À BORD DE L'_ESPADON_

En mer, juillet 1874.

La veille du départ de l'_Espadon_ pour la France, il y eut à

Saint-Louis déjeuner d'adieu chez les spahis.

J'en conserve bon souvenir, de ce déjeuner où régnait entre nous tous

une franche amitié, avec un regret sincère de nous quitter pour

peut-être ne jamais nous revoir... Nous étions assis, y compris le

grand singe du lieutenant de spahis Brémont, sur une terrasse blanche.

C'était par une matinée brûlante de juillet; le ciel était d'un bleu

inconnu même à l'Italie. Nous dominions la ville,--des maisons

carrées et des terrasses mauresques, tranchant par leur éblouissante

blancheur sur ce bleu intense du ciel, et, ça et là, quelques palmiers

immobiles, élevant leur tète jaune. Le soleil arrivait au zénith, la

chaleur était accablante.

Après le déjeuner, Brémont demande au capitaine de l'_Espadon_ la

permission de lui présenter un spahi qui désirait, au dernier moment,

obtenir passage pour rentrer en France.

Ce spahi n'était autre que J. Peyral[8]; il se présenta avec une

aisance et une expression de gaîté souriante que je ne lui connaissais

plus.

Pour notre dernière nuit sur le fleuve, il y eut une tornade

épouvantable et l'_Espadon_ fut inondé.

Le lendemain matin, un dimanche, dès six heures, commencèrent à bord

les visites d'adieu. Comme nous étions fort répandus, tous les

officiers de la colonie se présentèrent successivement. C'est au

milieu de ce tohu-bohu sans précédent que Brémont vint conduire et

recommander son protégé, J. Peyral.

Notre départ se fit à neuf heures par un temps radieux. Les noirs

étaient rangés en masse le long du grand fleuve pour nous voir passer.

Bientôt la vieille ville de Saint-Louis disparut de notre horizon,

cette fois pour toujours... Nous ne vîmes plus que l'immense Sahara

dont nous devions suivre longtemps encore les plages monotones...

[Footnote 8: Celui du _Roman d'un Spahi._]

Annecy, 28 octobre 1874.

... Après de longues contestations avec un vieux monsieur et une

vieille dame, je pris possession de ma place dans le coin gauche du

coupé. Et la diligence, attelée comme celle du temps jadis d'un cheval

en flèche, partit au grand trot.

Devant une maison bien ancienne, habitée par des forgerons, je dis

adieu à une vieille Savoyarde à la figure honnête. Assise sur le pas

de sa porte, elle guettait mon passage d'un air discret et mystérieux,

de l'air de quelqu'un qui devine à moitié ce dont il s'agit et qui

veut apprendre aux voisines qu'elle est bien dans la confidence. De

l'autre côté de la rue, debout et moins timide, se tenait son fils,

mon pauvre ami Ermillet[9], avec sa douce et brave figure.

Il savait bien, lui, que je faisais un triste voyage et que quelque

chose de capital pour moi allait se passer...

On était aux derniers jours d'octobre et c'était une saison avancée

pour la Savoie; mais cette journée était tiède et radieuse, les

montagnes rousses ou couronnées de sombres sapins se découpaient sur

un ciel tout bleu et limpide; les arbres déjà jaunis avaient jonché

la route de leurs feuilles mortes; c'était tout le charme des derniers

beaux jours.

Les voyageurs étaient priés de descendre de voiture dans les montées

ardues; cela se faisait en famille, il se passait de petites scènes qui

rappelaient les histoires de M. Töpffer et qui m'auraient paru

comiques, si je n'avais pas eu le cœur serré par tant d'angoisse.

Je reconnus peu à peu tous les sites décrits par Ermillet dans son

langage primitif, ceux qu'il avait parcourus une fois, en fugitif, dans

son enfance.

La nuit arriva, et la vieille diligence avançait toujours, s'enfonçant

dans des chemins de montagne, dans des vallées profondes et noires,

traversant de loin en loin des villages perdus de contrebandiers qui, à

cette heure, prenaient des aspects fantastiques...

Maintenant le froid était vif et la nuit brumeuse; nous vîmes

au-dessous de nous, dans la plaine, les lumières d'une grande ville; et

puis le trot de nos chevaux retentit bientôt sur les pavés d'une rue

populeuse, où des passants affairés circulaient dans le brouillard.

... C'était cette ville dans laquelle je venais, seul et étranger,

tenter une démarche désespérée; elle me parut infiniment triste.

J'errai le long des quais inconnus, demandant aux passants le chemin de

l'hôtel où des lettres devaient m'attendre.

L'hôtel était encombré de Russes et d'Anglais, de touristes dont la

gaîté sonnait faux à mon oreille... On me servit un souper auquel je

ne touchai même pas.

A neuf heures, à peu près, je sortais de là, en priant qu'on

m'indiquât ma route.

Il faisait nuit noire, avec une brume épaisse, et moi, qui arrivais de

la lumineuse Afrique, je me sentais affreusement dépaysé.

Je marchai longtemps par des rues en pente raide, sombres et désertes;

enfin j'arrivai devant la maison que je cherchais; c'était un vieil

hôtel aristocratique à la porte armoriée.

Je tremblais comme un enfant à cette porte... Aucune lumière, aucun

mouvement dans cette maison, où j'étais venu jouer ma vie... Je levai

la main pour frapper... j'avais comme un vertige, je ne respirais

plus[10]....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Nous repartîmes paisiblement et la diligence prit, sur la grande

route, une allure plus rapide.

Il était environ midi, les montagnes de la Savoie avaient une splendeur

inusitée sous ce beau ciel d'automne; c'était encore, comme hier, une

de ces journées pures et tièdes de l'«été de la Saint-Martin», une

de ces belles journées qui ont tant de charme parce qu'elles sont les

dernières... J'éprouvais ce sentiment de calme qui suit les

impressions violentes et qui est une lassitude du cœur...

