À BORD DE LA _COURONNE_

Toulon, avril 1870.

Ma chambre est encombrée cette nuit d'énormes bouquets montés, aussi

larges que des gâteaux bretons, et qui répandent des parfums exquis.

Ce sont ceux qu'on m'a jetés hier au soir, avec des oranges et une

foule de petits chats en carton, au cirque où je figurais en clown,

exécutant, devant un public enthousiaste, des équilibres et plusieurs

genres de sauts périlleux.

Quelques amis dans la confidence assistaient à la représentation pour

me faire un succès. Quelques femmes du monde aussi, venues pour

m'applaudir, ont été fort attrapées de se trouver assises à côté

d'autres qui n'en étaient pas (du monde) et me jetaient des fleurs;

c'étaient des rapprochements drôles et nous en avons beaucoup ri, dans

la coulisse, avec les écuyères,--avec mon amie Pasqualine, dite

«l'Étoile du Nord, qui n'a pas sa pareille pour faire à cheval le

saut à rebours».

C'était une curieuse émotion que celle d'un pareil début. A sept

heures, j'arrive pour allumer les quinquets.

--Monsieur le régisseur, dis-je, je me sens défaillir.

--Mais monsieur est sur l'affiche, répond ce personnage qui me

considère depuis deux mois comme de la famille.

La représentation commence par un travail de sauvage, exécuté sur un

cheval nu, par madame Hortensia. Les bancs se garnissent terriblement;

voici mes invités, voici la «bande lyrique» et des amis de la marine

avec leurs femmes et toute leur smalah, voici aussi des dames du

demi-monde, en grande toilette. On cache des bouquets sous les manteaux,

une masse d'objets très volumineux, j'aperçois aussi des sifflets, des

casseroles, tous les ustensiles nécessaires pour exécuter au besoin un

charivari affreux.

En arrivant, la vieille directrice de la «bande lyrique» fait une

légère grimace, puis prend son parti et rit de bon cœur; sa fille est

la seule personne qui, dans le public, me cause quelque embarras, parce

qu'elle est charmante et que nous sommes fort camarades. Si je suis

médiocre, ce sera un abîme de ridicule...

La coulisse du cirque est établie dans un vaste capharnaüm, qui fut

jadis la scène à trucs d'un théâtre de barrière,--petits couloirs

obscurs, échelles, trappes et échafaudages. Ce qui se passe de choses

drôles dans ce local est indescriptible; les clowns de la troupe sont

clowns même derrière le rideau, et comiques au delà du possible...

La belle Pasqualine (seize ans), fiancée à l'écuyer Massi, est

accusée par une vieille comparse d'être avec moi dans les meilleurs

termes. Scène de jalousie, nerfs et pâmoison... Réconciliation,

attendrissement, tasse de thé.

Fort troublée, la jeune première, en faisant le «saut à rebours»,

tombe les quatre fers en l'air devant le public. Plusieurs catastrophes

s'ensuivent, etc.

C'est l'heure de m'habiller, émotion très vive. Voici mon maillot, il

est jaune et vert et vient en droite ligne de Milan, de chez Carolo

Lorenzi, le coupeur de tous les acrobates fashionables,--je ne sais pas

entrer dans ces choses-là,--deux clowns me le passent gravement. Il est

collant à craquer, ce qui est la suprême élégance des pitres. Puis

un caleçon de bain de velours noir, si simplifié que j'en frémis,

grandes manchettes de dentelles, grande fraise, une perruque verte à

houppette, un loup et une poignée de farine, c'est complet.

Les cousins (car entre gens de cirque on s'appelle cousin) disent que je

suis magnifique.

--Un peu mince, peut-être, cousin? demandai-je inquiet.

--Oh! monsieur, mais si bien fait, la poitrine bombée et les épaules

droites; quel dommage que monsieur ne soit point des nôtres...

Avec une certaine complaisance, je contemple ce corps que j'ai façonné

moi-même et transformé par l'exercice; les muscles font saillie

partout, dessinés en relief sur l'étroit maillot. Un vieux

saltimbanque, consommé dans les coquetteries du métier, augmente cet

effet en estompant légèrement les ombres de mes muscles au fusain;

cette étrange toilette anatomique dure vingt minutes.

Le régisseur vient nous chercher:

--C'est à ces messieurs, dit-il.

Je ne suis pas timide, mais ce rôle nouveau me cause une terrible

appréhension...

La musique commence: un prélude vif et entraînant. J'entre en scène.

Applaudissements frénétiques. Trois saluts. Huit cousins se

précipitent sur mes pas. Mes pieds touchent à peine le sol élastique;

mes muscles se détendent comme des ressorts: le succès est tout de

suite assuré...

Voltige, sauts périlleux à l'endroit et à l'envers, pyramide humaine,

équilibre vertigineux, représentation combinée pour faire briller mes

talents de leur plus vif éclat...

Le vrai public, inquiet un instant de cette cabale et de ce masque, est

enlevé à son tour et applaudit à tout rompre. C'est un vrai succès,

les bouquets pleuvent avec des oranges et des jouets d'enfant. Trois

rappels, trépignements, triomphe d'un quart d'heure. Les écuyères

sortent elles aussi de leur loge pour m'acclamer; la situation est

enlevée d'assaut...

Discours de M. le régisseur pendant qu'on me déshabille, allocution

tragique déclamée comme les imprécations de Camille.

--Qu'êtes-vous venu faire ici, monsieur l'officier, qu'êtes-vous venu

chercher parmi nous? Vous voilà notre égal, à nous qui n'avons que

cela. Mais la représentation terminée, nous resterons de pauvres

pitres et nous allons coucher dans nos voitures. Quel rêve, monsieur,

si je pouvais rentrer ce soir, à votre place, dans votre frégate, dans

la petite chambre tapissée de soie, où vous m'avez fait l'honneur de

me recevoir, et me réveiller demain officier de marine!...

Un de mes camarades du bord et son amie Rose m'attendent à minuit, à

la sortie des artistes. Un commissionnaire, derrière nous, trame mes

bouquets.

--Ma chère Rose, lui dis-je, vous êtes faite pour votre vilain

métier, comme moi pour la magistrature assise ou pour le trône

pontifical.

La conversation prend alors un tour lugubre et nous voilà tous trois

avec des gaîtés d'enterrement de première classe.

--_Amen_, conclut Rose.

--Ainsi soit-il, ajoute le commissionnaire.

Toulon, 10 avril 1876.

Mon pauvre ami d'Annecy, apprenant mon départ pour l'Orient[13], me dit

dans une lettre découragée qu'il veut me suivre à tout prix et se

faire prendre à bord comme chauffeur. Par le même courrier, une lettre

illisible de sa mère me demande de lui laisser son fils, et j'ai écrit

à Ermillet de ne pas venir. Il m'en a coûté, d'autant plus que la

vieille Savoyarde me recommandait de ne point parler de sa lettre à son

fils, et peut-être pensera-t-il que je l'abandonne. Mais la

reconnaissance et les bénédictions d'une pauvre vieille femme sont une

récompense suffisante, même pour un grand sacrifice.

[Footnote 13: La _Couronne_ était envoyée à Salonique après l'assassinat

des consuls de France et d'Allemagne.]

Un Jeune Officier Pauvre fragments de journal intime rassemblés par son fils, Samuel Viaud. · 第 48 / 79 题