Et une demi-douzaine de torches,--qui firent irruption du dehors, portée
par des paysans,--éclairèrent l'ami Joë Blagg, ou, si vous préférez,
Décadi Fructidor et ses trois acolytes, les prétendus commis-voyageurs,
couchant chacun en joue--car eux aussi avaient des pistolets,--un membre
de la famille Arnould empoigné au collet...
Derrière eux étaient entrés le lieutenant Philippe, le sabre nu, le
brigadier Jolibois--physiquement parlant--et les gendarmes, la carabine
en arrêt, au milieu desquels Joseph Arnould était mené en laisse par les
deux agents Rossignol et Pascal Grison.
Enfin, sur le seuil de la cave apparaissaient M. de Bernécourt, les
citoyens Thouvenel et Pommier, et le docteur Huguenin soutenant Denise
Hattier, qui avait son enfant dans ses bras...
Entre le groupe des aubergistes et celui des gendarmes un cadavre
gisait...
C'était celui de Florence Arnould, dans ses atours de mariée tachés de
sang.
Comme la force armée et les magistrats envahissaient le _Coq-en-Pâte_,
la fillette leur avait échappé. Elle ne doutait point que sa mère, sa
sœur aînée et ses deux frères ne fussent dans le souterrain. Elle
voulait leur crier de fuir. Et, se glissant entre Décadi et ses hommes,
qui atteignaient la porte du caveau, elle s'était précipitée à
l'aveuglette.
En ce moment, Agnès Chassard tirait--du haut de l'escalier--dans la
direction où elle supposait être François et Sébastien...
Mais les jumeaux s'étaient jetés à plat ventre pour éviter le coup. La
balle avait frappé la Benjamine au cœur!...
La stupeur générale se concentra, d'abord, sur ce corps sanglant
qu'Agnès Chassard et le reste des Arnould considéraient avec un
étonnement dépourvu de toute espèce d'émotion.
Puis, tous les regards s'en furent--du même mouvement--chercher le
visage de Philippe.
Quelle explosion de sentiments allait déterminer chez le brave garçon
cette catastrophe inattendue, dont on devinait l'auteur,--le pistolet
fumait encore dans la main de la vieille femme,--mais dont on ne
pouvait, pour l'instant, s'expliquer la cause et les circonstances
préliminaires?
Le lieutenant se montra sublime d'impassibilité et de résignation. Il
marcha--droit et ferme--à Florence expirée, et, comme le docteur
Huguenin faisait mine de s'approcher:
--C'est inutile, dit-il. J'ai vu plus d'un de mes camarades tomber ainsi
à l'ennemi,--et la balle qui tua l'héroïque Desaix était entrée à la
même place.
Il s'agenouilla près de la pauvre morte, lui souleva la tête et
l'embrassa au front. Puis, se redressant, il murmura:
--Il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Le nom que m'a légué mon père n'ira
point devant les tribunaux.
Denise l'étreignit en sanglotant. Il lui désigna le cadavre:
--Prie sur cette malheureuse et demande au Seigneur de la recevoir dans
le sein de sa miséricorde. Moi, je vais aider la justice à la venger...
Ensuite, se retournant vers M. de Bernécourt:
--Vos ordres, citoyen directeur?
--Mon cher Hattier, fit le magistrat, tout déferré de cette force
d'âme, il me semble que le brigadier Jolibois pourrait vous suppléer
dans le triste devoir qui vous reste à remplir.
--Et pourquoi cela, je vous prie?...
--L'immense douleur que vous devez éprouver, et à laquelle nous
compatissons tous... Les soins à prendre des restes de cette
infortunée... Les liens de famille qui vous attachent aux coupables...
Philippe montra la Benjamine:
--Le lien est brisé, citoyen. Ma sœur s'occupera de ma femme. Les
assassins et les voleurs ne seront jamais de ma famille.
Et, s'adressant à Décadi Fructidor et à ses compagnons:
--Remettez vos prisonniers entre les mains de mes hommes. C'est à la
gendarmerie qu'appartient la garde de ces misérables. J'avais juré de
les conduire à l'échafaud: rien ne m'empêchera de tenir mon serment.
XX
ÉPILOGUE
Le lendemain de l'arrestation des propriétaires de l'_Hôtellerie
sanglante_,--tel est le nom dont fut dès lors baptisé le
_Coq-en-Pâte_,--des fouilles pratiquées dans le verger y attenant, sous
la direction des citoyens Thouvenel et Pommier, amenèrent la découverte
d'une quantité d'ossements suffisante pour reconstituer près de
_soixante_ cadavres. Songez que la famille Arnould avait exercé pendant
plus de vingt ans son abominable industrie.
Ajoutons, avec les pièces du procès, que l'identité de la majeure partie
de leurs victimes n'ayant pu être légalement établie, les aubergistes de
Vittel eurent à répondre, devant la cour d'assises des Vosges, du fait
d'assassinat «_commis sur nombre de personnes demeurées inconnues malgré
toutes les recherches opérées à cet égard_.»
L'instruction de l'affaire se prolongea près d'un an. Elle fut confiée
au citoyen Pommier, dont il existe encore, je crois, des descendants à
Mirecourt, et de la juridiction duquel dépendait le canton, théâtre de
ces atrocités. Les débats durèrent trois jours. La déclaration du jury
fut affirmative, _à l'unanimité des voix_, sur toutes les questions
posées. En conséquence, Agnès Chassard, veuve Arnould, ses fils Joseph,
François et Sébastien, et sa fille Marianne furent condamnés à la peine
de mort. En outre, la Cour, «voulant élever le spectacle de l'expiation
à la hauteur des forfaits qui avaient motivé celle-ci,» décida que les
condamnés seraient menés au supplice _vêtus de longues robes rouges_ et
que lecture de leur arrêt leur serait faite au pied de l'échafaud.
