3, RUE AUBER, 3

1923

_On sait que, définitivement rentré dans sa vieille maison de

Rochefort, Pierre Loti s'est plu à reprendre par le commencement le

journal intime d'où son œuvre est sortie tout entière. Glanant entre

les épisodes précédemment édités, il s'attarde maintenant à ce qui

s'est passé dans l'intervalle. Déjà le_ Roman d'un enfant _et_ Prime

Jeunesse _nous ont fait assister à l'éclosion d'une sensibilité aussi

précoce que subtile. Et qui ne se souvient avec délices d'y avoir

entrevu les frisques silhouettes d'une jeune bohémienne rencontrée

dans les bois, ainsi que d'une petite Parisienne, fine fleur du quartier

Latin, dont le contraste sentimental laisse tout de suite deviner ce que

sera l'existence du futur écrivain, partagée entre les exotismes que

lui révélera son métier de marin et la recherche de tous les

raffinements capables de tenter une imagination comme la sienne._

Un jeune Officier pauvre _vient continuer cette nouvelle série. Mais

Loti s'est désormais adjoint son fils, afin de l'aider dans une besogne

qui menace d'être longue. Car il en a tellement vu qu'il faudrait

presque une autre vie pour tout raconter. Témoin du pieux souci et du

véritable talent, hérité, semblerait-il, que ce collaborateur--né de

son père, et son plus fervent admirateur, apporte à une tâche que nul

ne pouvait mieux remplir, je ne chercherai toutefois pas à le tirer de

l'effacement où il entend demeurer._

_Le présent volume nous conduit de l'École navale à l'apparition

d'_Aziyadé _et, dès les premières lignes, écrites à bord du

vaisseau-école d'application le_ Jean-Bart _et du_ Vaudreuil, _aviso

où il fait son apprentissage d'officier de quart, on pressent le grand

artiste qui saura nous tenir indéfiniment sous le charme, en nous

narrant ses aventures aux lointains pays où l'attendaient Rarahu,

Aziyadé, Fatou-Gaye, la petite madame Chrysanthème et quelques autres.

Le jeune marin passe ensuite sur la frégate la_ Flore _pour aller

réaliser, à Tahiti, un de ses rêves d'enfance. Il est aspirant et n'a

que vingt et un ans quand il en revient avec un premier chef-d'œuvre,

mais encore à l'état de notes quotidiennes._ Le Mariage de Loti _ne

sera mis en roman que sept ans plus tard, après_ Aziyadé, _qu'il ira

d'abord vivre à Salonique et à Constantinople. Entre temps, campagne

d'un an au Sénégal, sur le_ Pétrel _et l'_Espadon, _où furent

recueillis les matériaux infiniment précieux du_ Roman d'un spahi.

_Puis c'est un stage à l'école de gymnastique de Joinville-le-Pont,

précédé par une mystérieuse randonnée à la recherche d'une

«bien-aimée» rencontrée au Sénégal, une Européenne, avec laquelle

il aura une suprême entrevue dont il ne subsiste aucune trace dans le

journal. Et nombreuses seront les pages ainsi détruites après coup,

par un très compréhensible scrupule, quand la notoriété du jeune

maître eut fait de ses cahiers un document qu'il convenait de mettre à

l'abri de certaines indiscrétions. La lecture n'en est pas moins

captivante, quand ce ne serait que par les magies d'un style qui rend

tout délectable. Mais on a également la rare satisfaction de saisir

sur le vif les métamorphoses de l'écrivain qui, s'ignorant encore,

distille son pur miel pour lui tout seul, sans se douter que tant s'en

régaleront aussi. Et on poursuit avidement, sans prêter attention à

la ténuité du fil qui vous entraîne._

_Impressionnabilité suraiguë, besoin presque douloureux d'affections

uniques, attirance vers les simples qu'explique probablement

l'instinctive élection des contrastes, avec un petit air de

désenchantement à la Byron qu'affectait volontiers la jeunesse de

l'époque, voilà ce qui domine dans ces pages exquises de fraîcheur.

Il y a aussi la joie, partout débordante et si naturelle, que

goûtaient les marins d'une génération où l'on naviguait encore à la

voile et dans des régions demeurées presque sauvages, de découvrir

pour son propre compte un monde beaucoup moins rebattu que de nos jours.

D'où certaines allures, genre un peu forban, qui ont passé de mode. Ce

n'est pas non plus à présent qu'un enseigne de vaisseau se produirait

en clown, même masqué, comme Loti s'amusa de le faire dans un cirque

ambulant. Et l'adorable lettre où sa mère lui écrit à propos de ce

début aussi sensationnel qu'imprévu: «Il m'est impossible, mon pauvre

chéri, de me réjouir des succès que tu as obtenus au cirque. Ce ne

sont pas ceux, je l'avoue, que j'avais rêvés pour toi._»

_C'est en juin 1878, dans une lettre d'un camarade auquel il

avait envoyé le manuscrit d'_Aziyadé, _qu'il s'agit pour la

première fois de sa publication. Au mois de mars, cette simple

entrée: «Deux journées à Paris, appelé par dépêche chez Michel Lévy,

l'éditeur.» Et voilà tout ce que nous saurons de l'événement

capital qui allait se produire dans la vie de Loti et dans l'histoire

des lettres françaises. Il y aurait pourtant pas mal de choses

intéressantes à apprendre sur les raisons qui ont décidé Loti à

affronter le public, sur ses hésitations, sur les conseils et presque

les collaborations demandées à des amis, tant il doutait de lui, sur

les difficultés que rencontre un écrivain même de sa valeur à se

faire imprimer, enfin sur les circonstances ayant amené la dédicace du

livre à madame Sarah Bernhardt, la grande disparue d'hier. Tout un

petit roman où l'on verrait un quartier-maître, en tenue peut-être un

peu de fantaisie, venir s'asseoir aux premiers rangs de l'orchestre de

la Comédie-Française, assister à une représentation d'_Hernani,

_être reçu par une Doña Sol émerveillée que gardait un squelette...

Mais il n'a pas agréé au héros de cette soirée de nous la conter.

Bornons-nous à le regretter, en souhaitant que d'autres ne s'emparent

pas de semblables menus faits, pour les rapporter plus ou moins

dénaturés. Les prodigieux succès de Loti et le rôle primordial qu'il

joue dans tous ses récits ne manqueront pas, en effet, d'exciter le

zèle de ces chiffonniers de la gloire qui se complaisent à en étaler

les envers. Et peut-être que le meilleur moyen de limiter leurs ravages

serait de satisfaire par avance les inévitables curiosités. Tant il

est difficile à qui jouit d'une pareille notoriété de cacher sa vie

ainsi que Bias, un des sept sages, le recommande pour être heureux._

_Heureux? Loti aura été tout, excepté cela, si l'on entend le mot au

sens, non pas de favorisé par le sort, mais de content du sien. Car la

cruelle rançon du génie consiste à ne jamais l'être, sans doute

parce que ce don splendide et tyrannique provoque une rupture dans

l'état d'équilibre nécessaire au bonheur. C'est pourquoi il a été

dit: «Bienheureux les simples d'esprit.» Telle est, en dernière

analyse, la leçon amère que laisse la lecture d'un des plus délicats

fragments qui soient sortis de la plume du maître inégalé dont la

carrière se poursuit et s'achèvera dans le plein épanouissement d'une

gloire aussi universelle qu'incontestée._

Un Jeune Officier Pauvre fragments de journal intime rassemblés par son fils, Samuel Viaud. · 第 11 / 79 题