Annecy apparut, tout baigné de soleil; j'avais hâte d'y revenir et d'y

retrouver l'ami que j'avais laissé...

Mon pauvre ami travaillait à la journée dans une usine de fer, où il

gagnait péniblement le pain de sa vieille mère et de sa sœur.

«Tout est fini et me voilà, lui dis-je; laisse ton ouvrage, viens avec

moi, j'ai peur d'être seul...»

Je restai à Annecy cinq jours encore, cinq belles journées que nous

avons passées, mon ami et moi, à courir les montagnes, et j'ai bon

souvenir de ces quelques jours.

Le soir, nous nous promenions sur le lac, dont la beauté paisible et

triste était en harmonie parfaite avec mes pensées d'alors...

[Footnote 9: Ancien matelot du _Pétrel._ Pierre Loti était venu voir

en grand secret la personne partie avant lui du Sénégal, dont il est

question dans la lettre "Dakar, 20 juin 1874.", et ce fut avec elle sa

suprême entrevue.]

[Footnote 10: Ici, plusieurs pages manquent dans le journal.]

Joinville (école de gymnastique), 25 janvier 1875.

Ce soir, à la fin d'un triste jour d'hiver, après le piètre dîner

d'usage, au milieu du bruit et des voix indifférentes, dans

l'atmosphère épaisse et enfumée du mess, j'ai été tout à coup

transporté, par le souvenir, sur la grande mer agitée, dans l'air pur

des tropiques; j'ai revu, comme dans un rêve, le vieil _Espadon_ battu

par les lames des alizés, et toutes mes impressions d'alors, déjà

lointaines et oubliées, se sont représentées à moi, avec toute la

netteté frappante de la réalité.

C'était ce soir d'aout, où je descendais quatre à quatre de la

passerelle, annonçant au commandant: «Le pic de Ténériffe en vue,

par le travers de bâbord.» J'étais alors second de l'_Espadon_, un

vieux petit bateau à moitié démoli qui revenait du Sénégal; mais

nous nous aimions tous à bord,--tous mes hommes m'aimaient et je les ai

tous regrettés, quand il a fallu les quitter.

Berny, le grand timonier François Berny, qui était un peu mon

préféré, écarquillait ses yeux et ne voyait rien encore...

«C'est vrai, dit notre brave capitaine, quand il eut constaté le fait

avec sa longue vue, mais, lieutenant, vous avez de bons yeux...»

Et la nouvelle joyeuse courut vite jusqu'au fond de la cale: «Le

lieutenant a vu la terre, le pic de Ténériffe, par le travers de

bâbord!»

Depuis quinze jours, tout était question pour nous, le mauvais temps

nous chargeait sans relâche, et notre vieille barque était pleine

d'eau. Mouillés tous et un peu découragés, nous étions épuisés de

fatigue.

C'était bizarre d'être comme cela une bande d'amis exposés en mer sur

quelque chose d'aussi petit et d'aussi vacillant, mais les impressions

qu'on éprouve en pareille circonstance, les marins seuls peuvent les

comprendre...

Ce soir-là, l'alizé humide chassait sur nos têtes les petits nuages

rapides des mauvais temps des tropiques, le soleil venait de

disparaître, la soirée était froide et la mer grosse; nous étions

couverts d'embruns... Il y avait longtemps que mes yeux cherchaient la

terre, dans cette direction indiquée par mes calculs du jour...

Au-dessus d'une bande lointaine de vapeurs vagues, se dessinait à

peine, sur le ciel encore clair, une forme haute qu'il fallait des yeux

de marin pour saisir... J'avais reconnu cette silhouette indécise du

pic de Ténériffe, cette silhouette qui m'avait déjà frappé, trois

ans plus tôt, lorsque je faisais mon premier voyage à travers le

monde.

Le grand vent qui nous couvrait de son humidité salée était de plus

en plus froid, et la mer grossissait encore à l'approche de la nuit,

mais la joie était revenue à bord et les matelots chantaient... Nous

avions la terre, là, tout près, la terre de Ténériffe; ce point si

problématique de la traversée était atteint et nous étions au bout

de nos peines...

Nous entrâmes transis, le capitaine et moi, dans le kiosque des cartes,

porter, malgré le roulis, la position exacte de notre navire.

Ces souvenirs que l'_Espadon_ m'a laissés occupent parmi tant d'autres

une place à part... Le danger toujours, le grand vent, la mer agitée,

l'incertitude du lendemain et, avec cela, la conscience du devoir

accompli... la responsabilité de toutes les heures, de tous les

instants, la nécessité absolue d'employer au salut commun toutes les

ressources de mon intelligence et de mes connaissances. Je remplissais

là mes devoirs pénibles de marin, le cœur plein de passion et pendant

que ma vie intime traversait des circonstances inouïes...

Je me sentais revivre aussi, après l'énervement du Sénégal, en

respirant cet air vif de la grande mer, à l'approche des régions

tempérées. Il y avait la France au bout du voyage, il y avait Elle, ma

bien-aimée, et tous mes parents chéris que j'allais revoir.

Mais le charme de ce rêve a passé bien vite et je suis retombé

lourdement sur moi-même, retrouvant le mess enfumé, l'engourdissement

de l'hiver et le tapage des conversations abruties... Mes souvenirs sont

redevenus confus, à peine ai-je pu en ressaisir la suite...

Je me rappelai cependant qu'en sortant du kiosque des cartes, j'étais

descendu dans le faux-pont obscur, jusqu'à ma chambre, le seul coin du

bateau où brûlait encore une lampe. Au milieu du désarroi général,

cette chambre avait été épargnée... son bien-être était insolent

parmi cette misère...

La portière soulevée, on y était comme dans une sorte de sanctuaire

exotique aux riches couleurs; il y avait partout des armes, des

colliers, des panoplies brillantes, des rosaces faites de nacre et

d'ailes d'oiseaux des tropiques... J'avais mis là tout ce luxe parce

qu'Elle devait la voir...

