «dans les
affaires». Georges aimait ce mot israélite, si joli quand il vient dans
les vers de Racine. Les La Roche-Michelon disaient: juifs, Georges
rétablissait: israélites.
Dans la plupart des milieux bourgeois, on n’en connaissait pas,
hormis de rares israélites établis à Paris; l’on ne faisait point
de différence entre eux et d’autres «gens riches». Pour Georges, la
juive, c’était l’étalagiste du marché de Passy, chez qui Ellen Gonnard
trouvait «des occasions en étoffes et lingeries».
Mme Aymeris fit mille gentillesses et avances à trois jeunes
Engelschloss qui emmenaient Georges au théâtre et allaient au concert
Pasdeloup. Avec un Georges Cassel, bon pianiste, Georges déchiffra la
partition à quatre mains de _Lohengrin_, dont le libretto, autant que
la musique, lui donnait un plaisir indéfinissable.
_Pourquoi Mme d’Almandara avait-elle «chuté» le prélude et la marche
nuptiale de cet ouvrage, quand Pasdeloup s’était permis de les
exécuter? Mon père avait, sous l’Empire, applaudi à la représentation
de_ Tannhauser; _il fit venir les partitions du_ Vaisseau fantôme,
_de_ Tristan et Isolde, _des fragments de la_ Tétralogie, _que
Wagner montait pour l’ouverture de son temple de Bayreuth, et dont
papa s’entretenait souvent aux dîners du dimanche à Passy, avec Léon
Maillac._
Celui-ci, le plus jeune des _centenaires_, allait être bientôt
l’initiateur, le confident de Georges Aymeris, une sorte de Messie
sortant des nues.
_M. Léon Maillac, le seul des centenaires qui ne me parût pas
assommant, regardait mes barbouillages. Il avait beaucoup de livres,
des tableaux. On ne me permettait pas d’aller chez lui; j’avais
entendu dire par mes parents qu’on n’allait pas chez les vieux
célibataires. Il riait de tous mes mots. Je l’aimais, il m’a mieux
compris que qui que ce soit._
Mais nous retrouverons Léon Maillac plus tard.
Les trois israélites vinrent chez M. et Mme Aymeris; bientôt, on
s’aperçut qu’ils étaient _républicains_! Leurs parents firent des
tentatives «dépourvues de tact», offrirent des cadeaux, tels que pâtés
de foies gras, dindes truffées, aux parents de Georges. Le bon M.
Aymeris dîna, contre son gré, chez eux, avec des personnages politiques
du nouveau régime, excusa Mme Aymeris, qui, elle, n’allait point dans
le monde. On ne se tint pas encore pour battu... Avec sa brusque
franchise, à la vingtième invitation, Mme Aymeris répondit à l’une des
dames:—Ni mon fils, ni moi, jamais, jamais n’irons chez vous! Mme
Engelschloss se vexa, ses fils ne retournèrent plus à Passy. Les tantes
pensèrent:—Enfin, Alice _aura eu du nez_, une fois dans sa vie. Pierre
est en train de se compromettre dans ce monde d’intrus interlopes,
par lesquels se dégrade la République qu’ils veulent consolider; nous
étions, quant à nous deux, sur le point de nous y rallier, comme à une
forme provisoire de gouvernement... jusqu’au retour du Roi. Le maréchal
de Mac-Mahon, duc de Magenta, en attendant, est «représentatif». Si
M. le Comte de Chambord reconnaissait le Comte de Paris, la Monarchie
constitutionnelle aurait plus de chances que la légitimité.
Le meilleur camarade de Georges était le fils d’un emballeur, Jean
Michel. Georges le «cueillait», le matin, sur la route, prêt à grimper
dans la voiture des Aymeris. Octave n’en disait rien, à la maison, car
Georges ne se vantait pas de cette amitié, Mlles Caroline et Lucile
ayant maintes fois dit:—Georges, énumère le nom de tes condisciples,
allons vite! nous voulons savoir comment s’appellent tes amis. Sous la
République, les collèges sont encore plus mélangés que sous l’Empire,
il faut choisir ses relations, elles vous suivent toute la vie: imite
ton père! Avant de se lier, un jeune homme demande à ses parents
conseils et permission. En dehors des études, ne cause qu’avec ceux
dont nous pourrions recevoir les parents; gare aux _rastaquouères_ de
ton lycée! tu sais, Georges, choisis des Français, avant tout!
Jean Michel était bien Français, mais les La Roche-Michelon
traversaient la rue s’ils rencontraient Georges avec ce plébéien.
