JESSIE

A l’âge habituel de l’heureuse ignorance, Georges Aymeris apprit que

les hommes vieillissent, puis meurent; que parfois aussi les enfants

disparaissent subitement pour ne revenir plus jamais. Il entrevit les

horreurs de la guerre et connut les premières angoisses de l’amour.

De Marie, sa sœur, il ne se souvenait pas. Son frère aîné, Jacques,

joie de la famille Aymeris, un petit hercule de quatorze ans, bien

droit sur ses jambes, gai, d’humeur égale, gagnait par son aimable

naturel quiconque l’approchait.

—Qu’est-ce qu’on ne ferait pour monsieur Jacques? On se jetterait à

l’eau pour lui plaire, il est si gentil! Et point fier! Tout comme

Monsieur! Il est juste et si généreux! Il vous donnerait jusqu’à son

dernier sou... Ainsi pensait Antonin, le maître d’hôtel.

Les manières un peu brusques de Jacques, sa mine fraîche et ses gestes

vifs contrastaient avec la pâleur, le silence de Georges, un tardillon

portant encore des jupes, et à l’air toujours effarouché.

—S’ils élèvent monsieur Georges, ils auront de la chance!—disaient les

domestiques.

Ses yeux, couleur de nigelle, semblaient suivre un rêve et fuyaient les

vôtres. On ne savait de quoi lui parler; certains, qu’il déroutait par

sa bizarrerie, le trouvaient hautain.

Si différents l’un de l’autre, les deux frères ne se quittaient pas.

Georges adorait Jacques, son maître, son chef, son Dieu; Jacques avait

pour son cadet l’admiration et la condescendance d’un molosse à l’égard

d’un king Charles. Georges ne se mêlait point aux jeux où la force se

dépense, aux exercices dans lesquels excellait Jacques.

—Il aime les livres, ce sera un savant, il est plus intelligent que

moi, vous verrez!... disait Jacques.

Un jeudi de mai, Octave, le cocher, donne à Jacques une leçon de

guides; les deux chevaux sont attelés au break. Dans la voiture,

Georges, avec Nou-Miette, prend l’air au Bois de Boulogne; on s’arrête

au lac pour distribuer du pain de seigle aux cygnes et aux canards,

en attendant l’heure où le Prince Impérial, parfois, sort avec

l’Impératrice. Octave distingue au loin un cliquetis d’acier, le trot

d’un escadron. Sont-ce les Guides ou les Cent-Gardes?

—Le Petit Prince! Fixe!—commande Octave, militairement.

Mais Jacques, au lieu de se dresser sur le siège, son chapeau à la

main, abandonne les rênes au père Octave; pris de malaise, l’enfant

pâlit, glisse du siège sur la banquette intérieure, désigne son ventre

avec une expression et un bon sourire qui voudraient rassurer la

nourrice.

—Là, j’ai mal, là, à droite... Ce n’est rien. Mais ça me fatigue de

conduire...

On rentre bien vite à la maison, dès que le Prince Impérial a disparu

dans un tourbillon de poussière et le caracolement des chevaux.

Dès le soir, deux médecins et une religieuse sont au chevet de Jacques.

Des portes sont ouvertes et fermées avec précaution; on chuchote dans

les couloirs, on prépare des cataplasmes, des tisanes, on manie le

thermomètre. Visages inquiets; les voix sont altérées. On ne s’occupe

plus de Georges. Mais il tâche de saisir les dialogues mystérieux

échangés tout bas. C’est l’appareil de la maladie.

Une longue semaine—inoubliable, celle-là!—Georges traîne des heures

vacantes au fond du jardin; les devoirs sont supprimés, «les grands»

veulent qu’il joue seul.

Le prochain samedi, Georges est, avant le déjeuner, dans l’avenue qui

descend vers la Seine; accablante chaleur! Des feuilles de marronniers

emmêlent leurs anneaux d’ombre et de lumière sur le sable et le gazon;

maman s’approche, d’un air qu’on ne lui connaissait pas; elle pince les

lèvres, hausse les sourcils et baisse les paupières, sans ce rire de

maman—mais où est-il, ce rire?—qui accueillait les enfants... Une larme

glisse sur les joues de Mme Aymeris. Georges soudain s’aperçoit qu’elle

n’est pas jeune comme les autres mères.

—Cher petit, désormais tu vas être seul avec nous; il faudra que tu

sois bon, obéissant, très sage, tu ne feras pas de chagrin à papa, ni

à maman, mon chéri! Jacques est _Là-haut, avec le Bon Dieu_... Prie,

pour que les anges le reçoivent gentiment parmi eux.

Georges se jette dans les plis d’une jupe noire, il pleure, il étouffe,

sa maman le baise au front. Il n’ose interroger. Il fait grand jour, et

c’est la nuit!

Que se passe-t-il?

* * * * *

M. et Mme Aymeris, frappés par la dernière catastrophe qui ruinait

tant d’espérances, demeurèrent tremblants. Ils allaient être souvent

malhabiles, comme père et mère du chétif marmot dont ils auraient pu

être les grands-parents, auquel ils s’étaient promis de cacher l’image

de la mort, comptant entretenir le plus longtemps possible dans son

cœur l’illusion et la confiance qui sont un rayon de miel au seuil de

la vie. Selon les familles, notre nature et le caprice du destin, les

grands mystères nous touchent plus ou moins tard; le rideau du théâtre

s’entr’ouvre et se referme sur d’obscures toiles de fond qui inquiètent

peu certains esprits, si elles éveillent, chez de plus mièvres, une

furtive et angoissante curiosité. L’inconscience ne nous assure point

à tous la félicité. Quoiqu’il ne possédât pas la joie de vivre, qui

aux moindres gestes de Jacques donnait la grâce d’un jeune animal,

ce soudain contact avec la mort avait frappé Georges de stupeur; dès

ce moment il eût révélé à quelqu’un de sagace l’antinomie de sa rare

intuition des choses et d’une crédulité dont il ne se corrigerait plus.

La plupart des enfants ne découvrent la mort que sous des allusions

poétiques et fleuries; les grands ne l’évoquent guère en leur présence,

à moins d’y être contraints, et ne la nomment-ils encore qu’en baissant

la voix, ainsi qu’une dévote qui prononce le nom du Seigneur. A Paris,

les cyprès dépassent à peine les murailles d’un cimetière lointain,

si, au village, la fosse se creuse devant toi: le camarade d’hier, qui

était à tes côtés, n’y est plus; on le porte un beau matin dans un coin

de terre, où tu passeras le dimanche en allant à la messe: le même sol

que tu fouleras demain, toujours.

Jacques est parti... et pour où donc?

—Ton frère Jacques est au Paradis,—assure Mme Aymeris.

Georges demande où est ce Paradis. Georges croit tout ce qu’on lui

raconte; mais il a besoin de voir, de se représenter l’image des choses

dont on lui parle. Est-ce le Père Lachaise, Montmartre?

La plupart des adultes se rappellent mal ces premiers avertissements

qui, parfois, influent sur toute l’existence d’un homme.

Dès le jour du «départ», les grandes personnes marquèrent à Georges

encore plus de sollicitude que naguère; elles se forçaient à rire, puis

poussaient des soupirs comme auprès d’un malade. Georges devenait un

personnage. Il s’entendit appeler l’héritier, l’enfant unique. Combien

de temps encore ne devait-il pas se redire à lui-même: «Je suis un

_enfant-tunique_! Pourquoi _tunique_?» Etait-ce à cause de cette longue

veste qu’on lui fit mettre avec une paire de pantalons, ces culottes si

désagréables et qui frottaient entre ses genoux? Il pleura, le jour où

on lui coupa ses boucles de cheveux, quand sa jupe fut donnée à un plus

petit que lui.

Il porta des cols bordés d’une double ganse noire, des gants de fil

noir, un complet noir. On ferma à clef la chambre de Jacques, contiguë

à la chambre de Georges, lequel fut installé dans un pavillon, au fond

du jardin. La cloche resta muette pour l’annonce des repas, désormais

servis à part pour l’enfant et ses bonnes; ces femmes, vêtues de noir

comme Mme Aymeris, appelèrent Georges: mon pauvre petit. Pourquoi

_pauvre_ petit? Georges était-il donc devenu un pauvre, parce que

Jacques était ailleurs? Ne le reverrait-il plus, son frère?

Les explications qu’on donne aux enfants—la plupart en demandent

à propos de tout et se contentent des plus vagues—enrichissaient

un dictionnaire dont les vocables continrent un sens provisoire,

insuffisant pour l’intelligence de mon ami. Il fut exigeant au début,

insista trop et, les réponses étant contradictoires, s’abstint de

questionner, essaya de deviner, puisque les petits sont au centre d’un

univers dont ils ne doivent rien savoir. Sans doute en était-il ainsi,

dès que les pères ont un crêpe à leur chapeau et que les mamans rangent

leurs bijoux dans les écrins. C’est maman qui paraissait _pauvre_, sans

ses boucles d’oreilles et sa châtelaine d’or!

La maladie? un malade? Souvent Georges toussait; alors on le confinait

au lit. Etait-ce là le signe de la maladie? Non! Georges voulut être

un malade «pour de bon», comme Jacques. Par esprit d’imitation, il se

plaignit, sans dire précisément de quoi... enfin les médecins lui

tâteraient-ils le pouls? Si, de sa propre expérience, Georges pouvait

enfin savoir «ce qui se passe» quand les parents changent de visage

et parlent bas! Il se plaignit donc d’avoir mal au ventre, à droite,

comme Jacques. Il irait peut-être au «Paradis où l’on est reçu par les

anges». Il savait que les anges sont blancs et qu’ils ont des ailes.

Mais le Paradis?... sa couleur?