Sur mon lit bas, couvert d'une grande draperie yoloff, je trouvai un

homme assis, l'homme en veste rouge, le spahi de Cora[11]...

Quand j'entrai, il leva tristement sa belle tête: «C'est vrai,

lieutenant, dit-il, que vous avez vu la terre?... Tant pis, je voudrais

que nous n'arrivions jamais...»

[Footnote 11: Jean Peyral, du _Roman d'un Spahi._]

Joinville, 1er février 1875.

Il y a cinq mois aujourd'hui, je rentrais en France... C'était une

belle et chaude journée, un dimanche d'été. L'_Espadon_ remontait le

cours de la Charente après quarante jours de traversée qui comptent

terriblement dans ma vie... C'était le 20 juillet que nous avions

quitté Saint-Louis du Sénégal...

Cinq mois déjà! comme le temps vole, il éloigne tous les souvenirs et

les efface... Mon amère douleur peut-être aussi s'effacera-t-elle avec

les années, malgré moi qui voudrais au moins la garder; car j'aime

mieux cette douleur qui est encore quelque chose d'Elle, qui est tout ce

qui reste de vivant en moi, j'aime mieux cette douleur que l'oubli que

le temps peut m'apporter.

Tout est pâle et décoloré dans ma vie; le drame est fini, je reste

seul, épuisé par l'action, attendant, avec le calme d'un mort, le

terrible châtiment final.

Cette année 1874 a passé comme un ouragan dans ma vie, elle a tout

dévasté et tout emporté sur son passage, tellement qu'il me semble

que je n'aie pas vécu jusqu'alors et qu'à présent je ne vive plus...

Et maintenant, dans le calme, dans le vide de ma vie, c'est comme un

rêve de penser à cette époque troublée où j'ai tant aimé... Qu'il

y avait de passion alors en moi et autour de moi, que de contradictions

et d'amour... Je marchais englobé dans un tourbillon de fièvre et

d'ivresse; c'était tout un imbroglio criminel, où le grand soleil

d'Afrique jouait son rôle, avec les brises tropicales, avec notre

jeunesse, avec le décor triste et grandiose des solitudes et des

sables...

Mais c'était vivre, tandis qu'à présent je suis mort... Je me

souviens seulement comme un mort qui se souviendrait de la vie; c'est le

sentiment que j'éprouve quand je regarde en arrière.

Hélas! le 1er septembre, la date de mon retour, cinq mois déjà, mon

Dieu!... Et trois mois bientôt que j'ai touché, pour la dernière

fois, la main bien-aimée de celle qui a brisé ma vie;--en Savoie, une

nuit d'octobre, une nuit froide et brumeuse, où notre entrevue fut

courte, sombre et mystérieuse comme une entrevue de malfaiteurs.... et

puis ce fut fini à tout jamais...

C'est d'Elle, je pense, que vient ce charme qui s'attache encore dans

mon souvenir à toute l'année passée, à tout ce triste pays d'Afrique

et à mon vieux bateau de là-bas...

... Mon Dieu, mes souvenirs s'en vont déjà, je le sens, tout s'efface;

chaque jour je cherche à en fixer les bribes sur mon papier: effort

inutile, je ne puis les traduire par des mots, et quand je relis,

après, je ne les retrouve plus; les phrases écrites, froides et

impuissantes, ne me rappellent plus rien... Hélas! quand des années,

quand l'inexorable temps aura fait de moi un vieillard, qu'on m'aura

couché dans la tombe, il ne restera donc plus rien, plus un vestige,

plus un souvenir de ce que j'ai si vivement senti, de ce qui a fait si

fortement vibrer mon cœur à vingt-cinq ans?...

Il y a cinq mois aujourd'hui, c'était par une belle journée de

dimanche, l'_Espadon_ remontait doucement le cours de la vieille

Charente et nous nous abandonnions tous à la joie paisible du retour...

La veille au soir, pendant le «remplacement au quart», j'avais mis en

panne pour une grande barque montée par des pêcheurs qui nous avaient

crié en passant; «Vous êtes trop au Nord, laissez porter ou vous

allez atterrir en Bretagne...»

La mer était grosse; ces lames vertes, courtes et rapides, propres à

notre golfe de Gascogne, nous secouaient terriblement.

Bellegarde et moi, nous avions dit après le dîner: «Botz, mon cher

Botz, la nuit s'annonce très mauvaise et notre pauvre vieux bateau ne

tient plus; ce Malvoisie de Palmas qui nous reste, il serait très

prudent de le boire...» Et nous avions bu ce Malvoisie.

J'avais ensuite joué à Botz, contre ma tunique yoloff, en cinq points

d'écarté, le grand manteau blanc qu'il venait d'acheter au spahi de

Cora. Je nous vois là encore, nous tous qui avions souffert ensemble

comme des pauvres naufragés, suivant avec anxiété la marche de ces

cartes, comme s'il se fut agi d'une affaire d'importance. Bellegarde,

derrière moi, m'embrouillait de ses conseils; le matelot Delarue

marquait les points pour Botz avec les fiches à roulis. Le spahi les

marquait pour moi de la même manière, ses yeux sombres obstinément

fixés sur les miens...

J'avais 5 du roi et je gagnais le manteau quand la vigie signala le feu

de Rochebonne, le premier feu de France, et nous courûmes tous sur le

pont...

Joinville, 11 mars 1875.

... Je viens d'être malade pendant un mois et je suis faible encore...

