--Voici encore un Français! lui dit-il.
--Oui, Français, mille carabines! corrobora Jacot Godailleur.
Le Bon-Chien se tourna alors vers le dragon.
--Il porte, dit-il lentement et d'un air dédaigneux, l'habit des
Anglais.
--Anglais, moi! moi, Jacot Godailleur, un Anglais! Qui est-ce qui vous a
dit ça? proféra le dragon d'une voix menaçante.
--Pourquoi ce casque rouge? reprit l'Indien.
--Un casque! il prend mon bonnet de police pour un casque! Mais il est
toqué, votre bonhomme, mar'chef! L'ingénieur ne put s'empêcher de
sourire. Shungush-Ouseta continuait:
--Pourquoi ce pantalon rouge?
--Parce que c'est l'ordonnance, imbécile répliqua Godailleur d'une air
capable.
Adrien crut alors devoir intervenir.
--Parle avec plus de respect à cet homme, Jacot, dit-il: c'est un chef
de tribu.
--Chef de quoi?
--De tribu.
--Une tribu! qu'est-ce que c'est que ça?
--Une réunion d'Indiens. Il y a des tribus qui en comptent plusieurs
mille.
--Et ce citoyen est un chef?
--Oui.
--Comme qui dirait un coronel?
--Tu as trouvé, Jacot.
--Alors on vous obéira, mar'chef, quoique ça n'empêche, il a une drôle
de frimousse pour un coronel, votre...
--Tais-toi! interrompit sévèrement Adrien.
--Suffit, on se tait! répondit le dragon, en reculant de trois pas, et
s'arrêtant fixe, comme s'il eût, été dans les rangs à un appel.
--Cet homme est ton esclave? demanda alors l'Indien à son sauveur.
--Non; c'est mon domestique.
--Tu l'aimes?
--Sans doute; nous avons servi ensemble dans l'armée française. Ces
questions...
--Eh bien, si tu l'aimes, continua le Bon-Chien, conseille-lui de
changer le costume qu'il porte en ce moment; car on voudra le lui voler,
et pour le lui voler, on le tuera, s'il est nécessaire.
--Mais qui?
--Probablement des Indiens, et probablement aussi des trappeurs blancs;
les derniers aiment tout autant ce qui brille que les premiers. Vois-tu
ces squaws, là-bas? Et le doigt du Peau-Rouge indiqua les femmes qui
arrêtaient toujours sur le dragon des regards aussi avides que ravis.
--Je les vois parfaitement, dit Adrien.
--Alors sois prévenu que, pour un bouton de l'habit de ton engagé [18],
la plupart risqueraient leur vie. Adrien partit d'un éclat de rire.
[Note 18: C'est le terme français usité dans l'Amérique septentrionale
pour signifier domestique.]
--C'est impossible! dit-il en haussant les épaules.
--Crois-en la parole de Shungush-Ouseta, qui n'a jamais laissé sortir un
mensonge de ses lèvres.
--Mais...
--Tu es donc arrivé depuis peu dans le pays?
--Hier soir seulement. Tu viens chasser sans doute?
--Non, je viens explorer des terrains miniers. Le front du Bon-Chien
s'éclaira.
--Enfin! murmura-t-il.
Puis à voix haute:
--Les Français envoient-ils leurs jeunes guerriers pour reprendre le
territoire aux Anglais?
--Cela se pourrait bien, dit Adrien, répondant à une secrète espérance
de son coeur plutôt qu'à la question de son interlocuteur.
--Mon frère, dit ce dernier d'un ton ému, une affaire m'appelle vers
l'Ontario. Je serai de retour dans trois ou quatre lunes. Ma tribu est
campée à l'ouest du grand lac. Si, dans tes voyages, tu rencontres un
Nadoessis, présente-lui ce totem et le Nadoessis, homme, femme ou
enfant, sera heureux de se consacrer aussitôt à ton service.
