Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je me suis
posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.
Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa
vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il
ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées, des
larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste et préoccupé en
parlant.
Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent
immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils furent
reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de tête, avec une
bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.
--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.
--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le
bord de la Rivière aux Castors.
--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?
Celui-ci se nomma sans défiance.
--Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
puisque tel est votre nom.
Ce juge de paix s'appelait Justitia Bélandré. C'était un homme stupide
et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême
degré et par là même bouffi d'orgueil.
Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il
s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia.
Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi vil et
méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était José. Leur
secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.
Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître
Attenousse.
Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout
de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.
C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés et
qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était si
lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononça
lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui m'ont été faites ce
matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous êtes accusé de
meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, à mon idée, sont
innocents; je suis convaincu d'après leur témoignage, que vous êtes
certainement le meurtrier. J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à
la prison des Trois-Rivières, c'est en cet endroit où vous subirez votre
procès, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont
assignés par moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus
et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus
forte qu'il puisse y avoir contre vous."
"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en
promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à vous d'essayer
à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et poings."
En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute à
quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement les épaules
en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir comme un vil assassin?
Ce que je désire, c'est d'être confronté avec mes accusateurs." Les
autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence
d'Attenousse et certifier de son bon caractère, en en même temps qu'ils
s'offraient de prouver la scélératesse de Paulo et de ses complices.
D'un geste solennel et impérieux, le juge, comme on le pense bien, s'y
refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant à ceux
qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route
immédiatement.
Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un
incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit
d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander des
hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et
ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte amende ou de la prison.
Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances
bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes qui
étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour remettre le
prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la plus rapprochée.
Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société qui
exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte
d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat stipendiaire.
Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due, mais aux
intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut placées.
On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient pas de
s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le fleuve, gagner
le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la pêche au lac St.
Jean.
La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec ou
Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène que
nous voyons.
La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable pour le
commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants et des
sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les canots chargés
de fourrures y venaient chaque année, avait la tranquillité qu'elle
a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier comme Attenousse y
produisit-elle grande sensation.
Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant contre
lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.
Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre les
imprécations de cette foule.
Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au
bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat
qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement pas à son
premier meurtre.
Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il
y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que
c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée qu'il
pourrait s'échapper.
Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature à
préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi s'en
ressentir dans leurs décisions.
Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir
l'hospitalité dans la ville, tant les portes étaient solidement
barricadées et tant la frayeur était grande.
Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé depuis
quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné à être
pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures au matin;
vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.
Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je l'ai dit, je
n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de l'après midi.
Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me
l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiété
vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder le pardon
de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais
lui dire quel était le caractère, de son infâme accusateur. Mon
témoignage ne devait pas lui être suspect puisque je portais sur moi
les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient donnés les premiers
officiers français qui commandaient les armées où j'avais combattu pour
ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur
ma poitrine écrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que
j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les français et je croyais
que sans doute, il m'écouterait.
Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les rues,
j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux ami
l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès de ma
démarche.
Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou plutôt par
la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un fou forcené.
Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans cet état que je
me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.
Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux voir
le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait et je
m'avançais toujours.
Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec
les plus grands efforts.
J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce
vacarme.
C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être à
votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je, enjoignant
les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer
quelques instants d'audience.
Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita nouveau
sur moi.
La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je
renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je
m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir furent
employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même durer que cinq
minutes.
Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus déchirantes et
des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi et garrotté.
Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux
découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit à la
prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaîna comme un
misérable malfaiteur.
Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon
complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison, j'avais
perdu l'usage de tous mes sens.
La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.
La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps était une
bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les cellules que par
un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond, elle ne pouvait
se faire jour qu'à travers un épais rideau de poussière et de fils
d'araignées. Les murs suintaient l'humidité de toutes parts, un monceau
de paille pourrie répandait une odeur infecte quelques crampons de fer
rivés aux murs auxquels étaient attachées de fortes chaînes avec des
menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel était l'intérieur de
tous les cachots. Tous rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par
un guichet d'une petite dimension par où le geôlier venait passer aux
prisonniers l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient
pas enchaînés; dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près
d'eux, celui qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt
dans le cachot. C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces
pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.
Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt les
criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que
d'avoir subi leur procès.
Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup se
présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le
lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine était
couverte de blessures et dont la voix était si puissante, quand j'étais
libre, auprès des officiers français et du Gouverneur en chef, qui tous
me connaissaient particulièrement, je ne pouvais rien faire pour lui.
Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des
efforts surhumains pour conquérir ma liberté, je m'élançais au bout de
mes chaînes et faisais de telles tractions qu'elles ébranlaient presque
le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements
qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins
les plus éloignés de l'édifice, mais tout était inutile et l'heure
fatale avançait avec une effroyable rapidité.
Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment où l'idée d'une
prière me vint à l'esprit.
Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme était
capable.
Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas lents
et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée retentirent
de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent
désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux à qui elle
s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de mon cachot et une voix
pleine d'onction et de tristesse demanda à celui qui l'accompagnait qui
appelait ainsi.
Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée, il a
voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.
--Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent.
--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais
ferme cette fois.
--N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous tuer.
--Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça dans la
serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un prêtre vénérable
dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses
épaules. Il avait à la main un flambeau qu'il déposa près de moi d'un
air calme et paternel. Sa figure portait un caractère de grandeur et de
sérénité empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse.
A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai dans un
état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci".
Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il
s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains avec bonté
me dit d'une voix grave et sympathique:
"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez encore
beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à l'altération de
mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en
moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger manteau qui était jeté
sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa sur ma couche, s'assit
lui-même à côté sur la paille humide et avec une douce autorité
m'obligea de prendre place sur ce siège qu'il m'avait improvisé, puis,
prenant une de mes mains, il me dit avec bonté: "Que puis-je faire pour
vous mon frère? Une malheureuse victime innocente des lois humaines
dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc
demeurer quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous
être utile".
Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui l'écrasait
depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que possible, la
confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo, Angelina et
d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de ces deux hommes, je
m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels
j'avais eu part et lui montrai, à l'appui de mes paroles, les cicatrices
qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui
m'avaient été donnés.
Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière, examina
mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup le flambeau,
il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur Odillon! nous
écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes dans les bras l'un de
l'autre. Je le suppliai alors, me mettant à ses genoux, de sauver
Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes
couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondément émue et en
secouant la tète: "Hélas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop
tard, j'ai déjà fait tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais
depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais
encore tenter l'impossible pour y parvenir."
Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à la porte du
cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra.
Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément
affligée.
Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il
repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses lèvres
se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de sa mère, de sa
femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent depuis qu'il est
ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika! si tu vivais encore.
Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes
sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me
dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous les cas aux
inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de
retour."
La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement, déjà
depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau grillé de mon cachot
et l'exécution devait avoir, lieu à six heures.
Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient; terminé
leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De
plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe
avec indifférence des intérêts les plus mercenaires dans ces moments
solennels, parfois même un éclat de rire mal étouffé arrivait à mon
oreille attentive, aiguisée et inquiète; je frémissais en songeant que
déjà on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus
longtemps les dernières palpitations d'un corps humain suspendu au bout
d'une corde.
Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.
Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures, les
inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque minute
m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.
Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
était accompagné de deux tourne-clefs.
J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines sans nombre
me dit-il tristement.
Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa
frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il allait
envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de m'en charger
tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins à ce qu'on vous
ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse?
Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait de mes
fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner ses semblables
qu'à sauver un innocent.
Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon et d'un
guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous
entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'éveilla. En
m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et nous nous tînmes
longtemps embrassés. "Angeline, mon entant, et ma vieille mère, me
demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus
lui répondre, je me sentais, étouffé sous le poids, de tant d'émotions.
Alors monsieur Odillon vint à mon secours, il lui raconta en quelques
mots les principaux incidents qui m'étaient advenus depuis mon départ à
bord de la corvette, _La Brise_.
Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait donné de
l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que peu de foi et que
nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir, Tout est bien fini pour le
pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il, en secouant tristement la
tête.
Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et son
enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand Esprit,
c'est donc qu'il les reverra désormais.
L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de monsieur
Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.
Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer de
nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse,
celle d'Attenousse était calme et sérieuse.
A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se fit entendre.
J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui invitaient les
âmes charitables à unir leurs prières à celles du prêtre qui allait
offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de celui qui devait
mourir. En effet, quelques instants après, revêtu de sacerdotaux, il
commençait une Messe de Requiem et sa voix émue s'arrêtait de temps en
temps pour dominer son émotion pendant que les sanglots des assistants
troublaient seuls le silence.
Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques paroles,
maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.
Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a
été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement le sacrifice
de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les
coupables. Voici mon frère, le pain des forts qui va vous soutenir dans
le moment où Dieu va vous appeler à lui."
Ce fut tout ce qu'il put dire.
Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui seul
n'était pas ému.
Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de
l'Extrême-Onction.
Et le sursis n'arrivait pas.
A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau
qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre regarda à sa
montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que
tout espoir était perdu.
En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de mon
malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je ne pus
que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te confie ma
vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille; sois leur
protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tôt mes
derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."
Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement supporté
par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans une autre
chambre plus loin.
Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des bruits
de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait, je le
suivis machinalement.
La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier glas.
Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont le
bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque sur
le bord de l'échafaud.
