JACOT GODAILLEUR

C'était un étrange personnage que celui qui venait d'articuler cette

apostrophe.

Imaginez, sur un corps maigre, sec comme un échalas, une tête piriforme,

dont le profile figure une serpe; des cheveux jaunes taillés en brosse;

des yeux à fleur de tête, surmontés de sourcils jaunes; un nez d'une

longueur phénoménale, et avec cela si pincé que les narines sont

imperceptibles; des moustaches jaunes mesurant quatre pouces, raides,

coupant la face comme les bras d'une croix; une bouche large à faire

envie à un crocodile; un menton qui semble avoir hâte de rattraper le

cou, lequel, effilé, droit, guindé, a assez l'aspect, en y ajoutant le

crâne, d'un point d'exclamation tourné en sens inverse;--imaginez cela,

et vous aurez une idée approximative du portrait de maître Jacot

Godailleur. Ah! n'oublions pas: un visage osseux comme celui d'un

Indien, gravelé, couturé, brouillé de petite-vérole.

Le corps était à l'avenant. Les omoplates formaient angle droit avec le

col, angle droit avec les bras. Pour le buste, sa petitesse surprenait;

mais, en revanche, quelles jambes! quels pieds! Ils rappelaient à s'y

méprendre ceux de feu don Quichotte.

A vrai dire, Jacot Godailleur n'avait pas que ce trait de ressemblance

avec le brave chevalier de la Manche.

En l'examinant de près, soit au physique, soit au moral, on trouvait,

entre lui et le héros de Cervantes, un air de famille qui faisait

sincèrement douter que le premier eût été jamais le produit de

l'imagination du second.

Comme les physiologistes prouvent--ils l'affirment,--que les petits-fils

empruntent généralement leur mine aux ancêtres, je suis assuré que le

créateur de don Quichotte s'était, pour sa création, inspiré de l'un des

aïeux de Jacot Godailleur.

Mais nous n'en sommes pas encore au plus pittoresque de notre

description.

Une vingtaine de gamins, peaux rouges, peaux jaunes, peaux blanches,

avaient suspendu leur jeu de la _bag-gat-iwag_ [17] ou de la crosse,

pour suivre Jacot par derrière.

[Note 17: Sorte de jeu qui se joue avec des bâtons et une boule et que,

dans certaines parties de la France, les enfants nomment la truote.]

Et ils paraissaient ébahis!

Au milieu d'eux s'étaient même timidement glissées quelques femmes.

Et elles paraissaient stupéfaites.

Trois on quatre hommes s'approchaient encore! Et eux aussi paraissaient

étonnés.

Le sujet de cet intérêt général, c'était Jacot; oui, Jacot Godailleur,

qui jamais, oh non, jamais n'avait été l'objet d'une pareille ovation.

Mais je dis Jacot Godailleur. Affaire de politesse. La vérité veut qu'on

rende à Cesar ce qui appartient Cesar.

Donc, il faut avouer de bonne foi que c'était à l'habit, non à l'homme,

--quelle que fût d'ailleurs la distinction naturelle de celui-ci,--que

les habitants du Sault-Sainte-Marie rendaient cet hommage de curiosité.

Un habit bien ordinaire pourtant: un uniforme de dragon.

Oui, un simple uniforme de dragon, petite tenue encore, s'il vous plaît.

Bonnet de police sur le coin de l'oreille, col de crin, veste d'écurie,

pantalon de cheval, grandes bottes éperonnées.

Nous coudoyons cela tous les jours, sans y faire plus attention qu'à une

blouse ou à un paletot.

Mais, autres pays, autres costumes!

On peut déclarer hardiment que jamais pareil équipement n'avait brillé

au soleil du Sault-Sainte-Marie.

Là, tout le monde en était aussi émerveillé que nous le serions si un

Peau-Rouge passait près de nous dans sa robe de buffle.

Le pantalon de cheval, rouge d'un côté, noir, ciré, luisant de l'autre,

faisait surtout l'admiration publique.

J'ajouterai qu'il accumulait dans l'esprit des admirateurs des sommes

d'envie rien moins que favorables à la sécurité future du vêtement et

même à la santé de son honorable propriétaire.

Cependant, Jacot Godailleur, la main droite légèrement infléchie et la

paume en avant, à la hauteur de son bonnet de police, le bras gauche

collé le long de la hanche, le petit doigt de la main sur la couture du

pantalon, les jambes rapprochées, le corps droit, immobile, répétait,

en faisant son salut militaire:

--Ah! par exemple vous voilà dans un joli état, mar'chef J'en aurai des

maux pour astiquer votre fourniment.

Pour bien rendre l'intonation qu'il donnait à son «maux,» il faudrait

renforcer ce terme de trois accents circonflexes.

Pourquoi la langue écrite est-elle si pauvre, la langue parlée si

riche!

En entendant cette interjection, l'ingénieur se retourna.

Mais l'Indien ne bougea pas de place.

--Tiens, c'est toi, Jacot! dit Adrien.

--Jacot Godailleur, pour vous servir, mar'chef. Et le dragon fit trois

pas en avant avec toute la précision réglementaire.

--Serait-ce, dit-il, un effet de votre bonté, mar'chef, de me permettre,

mar'chef...

--Allons, explique-toi!

--En deux mots, mar'chef, je désirerais, mar'chef, si ce n'était la

crainte, mar'chef...

--Tu veux savoir pourquoi je suis mouillé?

--Tout juste, mar'chef. On voit bien que vous êtes allé aux écoles; vous

devinez tout, vous, mar'chef!

--C'est, reprit l'ingénieur que j'ai aidé cet Indien à se tirer de la

rivière où son bateau avait chaviré.

--Ce particulier-là fit Jacot avec une moue méprisante et en étirant ses

moustaches pour en augmenter la rigidité.

--Oui, ce particulier-là! répondit l'ingénieur d'un ton souriant.

Peaux-rouges et Peaux-blanches · 第 13 / 62 题