Avec ces mots, Shungush-Ouseta tira d'un sac de peau de vison pendu sur
sa poitrine un petit morceau de bois carré sur lequel était gravé
grossièrement un oiseau de proie enlevant un serpent dans ses griffes.
Cette figure est le totem ou écusson des Nadoessis.
Adrien prit l'objet et le mit dans sa poche sans y attacher grande
importance, tandis que Shungush-Ouseta descendait, en courant les
Rapides, dans la direction du lac Huron.
--J'espère que c'en est là un original sans copie, sans vous manquer de
respect, mar'chef, clama alors Godailleur.
--Les Indiens sont assurément fort bizarres, repartit pensivement le
jeune homme.
--Ma foi, continua Jacot, si vous n'aviez pas été là, je lui aurais
flanqué une giroflée à cinq feuilles, sans vous manquer de respect,
mar'chef. Conçois-t-on un gueux pareil? m'appeler Anglais! moi, un
ancien cavalier de première classe, au septième régiment de dragons!
--Bon, bon, regagnons notre logis, car je suis, trempé; et je sens qu'il
est temps de changer de vêtements.
--Vous vous êtes donc jeté à l'eau pour ce conscrit-là?
--Non, je l'ai simplement aidé à en sortir.
--Ces sauvages, marmotta Godailleur, on nous disait que ça nageait comme
des poissons. Ah! voyez-vous, n'y a encore rien de tel que le 7e. Et il
se mit à fredonner sur un air inédit:
Mais pour la grâce et bon ton
C'est le dragon Qu'a l'pompon.
Ils revinrent au village, suivis d'une multitude de curieux qui alla
grossissant, jusqu'à ce qu'ils eussent pénétré dans la maisonnette où on
leur avait donnée l'hospitalité. Car, à cette époque, on ne comptait
pas, comme aujourd'hui, au Sault-Sainte-Marie, deux superbes hôtels:
l'un sur la rive américaine, le Chippewa Hotel; l'autre sur la rive
canadienne, le Pine Hotel. Les voyageurs entraient dans la cabane qui
leur convenait, et jamais ni l'abri ni la nourriture ne leur étaient
refusés. En partant, il ne fallait point parler de payer, l'hôte se
serait fâché. Pourvu que vous soldiez votre écot en nouvelles des pays
d'en bas ou d'en haut, il était satisfait. Telle était jadis la pratique
chez nos pères les Gaulois. Le voyageur trouvait bon accueil dans la
demeure où il lui plaisait de s'arrêter; et cette demeure on l'estimait
privilégiée. On l'aimait, on la jalousait.
L'étranger restauré, reposé, chacun faisait cercle autour de lui pour
l'entendre raconter ce qu'il avait vu, ce qu'il savait.
Puis, quand il partait, les voeux de la famille qui l'avait gratuitement
hébergée l'accompagnaient.
Souvent même on se disputait le plaisir de lui offrir des provisions et
de le conduire à plusieurs heures de la localité où il avait fait halte.
Tout cela est bien changé en Europe, tout cela change rapidement en
Amérique.
Un siècle moins peut-être encore, et le désert, avec ses merveilleux
récits de chasse, de pêche, de guerre, ne sera plus qu'un souvenir dont
l'idée se heurtera fréquemment à l'incrédulité.
Des bateaux à vapeur, des chemins de fer relient déjà le lac Supérieur
au monde policé: on projette un railroad à travers les prairies du
nord-ouest et les montagnes Rocheuses, pour marier l'océan Atlantique à
l'océan Pacifique.
Sans la guerre qui désole présentement l'Union américaine, cette immense
artère serait, certes, en voie d'exécution; ainsi, les vieilles
habitudes des chasseurs nord-ouestiers, les antiques exploits de la race
rouge n'auront plus bientôt d'autres annales que la légende et la
tradition.