Les manches de Michel étaient couvertes de lustrine. Il était dans
les premiers, _très trapu_ en discours latin, écrivait un français
classique, mais, comme Octave, lâchait aussi des phrases très communes,
«_On_ a été se ballader à Suresne, _on_ a mangé du saucisson avec une
piquette épatante»... Ses mouchoirs avaient la taille d’une serviette
et des carreaux blancs et bleus comme la toile à matelas. Georges
jouissait mieux qu’ailleurs de Michel, quand ils étaient en tête à
tête chez l’emballeur; Michel aurait voulu aller à Passy, mais Georges
n’osait pas risquer une avanie: quelle confusion, si les tantes, ou
même maman, avaient demandé à Michel: Qu’est-ce que fait Monsieur
votre père?—et qu’il dût répondre:—Il est emballeur!
Georges et Michel poussaient, après la classe du samedi, jusqu’au
boulevard Haussmann, pour admirer les vitrines d’un éditeur de
gravures. Jean s’intéressait aux eaux-fortes symboliques de Chifflart,
aux guerriers gaulois de Luminais. Quant à Georges, il était conquis
par les colorations vibrantes de toiles originales devant lesquelles
les passant s’esclaffaient de rire: un pont d’Argenteuil, des vues des
environs de Paris, signées Sisley, Pissarro, Renoir, Claude Monet,
nom qui lui semblait être une contrefaçon, car il entendait parler
d’Edouard par Mme Demaille, la parente du magistrat M. Manet, père du
«barbouilleur» dont elle déplorait l’excentricité. M. Léon Maillac, qui
possédait des toiles de Renoir, connaissait la plupart de ces artistes.
Au retour de ses visites au magasin de Cadart, Georges rentrait chez
Jean. Dans un cabinet pris sur l’espace d’une remise servant d’atelier
à l’emballeur, Jean lut à Georges _Manon Lescaut_, des pièces de
théâtre d’Octave Feuillet, du Musset, des drames de Victor Hugo; il
récita des poèmes «à la gloire de l’amour». Jean s’était épris d’une
cousine, choriste à l’Opéra-Comique; il composait pour elle et lui
adressait des vers tendres et idylliques, d’une passion _éthérée_
et cérébrale. Georges, pour paraître instruit, répétait des phrases
de Viterbo et de Souchon, engageait son Jean à être plus audacieux
et moins cérébral dans ses invocations; mais le poète planait et ne
comprenait pas mieux que Georges par quels mystérieux maléfices, d’un
sentiment tendre pour une belle demoiselle, le même garçon passait à un
autre, cet amour dont les effets sont épouvantables, puisque les héros
de la classe, avec leur teint de plomb, avaient l’air de pochards ou de
chlorotiques.
_Les tièdes et molles journées d’avril qui égarent la raison
des vierges, inspirent à ces ardentes colombes des désirs moins
clandestins, des inventions moins perfides que l’éveil des sens chez
un jeune mâle tapi entre les murs d’une classe de collégiens. Jean et
moi reculions de dégoût au bord de ce cloaque, nous refusant à laisser
choir la fleur précieuse que nous serrions encore dans notre main._
Chaque lundi, selon le résultat d’une composition, pour la semaine
les élèves changeaient de place sur des amphithéâtres à la mode de
1830, mal aérés, obscurs, empuantis par la respiration de cinquante
poitrines. Le professeur ne s’adressait qu’aux meilleurs sujets, ses
«chouchoux». Les autres causaient entre eux—et de quoi, mon Dieu!—les
moins corrompus étant tout de même très avertis. Un Arménien,
Zacharies, trop souvent assis auprès de Georges, c’est-à-dire au
dernier rang, lui prêtait des livres, la _République des Lettres_,
périodique publié à Lyon et où parurent les premiers poèmes de
Maupassant, «d’un réalisme brutal»; de Zola, l’_Assommoir_; de Monsieur
Mallarmé, des poèmes en prose et en vers. Georges avait eu comme
maître d’anglais, en cinquième, ce Monsieur Mallarmé. A cause de sa
bonne prononciation, mon ami s’était attiré la sympathie du professeur
qui gardait les devoirs d’Aymeris, corrigés à l’encre rouge et d’une
écriture ravissante de demoiselle.
Un sonnet _Vere novo_, paru dans le _Parnasse contemporain_ de 1876, et
que lui signala Zacharies, plut tant à Georges, qu’il supplia Monsieur
Stéphane Mallarmé de bien vouloir lui en donner une copie manuscrite.