J'ai été malade de chagrin, je ne croyais pas que cela fût

possible... Le médecin ne s'y est pas trompé, d'ailleurs, quoique

toujours je lui aie nié la chose... J'avais subi bien des angoisses en

silence, j'avais dévoré mon désespoir sans verser une larme, et puis

la réaction a eu lieu, le chagrin a brisé mon corps et m'a couché sur

mon lit, où j'ai appris à connaître la souffrance physique... Ma

tête me faisait grand mal, j'avais la fièvre constamment avec un peu

de délire... Mes souvenirs du pays du soleil avaient pris une vivacité

et une netteté frappantes, c'était comme une double vue; je revoyais

sans cesse en rêves les dunes de Dakar, les déserts de sable et le

pays de Bobdiarah. Ce long hiver de Joinville avait contribué, lui

aussi, à m'abattre si bas, avec cet isolement, ce froid sombre et cette

neige, toutes ces tristesses auxquelles je n'étais plus habitué...

Mes camarades, quelques sous-lieutenants, me veillaient et me visitaient

à tour de rôle. Mon soldat passait ses journées, par ordre du

médecin, mais sans résultat, à me frotter tout le corps avec de l'eau

de mélisse pour me ranimer, et tout le monde pensait que je m'en

allais... on ne savait pas pourquoi, ni comment...

Cependant, un jour de soleil, je me suis levé et habillé avec soin,

mes jambes ne me supportaient presque plus, j'ai pu malgré tout me

traîner jusque dans la campagne et, à partir de ce jour-là, j'ai

été sauvé...

A présent, je commence à aller mieux et à sortir chaque fois que

reparaît le soleil...

J'étais peu habitué à souffrir, j'ignorais encore la maladie, et

cette excessive faiblesse; ces sensations nouvelles m'ont causé comme

un étonnement douloureux.

Joinville, 13 mars 1873.

Après une nuit d'angoisse et d'insomnie, une pénible torpeur m'a

abattu tout le jour, me laissant en proie à d'étranges cauchemars...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... L'air lourd est chargé de senteurs de l'âcre soumaré, la chaleur

est énervante, le silence accablant, la mer immobile comme un miroir

bleu pâle sous le soleil torride, l'intensité de la lumière fait

pâlir le ciel...

La ligne bleuâtre, là-bas, c'est la côte de Guinée,--à perte de

vue, c'est la ligne monotone des vertes forêts vierges, baignant dans

l'eau tiède...

... Où est-elle, ma bien-aimée?...

Je suis retourné seul dans ce pays, où j'étais venu pour te suivre,

tu m'as abandonné, je t'ai perdue... Entre le passé et le présent, il

y a un abîme...

La question a été décidée, je suis resté marin et je suis

reparti... Mais pourquoi suis-je seul, pourquoi m'as-tu abandonné?. . .

. . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... L'air lourd est chargé d'orage, de senteur de soumaré... Dans les

forêts profondes on respire des miasmes de fièvre; c'est cette côte

maudite, le pays des forêts silencieuses qui ne finissent pas.

Les serpents dorment sur des plantes chaudes et empoisonnées, les

caïmans dorment sur une vase chaude et malsaine. L'immensité de la mer

est immobile sous le ciel torride...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les nègres frappent des coups sourds sur les tam-tam de bois; on entend

aussi le mugissement des trompes en coquillage des sorciers; ils passent

en pirogue; les rameurs, luisants de sueur, enfoncent leurs pagayes dans

l'eau chaude qui se ride mollement comme de l'huile...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... J'entends le chant plaintif des jeunes femmes noires... Ensuite, je

vois des nègres mandingues endormis au soleil dans les racines des

grands arbres sacrés...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Et puis je m'éveille tout à fait et mes yeux s'arrêtent sur un

bouquet de roses de Noël, posé près de moi... Je suis couché sur un

lit de repos, dans ma chambre de Joinville... Il est quatre heures du

soir; un sombre crépuscule d'hiver passe à travers les rideaux; mon

ordonnance est assis au coin du feu.

C'est l'heure de la visite du médecin; il trouve que je n'ai plus de

fièvre, que je suis seulement très faible encore...

Joinville, 20 mars 1875.

J'ai eu, ce matin, cette nouvelle que mon ami Brémont, le

sous-lieutenant de spahis, vient de mourir à Saint-Louis du Sénégal,

des suites de blessures reçues dans l'expédition contre le roi Lal

Dior. Et cette nouvelle a été pour moi un accablement de plus...

Je me suis promené tout le jour, seul, dans les bois, par un terrible

vent glacé. En rentrant, je me suis endormi épuisé dans mon fauteuil,

auprès du feu...

Je me suis réveillé longtemps après, à la tombée d'une lugubre nuit

de mars, transi de froid sous mon manteau, les pieds devant le feu

éteint.

Ce triste souvenir m'attendait au réveil: «Brémont est mort.» Et ma

pensée s'en est allée une fois de plus, du ciel terne de Joinville au

pays du soleil, où j'ai tant vécu,--au milieu de mes amis de là-bas.

Brémont mort, couché lui aussi au cimetière de Sorr, lui que j'avais

connu si plein de vie, si admirablement beau, et qui un soir, à un

diner de spahis, buvait gaiement: «A ceux qui sont tombés à Bobdiarah

et à Mecké!»

C'est ainsi cependant qu'il devait mourir; il était de cette race

d'hommes à part qui ont fait, dans leur existence bizarre, leur pays du

Sénégal, leur patrie des déserts de sable.

Mon ami Brémont avait quelques dettes à Saint-Louis, on a dû vendre

à des mulâtresses ses effets, ses armes, son singe et son chien...

C'est ainsi que finissent les spahis...

Joinville, 21 mars 1875.

Le journal _le XIXe siècle_ annonce que l'expédition dirigée par mon

ancien camarade de l'École navale Brazza, enseigne de vaisseau et

prince romain, partira le 1er septembre pour Dakar, où l'attend le

transport le _Loiret._ L'expédition doit remonter le grand fleuve

Ogooué et explorer par là le centre Afrique.

