TROIS TRAPPEURS.--UNE VIEILLE CONNAISSANCE.

J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui demeurait

avec moi en prenait un soin tout particulier.

L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille,

et nous vivions heureux.

Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières bordées

de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de la chasse dans

les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.

Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles les

enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin et de

ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.

J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui avait

raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là,

dans toutes ces informations, une malveillance dictée par une

intelligence plus forte que ne possédait la femme en question. Je fus

aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au

fait d'une circonstance intime de notre vie.

Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après avoir

rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et sans qu'on

sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude parmi mes

voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines, ils avaient

même commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attiré

contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes

mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement encore, ils

étaient entrés dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la

femme ne put être à l'abri de leurs violences qu'en les menaçant de mon

nom, car on savait dans la paroisse que j'étais un ancien chef sauvage.

En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait

tressailli de surprise. Il avait pris des informations détaillées sur

ma figure, l'endroit d'où je venais et le personnel de la maison que

j'occupais; puis, sur les réponses de la femme, ils avaient échangé

entre eux quelques paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter

rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle.

Une battue générale avait été faite dans toutes les montagnes et les

forêts d'alentour sans aucun résultat.

Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude;

plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices. Paulo

connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi que je

m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer contre

l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de sa grand'mère

de son refus de m'épouser.

Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait

d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur recherche,

tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis Adala et sa

grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait

tenté quelque chose contre elles.

Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de

mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les plus douloureux

événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque pas, auprès de leurs

demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus

tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que

seul encore, assis aux pieds des grands arbres où j'entendrais la voix

toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaître en mon

âme.

Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la privation

de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils étaient pour moi

si remplis de charmes que j'espérais les revoir encore dans le silence

profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon père conduisant péniblement

sa charrue, mais tout joyeux à l'idée que c'étaient autant de sueurs

épargnées au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et

sainte mère travaillant pour moi et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant

à trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur

désir de m'être agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile

fortuné se déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons

domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y

avait pas même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma

mémoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes

mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime de

revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller faire une

excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite. et j'espérais

aussi retrouver les traces des trois brigands.

Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière St.

Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis.

Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais j'avais

constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute, appartenant

à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel qu'il était

facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les uns d'en cacher

les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche et par conséquent

plus ferme sur la terre boueuse.

Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de venaison

pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant le cours

de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me gagner en songeant à

tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le réparer.

Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où l'âme

gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais partagé mon

repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets criminels.

J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens me

tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque pas pris de

nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai, les pièces de

venaison qui étaient à la broche, et les leur abandonnai de grand coeur;

je me sentais incapable de manger.

Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement

mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume de ceux

qui veulent cacher leurs campements.

Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes

réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit sortir de

cet état de somnolence.

J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des arbres

vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le repas

qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient

laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles je

m'étais tapi pour la nuit.

Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent

élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je leur imposai

silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus bouger que s'ils

eussent été morts.

De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même endroit où

j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que

j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrivés, eussent-ils été

ceux de l'ennemi la plus rusé.

Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec surprise

trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient les trappeurs

canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et vigoureux. L'un

surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef,

était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter contre un lion. Un

autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas même

besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître aisément par ses

_sandédious_ et ses _cadédis_ pour un enfant des bords de la Garonne.

Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte

de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche

prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le

sourire, si toutefois on se trouvait hors de la porté de son oeil ferme

et de son bras robuste.

Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en

étaient aux facéties:

--Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras

jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que

le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris dans cet

endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas

être à une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous

mettions à table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de

perfectionner ton éducation, de te faire le récit de toute ma vie: Mon

père était un grand industriel; chaque année nous avions à confectionner

des articles d'art et de nécessité qui trouvaient toujours un prompt

débit. Mon frère aîné lui était un _saigneur_, son cadet était marchand;

pour moi j'étais dans le commerce des perles.

Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée.

L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une

façon démesurée.

Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre

je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans

tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien

rares.

Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un

instant déconcerté.

--Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache sa langue

du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de répéter des

balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était un

industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce?

--Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce

n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé!

--Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses

terres?

--Quand je vous dis que mon frère était _saigneur_, c'est qu'il saignait

les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais

possédé de terre plus que j'en ai sous la main!

--Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans

son établissement et ton industrie dans le commerce des perles ne

t'assurait-elle pas un belle existence?

--Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en société avec la

grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite bière le dimanche,

à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des grains du verre que je

vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries réunies ne

rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la

marmite. Voilà ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a

levé le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mère que

nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait

bien que je changeasse de pays.

Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut

presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se

déconcerter davantage, l'interlocuteur continua:

--Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui que

j'ai laissé là _ousque_ l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos

rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards

qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être assis sur ses

bords.

Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux autres.

Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à l'homme à

l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que

tu me promets de me faire connaître ton histoire pourquoi ne nous la

dirais-tu pas aujourd'hui?

Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera

pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me

donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve dans la

Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il avait acquis de

grandes propriétés mais non content, de la jouissance de nos biens,

il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom

respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques années, il

fit de folles dépenses qui nous amenèrent dans un état, de gêne

considérable. Pour compléter toutes ses sottises, il acheta un château

en ruines qu'on appelait la Cocombière, il acheva d'éparpiller le peu

qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel

mauvais drôle lui avait fait croire que par cette acquisition il

devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas

l'offenser, que le Baron de la Cocombière.

Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes qu'il

faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des huées

des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutré d'une

manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous entendions les

gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent.

Nous recevions ces insultes avec un dédain superbe et sans sourciller.

Pour ma part j'aurais tordu le cou à un de ces drôles, si mon père, se

renfrognant dans sa dignité, ne m'en eût empêché en m'expliquant qu'il

serait malséant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines

de toucher à l'un de ces _vilains_.

C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans. Nos

ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je songeais à

chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon père arriva

dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va

falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la

fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le nôtre. Je

vais moi-même présider à ta toilette et voir à ce que le laquais qui

t'accompagnera soit en grande tenue.

Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure donc

après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge bleu et vert

sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes rapiécées, j'étais

installé sur une rosse, pendant que le laquais espèce de jocrisse, qui

devait me suivre à distance et enharnaché d'une manière aussi ridicule,

avait en fourche un âne dont la maigreur l'avait obligé à mettre une

demi-botte de foin pour se protéger des foulures. Ce foin d'ailleurs

devait lui servir de selle.

Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis, vieux

noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant que je lui

déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à entrer au salon où

sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait un air de musique.

Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais

donnée sur laquelle étaient écrits d'une manière illisible mes noms,

titres et qualités. Pendant cette longue énumération que mon père avait

lui-même griffonnée je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour

s'empêcher d'éclater. Cependant elle put se dominer et me montrant un

fauteuil elle m'invita à m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais

croyant qu'il était incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai

simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calculé les

lois de l'équilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je

fis pour me retenir, je renversai une table chargée de pots de fleur

dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais

de ma vie je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos

de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes

salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai poser

le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché à peu de

distance.

Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans mes

bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous la

vilaine bête laissa _couler de l'eau_ qui m'humecta. La chaleur que

me procura ce _bain improvisé_ me fit perdre complètement la tête, il

m'échappa des mains et tomba lourdement par terre.

De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'éclats de rire

de l'assistance.

Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé sur le

plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon père me

l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à droite et à

gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour le marquis et

sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour pour rire plus à

leur aise.

Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y

dirigeai avec précipitation.

En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être incivil,

je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait. Elle portait sur

sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment la chose se fit,

mais la fermière dont j'avais barré les jambes tomba sur moi et le pot

de crème m'inonda la figure. Certes ce n'était pas un petit poids je

vous prie de le croire, que celui de la fermière et lorsque je fus

débarrassé de sa masse, grâce aux valets qui nous relevaient en

étouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait à

grand'peine.

Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la

course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute un

peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter,

naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de l'écurie

et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas encore fini

d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la

partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.

Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé, battu par

les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais lui passa au cou

pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme Rossinante se décida à

se mettre en marche. Je m'éloignai de ces endroits accompagné d'éclats

de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.

Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié du foin

qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus avec la

valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments comme

contre-basse.

En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une maladie

qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa mort, tous nos

biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin n'ayant pour tout

partage que le chemin du roi.

J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un grand nombre

d'années.

J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il

leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des jours

meilleurs.

Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait voile

pour le Canada et me suis fait trappeur.

Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à m'arracher

un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années.

Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux jusqu'à

ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarité était

grande.

Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria:

--Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que la

corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous avons

rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot de ce que vous

venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi

vous êtes poussés comme des champignons, remettant votre appétit au

lendemain quand vous n'aviez rien à manger la veille. Pour moi qui me

connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et

déterminés. Là franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous à la

vie et à la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse

sont du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous

raconterai la mienne.

Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le silence ne

fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le bruit de leurs

mâchoires.

Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son enfance

avait été misérable comme celle de presque tous les enfants trouvés.

Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par une espèce

de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations Elle parcourait

les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes

charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans lequel elle le

maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes

qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter des liqueurs

spiritueuses dont elle se gorgeait.

Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour échapper

à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement de

sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu

où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait passé une dizaine

d'années. La guerre étant survenue, il s'était engagé comme volontaire

dans le corps expéditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour

l'Acadie.

Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord d'une

corvette française ayant nom _La Brise_. Pris comme corsaire et vendu en

qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage qui commandait sur

le même vaisseau à cinquante volontaires de sa nation, il était parvenu

à s'échapper après des dangers sans nombre.

Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se faire

trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens amis.

Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les fers de

l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait surtout

rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence pour

lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle serait dans la

nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait.

On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai cette

histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus d'un

titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir à

revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années et que c'était

le même qui enfant, était, venu nous demander asile. En l'absence de

Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma cabane.

Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui

avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient

considérablement développé son intelligence déjà remarquable. Aussi le

pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il avec une

déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'années

de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui l'avait engagé a

prendre du service à bord de _La Brise_ pour me porter secours au

besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement.

J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse

la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats qui avaient

commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais cependant éclaircir

tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi

m'empressai-je de sortir de ma cachette.

Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs les

avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque subite, il

disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur du feu les

canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai à avancer en

disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme

vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai

complètement désarmé jusqu'auprès du feu.

A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,

l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible.

D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille

contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il

éprouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec

une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute, ils

crurent que leur chef devenait fou à lier.

Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné

quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions

de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui

d'Angeline.

Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers

moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que possible.

On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus sincères

que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre Paulo était

indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque instant, moi

qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si

j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne perdent rien pour

attendre".

Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur.

Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les

trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils

parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci étaient étrangers.

Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,

il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que

l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands

périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir

longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les mots

qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases décousues

qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution le plus tôt

possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon que le chef

paierait pour délivrer son enfant d'adoption.

On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation. C'était à

n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-être même

étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins compté sans leur

hôte et, malheureusement pour eux, la partie était trop forte, ils ne

devaient pas en recueillir le gain.

Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux amis

devaient surveiller toutes les démarches des brigands et m'avertir quand

ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de

Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il était guidé par la

reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitié pour

lui s'étaient liés de tout coeur à moi et me juraient fidélité. Ils

étaient guidés par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage

que met tout honnête homme à prévenir un crime, et en prévenir ceux qui

devaient en être les auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que

suffisant.

Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien

décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour défendre mes

protégées.

En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais sur

les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux. Je leur

fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il

n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent

de me prêter main forte et nous nous séparâmes après avoir convenu de

faire bonne garde et de donner l'éveil dans le cas où un des trois

misérables serait aperçu rôdant dans les environs.

Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans que

j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais trop

la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour douter un instant

qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important que je lui avais

confié.

Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre le

change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir

dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi

avais-je pris mes précautions en conséquence.

Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de

la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le

signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la vieille

de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'à

ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers l'endroit d'où était

parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal venait d'un des

compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il m'expédiait. II

m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de chasse et de pêche,

ils avaient, fumé les viandes et les poissons comme s'ils se fussent

préparés à un long voyage. Ils avaient de plus confectionné un léger

canot d'écorce sur la rivière St. Jean avaient déposé des provisions

de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne.

Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient préparé une hotte dont

la destination était évidente, il était d'opinion que cette nuit même,

ils frapperaient le coup décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues

à peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant

qu'eux-mêmes ne seraient pas loin.

Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents

de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence fut

parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne devaient tirer

qu'au premier commandement.

J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au gascon éloigné

d'environ trois cents verges de la maison ou je m'étais embusqué.

Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école · 第 20 / 35 题