[Illustration: Georges, Nou-Miette et Sélik]

Couché, Georges ne mourut point comme il le souhaitait; mais il

languit, s’ennuya; il eut trop chaud sous ses couvertures, patienta,

tels les pêcheurs à la ligne au bord du Lac, puisque le docteur Brun

disait:

—Il est prudent d’attendre: rien encore ne se déclare. Il a seulement

un peu de température. Je reviendrai demain.

Nulle fièvre ne se déclara. Bientôt Georges voulut reprendre ses

expéditions au Bois de Boulogne, entre l’ancienne nourrice de sa sœur,

Nou-Miette, et une Anglaise, la Miss Ellen, engagée par M. et Mme

Aymeris dans le dessein d’alléger par sa jeune présence l’atmosphère

devenue si lourde et si funèbre dans la maison.

On amena chez Georges de petits camarades avec lesquels «il ne savait

quoi faire». Il leur eût donné ses joujoux et les tartines de son

goûter; mais il s’essoufflait à suivre les courses folles des garçons.

Georges peignit à l’aquarelle sur de la toile à draps, qu’il clouait

sur un châssis de sapin à la façon des tableaux à l’huile. On le

conduisit au Louvre quand il pleuvait. Les salles égyptiennes eurent

ses préférences. Assis sur un pliant qu’emportait la nourrice, il

copia des momies et des sarcophages. Georges avait vu chez ses parents

Mariette-bey, au milieu de savants et d’artistes, quand on le menait

avec Jacques au salon, avant les fameux dîners du samedi.

On appela Georges _le petit égyptologue_. Les gardiens du Louvre

entourèrent ce gamin studieux, flanqué de ses deux dames d’atour, le

prirent pour un prince ou le fils d’un ambassadeur. Nounou et Miss

Ellen refusèrent de livrer le nom de ce «génie en herbe».

Mme Aymeris s’occupa de son éducation. Il lisait mal; quant à

l’écriture, il en était encore aux bâtons et aux O. Papa et les

médecins conseillèrent des ménagements. Mme Aymeris, déjà deux fois

si cruellement atteinte, n’hésita point entre l’ignorance et la

fatigue:—Plus tard Georges rattrapera les autres! La santé avant

tout,—avouait-elle avec un regret.

* * * * *

Tantes Lucile et Caroline, les deux sœurs cadettes de M. Aymeris,

étaient encore, quand je connus Georges, au premier plan dans les

récits de son enfance. Ces demoiselles critiquaient les parents

pusillanimes, tout en craignant, elles aussi, pour la santé d’un être

aussi débile que leur neveu, _l’enfant tunique_, leur adoré, «le

dernier des Aymeris».

[Illustration: Les tantes]

Dans les cahiers de Georges Aymeris, écrits plus tard, j’appris que,

par caprice d’indépendante, Caro avait vécu en Algérie, «tentée par

le désert et ses aventures». Ayant voulu à dix-huit ans épouser un

général trop connu dans le monde galant, elle était partie, humiliée

de subir la tutelle de son frère, M^e Pierre Aymeris, qui lui refusait

son consentement. Elle s’était mise en route, sans plan, sans projets

définis, seule avec ses deux angoras. L’épreuve fut au-dessus de

son courage et, ces bêtes dépérissant, elle revint à Paris, loua,

rue de la Chaise, un minuscule appartement, que douze autres chats,

dont elle était toquée, remplirent de leur nauséabonde odeur; ses

voisins la firent expulser du respectable immeuble; dès lors, Mlle

Caroline Aymeris décida qu’elle habiterait avec sa sœur, puisque

«Lili» ne se mariait point, hélas! Caroline Aymeris eût été farouche,

dans la jalousie, si elle avait eu un mari ou un amant; une mère

intransigeante, sévère, terrible, avec un enfant. Elle fut un tyran

pour Lili. Georges Aymeris me l’a décrite ainsi:

«Grande brune aux prunelles d’aventurine, romanesque, passionnée, mais

toujours sur la défensive, elle portait dans un corps de spadassin

un cœur qu’elle eût voulu héroïque, invulnérable.» Lili, une blonde

grasse, était capable aussi d’être une amoureuse. Repliées sur

elles-mêmes, elles n’auraient plus d’occasions de dépenser leur ardeur

qu’auprès de Georges, désormais la raison d’être de leur existence,

l’héritier de leurs principes, leur «propriété». En âpre lutte avec

leur belle-sœur, si elles tâchèrent d’oublier leur neveu, rompirent

toutes relations dangereuses pour leur tranquillité, firent le vide

autour d’elles, leur Georges resta le dernier sujet extérieur de leurs

préoccupations de solitaires, car elles avaient cet esprit de famille

qui leur faisait prendre en public la défense de M. et Mme Aymeris; et,

d’autre part, elles daubaient sur ces ingrats quand elles étaient tête

à tête. Elles avaient, certes, pour leur frère «de la considération»,

et qui donc n’en aurait pas eu pour Pierre Aymeris? Quant à Alice,

leur belle-sœur, elles la tenaient pour «un élément de désordre dans

l’économie traditionnelle de leur maison».

[Illustration: Jessie]

Avant d’aller plus loin dans ce récit, il conviendrait de faire

connaître au lecteur les personnages dont notre héros portait en lui

l’hérédité. Georges Aymeris a tenu, pendant une longue partie de sa

vie, un journal qu’une main pieuse, mais criminelle, a détruit. Dans

ces cahiers, Georges, à l’aide de ses souvenirs, avait reproduit,

telles que sa mémoire le lui permettait, des anecdotes contées par sa

mère, imprudemment peut-être, si l’on songe à l’influence qu’elles

eurent sur lui. M. Aymeris avait la discrétion professionnelle; Mme

Aymeris n’en pratiquait aucune. A l’intimité presque choquante qui

s’établit entre cette mère, âgée, et ce fils trop jeune, nous devons

la partie la plus intéressante du journal—de 1880 à 1895, date de la

mort de Mme Aymeris... Il semble que ce fils et cette mère, qui avaient

entre eux tant d’affinités et qui s’aimèrent si violemment, aient eu

peu le sens des responsabilités envers le prochain. Georges me rapporta

ce paradoxe d’un mémorialiste, qui l’avait beaucoup frappé: «Parmi les

secrets qu’on m’a confiés, j’en sais peu qui méritaient d’être gardés.»

Le grand-père, Emmanuel-Victor, bâtonnier de l’Ordre des avocats,

s’était marié deux fois. La première, en 1804. De son premier lit

naquit Pierre. La première Mme Aymeris, morte en donnant naissance

à ce fils, ne laissa point, dans la mémoire de la famille, profonde

trace de son passage ici-bas. Celle qui lui succéda, en 1820, dans

la couche d’Emmanuel-Victor, fut la mère de Caroline et de Lucile;

Berthe Aymeris, Marseillaise d’origine, fille d’un amiral Chancelot,

s’éteignit dans l’établissement d’un neurologue. Lili et Caro ne

l’avaient pas revue depuis le jour sinistre où, les ayant prises

pour des crapauds, la démente les poursuivit à coups de canne; si

ces demoiselles l’avaient aimée, maintenant elles ne faisaient plus

allusion à leur mère. Caroline savait qu’elle ressemblait à la folle;

la crainte de ce funeste héritage prit la forme d’une obsession.

Pierre, M^e Aymeris, tenait de la sienne un charme naturel, mais une

bonté un peu passive qui l’aurait mal servi dans sa carrière, n’eût-il

reçu d’Emmanuel-Victor un jugement sûr et que, seule, corrigeait

parfois sa pitié pour l’adversaire. Pierre Aymeris, avocat aurait

fait des excuses à la partie adverse, s’il eût osé:—Il ne plaide que

les causes justes... Qui choisit M^e Aymeris doit avoir le Droit pour

lui,—disaient ses clients.

[Illustration]

Les magistrats lui accordaient une place à part dans le barreau. Si

son discours n’avait pas les «fulgurances de celui de son père»,

on reconnaissait en Pierre Aymeris un plus sûr conseil qu’en

Emmanuel-Victor. Excepté pour lui-même, le pauvre!—eût dit sa femme et

cousine germaine. Alice, dès le couvent, «s’était languie» du collégien

Pierre, dont elle eût voulu se faire remarquer. Pendant les vacances,

elle lui décochait de tendres œillades, commençait des phrases

amphigouriques, tant émue en lui parlant, qu’elle «bafouillait».

Pierre la «reprenait». La brusquerie d’Alice, ses saillies comiques

s’amortissaient comme une balle contre la correcte façade du cousin.

Alice était telle une chèvre qui use de ses cornes contre ceux mêmes

qui la flattent. Attachée au piquet, si elle casse le lien, la pauvre

bête est mise à la chaîne, un peu plus loin. L’enfant impatiente, mais

sévèrement régentée, savait qu’au moindre mouvement d’indépendance elle

serait punie. Ses plaisanteries étaient celles des enfants battus.

Alice pinçait l’oreille de Pierre, lui glissait des billets doux dans

ses poches et se sauvait. Pierre, au lieu qu’il l’en remerciât ou y

répondît par quelque gentillesse, corrigeait les fautes de grammaire de

«la linotte», mais se dérobait à ses avances. A vingt ans, Alice dut

se résigner; elle s’arma de patience et attendit «la fin du voyage au

long cours»—disait-elle;—la destinée lui ramènerait «le capitaine las

de parcourir le monde».—Alors serait-elle «sur le quai, toute prête à

poser sur le visage du prodigue un baiser de pardon...»

Georges trouva dans les papiers de son père une lettre que Pierre

Aymeris avait toujours gardée:

_Cher Pierre_,

_Est-il trop tard? Est-il jamais trop tard? Tu en cherches peut-être

«une» trop loin, quand tu la trouverais si près! Passeras-tu à côté

d’elle sans la voir? A mon âge, je ne t’offrirai plus les aventures

romanesques de l’amour; mais je serai toujours là et jamais ne me

lasserai d’attendre. Un mur se dresse de plus en plus haut, qui me

cache le futur. Un regard de toi le ferait crouler._

_Ta fidèle cousine, qui voudrait être ta fidèle compagne jusqu’au

tombeau._

_Alice._

P.-S.—_Comme je voudrais t’aider! Tu as besoin d’une femme énergique,

avisée, qui te montrât les pièges tendus à ta bonté, et te protégeât

contre les excès de ton cœur..._

Nous ignorons comment s’était conclue cette union des deux cousins

germains, qui avaient déjà de beaucoup, dépassé la trentaine.