Il y a un an, à Dakar, Brazza m'exposait son projet téméraire et

j'étais fort ébranlé pour le suivre; je lui avais même promis ma

grande chienne Coura-gaï, à laquelle nous avions reconnu des aptitudes

spéciales comme bête de garde pour les campements.

Aujourd'hui, à Joinville, neige et givre... Pourquoi ne suis-je pas

parti avec mon ami Brazza! Qui me rendra le grand soleil d'Afrique,

même celui de l'Ogooué!

Joinville, 26 mars 1875.

J'essaie de reprendre goût à la vie et je n'y réussis pas... On se

lasse de tout, même de la douleur, et la mienne s'en va, mais rien ne

la remplace, rien que le sentiment du vide et l'immense ennui de

vivre...

L'image chérie de celle qui m'a abandonné s'efface; je prends mon

parti de l'étrange situation qui m'est faite dans ce monde et le

sinistre _Mané, Thecel, Pharès!_ ne m'effraie plus...

D'ailleurs la santé m'est revenue, mes muscles se développent

terriblement, par excès de gymnastique, et la vie déborde.

J'ai dit adieu à mon existence sombre, à mon existence de cénobite,

j'ai ouvert ma porte à deux battants à la jeunesse et à la vie. Et ma

chambre, d'abord solitaire et close comme une cellule de moine, retentit

chaque soir d'éclats de rire de jeunes femmes. J'étais pour mes

camarades un point obscur dans leur monde, et comme une énigme; à

présent, j'ai pris le rôle opposé et la tête du mouvement...

La gaie vie de bohème... Quand j'avais dix-sept ans, on la menait

autour de moi, au Quartier Latin, où j'étais venu préparer l'École

navale, et moi seul je n'y prenais pas ma part; une tristesse vague, un

besoin de luxe et de raffinement m'en éloignait alors, et j'allais

chercher, sur la rive droite, l'amour d'une jeune fille triste, très

richement entretenue.

A quoi bon un masque d'austérité! Maintenant, j'ai besoin de ce bruit

et de cette fantasmagorie, je ne supporte plus d'être seul...

Ceux à qui j'ai ouvert ma porte ne demandent qu'à rentrer. J'ai été

entouré et fêté; parce que j'avais été sombre, mystérieux et

mourant, on a célébré mon retour à la jeunesse et à la vie. Mon

métier de marin et mes longs voyages exercent aussi, sur tout ce monde,

leur prestige; c'est à qui sera mon ami, à qui sera ma maîtresse.

J'ai vu que mon cher frère Jean était étonné de cet entourage et de

ce train de vie insolite; mais il a compris et n'a rien dit; il sait

d'ailleurs que tout cela n'est qu'apparence et que le respect exagéré

que j'ai pour moi-même m'empêchera toujours de rouler au plus bas,

jusqu'à la débauche vulgaire.

Non, pourtant, je ne l'oublie pas encore, ma bien-aimée... je n'ai pas

encore cette insouciance que je désire... Je veux le plaisir et, au

fond, j'ai la mort dans le cœur. Le remords, l'inexorable remords

m'obsède la nuit; je tords mes mains de désespoir quand je pense à

celle que j'ai perdue sans retour; j'ai des nuits terribles, suivies de

réveils affreux.

... Oh! cette angoisse du réveil... Pourquoi toujours cette lucidité

étrange qui fait de ce moment une épouvante?

Je loge dans une grande maison laide, en face de la gare; cette maison

est réservée aux officiers qui, comme moi, suivent les cours de

l'École de gymnastique.

Au-dessus de chez moi habite un sous-lieutenant du 57e de ligne. Sa

maîtresse, Henriette, vient deux fois par semaine--très belle,

spirituelle, d'allure dévergondée et tapageuse, mais toujours

resplendissante et ne produisant jamais deux fois la même toilette;

elle amène souvent, comme repoussoir, une certaine amie Berthe, très

nippée aussi, mais laide...

A ma droite habite un officier d'artillerie, mais celui-là n'est pas de

notre bande; sa maîtresse est invisible et taciturne, comme lui-même.

On se borne à des saluts...

A ma gauche, c'est chez la mère Julie, notre propriétaire; un chat et

trois chiens: Toutou, Toutoute et Titine.

Au deuxième, porte à gauche, demeure Delguet, du 30e de ligne, l'un

des «Golos» (ce mot, qui signifie «singe» en yoloff, nous sert ici

à désigner ceux qui sont bien de notre bande). Delguet est même,

après moi, le premier «Golo». D'Annecy, où son régiment tient

garnison, il a amené sa maîtresse savoyarde, une petite ouvrière

honnête et gentille; c'est la Fratine; nous lui avons donné le nom

d'une vieille revendeuse d'Annecy dont elle nous avait, une fois, conté

l'histoire. Elle a dix-sept ans, elle est gracieuse, fine et naïve

comme une enfant.

Le groupe Delguet-Fratine est le plus pauvre de la bande, mais aussi

le plus charmant.

La Fratine, très sauvage et effarouchée d'abord, en est venue à me

considérer comme son meilleur ami et ma chambre comme la sienne. Devenu

son grand confident, je suis à même d'apprécier les qualités de son

cœur.

Elle travaille tous les jours à Paris, chez des gens fort laids pour

lesquels j'ai cru devoir plusieurs fois, à cause d'elle, me montrer

affable. (Ils tiennent un atelier de confection de cravates pour les

magasins du Louvre.)

La Fratine arrive chaque soir par le train de sept heures comme une

petite affamée, apportant un tas d'ouvrage à faire pour la

nuit,--ouvrage auquel nous l'empêchons toujours de toucher. Nous la

guettons venir de mon balcon, Delguet et moi. Nous connaissons du reste

tous les voyageurs qui arrivent par ce train de sept heures, car nous

leur avons fait souvent diverses niches.

Notre petite amie monte chez elle ou chez moi et mange, par économie,

le dîner de Delguet qui s'en passe.