* * * * *
La quintuple exécution eut lieu à Epinal une année, presque, jour pour
jour, après la découverte et l'arrestation des coupables.
* * * * *
Extraits à midi de la prison départementale, _pendant que la cloche de
l'église sonnait le glas des agonisants_, les «gens de Vittel» furent
conduits dans deux charrettes sur la petite place de Grève où la
guillotine se dressait. Joseph, François et Sébastien avaient pris place
dans la première; Marianne et la veuve dans l'autre. Les trois hommes
«paraissaient plus morts que vifs»: les deux femmes, fermes et
vaillantes, se disputaient à voix basse, malgré les exhortations de
leurs confesseurs. Tous cinq, du reste, en dépit de l'évidence des
preuves qui les accablaient et des témoignages écrasants recueillis au
cours de l'instruction, n'avaient cessé de se renfermer dans un système
de dénégation dont le moment suprême ne put les déterminer à se
départir.
* * * * *
Le grand-père de celui qui écrit ces lignes faisait partie du peloton de
cavalerie qui escortait les condamnés. Nous tenons de sa bouche les
détails suivants:
«Les exécuteurs de Nancy, de Metz et de Colmar assistaient leur confrère
d'Epinal dans sa funèbre besogne Joseph, François et Sébastien subirent
leur peine les premiers. La vie semblait les avoir abandonnés depuis la
sortie de la geôle. Suivant l'expression de l'un des bourreaux qui les
dépêchèrent, _on ne guillotina que leurs cadavres_. Marianne vint
ensuite. En montant les degrés de l'échafaud, la grande fille se tourna
vers sa mère qui descendait de la charrette:
»--C'est pourtant vous, lui cria-t-elle, qui nous avez conduits ici!
»Agnès Chassard ne répondit point. Mais en gravissant à son tour les
marches de la fatale machine, elle murmura assez haut, en embrassant du
regard la foule qui s'entassait aux fenêtres et qui se pressait jusque
sur les toits des maisons:
»--Si, au commencement de mon commerce, j'avais eu autant de petits écus
que voilà de curieux et de désœuvrés, je n'aurais pas eu besoin de
faire le mal pour vivre.
Sa tête tomba la dernière.»
* * * * *
L'enfant de Denise Hattier n'ayant survécu que quelques mois aux
terribles émotions qu'il avait éprouvées, la jeune femme était entrée au
couvent des Dames de la Visitation de Nancy.
Le lieutenant Philippe, de son côté, avait quitté le corps de la
gendarmerie et avait obtenu de passer avec son grade dans un régiment de
cuirassiers. Il se fit tuer à Wagram.
* * * * *
Pendant le trajet de la prison à l'échafaud, un plaisant--il s'en trouve
partout et dans toutes les circonstances,--avait dit, en faisant
allusion à la robe écarlate qui drapait les condamnés:
--Ne dirait-on pas des _Cardinaux_?
Ce sobriquet resta aux assassins de Vittel. Aujourd'hui, quand un marmot
de nos campagnes se fâche ou geint outre mesure, sa mère n'a qu'à
prononcer ce mot:
--Voici les _Cardinaux_ qui viennent pour t'emporter!...
Et le marmot se tait aussitôt,--tremblant de voir surgir un spectre à
manteau rouge...
Et longtemps encore, dans les provinces de l'Est, cet épouvantail de
terroir frappera davantage l'imagination de nos enfants que le souvenir
évoqué des Suédois de la guerre de Trente Ans, des Cosaques de 1814 et
des uhlans de 1870.
FIN
TABLE
PREMIÈRE PARTIE
LES ASSASSINS
I.--Deux voyageurs 1
II.--Dragon de la République et chasseur de
Bourbon 10
III.--Inter pocula et dapes 19
IV.--Contrée maudite 32
V.--Revue rétrospective 44
VI.--Au Coq-en-Pâte 57
VII.--Deux personnes qu'on n'attendait pas 75
VIII.--La personne que l'on attendait 83
IX.--Souper de famille 92
X.--La chambre numéro 1 101
XI.--La chambre numéro 6 108
XII.--Au pavillon du Garde 117
XIII.--Florence et Denise 124
XIV.--Frère et sœur 130
XV.--L'Épreuve 143
XVI.--Rubriques scélérates 156
XVII.--Confession 172
XVIII.--Ennemis en présence 172
XIX.--Où le juge de paix Thouvenel, le lieutenant
Philippe Hattier et le citoyen Joseph Arnould
prennent la parole chacun à leur
tour 184
DEUXIÈME PARTIE
LES ATRIDES DE VILLAGE
I.--La grand'messe 191
II.--Forum rustique 197
III.--Cabri 204
IV.--Dissensions intestines 216
V.--Nouveaux visages 226
VI.--Décadi Fructidor et Pascal Grison 239
VII.--Dans le parc 250
VIII.--Demandes en mariage 264
IX.--L'enfant 275
X.--L'abbé Brossard et le citoyen de Bernécourt. 281
XI.--Mynheer Van Kraëck et Master Joë Blagg. 296
XII.--Chapitre des confidences 301
XIII.--L'ultimatum de Denise Hattier 314
XIV.--Où le terrain brûle 335
XV.--La veille des noces 347
XVI.--Le jour des noces 353
XVII.--L'enfant parle 360
XVIII.--La montre parle 371
XIX.--Autour du trésor 376
XX.--Épilogue 390
Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--A. Pichat.