Caroline et Lucile avaient peu d’idées communes avec Alice Aymeris;

moins encore de bienveillance pour cette cousine qui avait donné des

leçons de dessin;—n’avait-on pas songé pour Alice à une situation de

dame de compagnie? Ceci équivaudrait, selon elles, à une mésalliance.

Alice Aymeris était passée, du couvent de son enfance, à celui des

dames de l’Adoration Perpétuelle, où sa mère, veuve, avait élu domicile

près de sa fille aînée, qui y avait pris le voile. Dans un corps de

bâtiment où était la loge de la sœur tourière, habitaient quelques

«dames pensionnaires» laïques, elles-mêmes presque des religieuses.

En deux chambres froides, Mme Vve Caron-Aymeris vécut pauvrement avec

Alice, afin d’être plus proche et «plus digne de sa sainte fille

Blanche», que les règles d’un Ordre cloîtré lui défendaient de voir;

mais elle entendait aux offices le soprano de Blanche monter sous les

voûtes de la chapelle.

Mme Caron-Aymeris était janséniste, et d’une cruelle austérité. Alice

faisait le ménage de sa mère, balayait les couloirs avec les sœurs

converses; elle aussi était une sorte de converse en bonnet et pèlerine

d’uniforme. Ses cheveux se divisaient en bandeaux noirs et lustrés.

Sortait-elle? Espérant apercevoir Pierre chez l’oncle Emmanuel-Victor,

elle ajoutait un col tuyauté, prenait sa robe de soie puce, et, sous sa

capote améthyste à brides noires, ses yeux étincelants d’intelligence

lui prêtaient une sorte de beauté. Dans la famille, le mot d’ordre fut:

Alice n’a pas d’âge; ni âge ni sexe.—En l’épousant, Pierre, une fois

de plus, s’oublie lui-même,—dirent les sœurs, quand la nouvelle fut

officielle.

Le bonheur ferait-il reverdir la plante aux feuilles jaunissantes?

Pierre et Alice, mariés depuis un an, Lili et Caro conclurent: Pierre

a trouvé son maître en sa cousine... Ah! la fine mouche! Qui l’eût

crue si maligne? Elle tient son trésor: l’avocat en passe de devenir

bâtonnier, celui que recherche le monde, qu’on invite aux Tuileries.

Pierre n’aurait-il pu rencontrer parmi ses belles connaissances des

douzaines de femmes qui eussent au moins su tenir sa maison, présider

aux réceptions, faire figure?

Mme Aymeris n’avait manqué que d’une occasion pour s’affirmer; elle

prit la barre, commanda et se fit obéir. Econome et prudente, elle mit

bon ordre aux trop généreuses aumônes de son époux, tâchant d’avertir

l’excellent homme qu’amollissait la pitié. Une franchise, parfois

maladroite, irritait M. Aymeris et ne l’éclairait point.

Les enfants vinrent: Marie, Jacques, puis Georges. Les deux aînés

moururent.—Si je les avais eus plus tôt, ce qu’ils seraient

maintenant!—disait Alice.

Ces maternités tardives, au lieu d’épanouir Mme Aymeris, l’épuisèrent.

«Les fruits de l’arbre vétuste tombèrent au premier souffle de

l’aquilon,» écrit mon ami quelque part, dans le ton de l’époque.

* * * * *

Au début de son journal, Georges évoquait la maison de ses parents

vers 1868. Il se voyait entouré de vieillards. Père, mère, tantes, Mme

Demaille, la marraine de Marie, Nou-Miette, les serviteurs, Miss Ellen,

étaient pour lui des _centenaires_. Quand Georges demanda pourquoi

Amable, la doyenne des Aymeris, qui l’avait tant gâté, était morte, on

lui avait répondu:

—Parce qu’elle était très vieille.

—Quel âge?

—C’était une centenaire.

—Une centenaire, qu’est-ce que c’est?

—Une centenaire, c’est quelqu’un qui a vécu un siècle.

—Qu’est-ce que c’est, un siècle? C’est vieux?

Et Mme Aymeris, à bout de ressources, eut recours à une image.

—Le poirier qui ne donnait plus de fruits, tu sais, en bas du jardin,

près de tes poules et de tes lapins, le tronc sur lequel grimpent des

capucines? C’était un centenaire, on en a fait des bûches.

—Ah!

Et tout le monde était devenu pour Georges, les enfants exceptés, des

_centenaires_, ceux qu’on emporte ailleurs, ceux qu’on abat comme des

arbres.

Tel un oiseau des îles, rare et dépareillé, Georges, seul dans sa cage,

voyait au travers des barreaux des gens faire des choses interdites à

lui, et il ne rejoindrait jamais ces centenaires.

Plus de Ranelagh, à cause de l’humidité des pelouses et des quinconces;

défense de s’approcher des autres enfants qui ont la coqueluche ou

des éruptions mal guéries. Autour du Lac, levant la tête, autant

dire tenu en laisse par Nou-Miette, il assistait aux derniers fastes

de l’Empire. C’était une procession de calèches, de daumonts, de

«mylords», des livrées et des harnais de gala, plusieurs rangs de

voitures d’où débordaient des crinolines, un roulement sourd dans

l’avenue de l’Impératrice; ces cortèges, qui passaient au-dessus de la

ligne d’horizon comme des poussières dans un rayon de soleil, faisaient

cligner les yeux de Georges, et ses oreilles bourdonnaient encore quand

il regagnait la triste maison des siens.

En juin, c’était Dieppe, où il habitait une autre maison de

centenaires, celle de ses cousins Voinchot; Dieppe, maintenant sans

Jacques, jadis bâtisseur pour son petit frère Georges, de châteaux

en galets, de forteresses où brillaient des cabochons de verre,

des fragments de bouteilles polis par le flux et le reflux, et qui

ressemblaient à des émeraudes. Il y avait aussi du silex aux marbrures

d’onyx, des coquillages; le sable et des herbes marines encroûtaient

leurs arêtes. Miss Ellen veillait à ce que Georges pateaugeât à marée

basse, pour affermir ses chevilles dans l’eau salée des flaques; mais

Nounou tenait pour dangereuse la pêche aux crevettes. Georges traînait

au bazar du Casino, aguiché par les sébiles russes, une pacotille

d’objets algériens, des chinoiseries et des lanternes japonaises; à

l’atelier de l’artiste-photographe, c’étaient des presse-papiers de

grès sur lesquels les voiles d’un brick se gonflent, un paquebot lutte

contre la tempête; sur un autre galet, le pinceau de M. Julius avait

peint une mouette qui rase la «surface de l’onde», un oiseau aussi

grand que ces barques polletaises, dont les rameurs en bonnet de coton

piquent de rouge un ciel de tempête: cruelles tentations pour Georges

qui n’était pas très riche. Nou-Miette grognait:

—Et dire qu’il y a des petits comme toi, qui n’ont même pas de pain

à se mettre dans le ventre!...—Georges regardait, du coin de l’œil,

les ivoiriers de la Grande Rue. Le pauvre Jacques avait-il assez

raillé les stations de Georges devant les vitrines, pleines de

poupées-baigneuses, de marchandes de harengs et de ces figurines en

terre cuite que modelait alors le fameux Graillon.

M. et Mme Aymeris défendaient à Georges le bal d’enfants, comme tous

les plaisirs de son âge, dont il se sentait peut-être moins privé, car

la froideur de son sang avait fait de lui un petit vieillard, déjà un

«centenaire» lui aussi. Pourtant les lois infrangibles qui régissaient

ses jours comptés, se relâchaient un peu pendant les quelques semaines

à Dieppe; il s’allégeait de ses châles de laine, des cache-nez, des

guêtres, des pompons de soie bleue, cousus à son chapeau pour protéger

ses oreilles en hiver. Oh! le froid de ces longs corridors de Passy,

de ces dalles noires et blanches, de ces hauts murs d’où l’humidité

suintait! Un seul poêle à bois chauffait l’ancien rendez-vous de chasse

d’un fermier-général devenu, sous Louis XVIII, une école de Maristes,

puis qu’Emmanuel-Victor avait loué «pour y camper tant bien que mal

dans la banlieue.»

Georges, se rendant d’une pièce dans l’autre par les couloirs, pliait

sous la charge des paletots et des plaids que «ses femmes» jetaient

sur ses épaules. Mme Aymeris, jusqu’à son mariage ignorante des

précautions, subit l’influence de la crainte et du chagrin, devint

capable, pour Georges, de menus soins qu’elle eût jugés absurdes, du

temps de Marie et de Jacques; s’était-elle avisée que les grosses

tranches de viande fussent mauvaises pour l’intestin? Et ces heures

d’escrime, de gymnastique, de cheval? Si c’était à refaire! Et Mme

Aymeris levait les bras au ciel, quand Miss Ellen lui disait:

—Madame, chez nous, les enfants mangent des purées et des légumes; on a

tué master Jacques avec les «joints»[1].

Miss Ellen avait, à ses débuts dans la maison Aymeris, voulu installer

une _nursery_, avec le régime britannique. Nou-Miette s’était gaussée

de «ces manières». Elle bouda, et Mme Aymeris lui obéit. Selon cette

campagnarde, les bains, les jambes nues, c’était bon pour «les

Angliches».