Ces vers, les seuls qu’il pût retenir, il les récitait devant le
pavillon des Gonnard, dans le parfum des glycines et des seringas.
Le printemps maladif a chassé tristement
L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide,
Et dans mon être à qui le sang morne préside
L’impuissance s’étire en un long bâillement.
Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
Qu’un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau,
Et, triste, j’erre après un rêve vague et beau
Par les champs où la sève immense se pavane.
* * * * *
_Ce sonnet fut un de mes appâts à la littérature. M. Léon Maillac
approuva Mallarmé: comme Claude Monet, Renoir, et, d’une façon
générale, mon goût._ (Cahiers de 1883.)
Jessie demeurait invisible. Georges lui écrivait, puisque, le soir,
elle n’était jamais plus à table chez Mme Aymeris. L’infidèle ne
répondait point à des lettres désespérées.
Mme Aymeris était seule, à son ordinaire, lisant la _Patrie_, ou
tricotant avec Nou-Miette qui, au lieu de s’en être allée vivre au
pays, demeurait, plus que jadis influente, comme femme de charge ou
dame de compagnie de sa patronne; elle mangeait avec Mme Aymeris.
—Ramène donc tes camarades à dîner avec nous, disait maman. Amuse-toi!
Vois-tu, mon chéri, je suis trop vieille! Jessie est loin d’être ce
que j’eusse espéré, et je la crois d’ailleurs perdue. Elle est comme
une feuille de papier blanc, elle ne se traîne plus, elle a peur de
se montrer. J’appelle le docteur Brun; Ellen le renvoie, car elle a
soi-disant son médecin _à elle_, et le consulte pour sa sœur. Je ne
m’en mêlerai plus, comme diraient tes tantes, jusqu’à ce qu’on vienne
me prier de faire quelque chose.
Nou-Miette se rengorgeait. Georges laissait tomber la conversation,
et s’asseyait au bureau de son père où il rédigeait fièvreusement une
épître de plus, qu’à la nuit il jetait dans la boîte aux lettres,
l’adresse écrite en caractères d’imprimerie pour que la concierge
ne reconnût pas sa main; puis il remontait dans sa chambre en se
tamponnant les yeux avec ses poings.
—Georges, ne piétine pas des heures dans ta chambre, tu m’empêches de
dormir, mon enfant! Je suis sûre que tu vas encore réciter des vers, au
lieu de préparer ta composition de demain!...—disait maman.
Il ne pouvait pas répondre, partait en sanglotant.
* * * * *
Un vendredi treize—Georges en devint superstitieux par la suite—sous
une pluie tiède de mai, la voiture l’attendait à six heures et demie,
rue du Havre, à la porte du lycée. Dans la calèche, au lieu de Mme
Aymeris, était assise la tante Lili. Elle désigna à Georges une petite
malle qu’il fallut enjamber pour s’asseoir sur la banquette.
—A qui cela, tante?
—Nous passerons par la gare de l’Est avant de rentrer, mon chou.
Octave a porté le bagage de la Jessie au chemin de fer et ce colis a
été oublié. Il faut que nous le fassions enregistrer pour Cologne.
Georges presse sa tante Lili de questions; il n’obtient que cette
réponse:
—Nul à la maison ne t’en dira rien, c’est plus convenable, mais la
maison est nettoyée! Les intrus ont été flanqués dehors et ce n’est
pas trop tôt! Ta chère compagne est partie. Elle sera demain matin
dans un couvent sur les bords du Rhin. Ne demande pas d’explications!
Tout est pour le mieux. Papa et maman ont été _bien inconséquents_.
Vois-tu, mon petit chéri, on a assez de ses propres parents. A un
certain point, bonté et bêtise ne font qu’un. Ta mère est trop
généreuse. Ton père a ses occupations; sans cela, c’est lui qui aurait
depuis beau temps fait la lessive de ce linge sale...
Georges, dégoûté par ce ton vulgaire, fait arrêter la voiture, crie à
sa tante:—Menteuse!—et rentre à pied.
Le récit de Mlle Aymeris n’était point exact... Ellen Gonnard était
encore dans son pavillon. Le lendemain matin, un pot de faïence à la
main, elle se rendait à la loge de la concierge où l’on déposait le
lait pour son ménage. Gonnard ne l’accompagnait pas jusqu’à la grille,
comme d’ordinaire, quand il s’en allait au manège, la taille pincée,
les jambes arquées et faisant sonner ses éperons; aujourd’hui, Ellen
était seule, les yeux rougis par les larmes. L’atmosphère de la maison
était plus lourde encore que de coutume. Avant de se remettre en route
pour Fontanes, muet, Georges prit son thé dans la chambre de sa mère.
