--Tu réponds sur ta vie de cet homme; veille à sa conservation.
Il rejoignit ensuite la tête de la colonne, qui s'ébranla de nouveau en
suivant la rive méridionale du lac.
Dans la soirée, on bivouaqua sur la glace, après avoir allumé de grands
feux et dressé des tentes.
On avait fait plus de cinquante milles.
Le lendemain on se remit en route avant l'aube, et, durant huit jours
successifs, la bande s'avança, ainsi, à marches forcées, vers la
presqu'île Kiouinâ.
Elle atteignit sans obstacle les bords de la rivière de la
Petite-Truite-Saumonée, à neuf milles du portage de la presqu'île.
Là, Jésus réunit ses Apôtres en conseil, et délibéra longuement avec
eux. Les hommes étaient en bonne disposition, tous brûlaient d'attaquer
les établissements américains, où ils espéraient trouver des trésors
inépuisables, et tous comptaient sur une victoire facile.
On n'avait signalé que deux désertions.
Au conseil il fut résolu de partager la troupe en deux portions: l'une
quitterait le lac pour s'enfoncer dans les bois sur la droite et cerner
les Yankees au pied de la pointe; la seconde, dirigée par le
Mangeux-d'Hommes, remonterait le portage jusqu'au petit lac marécageux
dont nous avons précédemment parlé, et envelopperait les mineurs de
l'autre.
Quoiqu'ils fussent quatre ou cinq cents, Jésus ne doutait pas que, pris
entre deux feux, et ignorant la force des assaillants, ils ne se
rendissent promptement à sa merci.
Les ténèbres de la nuit devaient encore aider à l'exécution de
l'entreprise.
La première bande, ayant un long trajet à faire, partit vers deux heures
de l'après-midi; l'autre ne commença ses opérations qu'à neuf heures du
soir.
Tous les traîneaux, avec Dubreuil et quelques hommes de garde, furent
laissés au bas du portage.
Le temps était noir, tempétueux. Il soufflait du nord une bise glaciale
qui chassait devant elle une aveuglante poudrerie de neige.
Après avoir allumé, sous sa tente, un bon feu, Dubreuil s'étendit dans
sa robe de bison et essaya de dormir; mais l'émotion et le froid
l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux. Cependant, vers le milieu de
la nuit, il finit par s'assoupir, et n'entendit pas la crépitation d'une
fusillade nourrie sur les caps qui dominaient le campement.
Des cris tumultueux l'éveillèrent brusquement.
Aux lueurs mourantes de son feu, il vit sa tente envahie par des gens
qu'il ne connaissait pas, qui se saisirent de lui, le garrottèrent
durement, en proférant en anglais mille malédictions contre les Apôtres.
Ces gens appartenaient aux compagnies de mineurs de la Pointe.
Prévenus par un des déserteurs de l'attaque que Jésus avait projetée
contre eux, ils s'étaient mis sur la défensive, et, au lieu d'une
victime endormie, incapable de résister, les Apôtres avaient rencontré
un ennemi armé jusqu'aux dents, fort par le nombre et la légitimité de
son droit, qui les avait repoussés et déroutés, après leur avoir tué une
cinquantaine d'hommes et fait prisonnier le redoutable Jésus, avec
plusieurs de ses subordonnés.
Jésus s'était battu comme un lion. Mais, criblé de blessures, il tomba
dans la mêlée, et tenta de se donner la mort en se tirant un coup de
pistolet à la tête.
Un Américain, qui l'avait reconnu à son costume rouge tranchant sur la
blancheur de la neige, détourna le canon de l'arme, s'empara du
Mangeux-d'Hommes, lui lia les mains derrière le dos et le traîna
triomphalement à la hutte qui servait de bureau à la compagnie des
Mines.
C'est dans cette cabane que Dubreuil fut aussi déposé avec les autres
prisonniers.
Il avait essayé de protester de son innocence, de raconter ses
mésaventures.
Alors, loin de l'écouter, les Yankees s'étaient moqués de sa difficulté
à s'exprimer en anglais.
Un moment l'infortuné jeune homme caressa encore l'idée que bientôt on
découvrirait l'erreur, et qu'il y avait plutôt lieu de se féliciter que
de s'affliger de sa situation. Ce moment fut, hélas! de courte durée.
La conversation de ses codétenus lui fit dresser les cheveux sur la
tête.
--Nous serons pendus demain, disait tranquillement l'un.
--C'est probable.
--Après tout, un jour ou un autre, ça devait m'arriver.
--Mais on fera une enquête? demanda Dubreuil.
--Une enquête!
--Oui, un procès? continua l'ingénieur tremblant.
--Un procès, ici! ça serait du beau, ma foi! Qui aurait jamais vu ça? On
nous lynchera, mon brave!
--Que voulez-vous dire?
--Ah! vous n'êtes pas du pays, vous, ça se sent. Eh bien, être lynché ça
signifie être accroché par le cou à un arbre ou à une potence, sans
jugement d'aucune sorte, et pourtant «jusqu'à ce que mort s'ensuive,»
ajouta-t-il avec un ricanement cynique.