—Il faut être des Turcs, pour résister à l’eau froide—disait-elle.—Les

petits Français portent des bas et sont propres, sans avoir des

baignoires comme des femmes de mauvaises mœurs. Ah! Madame ne voudrait

pas!... Note Jojo n’est pas un sac à bière, i’n’sera jamais un hercule

de force, comme mon pauvre Jacques! il lui faut de la bonne viande

saignante et qu’il n’attrape pas froid...

Mme Aymeris ajoutait un caleçon de futaine, un gilet de tricot, et les

prescriptions devenaient encore plus rigoureuses dans leur absurdité.

On allait s’occuper de l’instruction de Georges, à huit ans. S’ils

hésitaient entre les différentes hygiènes, les Aymeris n’avaient pas

de doute quant à la supériorité des femmes pour cultiver l’esprit d’un

enfant délicat. Des maîtresses viendraient, chacune une demi-heure

à la fois, pas plus, mais tout le long du jour, dispenser, «en se

jouant», les multiples bienfaits de leurs respectives lumières. Georges

apprendrait «en s’amusant». Nou-Miette eût volontiers «fichu ces

savantes à la porte».

—Ces drôlesses-là, elles ne me donneraient même pas la main, bien

sûr!—ricanait-elle.

Soit incapacité d’un effort, ou par la faute des professeurs qui

avaient ordre d’être indulgents, Georges apprenait mal, et la

lecture le congestionnait. Il s’allongeait sur les sofas, dessinait,

griffonnait au crayon de petites compositions littéraires, qu’il

déchirait dès que finies. Il écoutait tante Caroline toucher du piano.

Mme Aymeris lui enseigna les notes de musique, mais s’il avait de la

mémoire pour les mélodies, et la voix juste, il ne retenait point

le nom des notes. Mme Aymeris se munit d’un solfège dont elle le

poursuivait jusque dans les escaliers; elle s’asseyait sur les marches,

Georges s’obstinait-il à y demeurer, ne le lâchant plus qu’il n’eût

reconnu un _fa_ d’un _ut_, un _dièze_ d’un _bémol_, une _croche_ d’une

_ronde_.

—Faites-lui entendre de la musique!—disait M. Aymeris. Je veux que mon

enfant en entende de la bonne, tout de suite. Il voudra en faire aussi.

J’ai trouvé dans les souvenirs de Georges ce dialogue de son père et

d’une certaine Mme d’Almandara.

(Du journal:)

_Quand Fernande d’Almandara, ex-premier sujet à l’Opéra, détaillait un

air de la Juive, son grand succès d’antan, ou apportait la_ Prière

_d’une_ Vierge (_(elle était pianiste et pinçait de la guitare_),

_mon père l’interrompait sans pitié_:—_Ma chère Fernande, pas de ces

fadaises, je vous en supplie! Vous donneriez à Georges de mauvaises

habitudes. Il y a tant de chefs-d’œuvre! Pourquoi pas l’_Adélaïde _de

Beethoven? Vous la «disiez» si bien, quand nous étions jeunes! C’est

loin, Fernande! Y a-t-il longtemps de cela! Vos boucles châtain se

prenaient dans le bavolet de votre chapeau à épis de blé. Dès que

Georges en saura plus long, donnez-lui donc des réductions de Gluck!

Ah! cet Alceste! et Pauline Viardot! Pauvre voix, mais quel style!

Gluck, Beethoven_, les Saisons _de Haydn! Ma chère, c’est chez mon

père que Berlioz a fait exécuter pour la première fois le septuor des_

Troyens, _avec Gounod et Mme Charton-Demeure. Ici, l’on ne fera que de

la vraie musique. Je sais ce que vous en pensez, ma chère Fernande,

vous en tenez pour le_ Bel Canto, _les vocalises à l’italienne,

la_ Cenerentola! _Madame Alboni et la petite Patti! Vous êtes une

cantatrice!—Ce n’est pas si mal, soupirait Fernande, et peu importe la

nationalité du compositeur et de l’interprète, pourvu qu’on distraie le

mioche. C’est des côtelettes toutes crues, que je lui ferais avaler,

avant du Beethoven! Tonifiez-le, faites-lui des muscles... Dieu sait

ce que sera demain, pour lui!... Mon père ne me savait pas là, mais je

l’ai bien entendu. Mon père s’émouvait alors et, plus bas, questionnait

Mme d’Almandara:—Il est pâle, n’est-ce pas Fernande? Ah! si nous

n’avions pas l’horrible souvenir de notre Marie et de notre Jacques! Il

est vrai qu’au dire de mes parents, je n’avais que le souffle à l’âge

de Georges. Et je suis encore là, sur mes deux pieds! Tout de même,

Georges me navre..._

_Toute conversation dans ma famille prenait vite un tour mélancolique;

on évoquait sans répit les jours de deuil. J’étais comme le fils d’un

gardien de cimetière parmi les saules pleureurs; on entretenait les

tombes autour de moi, on m’en creusait une, on m’enterrait vivant. Je

ne comprenais rien aux silences, sans doute pleins d’un sens poignant,

où se perdait mon imagination._

* * * * *

Suivait ceci:

_Mes tantes déblatéraient à la cantonade. Elles parlaient en canon,

l’une reprenant la phrase de l’autre, à un autre diapason:—Georges

sera un mollusque, si Alice et Pierre ne le mêlent pas aux autres

gamins de son âge, disait Caro à sa sœur.—Oui, Georges sera un

mollusque, répondait tante Lili; mais si Alice avait pour deux sous de

bon sens, c’est nous qui le prendrions en main, ce petit, et nous en

ferions quelque chose. Pierre et Alice se débrouilleront, que veux-tu!

Ceux-là, ce qu’ils ont peu le sens de l’éducation!..._

_Ma mère prétendait que mes tantes la souhaitaient morte, qu’elles

n’aspiraient qu’à remplir sa place. Mon père prenait leur défense:—Du

moins, elles sont discrètes, mes bonnes sœurs, on ne les voit plus...

Te donnent-elles des conseils, à toi? Je t’en prie, Alice, de

l’indulgence! Tâche de les comprendre. Leur haute intelligence n’a

pas d’exutoire. La vie est dure dans notre classe, pour les femmes

célibataires..... Que veux-tu qu’elles fassent? Ce qui manque à Lili et

à Caro, c’est la tendresse d’un mari; j’aurais dû les laisser libres

d’en choisir un._

_—Peut-être! Mais pourquoi ne donnent-elles pas des leçons comme

maman? Elles me méprisent, elles nous jugent, et comment! Hier, je les

écoutais, elles en avaient après nous:—Ah! cette nourrice, cette Miss

Ellen! Des mercenaires, des exploiteuses. Alice et Pierre n’y voient

que du feu. Un beau jour, ils sauront ce qu’ils ont fait!—Et elles

ricanaient.. Oh! ce ricanement! Pourquoi en veulent-elles tant à Miss

Ellen?_

_—Alice—implorait papa—ne sois pas si nerveuse! Elles ont leurs

principes: nous n’avons que de la tendresse et des craintes pour notre

tardillon. Miss Ellen est une fille parfaite, Georges l’aime bien,

laissons parler mes braves sœurs..._

_Pauvre maman! J’avais, en pareil cas, envie de me jeter à son cou. Je

ne concevais pas qu’elle pût se tromper._

* * * * *

Ailleurs:

_Miss Ellen s’était assouplie et pliée à nos coutumes depuis son

arrivée en France, deux ans auparavant; elle était descendue chez une

parente à elle, Mrs Randall, ancienne gouvernante qui tenait un petit

magasin de papeterie et de livres anglais, rue d’Aguesseau. Ellen

avait traîné par le faubourg, dans des logements de cochers chics,

avec des nurses. Mrs Randall, imbue des traditions de l’aristocratie

où elle avait elle-même servi, tenait à ses principes et croyait au

rang. Ellen était d’une autre extraction que ces serviteurs de la haute

finance, elle dérogerait, selon Mrs Randall, en se liant avec eux. Par

l’entremise d’un fournisseur, celle-ci avait pu caser Ellen plus loin

du quartier des Champs-Elysées et de ses tentations; par hasard, c’est

à Passy, chez nous, qu’Ellen s’était engagée._

Les fonctions d’Ellen Mac Farren auprès de Georges consistèrent à

lui apprendre la langue anglaise par le jeu et la conversation.

Paresseuse et sentant le faisceau des Aymeris trop compact pour qu’elle

glissât, par le moindre interstice, un peu de son autorité auprès de

_l’enfant-tunique_, elle avait accepté d’être en sous-ordre de la

toute-puissante Nou-Miette, afin de jouir des avantages d’une maison

confortable, d’une vie facile et cossue.

La veuve Randall envoyait à Georges des bibliothèques entières de

toy-books[2], des albums d’images en couleur, _Little Bo-Peep_,

_Jack and the Bean Stalk_, des légendes de revenants, des contes

fantastiques en quelques lignes, des histoires où les Anglais excellent

à faire parler les animaux, pour les petits enfants. Les gravures en

taille-douce, dans une édition abrégée de Dickens, eussent tenu Georges

des semaines enfermé, hors d’atteinte, lui semblait-il, de ses tantes

qui n’admettaient que l’Histoire de France. Il était heureux loin du

mobilier d’acajou, des vases d’albâtre, du _Tireur d’épine_, de la

_Vénus de Milo_ et autres bronzes par quoi les clients témoignent à un

avocat ou aux médecins, de leur reconnaissance et de leur manque de

goût.

Georges aurait voulu les connaître, les héros de Dickens et ceux

des légendes qu’il croyait vivre pour de bon dans un monde où le

transportait son imagination. Combien il les préférait aux personnages

de Mme de Ségur, de petits sots et des parents ennuyeux, qui parlent

comme les tantes Aymeris!

—Miss Ellen, quand vous irez chez vous, emmenez-moi! Connaissez-vous Mr

Pickwick? Et David Copperfield? Et la Belle et la Bête? Et le Prince

Grenouille? Est-ce qu’on les rencontre? Sont-ils ressemblants, dans mes

images?

