--Meneh-Ouiakon est vengée, que mon frère se rassure. Voilà la main qui
a frappé son lâche assaillant.
--Mais elle, où est-elle? dites-le moi.
--Meneh-Ouiakon, répondit l'Indien, est parmi les robes noires de
Montréal.
--Au couvent?
--Oui! s'exclama Dubreuil avec une explosion de douleur, j'ai mérité mon
sort! Si, au lieu de rester ici dans i'irrésolution, depuis que le père
Rondeau m'a remis la première lettre de cette pauvre Meneh-Ouiakon, il y
a déjà deux mois, j'étais parti pour Montréal... si j'avais écouté la
voix de l'honneur, la voix de l'amour... Mais, dites-moi, mon frère, ses
voeux sont-ils prononcés?
--La parole de Meneh-Ouiakon, repartit le jeune chef, doit être écoutée.
Elle ne veut plus voir mon frère; que mon frère lui obéisse. A présent,
je vais t'adresser une question: tu es Français de race?
--Oui, répondit distraitement Adrien.
--Né à Cambrai?
--Oui.
Tes ancêtres ont vécu sur nos territoires de chasse?
--Oui, fit encore l'ingénieur, reprenant quelque intérêt la
conversation.
--Ils étaient chefs et s'appelaient du Breuil?
--C'est juste; lors de la Révolution française, nous nous sommes
volontairement dépouillés de notre titre.
--Et ton aïeul est mort ici?
--Je l'ignore...
--Il est mort glorieusement, en s'ensevelissant sous les ruines du fort
Sainte-Marie, pour ne pas tomber entre les mains des Anglais.
--Comment savez-vous?...
--Connais-tu cela? fit l'Indien.
Et, tirant de son sac à médecine une miniature qui représentait un
capitaine du temps de Louis XV, il la montra à Dubreuil.
--Mais, s'écria celui-ci, c'est mon grand-père; nous avons son portrait
en pied à la maison. D'où tenez-vous ce médaillon?
--Je le tiens de mon père qui fut l'ami de ton aïeul, comme nos ancêtres
le furent des tiens depuis bien des hivers. Suis-moi, je vais te rendre
un héritage qui t'appartient.
Dubreuil céda à cette invitation sans trop savoir ce qu'il faisait, tant
son coeur était gros d'émotions.
Ils sortirent silencieusement, accompagnés par Jacot Godailleur et le
père Rondeau, munis de pioches et de pelles, et s'avancèrent à une
courte distance du village.
Le printemps renaissait, égayé par les sourires de la nature et le
ramage des oiseaux.
Nos quatre hommes firent halte sur une sorte de monticule, compose de
terre et de pierres, sur lequel avait crû un épais hallier.
C'étaient les ruines, encore visibles, de l'ancien fort français du
Sault-Sainte-Marie, alors que village était un des plus considérables
établissements que nous eussions dans l'Amérique septentrionale pour la
traite des pelleteries.
Shungush-Ouseta s'assit solennellement sur le sol, croisa ses jambes sous
lui, bourra son calumet, l'alluma, et s'adressant au père Rondeau:
--Il faut fouiller là, dit-il, en indiquant le sommet du tertre.
Le Canadien et l'ex-dragon se mirent à l'oeuvre, creusèrent un trou
profond de plusieurs mètres, et tout à coup un son sourd se fit
entendre. Ils étaient arrivés sur la voûte de l'un des caveaux de
l'ancien fort.
Cette voûte fut défoncée. Dans le caveau, on trouva un coffret de fer,
annonçant par sa forme et ses fines ciselures l'art merveilleux du XVIe.
--En voilà une jolie boîte, un peu plus propre que la caisse du 7e, sans
vous offenser, mar'chef! s'écria Jacot Godailleur à la vue du coffret.
L'ayant soulevée, il ajouta en secouant la tête:
--Mais tout ce qui reluit n'est pas or; sauf votre respect, mar'chef,
c'est léger comme une plume.
La caisse fut apportée aux pieds de Dubreuil. Shungush-Ouseta, rompant la
taciturnité dans laquelle il était plongé, dit à l'ingénieur, en lui
présentant une clé qu'il avait prise dans son sac aux amulettes:
--Ouvre, mon frère.
D'une main tremblante, Adrien Dubreuil ouvrit le coffret.
Il renfermait une épée brisée et un fort rouleau de parchemin avec ce
titre:
LA VIE ET LES AVENTURES
DE DIVERS MEMBRES DE LA NOBLE FAMILLE DES DU BREUIL
ES-PAYS DE LA NOUVELLE-FRANCE.
--Sans vous manquer de respect, mar'chef, vous nous lirez ça, dit Jacot
Godailleur à Adrien, qui considérait avec un respect religieux ces
souvenirs de ses aïeux.
--Et, si vous m'en croyez, jeune homme, vous en ferez des livres
imprimés, afin qu'on sache dans la vieille France, qui nous a oubliés,
quoique nous l'aimions toujours, ce que valurent les Canadiens, si
malheureusement abandonnés par elle, continua le père Rondeau d'une voix
émue.
--Et Shungush-Ouseta espère, ajouta le sagamo, que son frère n'omettra
pas de mentionner, dans sa parole écrite, la vaillance des Nadoessis et
leur vieil attachement pour les Français!
--Vive la France! s'écria Jacot Godailleur en se levant.
--Vive la France! répétèrent le Canadien et l'indien d'un ton
enthousiaste.
--Mes amis, dit Adrien Dubreuil, profondément touché, j'essaierai de
vous satisfaire.