La Fratine n'a qu'une toilette, comme autrefois Mimi Pinson; elle la met

le dimanche pour venir avec nous se promener au bois de Vincennes; mais

comme la robe est en toile, quand il pleut on ne sort pas. Je suis

consulté pour les chapeaux et pour les tenues de voyage et de travail,

qui se confectionnent toujours chez moi, tandis que notre amie nous

raconte, avec une innocence étourdissante, les cancans de l'atelier.

Au même étage que Delguet, à la porte de droite, un quatrième

sous-lieutenant au 30e, sorte de grand tambour-major, est en ménage

avec sa «femme du monde», la pyramidale Liline, qui vient toujours

très mystérieusement. Liline est pourtant descendue, certain jour,

déjeuner chez moi; mais nous la tenons à distance.

La maison de la mère Julie possède un autre escalier. Là, au premier,

porte à gauche, on trouve Rayer, un enseigne de vaisseau, mon grand ami

(ce terrible qui a tué un homme en duel au sabre). Nous faisons

domestique commun et porte-monnaie aussi.

Puis viennent les chambres des deux officiers de cavalerie. Le premier,

d'un caractère déplorable par instant, a pour maîtresse la petite

Maria, demoiselle de magasin au Louvre (section des nouveautés, rayon

des grisailles)--jolie, toute jeune, avec une apparence de naïveté, un

peu exagérée peut-être, mais mignonne.

Le second, d'un caractère encore plus insupportable que le premier,

mais bon comme la vie; il vous demande pardon après s'être mis en

colère et vous embrasse en pleurant. Sa maîtresse, Louise, est une

brave fille, modiste, rue Molière à Paris. (Elle fait une certaine

grimace assez drôle qu'elle appelle: «Golo content». C'est du reste

tout ce qu'elle sait faire...)

Dans la maison en face demeure un officier au 3e d'infanterie de marine,

vieux Sénégalais et charmant garçon. Il a commandé quatre ans au

Grand Bassam, à la côte de Guinée, et c'est lui qui a introduit le

yoloff comme argot dans la bande. Sa maîtresse, la grande Victoria,

modiste également rue Molière, se produit peu; sa figure serait assez

jolie si elle n'avait pas tant de taches de rousseur.

La chambre de la grande Victoria, à Paris, est à ma disposition pour

mes travestissements.

Le dernier «Golo» habite plus loin, à la brasserie. C'est un

sous-lieutenant au 19e chasseurs; bien élevé, bien gentil, mais

accaparé par Armandine, demoiselle de magasin aux faux-cols, qui nous

déplaît fort.

De tous mes voisins, ceux qui me gênent le plus, c'est assurément

Henriette et son ami, Henriette qui me poursuit de ses bouquets et de

son amour, et son ami qui ne s'en aperçoit pas. Je reçois des bouquets

sur la tête dès que je parais au balcon, des bouquets de roses, des

bouquets de muguet, et elle-même aussi quelquefois, car elle imagine de

m'arriver par là à l'aide de ses draps. Quand je ferme ma porte, elle

entre par les fenêtres... Elle et Berthe sont entrées dans ma chambre,

une belle nuit, par cette voie, à ma grande frayeur; reçues à coups

de poing, elles ne m'en ont nullement voulu.

Inutile de chercher à s'endormir avant deux heures du matin les nuits

qu'Henriette passe à Joinville...

Joinville, 10 avril 1875.

Avril est revenu et le printemps avec lui; le temps est tiède, les

prés sont pleins de fleurs et la bande des «Golos» mène vie joyeuse.

Aucune fête de banlieue, aucun bal champêtre ne se passe sans nous:

partout nous promenons notre grand sang-froid, notre effronterie et nos

extravagances.

Cette campagne si peignée des environs de Paris finit par être

insupportable à force de gaîté et de fleurs. Les beaux jours nous

amènent à Joinville un vrai tourbillon de Parisiens en partie fine;

des canotiers, des canotières, des grisettes et des boutiquiers,--tout

ce monde chante, saute, ramasse des fleurs.

Deux fois par heure, le chemin de fer de Vincennes en déverse un flot

sous mes fenêtres.

Nous restons tard sur mon balcon, par ces belles soirées de printemps;

Delguet, son amie et moi toujours les derniers. C'est alors que la

Fratine, avec son air espiègle et profond, m'accable de questions

étourdissantes sur le ciel, sur les mondes, sur les pays exotiques,

avide d'apprendre et saisissant tout avec promptitude.

Joinville, 30 avril 1875.

«La bande à Golo» fait cause commune avec les moniteurs de

gymnastique, sergents ou quartiers-maîtres, braves garçons, au cœur

loyal, à la figure ouverte et intelligente, qui ont toute l'insouciante

gaîté de la santé et de la jeunesse.

Chaque soir, rendez-vous au «Lapin sauté», gargote de soldats, au

fond d'un jardin qui sent bon les seringas et les roses. Chez moi, la

bande s'organise; on mêle et on change les costumes, il en sort de

nouveaux sergents, de faux matelots, il y a des chiffonniers aussi, des

«gommeux» ridicules, des «Gugusses» de cirque et des «Alphonses»

de barrière, des bandes impossibles de personnages invraisemblables...

Avec ces excellents principes de boxe que nous possédons tous et la

force d'Hercule de nos moniteurs, nous faisons la loi partout,--partout

redoutés, partout les maîtres.

Le chant de ralliement est un air gai, qui fait bien le soir, quand les

moniteurs le chantent en traversant les prés fleuris qui mènent au

fort...

Je regretterai ce temps de jeunesse et de vigueur, et tout ce train de

gaîté qui m'étourdit,--même nos parties de paume et nos parties de

cache-cache dans les bois de Vincennes, où les Parisiens s'ébaudissent

de voir réunion de gens si lestes et si dégourdis. Je regretterai

aussi nos moniteurs, qui sont toujours dans le mouvement, quand

j'imagine quelque chose de saugrenu, et savent s'amuser, dans mon genre,

comme de vrais enfants.