Ellen fit encadrer des chromos, extraits des numéros de Noël du

_Graphic_ et de l’_Illustrated London News_; Georges contemplait,

quand il se réfugiait chez elle, des paysages d’Ecosse, certain

château moyenageux aux fenêtres flamboyantes, par un clair de lune

qui bleuissait la neige d’un _Christmas Eve_[3]. Le pendant était

une salle de bal; des chasseurs en habit rouge buvaient à une table

de souper. Il y avait aussi des chevaliers en cotte de mailles, des

châtelaines vêtues d’orfroi et d’hermine, des écuyers galants, des

Indiens enturbannés, des convois d’éléphants et des voiles sur des

flots d’azur; un paysage, l’Himalaya perçant de ses cimes le lapis d’un

ciel oriental.

—Racontez, racontez, Miss Ellen! Comme c’est beau!

Et Miss Ellen enfilait des histoires jusqu’à ce que les tantes,

s’avisant que Georges n’était point au salon, demandassent à Mme

Aymeris:—Où est-il? Encore parti? Toujours avec l’Angliche? La place de

Georges ne serait-elle pas plutôt auprès de nous?

Et Mme Aymeris songeait aux courants d’air, à la fenêtre toujours

ouverte chez Miss Ellen.—La fureur des Angliches: l’air! Fresh

air, fresh air! ricanaient ces demoiselles pour alarmer leur

belle-sœur.—Nous, nous sommes des Françaises!

Georges allait s’enrhumer! Et il descendait à l’appel de sa mère,

dans la pièce aux fauteuils symétriques, dont le velours était

d’un vert pisseux. Il y retrouvait l’accablant ennui du _Salon des

Centenaires_.—Où est ma boîte à modelage? Tantes, qu’est-ce que vous

voulez que je fasse? J’ai assez de vos jeux d’oie, de vos dominos...

Georges bâillait. Ces demoiselles grommelaient:—Alice! Hein? Avais-je

raison? Il était encore avec la Miss! Mais, mon pauvre enfant, la Miss

est ici pour te laver, te nouer ta cravate, rien de plus! Je parie

qu’elle te parlait de ses chevaux, de ses grooms?

—Mais non, c’était des voyages.

—Allons, une partie de _bataille_, mon chou! Lili, Lili, fais donc une

partie avec Georges!

L’enfant s’enfuyait déjà; on le rattrapait.

—Non! Rendez-moi ma boîte de modelage!

Il n’y avait que cela qui l’amusât, ou les gravures.

Lucile et Caroline, ensemble, explosaient:

—Permettre à Georges de pétrir de la pâte plastique! Ça sent bien

mauvais et ça empoisonne les enfants. Le modelage? un métier de maçon!

Aussi, faisons de lui un contremaître, un plâtrier, un mécanicien...

Dieu sait quoi!...

Et, menaçant Georges:—Tu t’appelles Aymeris, mon cher, ton grand-père

s’appelait Emmanuel-Victor Aymeris! Il était bâtonnier de l’Ordre des

Avocats, noblesse oblige!...

Mme Aymeris embrassait Georges, l’emmenait dans le vestibule, après

avoir regardé les belles-sœurs avec rage, et elle claquait la porte.

—Tu n’as pas pris froid, au moins, là-haut, chez Miss Ellen? La

fenêtre était-elle ouverte, mon mignon?

Mrs Randall passait le dimanche à Passy, prenait le thé avec Miss

Ellen. Mme Aymeris, bienveillamment, causait avec la libraire qui se

crut autorisée à décrire la situation de ses autres neveux et nièces,

orphelins dans la banlieue de Londres. L’un, Thomas, fréquentait une

école qu’on ne pourrait bientôt plus payer; il y avait une chétive

fillette de dix ans et demi, à peine plus vieille que Georges,

Jessie, qu’il faudrait placer quelque part «sur le continent», à

Paris, sans doute, puisqu’elle aurait là, du moins, en Mrs Randall,

une correspondante. Celle-ci espérait que Mme Aymeris voudrait bien,

en plus d’Ellen, patronner Jessie; mais la fillette n’était ni assez

âgée ni assez instruite pour être gouvernante d’un enfant; sa tante

l’occuperait d’abord dans son commerce, quoique la patronne suffît

pour répondre à la clientèle, dans un magasin qu’eussent rempli trois

personnes assez mal avisées pour y faire emplette à la fois. Et le

logement en sous-sol! Alice Aymeris s’émut. M. Aymeris, après quelques

hésitations, décida que Jessie viendrait auprès de sa sœur Ellen et

serait la compagne de Georges. Les sœurs de l’avocat crièrent au

scandale. Lili ferait une exception; cette fois, c’en était trop! Elle

se promit qu’elle «secouerait» Alice, de la «belle façon». Elle lui dit:

—Eh quoi! Tu as détruit ta santé, tu te mines d’inquiétude pour tes

enfants à toi, tu as perdu Jacques et Marie, et tu vas recueillir

une vagabonde, une inconnue, on ne sait quoi! D’ici quelques années,

ce seront des rapports très gênants pour les enfants et pour nous.

Une étrangère de plus!... Ça nous apportera la fièvre... Pierre

a déteint sur toi, avec son besoin ridicule de faire le chien du

Saint-Bernard! Comme si tu étais à court de responsabilités! Vous

êtes fous, ton mari et toi, d’associer une fille à la fille manquée

qu’est votre tardillon!... Caro me le disait pas plus tard qu’hier:

_Vous ne vivez que dans les embrouilles!_ Est-ce que nous nous jetons

à la tête des autres, nous? Nous avons toujours été _discrètes_, mais

cette fois, c’est moi qui parle au nom de la famille, pour la mémoire

d’Emmanuel-Victor, notre père! Il n’y a que nous qui ayons le culte de

notre nom...

Les Aymeris songeaient parfois à adopter une fille, leur Marie leur

manquait tant! Peut-être Dieu leur envoyait-il Jessie: ils laissèrent

dire, et, vers la fin de l’automne, la petite Anglaise fit son

apparition.

Lorsque Georges Aymeris me parlait de cette époque, il revoyait

toujours avec mélancolie sa première rencontre avec l’enfant dont il me

donna le daguerréotype.

(Du journal:)

_Elle était descendue de l’antique berline du Bâtonnier, devant le

perron du «château», dans une jupe de tartan rouge et noir, plus

courte que ses pantalons; ses bas étaient couleur magenta; une toque

de faux astrakan se tenait verticalement sur un front bombé; ses yeux

hagards et à fleur de tête s’ouvraient jusqu’à ses oreilles, où des

boucles de cheveux étaient collées par le sel marin, la tempête ayant

fait rage entre Southampton et le Havre. Des mains osseuses, vertes

et transparentes laissèrent choir sur le marchepied de la voiture une

cantine mal ficelée, d’où s’échappèrent des rubans, d’innombrables

chiffons, un peigne édenté, une brosse sans poils et un savon. Miss

Ellen nous présenta Jessie. Jessie grimaça un sourire triste et niais,

rougit et se moucha; elle avait un rhume de cerveau, qui devait,

hélas! devenir chronique. Sa voix nasillarde et sourde semblait sortir

de son front. N’eût-elle fait tant de peine, dès l’abord on l’aurait

prise en grippe, comme certains malades d’hôpital, qui découragent par

leur seule apparence les meilleures intentions. J’embrassai Jessie,

cela nous gêna tous les deux. Jessie monta dans la chambre de Miss

Ellen. J’entendis mes tantes ricaner:_

_—Magnifique, la découverte d’Alice et de Pierre!_

_Je pleurai d’énervement. Je la trouvais très gentille!_

Ainsi Georges dépeint, sans l’embellir, l’objet de son premier amour.

* * * * *

Les premiers temps furent difficiles, mais l’intruse fit quelques

progrès dans la langue française; appliquée et studieuse, on la cita

comme exemple à Georges, l’isolé jusqu’ici sans émulation. Mme Aymeris

fit de son mieux pour s’attacher à la gamine; trouverait-elle en Jessie

Mac Farren «une sœur» pour son fils? En dépit de leur égal mutisme,

Georges et Jessie formèrent une sorte de camaraderie; de sourds-muets.

D’apparentes affinités agrafaient l’un à l’autre ces enfants qui se

sentaient perdus dans l’univers.

Ellen les apprivoisa petit à petit. Au parc, Jessie fut partenaire

dans des jeux paisibles. L’égyptologue enfouissait dans la terre des

statuettes de cuivre, des bougeoirs, des médailles, des vases de

verre, espérant les ternir et qu’il y fleurît de ces irisations de

paillettes métalliques, si chatoyantes dans les vitrines du Louvre.

Des jupes claires, des tabliers à «frills» au milieu des massifs de

lilas, égayèrent les allées ombreuses et le gazon où les arcs d’un

croquet étaient coiffés d’une fiche de couleur. Mme Aymeris chargeait

Miss Ellen de répandre autour d’elle la gaîté de la jeunesse. Jessie

essuya maintes fois la mauvaise humeur de Caroline et de Lili,

qui l’appelaient «l’emplâtre», parce qu’aux leçons _modérées_ de

gymnastique et de danse, où elle se rendait comme à la guillotine,

Jessie, semblant pétrifiée, aux ordres de la monitrice, n’avançait que

si Georges en faisait autant.

Pareille à toutes ses compatriotes, elle avait de «bonnes manières».

Mrs Randall l’avait dit:

—Vous auriez pu croire, Madame, que ma nièce ferait tache dans votre

intérieur, mais chez nous, il n’y a qu’un modèle, pour les sujettes de

notre reine Victoria, une seule chose compte: les manières. La «school

mistress», la mère, l’institutrice ou la nurse nous donnent les mêmes

habitudes, aux riches et aux pauvres. Jessie est d’humble condition,

mais _she has the manners of a perfect lady_[4].

