LA LOI DE LYNCH

Quelque temps après que Dubreuil eut expédié cette lettre, secrètement

remise, comme la première, à un coureur des Bois qui la devait jeter ou

faire jeter à la poste du Sault-Sainte-Marie, et un soir que l'ingénieur

se promenait derrière la factorerie, dans l'enclos renfermant le

cimetière des Blancs et celui des Indiens, Jésus vint à sa rencontre.

--Tu aimes, dit-il de sa voix mélodieuse, les charmes de la nature?

--Près d'un champ mortuaire je ne saurais les admirer, répondit

sèchement l'ingénieur.

--Pourquoi? C'est le champ du repos, du seul et unique repos! murmura le

Mangeux-d'Hommes avec douceur. Moi aussi j'aime à rêver ici, devant ces

tombes qui parlent si éloquemment dans leur profond silence, alors que

l'oreille est réjouie par le concert de la grive, de l'oiseau jaune, de

l'oiseau bleu, de ce robin à la gorge écarlate, du whip-poor-whip [59]

dont le chant étrange ouvre carrière aux méditations de l'homme

réfléchi.

[Note 59: Espèce de tiercelet dont le cri a quelque chose d'humain.

C'est surtout le soir et la nuit qu'il se fait entendre.]

Ces paroles singulières dans la bouche d'un être comme le

Mangeux-d'Hommes furent prononcées d'un ton si simple que Dubreuil jeta

sur son interlocuteur un regard tout surpris.

Mais aussitôt celui-ci changea de gamme:

--On t'appelle?... dit-il impérativement.

--Adrien.

--Je sais, je sais, fit Jésus avec impatience. Mais, ton nom de famille,

tu en as un?

--Sans doute.

--Quel est-il?

--Que vous importe de le savoir?

Le Mangeux-d'Hommes fronça les sourcils. Dubreuil craignit qu'il ne se

livrât à une de ces fureurs aveugles auxquelles il était sujet quand un

de ses hommes n'obéissait pas avec la rapidité désirée. Mais le signe de

mauvaise humeur disparut aussitôt, et Jésus reprit avec, négligence en

quittant Dubreuil:

--En rien, que m'importe!

A partir de ce moment, il n'adressa plus la parole à l'ingénieur.

Ce dernier avait fini par s'habituer à sa nouvelle existence, ou plutôt

il la supportait moins difficilement. Pour tromper les longues heures de

la journée, il formait des collections d'insectes et de plantes sur des

feuilles d'écorce de cèdre, car il ne pouvait se procurer de papier, et

il faisait de fréquentes visites aux familles indiennes établies dans le

voisinage.

Une partie des Apôtres étaient retournés au fort la Pointe avec le butin

fait à la factorerie de Fond-du-Lac. Le reste habitait cette factorerie,

qui paraissait être devenue, depuis le commencement d'octobre, un

centre de recrutement.

Chaque jour il y arrivait des trappeurs blancs qui subissaient une sorte

d'examen et d'inspection de la part du Mangeux-d'Hommes, puis étaient

renvoyés ou admis, et incorpores,--après avoir entendu la lecture d'un

règlement spécial et y avoir jure fidélité,--dans une compagnie, sous

les ordres d'un Apôtre.

Il devait y avoir dix compagnies composées de vingt hommes chacune. Pour

y pouvoir entrer il fallait n'être ni Indien, ni métis, ni negro,

posséder la taille, la force d'un hercule, ne pas redouter le meurtre on

la potence, et savoir se soumettre à tous les ordres du chef suprême, le

Mangeux-d'Hommes.

Évidemment, il se préparait une grande expédition.

Dubreuil pensa qu'elle serait de longue durée, car, chaque jour, les

brigands allaient à la pêche et à la chasse et faisaient boucaner

quantité de chairs de poissons, bisons et daims, dont ils

convertissaient aussi une partie en taureaux de pemmican.

L'hiver, le rigoureux hiver arriva. Notre ingénieur dut renoncer à ses

promenades, à ses excursions au dehors. Il y avait cinq pieds de neige

autour de la factorerie, et le thermomètre descendait souvent à

trente-cinq degrés au-dessous de zéro.

Les gens du fort, Jésus en tête, n'en allaient pas moins traquer le

bison et les bêtes fauves. Dubreuil passa alors plus d'une journée seul,

sans livres, sans moyens d'écrire, trouvant l'inactivité mortelle, et

attisant, dans la solitude, l'ardent amour que Meneh-Ouiakon avait

allumé en son coeur.

Ses ennuis, ses souffrances, je les tairai; mais qui de mes lecteurs ne

les devinera pas? Qui ne devinera les tortures de ce bon jeune homme,

bien élevé, aimant, enterré dans un cercueil de glace, à plus de deux

mille lieues de son pays natal, au milieu du désert, et réduit à

recevoir sa subsistance d'une horde d'assassins.

Les plus mauvais jours s'en vont comme les bons.

L'hiver tirait à sa fin, et le froid ne sévissait plus avec autant de

rigueur, lorsqu'un matin Dubreuil fut éveillé par un hourvari dans

l'enceinte du tort.

C'étaient des aboiements de chiens, des cris d'hommes, des claquements

de fouets.

Sortant de dessus le paquet de robes de buffles qui lui servait de lit,

Adrien courut à sa fenêtre, garnie avec des carreaux de parchemin, en

guise de vitres.

Il l'ouvrit.