Adrien Dubreuil songeait à ces évolutions de la civilisation, tout en
remplaçant par un costume sec et chaud son vêtement mouillé, dans la
chambrette où on l'avait logé, chez un honnête pêcheur canadien, le père
Rondeau.
Non que la maison fût des plus commodes. Elle n'avait que deux pièces:
la première à l'entrée, la salle, et celle où se trouvait le jeune
homme; mais l'une et l'autre étaient propres à ravir et possédaient
plusieurs des ustensiles en usage dans les villes.
Séparés par une mince cloison de sapin, un grand poêle de fonte à deux
étages les chauffait toutes deux.
Des bancs-lits, peints en bleu, servaient de couchettes.
Ces bancs-lits, formés par quatre planches réunies en carré long au
moyen de charnières, renferment des couvertures, et quelquefois, par
excès d'opulence, une maigre paillasse.
Le soir, on les ouvre pour se coucher, et ils remplissent tant bien que
mal leurs fonctions de lit; le matin, on les ferme, et ils redeviennent
bancs pour la journée.
Au besoin, ils font l'office de malle, voire même de garde-manger.
Si ce meuble n'est ni élégant ni très-confortable, il a au moins
l'avantage d'être fort utile et peu coûteux.
Dans la salle, on voyait encore une table longue, des escabeaux, des
instruments de pêche, de chasse, une chaudière de fonte et cinq on six
plats de terre grise, avec quatre ou cinq assiettes de faïence
historiée, ce qui passait alors pour un véritable luxe au
Sault-Sainte-Marie.
Au plancher séchaient des chapelets de ce poisson Blanc [19] du lac
Supérieur, le plus exquis que je sache, des quartiers de venaison et des
bottes d'herbes aromatiques, entre autres des paquets de gin-seng, cette
plante qui, pendant le siècle dernier, passait pour une panacée
infaillible, et dont la découverte au Canada eut, à cette époque, tant
de retentissement en France.
[Note 19: Les Indiens l'appellent _addik-kum-maig_.]
La chambre d'Adrien était celle où le père Rondeau couchait d'ordinaire
mais il s'était fait un point d'honneur de la céder à son hôte, et avait
refusé formellement de la reprendre, alors même que celui-ci assurait
qu'accoutumé à la vie des camps il dormirait très-bien dans la salle,
avec son dragon.
Outre ses deux bancs-lits, cette chambre renfermait une armoire en noyer
tendre, différents trophées de chasse, un christ en plâtre et quelques
images de saints outrageusement coloriées.
Une demi-douzaine de livres d'oraison, jaunis par le temps, noircis aux
tranches par les doigts et rongés par les mites, étaient soigneusement
rangés sur un petit rayon, près de l'unique fenêtre, au-dessous d'un
bénitier en bois dans lequel baignait une branche de buis.
A cette fenêtre, pas de vitres,--elles étaient presque inconnues au
Sault-Sainte-Marie,--mais des carreaux de parchemin qui tamisaient, à
l'intérieur de la pièce, un jour terne et jaunâtre. Pour plancher le sol
nu, battu comme l'aire d'une grange.
Ce n'était vraiment point là la demeure de l'homme civilisé, mais ce
n'était plus celle du sauvage, ou du trappeur nomade; et, entre le
wigwam et cette cabane, il y avait bien la distance qu'il y a entre un
palais et une chaumière.
Enfin, se dit Adrien Dubreuil, en se chauffant les mains au tuyau du
poêle, si je ne suis jamais plus malheureux que ça dans ce qu'ils
appellent le désert, je ne serai pas trop à plaindre.
--Ce n'est pas pour dire, sans vous manquer de respect, mar'chef, mais
le rata du régiment ne valait pas celui qu'on mange ici, dit Jacot, qui
étendait le vêtement que venait de quitter son maître pour le faire
sécher.
--Ah! tu flaires la soupe, toi, reprit l'ingénieur en souriant.