Elle se tenait bien à table, rangeait parallèlement sur l’assiette,

quand elle avait fini d’un plat, sa fourchette et son couteau. Georges

ne les posa plus sur la nappe, par peur de la salir; il ne «sauça» plus

avec son pain; il ne s’appuya plus au dossier de la chaise; garda

sa serviette pliée sur ses jambes; «affectations d’outre-Manche»,

auxquelles les tantes se seraient laissé prendre, si Jessie eût été

«la fille d’une duchesse». Mme Aymeris s’en amusa, mais n’attachait

pas au protocole de la nursery autant d’importance que son époux qui,

par profession, avait fréquenté le monde élégant et la Cour Impériale.

M. et Mme Aymeris se congratulèrent d’avoir recueilli l’orpheline.

Si elle n’était pas «une aigle», en voici une qui ne ferait de mal à

personne!—Il était agréable que les enfants eussent ces jolies façons

que les Anglaises savent imposer aux bambins.

[Illustration]

Mesdemoiselles Aymeris fulminaient.

—Rule Britannia! On change les couverts à chaque service, maintenant,

chez les Pierre! C’est des bouffonneries du _Bourgeois gentilhomme_,

les Pierre sont tout à fait fous! Est-ce que leur Ellen et leur

Jessie, dans leur taudis londonien, avaient des cuillers et des

fourchettes de rechange? oseraient-elles faire leurs giries dans

l’office? Et ça veut donner des leçons à une famille Aymeris! Pour

Pierre, j’admets que ça l’amuse... Mais Alice! L’Alice de la rue d’Ulm!

Cela ne fera pas qu’elle n’appelle un Président: _M. le Conseiller_, et

qu’elle ne coupe la parole à ses convives, pour lancer une opinion à

briser la carrière de mon frère! Aussi Pierre recommence-t-il à dîner

dehors, il n’est plus jamais chez lui le soir.

Nou-Miette, par exception, prenait le parti des tantes:

—Je n’ai plus qu’à m’rentourner chez moi, Monsieur et Madame n’ont

plus besoin de mes services, puisqu’il y a des Angliches chez eusses...

Elle prépara ses malles. Mme Aymeris, toujours dupe des singeries de la

Nivernaise, augmenta les gages, lui offrit une vache et un âne pour «le

pays», lui fit jurer que jamais elle ne quitterait Passy, cette chère

nounou, «de moitié dans le deuil des Aymeris», celle à qui Marie et

Jacques avaient donné ce nom sacré de Nou-Miette!

La nourrice, entre deux sanglots, jura qu’elle fermerait les

yeux à ses bons maîtres. Mais son mari la rappellerait un

jour....—pleurnichait-elle—elle filerait au pays, quand Jojo serait

au collège, Madame devait comprendre; elle avait sa maisonnette, son

champ, que Monsieur et Madame lui avaient achetés. Et le frère de lait

de ce pauvre chéri de Jacques, son Jacquot à elle?... Elle reviendrait

quand Madame aurait besoin d’elle... par exemple à son _lit de mort_.

Lili et Caro «s’éclipsèrent». Les Pierre étaient chambrés par leurs

domestiques. Elles ne se mettraient certes pas entre l’arbre et

l’écorce.

* * * * *

Les vacances de 1870 approchaient. M. Aymeris venait d’acquérir le

domaine de Longreuil, près de Trouville; la restauration du manoir

était en cours, quand des rumeurs de guerre firent suspendre des

travaux entrepris en vue de longues saisons à la campagne, où Georges

devait trouver la santé.

Longreuil étant inhabitable encore et les événements se compliquant, on

pensa à Dieppe et aux cousins Voinchot dans la hâte de fuir Paris. En

cas de guerre, de désordres civiques, l’enfant aurait en ces cousins

des parents à qui l’on pourrait s’en remettre; ils ne demanderaient

pas mieux que de recevoir «Georges et sa smala».

M. et Mme Voinchot louèrent, à côté de leur maison, des chambres pour

la «suite» de Georges, selon la formule de la _Gazette Rose_. Mme

Aymeris, vers le 10 juillet, fit partir son fils; plus nerveuse que de

coutume, elle s’occupa des préparatifs, des provisions de vêtements

et de médecines, rédigea une liste de livres, avec de minutieuses

recommandations pour cette absence, de longue durée peut-être, puisque

Alice pouvait se trouver retenue auprès de son époux qui avait ses

devoirs à Paris. Les tantes admirèrent cette abnégation maternelle,

mais n’offrirent point d’accompagner l’enfant:

—En temps de trouble, on reste chez soi, pour défendre sa porte.

Les Voinchot chercheraient des professeurs: il fallait que Georges

travaillât un peu. Les amis dirent:—Les Aymeris ont des idées comme

personne! La guerre ne se déroulera pas en France, mais en Prusse, la

paix se fera à Berlin.

A Dieppe, c’était la pleine saison des bains, la fête. La chaleur avait

chassé vers les plages et les montagnes une foule de Parisiens. Les

drapeaux claquaient au vent, l’orchestre de Musard donnait des concerts

trois fois le jour, des montgolfières étaient lâchées, des courses en

sacs, des mâts de cocagne, des retraites aux flambeaux complétaient le

programme. Les Français voulaient être gais pour cette guerre, triomphe

facile des Aigles Impériales, fanfares de victoire à travers les

plaines du Rhin. Et commença la promenade militaire au son du tambour

et des clairons joyeux. A la grille du casino, à la sous-préfecture,

les baigneurs faisaient la queue devant les télégrammes piqués sous

le verre d’une boîte tricolore. _Guerre_, _Roi de Prusse_, _Bismark_,

_casques à pointe_: ces mots nouveaux vibrèrent dans les oreilles des

petits enfants qui faisaient des pâtés de sable et des forteresses de

galets, tandis que le ciel de France s’assombrissait vers l’Est.

Les cousins lisaient les journaux. Georges était-il présent? on les

repliait, on faisait _chut!_ en se mettant un doigt sur la bouche, et

l’on changeait de conversation. Un jour, sur la place Duquesne, une

bande d’hommes cria: A Berlin! à bas Guillaume! Et ils avaient l’air

fort méchant. Maman ne venait toujours pas. Pourquoi ne venait-elle

plus à Dieppe? Georges lui envoyait des lettres à lui dictées par Miss

Ellen. Enfin, Mme Aymeris fit une apparition de deux jours et, un soir,

s’en retourna disant:—Mon adoré, nous sommes en guerre, je suis plus

utile à Paris que je ne le serais ici; nos bons cousins me remplaceront.

Georges avait eu peur, mais, de même qu’à la mort de Jacques il

n’avait pas demandé:—Qu’est-ce que c’est, la mort?—il ne demanda

pas:—Qu’est-ce que c’est, la guerre?

En août, la fête continue, les hôtels regorgent de monde, jamais Dieppe

n’a été aussi brillant. Des voitures couvertes de malles viennent de

la gare et y vont. Georges apprend que papa est promu dans la Légion

d’honneur, par M. Emile Ollivier, son ami. Georges voudrait voir la

rosette rouge d’officier à la boutonnière de son père!

Les gardiennes éloignent du casino l’_enfant-tunique_, Jessie et

Georges longent les talus de la route d’Arques, cueillant des

scabieuses et des chandelles; on écarte Georges de la foule des crieurs

et des marchands de journaux. Les dépêches sont mauvaises, et encore

une fois les visages rembrunis des grandes personnes s’efforcent de

sourire en parlant à Georges.

En face des Voinchot demeurait un négociant en charbons, Gerbois, dont

Georges connaissait les fils, depuis une de ses premières visites à

Dieppe. On lui défend de saluer et même de regarder ces Gerbois, la

honte du quartier,—des galopins impossibles, «de la vermine».—Les

Gerbois faisaient des pieds de nez à Georges, s’il s’appuyait au

balcon en fer forgé des Voinchot. Le modeste hôtel des cousins, avec

ses nobles proportions et son badigeon jaune et blanc, date de Vauban,

comme la plupart des constructions dieppoises; un palais, aurait-on

cru, pour les Gerbois dont le fils Auguste, ce voyou, insolemment campé

sur le trottoir, faisait signe à Georges de descendre dans la rue.

—Viens donc naviguer ton vapeur dans l’ruisseau! T’as peur de t’salir

les mains? Ohé! l’aristo!

Miss Ellen attire Georges vers elle:

—_Don’t listen, dear, don’t look at those ruffians_[5].

Dans son premier sommeil, un soir, Georges est réveillé en sursaut; il

y a grand vacarme, le marché aux Veaux est plus éclairé que de coutume.

Nou-Miette ouvre la croisée, écoute. C’est une chanson effrayante

et magnifique: _Allons, enfants de la Patrie! Le jour de gloire est

arrivé... Qu’un sang impur abreuve nos sillons!_

—Qui est-ce qui crie si fort? Je ne veux pas entendre. Viens,

Miette!—supplie Georges, à moitié endormi.

—Dors, ce n’est rien! Ces vilains Gerbois ne sont pas encore couchés.

Ils font de la musique.

—C’est-il un feu d’artifice, comme au 15 août? la fête de l’Empereur,

dis? Des feux de Bengale, dis? On va tirer le bouquet?

Il se bouche les oreilles, ayant horreur des détonations. Il veut

voir Jessie. A-t-elle peur? Où est-elle? Les pavés résonnent sous les

semelles à clous des enragés danseurs de ronde.—Vive la République!

A bas les traîtres!—crient des voix avinées. On referme la fenêtre,

les volets, les rideaux. Nou-Miette embrasse Georges et l’appelle «mon

pauvre petit».

C’est la nuit du 4 au 5 septembre. Georges n’y pensera jamais plus sans

un frisson.

