--Combien est difficile à combattre la puissance de l'amour, puisque ma
raison a beau protester contre le désir de revoir cette jeune Indienne,
la tentation l'emporte, je le sens, sur les meilleures barrières que
j'oppose à mon idée folle, oui, bien folle! car Meneh-Ouiakon ne m'aime
pas, après tout! Si elle m'aimait, bannirait-elle de son coeur
l'espérance de nous unir un jour? Les arguments contenus dans cette
lettre sont pitoyables! Du reste, elle a du être écrite à diverses
reprises. C'est plutôt un journal qu'une lettre, cela se voit; et, après
tout, je n'ai pas de préjugés de race, moi. Eh! j'épouserais aussi bien
une négresse, si elle me plaisait, que la plus blanche de nos
Françaises. Vraiment, elle me fait rire avec sa peau rouge! Elle a tout
bonnement la mine d'une Méridionale au sang chaud et généreux. Son
esprit est son caractère héroïque, elle possède l'âme d'une reine, et si
son extérieur offre, tant au moral qu'au physique, quelques
singularités, disons mieux, quelques bizarreries, six mois de séjour à
Paris la priveront complètement, hélas! de ce délicieux parfum
exotique. Est-elle belle! est-elle noble! Ah! comme je l'aime, comme je
comprends qu'on la puisse, qu'on la doive aimer.
A cette réflexion Adrien Dubreuil, qui se promenait, la lettre de
Meneh-Ouiakon à la main, dans la chambrette qu'il avait occupée un an
environ auparavant chez le père Rondeau, au Sault-Sainte-Marie, Adrien
Dubreuil s'arrêta; il croisa les bras sur sa poitrine, pencha la tête,
et son front s'assombrit.
--Cependant, continua-t-il après un moment, si elle avait aimé cet
homme... ce... Jésus... mon frère... elle avoue que son sein a battu
pour si... mais non, s'écria-t-il avec force, en frappant du pied, non,
c'est impossible... Meneh-Ouiakon, grande et courageuse comme je la
connais, se serait plutôt tuée que de se laisser souiller par les
embrassements d'un pareil... N'ajoutons rien, il fut mon frère... Il a
expié ses crimes!... Néanmoins, je ne puis donner mon nom à la femme qui
vécut au milieu de ses concubines, qui partagea peut-être leurs
débauches... la sagesse, le devoir me le défendent... j'accuse ma
bienfaitrice, je suis un misérable... c'est indigne.
Dubreuil recommença à arpenter la pièce. Il était en proie à une vive
agitation. Des larmes roulaient sous ses paupières et coulaient
lentement de ses joues sur le sol.
On frappa à la porte. Il n'entendit pas.
Les coups redoublèrent; il n'entendit pas davantage. Alors la porte fut
ouverte discrètement, et Jacot Godailleur, en petite tenue de dragon,
parut dans l'entrebâillement.
--Pardon de vous déranger, mar'chef, dit-il en portant la main droite à
son bonnet de police; pardon, mais sans vous manquer de respect, le
bourgeois demande quand vous serez prêt à partir.
--Ah! c'est juste; dis-lui que je me tiens à sa disposition.
--Il voudrait encore savoir si nous gagnons Montréal ou New-York.
Adrien tressaillit. Il hésita, se frappa le front, et, au bout d'une
minute, répondit comme un homme entièrement irrésolu:
--Eh bien, en route je me déciderai.
Il allait reprendre sa marche dans la chambre. Jacot Godailleur l'en
empêcha.
--C'est qu'il y a quelqu'un qui désire vous parler, dit-il niaisement.
--Qui ça?
--Un sauvage. Il arrive des pays d'en bas [71] comme dit le bourgeois
Rondeau, et il a une lettre pour vous.
[Note 71: Les pays à l'est du désert, par opposition aux pays d'en haut.
Voir nos précédents ouvrages.]
--Une lettre pour moi! qu'il entre, fit Adrien avec vivacité.
Un Indien de haute taille et de belle prestance se présenta peu après.
--On m'appelle, dit-il, Shungush-Ouseta: mon frère me reconnaît-il? il
m'a sauvé la vie, je ne l'ai pas oublié.
--Shungush-Ouseta! Oh! oui, je vous reconnais, vous êtes le frère...
Dubreuil s'interrompit, n'osant prononcer le nom de celle qu'il aimait.
--Je suis, dit gravement le chef nadoessis, frère de Meneh-Ouiakon.
Voici sa parole qu'elle t'envoie par moi, pour que tes yeux en prennent
connaissance et la marquent dans ton esprit.
Et il lui tendit une lettre.
Adrien Dubreuil la parcourut rapidement, en frémissant et en pâlissant.
Puis, d'une voix altérée, il s'écria:
--Quoi ce scélérat de Judas l'a poursuivie jusqu'à Montréal; il a tenté
de l'enlever, de lui faire violence, et, n'y pouvant parvenir, lui a
jeté une bouteille de vitriol au visage. Oh! le monstre!... Ah! je suis
déterminé, maintenant. J'irai droit au Canada, au lieu de retourner en
France, comme c'était mon intention... je vengerai Meneh-Ouiakon... et
l'épouserai!... Elle est malheureuse... elle est affligée... plus de
méprisables considérations mondaines... je serai son mari... son
protecteur naturel...
Le brave jeune homme fondit en pleurs.
Pendant ce temps, Shungush-Ouseta l'examinait en silence, mais avec une
attention soutenue.