À BORD DE LA _COURONNE_

Toulon, 24 avril 1876.

«Cher ami,

»J'aurais voulu pouvoir, moi aussi, me jeter aux pieds du Christ;

maintenant encore, je donnerais tout au monde pour posséder, seulement

une heure, cette erreur admirable des croyants, et mourir aussitôt,

dans leur paix délicieuse... Mais cela m'est refusé et voilà pourquoi

je fais de la gymnastique. Le remède est très bon, je vous l'assure;

essayez un peu de l'employer. Je suis tout le jour au cirque, en

compagnie de clowns et de belles demoiselles qui passent au travers de

ronds de papier; j'apprends à faire des facéties, à me tenir debout

à cheval et à sauter dans des cerceaux...

»A bord, j'ai meublé ma chambre dans le goût du commencement du

siècle dernier. Les murs sont tapissés d'une étoffe de soie rouge

«à grands ramages», le lit recouvert d'une lourde broderie du XVIIe

siècle; il y a de vieilles glaces aux frontons de dorures

extraordinaires, des armes et des vases de faïence ancienne, toujours

pleins de roses.

»Cette chambre, tout au fond de la _Couronne_, près de la soute aux

poudres, est un réduit sans air; mais son obscurité ne me déplaît

pas, elle donne un aspect riche et mystérieux aux objets qui

m'entourent; le décor me semble bien trouvé.

»Un jour, que je n'avais pas dix francs dans ma poche, je suis allé

jouer; tout ce luxe est le résultat d'une nuit de chance.»

Un Jeune Officier Pauvre fragments de journal intime rassemblés par son fils, Samuel Viaud. · 第 44 / 79 题