Deux jours après, l’enfant et ses femmes sont à bord de l’_Alexandra_,

paquebot à destination de Newhaven. Le pont n’est qu’une masse de

voyageurs, de malles, de ballots d’émigrants, en un mélange des trois

classes de passagers, un amoncellement de bagages retenus par des

cordes. Sur le quai, des bras agitent des mouchoirs, et c’est encore la

_Marseillaise_ parmi les sifflets du départ, le clapotis des aubes, les

adieux jetés du bateau à ceux qui restent.

L’_Alexandra_ n’est pas à un mille en mer qu’il incline sur l’un de ses

flancs, et des centaines de voyageurs, sacs et valises, roulent les

uns sur les autres; les bagages avec Georges et Jessie, assis dessus,

s’écroulent et sont précipités dans la cale aux marchandises, qui

n’est pas encore close. Un tumulte se produit; puis le navire exécute

une manœuvre; la plage de Dieppe, la ligne des falaises apparaissent

à l’avant, comme si l’on retournait en France: l’_Alexandra_, trop

chargé, rentre au port.

De nouveau, c’est la rue d’Ecosse et la boutique des Gerbois. La ville

de Dieppe est remplie de familles en fuite, de voitures, de malles. Les

cousins Voinchot préviennent M. et Mme Aymeris. Quel parti prendre?

«Faites-les échapper coûte que coûte» télégraphie-t-on, «prenez la

patache pour Boulogne ou le Havre, impossible quitter Paris.»

Mais le _Brighton_ fera un voyage supplémentaire ce soir et c’est la

couchette d’une cabine où l’on borde Georges Aymeris à côté de Jessie.

Ellen et Nou-Miette sont étendues sur le plancher. Les scènes de la

veille recommencent, plus émouvantes dans le mystère de la nuit. La

machine gronde, le vaisseau tremble, la sirène gémit et, bientôt,

ruisselle l’eau sur les vitres; un balancement vous berce, puis vous

déchire les entrailles, la lampe oscille, des vaisselles se brisent,

des commandements rauques s’entrecroisent sur le deck, le vent hurle:

Georges s’engouffre dans la tempête. Est-ce cela encore la guerre? La

fatigue, plus forte que l’orage, dompte l’enfant. Il rêve, il a un

cauchemar, les petits Gerbois lui font chanter la _Marseillaise_ tandis

que le steamer poursuit sa course vers la rive amie, où il déposera, au

matin, sa cargaison de fugitifs.

Comme dans les images de Mrs Randall, voici une campagne trop verte

que Georges de son wagon regarde filer; il grignote des sandwiches.

Quelques heures après, c’est une immense gare sans bruit ni mouvement,

la rue aux boutiques fermées, des cloches d’église, un midi de dimanche

à Londres. La haridelle d’un _four wheeler_[6] à galerie trotte le

long des avenues désertes, contourne des squares et s’arrête devant le

jardinet d’une maisonnette, cube en briques, pareil aux autres cubes

voisins, que trouent des fenêtres à guillotine, comme des joujoux

anglais. Ce sera la résidence de Georges, sur la terre d’exil, en ce

pays des surprises, si loin, si loin de Paris, des marronniers de

Passy, du Bois de Boulogne et des tantes! Georges se sépare de tout ce

qu’il n’aime pas, de sa cage, des centenaires, de la _Marseillaise_!

C’est délicieux ici!

Le tapis cramoisi de l’escalier minuscule! La cheminée du salon,

bourrée de papier rose, vert et argent, en papillotes! Et ces rideaux

de dentelle blanche, qui traînent sur le plancher! Magnificence! Une

glace avec un cadre aux épaisses volutes d’or reflète un berger et une

bergère en biscuit de couleur, qui s’envoient des baisers; un guéridon

noir, aux incrustations de nacre, est soutenu par un nègre, et des

carrés de guipure ornent le dossier des sièges, si hauts qu’il ne

pourrait s’agir pour Georges d’y grimper.

Serait-ce là, le _Paradis_? Derrière le grand salon, un autre plus

obscur donne sur des cours de briques, couleur de l’aubergine. La

propriétaire porte un bonnet de veuve et un châle rouge: une Mrs

Vivian, avec son fils Tom, de même âge que Georges. Cette dame,

ne dirait-on pas une seconde Mrs Randall? Elle fait visiter les

appartements et sourit, engageante; master Tom lève les stores, indique

à Georges la rue qui mène aux bons coins de la grande métropole où

tantôt ils se dirigeront.

Quels plaisirs en perspective...

Nou-Miette se mettra au niveau des circonstances. C’est elle qui fera

la cuisine. Il le faut bien! en attendant que Mrs Vivian lui trouve une

«cook».—A la guerre comme à la guerre! Si elle juge ces travaux trop

humbles, d’autre part n’est-elle pas la gardienne d’un trésor?

Miss Ellen, n’étant plus que l’interprète de Nou-Miette, devient

Ellen tout court. Les rôles sont renversés. La nourrice maugrée et

se rengorge, elle est «chez elle», sans patrons à ses trousses. La

liberté! Georges est un prince qui se promène incognito.

Le matin, on va aux provisions chez les bouchers, les épiciers de

Brompton Road; on regarde les omnibus, les _hansoms_[7], les charrettes

des maraîchers, qui portent à Covent Garden de quoi fleurir et

alimenter l’immense métropole; nos Parisiens s’habituent vite à la

circulation vertigineuse, qu’arrête, d’un signe bref, le policeman

royal et paternel.

Des personnes inconnues qui, pourquoi?—se demande Georges—viennent

à Walton Place déposer des cartes. Il se mit à faire des visites

quotidiennes à des familles de la colonie française et à des Anglais.

Il dut aller à l’ambassade, Nou-Miette ayant des lettres à communiquer

au chancelier, le «correspondant» de Georges. La Nivernaise devenait

une sorte de courrier de cabinet.

Par économie, ils marchaient des lieues et des lieues, parfois

s’offraient le luxe du métropolitain; mais l’odeur du charbon donnait

à Georges des crises d’asthme, et ils marchaient de nouveau à travers

les parcs, les squares, s’égaraient, même avec un plan de Londres que

Georges déchiffrait assez adroitement, malgré l’extrême complication de

cette toile d’araignée teintée de noir, de bleu et de jaune. Du milieu

des parcs, en hiver, on voyait le soleil rouge, dès trois heures, se

cacher dans une brume qui se répandait alentour en nappes âcres et

glaciales; Nou-Miette se hâtait vers un intérieur ami, où ils se

réchaufferaient avec du bon thé et apprendraient des nouvelles de la

guerre. Au retour on passait invariablement par l’ambassade de France.

Au coin d’Albert Gate[8] et de Knights-bridge, des «placards»

donnaient, en grosses lettres, des informations «sensationnelles»; la

foule se battait pour obtenir les derniers journaux français parus,

Georges manquait d’être écrasé, suppliait sa nourrice d’aller au Civet

Cat contempler les poupées de cire et les boîtes de décalcomanie;

mais Nou-Miette rencontrait des «payses» et elle n’eût renoncé à ces

glorieuses fins de journée, ni pour le châle d’Ecosse qu’elle guignait

depuis les froids, mais qui était trop cher, ni pour le chapeau de

«lady» qu’on lui conseilla de substituer à son «too conspicuous»[9]

bonnet blanc de Nivernaise.

Pour Georges, il n’y eut plus ni heures, ni jours, puisqu’il se

réveillait, le matin, dans une chambre où le gaz était allumé; on était

oppressé par un brouillard si dense que, du lit, on ne distinguait pas

la fenêtre. On déjeunait à la lumière, de même qu’on dînait; il ne

travaillait plus, car les professeurs étaient en retard ou faisaient

faux bond.

Des amis de papa venaient s’informer de Georges et l’emmenaient dans

d’étranges endroits. Un certain W. Shard, Esquire, lui fit visiter le

_Crystal Palace_. Ce gentleman avait enlevé Georges de Walton Place,

sans «ses femmes»; un train était parti d’une gare où il y avait plus

de wagons que l’enfant n’en avait jamais vu; on descendit, puis on

remonta dans une autre gare, plus grande encore, une serre où vingt

Palais de l’Industrie auraient pu tenir aisément. Tout y était en glace

et en métal. On n’osait regarder les statues de plâtre, à droite et à

gauche, le long des allées: ces corps de femmes et d’hommes étaient

sans vêtements!

Mr. et Mrs Shard organisèrent, à leur villa de Sydenham, un arbre de

Noël. Des enfants chantaient des _Christmas Carolls_ sous les fenêtres

que la neige ouatait de ses bourrelets, pendant qu’au salon les

cadeaux étaient étalés sur une table autour du sapin symbolique. Le

plum-pudding flambait, bleu et rouge; un jeu, _Snap dragon_, consistait

à pêcher des prunes au fond d’un bol plein de rhum bouillant; les

têtes blondes des garçons et des filles se choquaient l’une contre

l’autre et se gonflaient de bosses dans l’excitation de la mêlée.

Georges s’écartait, tout hypnotisé par les boules de verre qui, du

haut en bas de l’arbre, pendaient comme des lunes au milieu d’étoiles

en papier d’or, de chaînes aux anneaux polychromes et de menus bibelots

clinquants auxquels on n’avait pas le droit de toucher, car ils

servaient tous les ans pour la célébration du solstice d’hiver.

Ce fut, ensuite, l’époque des étrennes, à la française. Triste jour de

l’an, ce premier janvier 1871!

—Qu’est-ce que je vais te donner? Choisis! avait dit un ami de M.

Aymeris, le D^r Guéneau de Mussy, médecin des Princes d’Orléans, fixés

à Richmond depuis l’Empire.

Georges réfléchit, estima qu’un exilé, même à l’âge de dix ans, doit

être grave. Il répondit:—Une traduction de Virgile en français. Ce

livre fut, apparemment, introuvable, car, au lieu de Virgile, Georges

reçut un paroissien en latin; mais ce latin-là n’était pas scolaire, et

son professeur se moqua de Georges, comme l’élève insistait pour faire

des versions. Il avait promis à sa mère qu’il reviendrait sachant la

grammaire latine. Allez donc travailler quand, transporté dans le pays

des _Mille et une Nuits_, vous n’êtes plus un petit garçon et courez

les théâtres comme une grande personne...