Dubreuil frissonna, et passa le reste de la nuit livré aux plus
violentes impressions.
Le Mangeux-d'Hommes ne prononça pas une parole, ne laissa pas échapper
une plainte, quoiqu'il souffrit atrocement de ses blessures.
Parfois ses yeux s'attachaient avec intérêt sur Dubreuil; il eut l'air
de vouloir lui communiquer quelque chose, et cependant il demeura muet.
Dès le matin un roulement de tambour annonça un évènement
extraordinaire.
On fit sortir les prisonniers de la salle où ils étaient entassés.
Devant le bureau de la compagnie il y avait une esplanade, et sur cette
esplanade trois grands chênes, dont les membres squelettiques pliaient
et gémissaient douloureusement aux rafales du nord-ouest.
Des plus grosses branches pendaient des cordes munies d'un noeud
coulant.
On en pouvait compter quinze, juste autant que de prisonniers. Au
sommet des arbres, quelques corbeaux tournoyaient lentement, en
poussant, par intervalles, des cris aigus.
Le ciel était gris, sombre, il faisait, comme disent les
Canadiens-Français, «un froid noir». Une foule compacte de mineurs,
armés de leurs fusils, formait autour des arbres un cercle qui venait se
fermer de chaque côté du bureau.
Un homme quitta le cercle, s'avança au milieu de l'esplanade, et avec un
accent grave, solennel, il dit:
«Au nom de Dieu qui m'entend, je déclare, moi, Joseph Cartman, que,
nous étant réunis douze, sous la présidence de l'honorable Wilkinson,
pour juger sommairement les prisonniers que nous avons faits sur la bande
d'assassins dite les Douze Apôtres, et principalement leur chef,
surnommé le Mangeux-d'Hommes, les avons trouvés et trouvons coupables de
conspirations homicides et meurtres au premier degré, et les avons
condamnés à être pendus ce jour et à cet instant même.
«Que Dieu ait pitié de leur âme!»
Comme il terminait, Jésus s'écria d'une voix tonnante, en désignant du
regard Adrien Dubreuil, terrifié par ce spectacle lugubre:
--Ce jeune homme ne doit pas partager notre sort. Il n'a rien de commun
avec nous. C'était mon captif. Je l'ai amené de force à Kiouinâ. Je
compte, citoyens, sur votre justice pour lui rendre la liberté.
--Et je crois bien qu'on la lui rendra, la liberté! car il est innocent
comme l'enfant qui vient de naître, M. Dubreuil! ajouta un vieux
trappeur en se précipitant vers Adrien.
--Et je vous le jure, moi aussi, qu'il est innocent, le mar'chef, sans
vous manquer de respect, cria un personnage aux longues moustaches
jaunes, se démenant comme un enragé entre les mains des mineurs qui
voulaient l'empêcher de forcer leurs rangs.
--M. Rondeau! fit Dubreuil à la vue du trappeur.
--Pas monsieur, mais le père Rondeau, s'il vous plaît.
--Dubreuil! il s'appelle Dubreuil mes pressentiments ne me trompaient
donc pas? murmurait le Mangeux-d'Hommes en examinant Adrien avec la plus
vive attention.
Les exécuteurs de la loi de Lynch se consultaient. Mais la plupart des
mineurs, connaissant le père Rondeau, se portèrent garants pour son
protégé, dont les liens furent aussitôt coupés.
Maintenant, le supplice des coupables! reprit l'homme qui avait prononcé
la sentence.
Quatorze individus, vêtus de noir et le visage barbouillé de charbon,
s'approchèrent des quatorze prisonniers.
--Je demande à parler à ce jeune homme, dit alors Jésus.
On lui accorda cette faveur.
--Vous vous appelez Dubreuil? fit-il avec émotion.
--Oui, répondit Adrien, que le père Rondeau tenait serré dans ses bras.
--Vous êtes de Cambrai?
--Oui.
--Votre père était capitaine de vaisseau? continua le Mangeux-d'Hommes,
en proie à une agitation croissante.
--Comment...
--Et vous aviez un frère nommé Adolphe, qui s'enfuit de la maison
paternelle à la suite d'un vol qu'il avait commis pour satisfaire le
caprice d'une maîtresse... quand vous n'aviez guère que sept ou huit
ans?...
--Vous seriez!... balbutia l'ingénieur dans un trouble inexprimable.
--Je suis votre frère... Adieu! Je remercie le ciel de ne m'avoir pas
permis de couronner mes crimes par le plus abominable de tous.
Il se livra au bourreau, pendant que le père Rondeau arrachait Dubreuil
à cette horrible scène d'expiation.
Quelques minutes après, quatorze cadavres se balançaient aux rameaux
décharnés des chênes.
Et les corbeaux rétrécissaient leurs cercles, en battant des ailes,
coassant et s'abaissant de plus, en plus sur les têtes de ces
cadavres!