Le «jeu des quatre coins», dû à mon imagination, est

particulièrement réussi. Le dimanche, de vastes parties s'organisent,

de douze coins au moins. Mais il faut, pour cela, savoir choisir un

terrain déjà occupé par de nombreuses familles de boutiquiers pour

leur déjeuner champêtre; ces parties dégénèrent alors en

bousculades de l'effet le plus comique.

Tous les dimanches soir se renouvelle le spectacle ridicule des

Parisiens en partie fine qui courent pour ne pas manquer le dernier

train et être obligés de coucher à Joinville; de notre balcon, en

face de la gare, nous sommes merveilleusement placés pour nous moquer

d'eux. Nous nous amusons même à bombarder les voyageurs les plus en

retard avec tous les restes de notre diner (queues d'asperges, coquilles

d'œufs, etc.). Ces gens se fâchent souvent et, partagés entre le

désir de se venger et la crainte de laisser partir le train, ils se

retournent pour nous montrer le poing; puis se mettent à courir de plus

belle, ce qui redouble notre joie.

LETTRE DE PIERRE LOTI

A SON AMI DELGUET

Annecy, 23 juin 1875.

«Cher ami,

»Pardonnez-moi d'abord la nuance grise de mon papier, c'est le papier

de l'hôtel, et d'ailleurs il est teinté à peu près comme mes idées.

»Je suis à Annecy depuis ce matin, par une pluie qui ne cesse pas, et

je n'ai plus trouvé de charme à ce pays, qui m'avait paru si joli

l'année dernière, par un temps sans nuage... et puis il me rappelle de

trop poignants souvenirs.

»Quand j'étais ici, l'année dernière, je venais d'être durement

frappé, mais je restais encore plein de vie--au moral s'entend--tandis

qu'aujourd'hui je suis mort.

»Vous qui connaissez Annecy par la pluie, vous savez comme c'est

lugubre. Je suis allé surprendre mon ami Ermillet dans son usine de

fer; je l'ai trouvé si misérable, si changé par la maladie, que je ne

l'ai presque pas reconnu: j'avoue que j'ai eu même quelque déception

à le revoir ainsi, lui qui était autrefois si beau matelot. Mais, au

fond, il est toujours le même, et je l'aime de tout mon cœur.

»Je vous remercie de votre intention de faire sa connaissance à cause

de moi; mais je crois la chose impossible, car l'écorce est bien rude

chez mon pauvre ami, et vous en seriez embarrassé bientôt.

»On m'a remis, ici, votre petite lettre si triste; mes affaires, à

moi, vont bien tristement aussi. Je vais être obligé de retourner à

X...[12] où m'attend, sans doute, la plus cruelle des déceptions... Je

n'ai plus un sou vaillant, mais vous savez que je ne m'arrête pas pour

si peu et, une fois là-bas, il faudra bien revenir et je me

débrouillerai toujours...»

[Footnote 12: Pour essayer de revoir la personne dont il est question

dans la lettre "A bord de l'_Espadon_--Dakar, 20 juin 1874" (toujours

celle du Sénégal).]

Annecy, 30 juin 1875.

Un matin délicieux d'été, nous suivions à trois le chemin au bord du

lac d'Annecy; l'eau était calme et bleue à nos pieds, et les hautes

montagnes s'y réfléchissaient profondément. Cette rive était celle

dont Töpffer a écrit: «C'est une région solitaire, calme, ombreuse,

enchanteresse...»

Mes deux compagnons de route étaient mon fidèle ami Ermillet et la

petite Fratine, depuis peu revenue au pays; elle avait toujours sa même

toilette et son petit chapeau fabriqué à Joinville, sur mes conseils;

elle trottinait, moitié joyeuse, moitié prête à pleurer, un peu

confuse aussi d'être seule avec nous deux.

Il y avait longtemps, paraît-il, qu'elle avait rêvé cette promenade,

et le temps semblait choisi pour elle; des insectes bourdonnaient

gaîment et des masses de fleurs, de campanules et de liserons roses

tapissaient la montagne... Mais je devinais ce qui se passait dans le

cœur de ma petite camarade et j'étais inquiet; j'essayais de lui

parler de Delguet, pour détourner le cours de ses idées, de Delguet

qui l'adorait et allait bientôt revenir... Mais son esprit était

ailleurs, elle ne m'entendait plus...

La veille au soir, ne voulant pas quitter Annecy sans avoir dit adieu à

la pauvre petite, je priais Ermillet de m'aider à trouver sa demeure.

Et toute la soirée, de porte en porte, nous avions cherché... Un

cabaret borgne, dans le vieux quartier, près des casernes, était la

résidence de la mère de la Fratine,--un bouge inénarrable de soldats

ivres, une cour des miracles, pleine de gens suspects. Au fond d'une

pièce enfumée, tapie dans un coin, honteuse, écœurée, se tenait la

pauvre Fratine; sa distinction, son air modeste, sa toilette parisienne

contrastaient étrangement avec ce lieu misérable; dans le bouge

maternel, elle avait tout l'air d'une marguerite sur un tas de fumier.

Nous étions vêtus comme deux ouvriers. Elle devint de toutes les

couleurs en me reconnaissant, elle n'osa plus s'avancer, ni lever les

yeux...

--Voulez-vous venir passer la journée de demain, avec nous, à

Sévrier? lui dis-je, Delguet l'a permis, et mon ami, que voici, viendra

vous prendre...

Le soleil était chaud, malgré les ombrages de chênes et de

châtaigniers, quand nous arrivâmes à Sévrier; nous y passâmes une

bonne journée, avec toutes les apparences d'une gaîté parfaite. Nous

y prîmes notre repas dans un chalet, chez de braves paysans savoyards;

et puis nous courûmes la montagne...