Etait-ce pour distraire la smala de Georges? Il se trouvait toujours

quelqu’un pour proposer un billet de spectacle, une partie de plaisir,

une excursion. Georges s’enthousiasma pour les _Pantomimes de Drury

Lane_.

Des lettres, dont la pluie et l’eau de mer effaçaient l’écriture,

parvenaient quelquefois de Paris assiégé, en Angleterre, par ballon,

ou sous l’aile de pigeons voyageurs; elles contenaient de lamentables

nouvelles: M. et Mme Aymeris étaient bien malheureux. Maman refusait de

la viande de cheval, de rat, de chat; elle souffrait du froid et de la

faim. Georges crut que c’était encore de la «pantomime» de Noël.

Il y eut à Londres, pendant cette guerre, des aurores boréales et de

fréquents incendies, par quoi s’exprimait, disait Mrs Vivian, la colère

de Dieu, pour tant de sang humain répandu par la malignité des hommes.

Une sinistre réverbération de cuivre, sur les nuages bas, épouvantait

Georges à qui Nou-Miette faisait admirer ce phénomène. Implacable dans

sa confiance en elle-même, elle n’hésitait pas entre les plaisirs

qui convenaient pour le petit nerveux; très curieuse, elle le menait

voir la _Chambre des horreurs_ au musée des figures de cire, chez sa

compatriote Mme Tussaud. Dans cette _Chambre des horreurs_, un échafaud

se dressait, où montait l’assassin Troppmann. Au Lycéum, à l’Adelphi,

Georges assista à des drames sanglants, comme à des comédies légères;

aux spectacles de l’Alhambra, Allemands et Français s’insultaient,

tandis que des gens debout et tout excités entonnaient la _Wacht am

Rhein_ et la _Marseillaise_.

Le _British Muséum_, les _Zoological Gardens_, _Kensington Museum_

étaient, aussi, d’affriandants buts de promenade. Georges s’y

instruisait en histoire avec un professeur, pendant qu’Ellen et Jessie

reprisaient le linge à la maison et que la nourrice allait faire

l’importante chez de notables réfugiés, à qui elle lisait les lettres

de Mme Aymeris.

Elle conquit par sa faconde certain avocat, normand d’origine,

naturalisé anglais, un certain M^r Perrot de Tourville, duquel M.

Aymeris avait acquis le domaine de Longreuil. Pourquoi ce Monsieur

s’était-il expatrié? Il habitait une maison de Bayswater, quartier

favori des Grecs et des Français, plus que ceux du Sud, et qui passe

pour être épargné du brouillard.

Les dîners de M^r Perrot étaient succulents. Au centre de la table

fulgurait un surtout d’or, avec des fontaines d’essence de rose et

des lacs d’argent où s’immobilisaient des cygnes en émail. Des hommes

poudrés, en livrée, à culotte courte, maniaient respectueusement des

carafons ciselés, de la vaisselle plate, et se tenaient droits derrière

chaque convive.

—Il y a d’quoi, là d’dans, déclara Nou-Miette,—ce sont des gens très

bien, et ce Monsieur n’est pas plus fier pour ça!

Nou-Miette dînait à table; les convives ne dépassaient pas le nombre

de quatre: Georges, la nourrice, M. et la pâle Mrs Perrot de Tourville

qui «s’en allait d’une maladie de langueur». Immobile comme une cire du

Musée Tussaud, elle parlait peu. Décolletée, des perles et des diamants

dans les cheveux, si Georges faisait mine de l’embrasser, elle se

levait, reculait pudiquement:

—_Take him away. I don’t allow a boy to kiss me!_[10] exigeait-elle de

son mari.

Georges rêva de cette dame qui ne voulait pas qu’un petit garçon

d’à peine dix ans l’embrassât; il posa des questions auxquelles

Nou-Miette répondit:—C’est une malade.—Ceci le ramenait à Passy. Une

«centenaire», sans doute?

* * * * *

Après le dîner, l’avocat faisait avec ses commensaux le tour d’une

pièce dont les armoires regorgeaient d’argenterie; des fruits et

des fleurs s’y relevaient en bosse: plateaux, aiguières, ustensiles

bizarres et gigantesques, comme à la vitrine de certain fameux orfèvre

de Bond Street dont la devanture était sommée de l’écusson royal. Des

tiroirs Mr P. de Tourville extrayait des miniatures, des gemmes, des

colliers, des bagues, des joyaux indiens. Georges redoutait ce sapeur

dont le visage était rose, comme peint, et dont la barbe lui rappelait

un géant des _Nursery Rhymes_.

On apprit, bien des années après la guerre, que l’homme à la barbe

bleue était alors en train d’empoisonner sa quatrième femme, après

s’être allégé de la troisième en la noyant dans l’Adriatique lors d’une

croisière en yacht, et avoir précipité la seconde au fond d’un gouffre,

au cours d’un voyage de noces dans le Tyrol. La première, la pudique,

qui ne voulait pas embrasser Georges, avait été «traitée» à l’arsenic.

En attendant d’être pendu à Vienne, cet étrange criminel faisait

largesse de bonbons et de loges d’opéra au petit «refugee», pendant que

M., M^{me} Aymeris et les tantes vivaient dans des caves, à Paris.

La santé de Georges s’était améliorée, mais en janvier il eut une

grippe. Le docteur prescrivit le bord de la mer: Brighton.

Une ancienne cliente de M^e Aymeris, la marquise douairière de Hintley,

apprit par l’ambassade de France que le fils de M. Aymeris était seul

en Angleterre; elle invita l’enfant à Oxlip Hall où Georges ferait

connaissance avec d’autres enfants de son âge. Les grandeurs donnant,

au lieu d’un vertige, de l’aplomb à Nou-Miette, elle renonça à la mer,

elle laissa Miss Ellen et Jessie à Londres et emmena «son garçon»,

habillé de neuf, chez la dowager[11] Marchioness of Hintley.

Ils arrivèrent en gare de Peterborough où les attendaient une berline,

un gros cocher rouge comme les citrouilles de Cendrillon, un valet

de pied à lévite et poudré à frimas. Il était midi, il faisait un

bon froid sec, quand la voiture entra dans le parc. Les arbres

étaient comme en diamants. La féerie continuait à dérouler des

_transformation-scenes_, comme aux «pantomimes» de Drury-Lane.

Lady Margaret, fille de l’hôtesse, et ses jeunes sœurs étaient sur le

porche du château. Elles s’emparèrent de Georges, plus ébahi que sa

nourrice... Ce séjour à Oxlip Hall fut un autre rêve...

Le «french boy» dut paraître un stupide:—Tu ne desserres pas les

dents,—lui disait Nou-Miette. Il fut accaparé par ses nouvelles

camarades dans la salle d’études. La gouvernante, Mlle Dubois, mit

la Bourguignonne au courant des usages; ils n’étaient pas ceux

de la maison Perrot de Tourville. Nou-Miette mangerait avec les

_upper-servants_[12].

Le château, du style Tudor, s’adossait à des ruines tapissées de lierre

et de mousse. Jetés sur des douves, des ponts donnaient accès dans

les jardins. Aux écuries, aux chenils, un peuple de palefreniers, de

piqueurs et leurs femmes, rompaient de leurs voix le silence de la

forêt; des faisans essoraient en poussant leur cri rauque, les chiens

aboyaient, les corbeaux croassaient dans les sapins. Trois fois la

semaine, c’était la chasse à courre, tout le pays était au rendez-vous,

on se serait cru sur la pelouse de Lonchamp, n’eussent été les habits

rouges. Le marquis, frère aîné des camarades de Georges, maître

d’équipage, si parfois il honorait Oxlip Hall de sa présence, botté, le

fouet en main et la pipe à la bouche, les enfants ne déjeunaient point

à table. Georges se serait volontiers enfui quand on lui disait que le

marquis souhaitait de le voir, qu’il y aurait un poney pour lui, qu’il

pourrait suivre la chasse, et Georges préférait les jours ordinaires,

l’école, les cottages de paysans, «tenants[13]» d’Oxlip Hall, le

village, le fief de la douairière qui en faisait le tour chaque

matin. Il aimait la galerie de tableaux, les portraits d’ancêtres,

la bibliothèque, les vitrines et les mappemondes sur leurs trépieds

d’ébène; il se régalait au lunch intime de deux heures, avec les quatre

entremets classiques, les gelées translucides, l’«apple tart», la crème

de Devonshire qu’on mange avec la rhubarbe ou des pruneaux. Les enfants

avaient avec la douairière une liberté respectueuse; c’était charmant

aussi d’aider la marquise à découper, puis à coller sur un paravent

des vignettes dont on compose de savantes arabesques—travail alors à

la mode en Angleterre—ou de dévider les laines de la tapisserie, de

s’asseoir, crayon en main, devant quelque trésor de la collection.

Au début, Lady Ethel et lady Margaret l’avaient choyé comme un toutou,

disait Nou-Miette; bientôt, l’apparence débile de Georges, cette

timidité que les enfants d’Angleterre ignorent, sa maladresse aux

jeux, éveillèrent leur ironie, puis leur mépris. Georges leur avait

parlé de Jessie avec tendresse, sur quoi lady Ethel l’avait traité

d’_impertinent_.—Quoi? la sœur de votre _governess_ est comme une sœur

à vous? Mais est-elle donc une lady?

En plein enivrement des splendeurs de ce château, Georges ainsi reçut

un nouveau choc, lui qui, trop tôt rebuté par les réponses faites à ses

questions sur la vie, s’évadait depuis peu dans des régions où rien ne

ressemblait à ce qu’il avait connu en France.

Aymeris · 第 13 / 42 题