La cour de la factorerie était pleine de monde et d'animaux. On attelait

des chiens à des traîneaux [60], dont les Apôtres avaient fabriqué en

grand nombre durant les derniers mois. Les chiens récalcitrants,

cruellement fustigés, hurlaient à fendre les oreilles; et les hommes, en

costume d'hiver, tuque rouge, couverte de molleton pantalon de même

étoffe, mocassins en cuir de caribou, juraient, tempêtaient à l'envi.

[Note 60: Voir Poignet-d'Acier.]

Il y avait là les préparatifs d'un départ. Dubreuil se hâta de finir sa

toilette. Ce ne fut pas long.

Comme il achevait, on vint le prévenir d'avoir à se disposer à se mettre

en route.

L'ingénieur jeta sur ses épaules un pardessus en peau d'ours, que le

Mangeux-d'Hommes lui avait donné, et descendit dans la cour.

Jésus commanda à Dubreuil de monter dans l'un de ces véhicules, traîné

par cinq chiens-loups aussi blancs que la neige, et donna le signal du

départ.

Les fouets firent aussitôt sonner l'air. Défilant lestement sous la

porte de la factorerie, laissée à la garde d'un Apôtre, avec une

vingtaine de recrues, les traîneaux, dirigés par le Mangeux-d'Hommes,

s'élancèrent sur la croûte de glace qui pontait la rivière de

Saint-Louis, et la longèrent, aux chants de ces coureurs des bois, qui

n'entreprennent jamais un voyage sans entonner quelques couplets de

leur propre facture.

L'un disait:

Tous les printemps,

Tant de nouvelles,

Tous les amants

Changent de maîtresses.

Le bon vin m'endort,

L'amour me réveille.

Tous les amants

Changent de maîtresses.

Qu'ils changent qui voudront

Pour moi, je garde la mienne.

Le bon vin m'endort,

L'amour me réveille.

Un autre reprenait:

Dans mon chemin j'ai rencontré

Trois cavaliers bien montés.

Lon lon, laridon daine,

Lon lon, laridon dai.

Trois cavaliers bien montés,

L'un à cheval et l'autre à pied.

Lon lon laridon daine,

Lon lon laridon dai.

Un Anglais sentimental ajoutait:

In the region of lakes, where the blue waters sleep,

Our beautiful fabric was built;

Light cedar supported its weight on the deep

And its sides with the sun-beams were built.

The bright leafy bark of the Betula tree

A flexible sheathing provides;

And the fir's thready roots drew the parts to agree

And bound down its high-swelling sides.

Le temps était superbe, quoique l'air fût vif et piquant. Chaudement

enveloppé de moelleuses fourrures, c'était une jouissance inexprimable

que de voyager, en slé[61], sous ce beau ciel bleu, profond, qui

ressemblait à un immense dais d'azur, placé sur une vaste nappe

d'argent, dont l'oeil ébloui ne pouvait saisir les franges, égarées à

l'horizon.

[Note 61: Terme canadien. Il signifie traîneau, et vient de l'anglais

(sleigh).]

Oubliant la compagnie au milieu de laquelle il se trouvait, Dubreuil

laissait son coeur se dilater. Il admirait, en artiste, cette longue

file de légers traîneaux, revêtus de peintures éclatantes et couverts

des pelleteries les plus précieuses, que l'on voyait se dérouler comme

les anneaux d'un serpent, à chaque coude de la rivière; il admirait les

piquants costumes des conducteurs, glissant agilement sur leurs larges

raquettes près des attelages, dont la tête était à demi noyée dans le

nuage de vapeurs qui s'échappait de leurs naseaux.

De temps en temps la voix rude d'un Canadien-Français les apostrophait:

--Eh, hie donc!

Puis, c'était un coup de fouet suivi d'un plaintif aboiement, et le

cortège fantastique, entraîné par le Mangeux-d'Hommes, toujours habillé

de rouge, filait, filait comme l'équipage du prince des Enfers dans

quelque vieille légende allemande.

La troupe arriva, de bonne heure, à l'embouchure de la rivière

Saint-Louis dans le lac Supérieur.

On y fit halte, pour laisser reposer les hommes et les bêtes.

Jésus vint trouver Dubreuil, en contemplation devant la plaine de glace

qui se déroulait à plusieurs lieues devant lui.

--Tu sais où nous allons? lui dit-il.

--Non.

--Nous allons à Kiouinâ, où j'aurai besoin de tes services, et où je te

récompenserai suivant tes mérites. Si tu ambitionnes la fortune, tu

seras bientôt satisfait, car les mines sont riches; dans deux jours,

elles seront à moi, et par le Christ, mon frère aîné, je suis généreux

avec ceux qui me servent!

Adrien ne jugea pas à propos de répliquer.

--Mais, ajouta Jésus, en ponctuant ses paroles d'un regard plein de

fierté, il faut être entièrement à ma dévotion. Je tue les

désobéissants. Tu connais ma manière de procéder à leur égard,

ajouta-t-il avec un sourire sinistre.

--Oui, je ne connais que trop votre odieuse....

--C'est bon. Je compte sur toi. Là-bas, tes instruments d'ingénieur te

seront rendus. Tu auras pleine liberté, et cent hommes sous ta

direction. Mais souviens-toi encore que toute tentative d'évasion serait

punie de mort.

Peaux-rouges et Peaux-blanches · 第 52 / 62 题