Le retour fut plus triste, la Fratine se serrait contre mon bras, elle

tremblait par instant et ses larmes étaient proches...

--Vous reverrai-je jamais, Loti? me demanda-t-elle.

--Je ne le pense pas.

Nous continuâmes à marcher jusqu'au tournant du chemin qu'elle devait

prendre pour rentrer inaperçue dans son bouge.

--C'est ici que je vais vous faire mes adieux, Fratine...

Je vis alors qu'elle se laissait tomber doucement... Nous l'assîmes sur

une pierre, je l'embrassai et nous partîmes...

En nous éloignant, mon ami et moi, nous la regardâmes longtemps; elle

restait assise à la même place, sa poitrine se soulevait par

intervalles comme pour des sanglots... Et puis un rideau d'arbres passa

entre elle et nous...

Rochefort, janvier 1876.

Je mérite bien un peu le reproche que l'on me fait pour «tapage

nocturne», mais j'ai tant besoin de m'étourdir! A Joinville, mon

existence était trop remplie pour que j'aie le temps de penser, j'en

arrivais à oublier même ma douleur; mais, ici, dans ma vieille maison,

où chaque objet me rappelle le passé, l'effrayante réalité s'est

dressée devant moi tout entière, une mortelle angoisse m'a saisi, et

j'ai compris que ma vie était irrémédiablement brisée.

Ma vieille maison de Rochefort, j'avais tant soupiré après elle, quand

j'étais au loin! Son calme m'oppresse maintenant et, sans ma mère

chérie, je me serais déjà exilé pour ne plus revenir.

Je ne fais plus de peinture, ni de musique; si, à une certaine époque

de ma vie, je me suis cru artiste, si j'ai eu autrefois quelques

éclairs, tout cela s'est fort obscurci, et je sens plus que jamais

aujourd'hui mon impuissance à saisir cet idéal que parfois j'entrevois

encore... Je me suis donc mis à trainer mes soirées dans les bouges...

Le mal est moins grand qu'on ne se figure; les compagnons que je me suis

choisis ont, il est vrai, fait tous les métiers et navigué sous tous

les pavillons, mais ils n'ont jamais volé, ni assassiné personne; ce

sont même de braves marins ayant au fond une bonne dose d'honnêteté

et de cœur. C'est une poignée d'hommes que je tiens dans ma main et

prêts à me suivre jusque dans le feu.

Avec eux, il y a quelquefois du tapage, je l'avoue, même du dégât et

des coups de poing, mais nos coups ne tombent jamais que sur des gens

qui les méritent.

Depuis que Jean n'est plus mon ami, chaque nuit revient le même rêve

sinistre; je rêve qu'il est mort. C'est toujours à Magellan que se

passe ce rêve; sans doute parce que c'est l'endroit du monde où nous

avons été le plus malheureux et où nous nous sommes le plus

fraternellement aimés...

Je rêve qu'on le trouve mort par terre, dans les lichens, là-bas, au

fond de ces forêts lugubres et silencieuses que nous avions si souvent

parcourues ensemble...

Et cela revient toutes les nuits, aux mêmes heures, avec une

régularité fatale...

Toulon, mars 1876.

Mon ordre d'embarquement est arrivé à Rochefort un dimanche de

janvier; je l'ai trouvé à la maison, le soir, en rentrant de Royan,

où j'avais été faire mes adieux à mon oncle Gustave. Maman et tante

Claire, qui m'attendaient dans le salon, me le remirent.

A Royan, je m'étais promené sur la Conche, avec mon pauvre vieil

oncle; le beau soleil d'hiver, la mer bleue, le ciel pur m'avaient

donné courage, je commençais déjà à comprendre que tout n'était

pas fini pour moi, je reprenais goût à la vie.

Je me souviendrai longtemps de ces derniers jours de janvier; ma douleur

s'effaçait de plus en plus, j'éprouvais seulement encore l'impression

d'un étrange réveil, une impression de vide et de vertige.

Il faisait de belles journées d'hiver. Un temps sec et froid. Ma sœur

était à la maison, chacun me gâtait de son mieux, on m'apportait des

fleurs,--des roses de Noël de Fontbruant. C'était le charme de

l'hiver, le charme de la famille, le charme du foyer. Ma bonne voisine,

madame Besnard, ne m'avait jamais témoigné autant d'amitié; elle me

comblait d'excellent vin et même de bonbons. On trouvait drôle

quelquefois de me voir tant manger et tant boire, et j'en riais

moi-même; il me semblait que je sortais d'une longue maladie.

Il fallait activer mes préparatifs de départ, car mon ordre

d'embarquement pressait.

Mes camarades me visitaient beaucoup; mes amis matelots aussi; tous,

comme moi, devaient bientôt s'embarquer et ma bande allait se disperser

par les mers.

Le jour des malles arriva enfin et, un beau soir, je partis pour Toulon...

J'ai retrouvé, ici, avec l'air vif de la Méditerranée et le ciel

radieux du Midi, une quantité d'amis qui ont pris à tâche de me

distraire. Je recommence vraiment à vivre...

Je me suis même laissé englober dans une certaine bande qui s'intitule

«bande lyrique», sous la présidence d'une vieille dame maritime. Nous

allons donner des concerts pour les pauvres dans les villes voisines et,

quelquefois, les municipalités reconnaissantes nous offrent un souper

au champagne.

La bande très gaie se déplace généralement dans deux omnibus, en

jouant aux petits jeux, la vieille dame et sa fille en tête.

Mais je me suis lié d'amitié avec des clowns et c'est surtout le

cirque qui occupe mes loisirs.

LETTRE DE PIERRE LOTI

A SON AMI PLUMKETT

Un Jeune Officier Pauvre fragments de journal intime rassemblés par son fils, Samuel Viaud. · 第 43 / 79 题