La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent, le
spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux, répéta les
prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se levant, il dit
d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant Dieu, je déclare de la
manière la plus solennelle que je suis entièrement innocent du crime
pour lequel on m'ôte la vie. Je demande pardon à tous ceux à qui j'ai pu
faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur à ceux qui m'en on
fait." Il ajouta en se tournant fièrement vers la foule: "le coeur du
guerrier sauvage est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera
pas celui de ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son
enfant qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs
frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beauté
il entonna son _Libera_.
Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre chacune
de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le glas funèbre que la
brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville.
Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux, embrassa
pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta, le bonnet
fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'était
la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri "grâce"
retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait au coin de
la prison.
Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers
l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!... il
était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort, par
conséquent, instantanée!!!!......
La justice des hommes comme on le dit généralement était
satisfaite...........
Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter fut
vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule
anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse la figure
des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas encore
quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était bien mort,
que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent, il y eut un
long murmure de pitié et bien des yeux laisserent couler des larmes.
Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de Monsieur
Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure imbécile, "voici,
lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort mon malheureux
frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitté quand des
témoins ont déclaré avoir entendu les trois scélérats concerter leur
plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer à faire
disparaître sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et
qu'un autre du nos frères les avait vus sortir ensanglantés de la hutte
quelque temps avant qu'Attenousse y soit entré."
Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi
dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la
suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment
il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de meurtre quand
le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé fortement sur cette
partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement prouvé, qu'il
s'était de plus étendu sur la crédibilité des témoins à décharge et sur
leurs bons caractères attestés par tous ceux qui les connaissaient. Il
avait ajouté que des témoignages non moins irrécusables affirmaient que
les accusateurs n'étaient rien autre que des repris de justice.
Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites excuse,
monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient les uns
les autres.
Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait
dit; de là leur erreur.
Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains
avec découragement, par votre ignorance, vous êtes cause de la mort d'un
innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous
aviez à remplir et de la manière dont vous l'avez fait.
Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des
murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever dans la foule.
Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même avant le procès nous
avait assuré qu'il était certainement coupable. Le voilà demandez-lui
pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il désignait en même
temps Bélandré qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques
paroles de ce qui se disait.
Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la
direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité du
danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de ses jambes
et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps
entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les
portes du palais.
Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue
empoisonnée.
Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un
fort mauvais parti aux jurés.[1]
[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de
juré soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui
sont décrits sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se
permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en
considération du motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune
manière contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler
qu'elles comportent parfois de graves inconvénients et occasionnent
souvent d'irréparables malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une
de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un
homme, souvent dépourvu de toute éducation et quelquefois même du
plus gros bon sens s'éveille un bon matin tout étonné de recevoir une
commission de juge de paix. Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a
donné à un candidat heureux. De suite le voilà grand personnage, il
devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de
graves difficultés, car à peine peut-il réussir quelquefois à signer son
nom d'une manière lisible. Il est obligé de se faire lire la loi par un
voisin complaisant, sauf à l'interpréter comme il l'entendra plus tard.
Ces décisions, pour les parties lésées sont presqu'aussi sans appel que
celles des commissaires pour les décisions des petites causes puisque le
malheureux plaideur a à payer, le plus souvent, une somme au dessus
de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en
connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne
voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments
personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à coup sûr sont
invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas
de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les
inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus
grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance
pour une affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit
de la plus haute considération et dont la science et le jugement sont
parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort
vous êtes obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés
quelquefois et, de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez
à cela l'esprit de nationalité, les traductions imparfaites au corps de
juré, des témoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas,
la longueur des questions et transquestions posées aux témoins et vous
aurez une idée du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et
ennuyés par la durée des plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun
d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs
décisions que l'exposé du Juge qu'ils écoutent souvent d'une manière
distraite et qui n'est que le résumé des témoignages contradictoires qui
ont été donnés, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumière sur
les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporté plus haut soit
purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat éminent, aujourd'hui
sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui avait déclaré
coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en avait agi
ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient prouvé
l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces
témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua
alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de
contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration,
il était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands
et des petits jurés intervertis que nous nous permettons ces
remarques.--Note de l'auteur.]
Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des
Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux
Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à
sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la
tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se
faisait entendre.
La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier couvert de
la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à passer chez lui.
Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé depuis la veille. On
lui avait aussi redit dans les plus minutieux détails la scène aux pieds
de l'échafaud et les déclarations des jurés, il en était profondément
affecté. Il se reprochait amèrement de ne m'avoir pas donné audience la
veille. Il s'accusait même d'être coupable de la mort de mon malheureux
ami en ayant trop tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que
l'exécution n'aurait lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme
compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la
famille du supplicié. Je la refusai en leur nom de la manière la plus
péremptoire et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si
les blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour
la patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques
instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir à leur
assurer le bien-être et le confort matériel, puisque j'avais amassé des
sommes considérables que je leur destinais.
Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par un édit
qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.
J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était pas
encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant
trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut,
avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.