Mme Aymeris, enfin, jugea nécessaire de rompre le silence:
—Tu sais, Jessie est dans un couvent... Il fallait compléter son
éducation; une occasion s’est offerte, elle est partie hier. Elle sera
heureuse là-bas. La pauvre enfant m’a donné un témoignage de confiance
et d’affection que j’eusse à peine attendu de sa part. Elle m’a chargée
de te demander pardon.
Georges détourna la tête. Mme Aymeris reprit:
—Sache seulement que M. Gonnard est un misérable; il était cruel pour
sa femme et sa belle-sœur. Si je te disais tout, tu ne comprendrais
pas... Ton père a séparé le couple, et délivré Jessie qui était sous
la domination de son coquin de beau-frère. Nous ne verrons plus ce
bellâtre. J’espère qu’Ellen tiendra ferme; je vais l’expédier en
Angleterre, je ne sais encore où... Mon chéri, ne me pose pas de
questions! Peut-être plus tard... Mais pourquoi pleures-tu? Tu aimais
donc Jessie comme une sœur? Elle ne le méritait guère, dis-toi bien
cela!...
Georges ne se contient plus; il est secoué de hoquets, puis, retrouvant
l’usage de la parole, se détache des bras de sa mère:
—Maman, ne m’interroge pas non plus! Je ne pourrai plus vivre sans la
compagne que vous m’aviez donnée; c’est vous qui l’aviez choisie, et
j’avais cru que c’était pour toujours! Laisse-moi, ne me plains pas.
Allons, adieu, Maman! Je retourne à mon travail, n’en parlons plus...
Deux heures plus tard, des agents de police sautaient hors d’un fiacre,
sonnaient à la porte. Ils accompagnaient Georges qu’ils venaient de
relever sur la ligne du tramway. La jambe gauche était brisée, à la
hauteur du genou; le visage avait porté, le sang coulait.
Les portes claquèrent, maîtres et serviteurs furent, en un instant,
autour de Georges, qui eut encore la force de gémir:
—Pas de mal! je ne suis pas mort! Je ne sais pas encore sauter de la
plate-forme de ces nouveaux omnibus à rails! J’ai été traîné, cinquante
mètres!
Le chirurgien lava le genou, inspecta la plaie, prit une mine sérieuse,
ne se prononça pas. L’accident était inexplicable. Désespoir? Tentative
de... Pourquoi?
Des mois, Georges resta étendu; il ne devait plus jamais marcher sans
une légère claudication. Pendant des jours et des nuits, gardé par la
vieille nourrice, dégoûté de lire, toujours songeant à Jessie, il tâcha
de reconstruire le drame qui avait précédé la fuite de sa compagne et
de Gonnard. Avec Nou-Miette, il s’enhardissait parfois, comptant sur
l’indiscrétion de cette bavarde.
Elle se fit beaucoup prier.
—Enfin, Miette, dis-moi donc ce qui s’est passé! Il faut que je le
sache! Je ne suis plus un enfant; raconte, je te jure que personne
d’ici n’en saura rien! Je devrais bien être mort, au lieu de Jacques!...
—Laisse-moi donc tranquille! mon petit doigt me disait que ces gens-là
ne valaient pas la corde pour les pendre; pas la pauvre idiote, mais
ces Gonnard!... Il y a des choses qu’une femme de mon âge aurait honte
de te raconter, mon pauvre chéri! Ah! c’est un animal, une bête brute,
ce Gonnard. Ellen l’aimait trop; elle se serait «endêvée» pour lui. Il
voulait la quitter, elle a voulu le retenir; avec ce cochon-là, elles
avaient fait un marché... Mais non, je ne veux pas!... Enfin Jessie est
venue implorer ta maman de la faire partir au loin.
Et Georges, tout d’un coup, se rappela un rêve atroce, de plusieurs
mois auparavant. Il avait vu Jessie exsangue, gémissante, fouettée
par sa sœur dans une chambre d’hôtel, sur un lit aux draps défaits,
maintenue par Gonnard qui avait, comme Viterbo, des pantalons à patte
d’éléphant et une raie au milieu du front.
—Etait-ce un cauchemar, ou la réalité? Lui-même n’était-il pas, en ce
moment, la proie d’une hallucination?
La vie des hommes est si drôle et si triste! Jacques et Marie devaient
être bien mieux, là-bas, au Paradis...
2.