Elle était fille unique et héritière de l'ancienne maison d'Udolphe,
dans le territoire de Venise. Le premier malheur de sa vie, celui qui
fut la source de toutes ses infortunes, fut que ses parents, dont les
soins auraient dû modérer la violence de ses passions et lui apprendre à
les gouverner elle-même, ne firent que les fomenter par une coupable
indulgence. Ils chérissaient en elle leurs propres sentiments; soit
qu'ils louassent, soit qu'ils reprissent leur fille, c'était au gré de
leur inclination, et non d'une tendresse raisonnée. L'éducation ne fut
pour elle qu'un mélange de faiblesse et d'opiniâtreté qui l'irrita. Les
conseils qu'on lui donnait devinrent autant de contestations où le
respect filial et l'amour paternel étaient également oubliés. Mais comme
cet amour paternel revenait toujours le premier, et se désarmait le plus
aisément, la signora croyait avoir vaincu; et l'effort que l'on faisait
pour vaincre ses passions leur prêtait une force nouvelle.
La mort de son père et de sa mère la laissa livrée à elle-même dans
l'âge si dangereux de la jeunesse et de la beauté. Elle aimait le grand
monde, s'enivrait du poison de la louange, et méprisait l'opinion
publique, quand elle contredisait ses goûts. Son esprit était vif et
brillant; elle avait tous les talents, tous les charmes dont se compose
le grand art de séduire. Sa conduite fut telle que pouvaient le faire
présager la faiblesse de ses principes et la force de ses passions.
Parmi ses nombreux soupirants fut le marquis de Villeroi. En voyageant
en Italie, il vit Laurentini à Venise; il devint passionné pour elle. La
signora fut éprise à son tour de la figure, des grâces, des qualités du
marquis, le plus aimable des seigneurs français. Elle sut cacher les
dangers de son caractère, les taches de sa conduite; et le marquis
demanda sa main. Avant la conclusion de ses noces, elle alla au château
d'Udolphe; le marquis l'y suivit. Là, moins réservée, moins prudente
peut-être qu'elle n'avait été jusqu'alors, elle donna lieu à son amant
de former quelques doutes sur la convenance des noeuds qu'il était prêt
à serrer. Une information plus exacte le convainquit de son erreur, et
celle qui devait être sa femme ne devint que sa maîtresse.
Après avoir passé quelques semaines à Udolphe, il fut tout à coup
rappelé en France. Il partit avec répugnance, le coeur rempli de la
signora, avec laquelle pourtant il avait su différer de conclure son
mariage. Pour l'aider à soutenir une telle séparation, il lui donna sa
parole de revenir célébrer ses noces aussitôt que ses affaires lui en
laisseraient la liberté. Consolée par cette assurance, Laurentini le
laissa partir. Bientôt après, Montoni, son parent, vint à Udolphe, et
renouvela des propositions que déjà elle avait rejetées, et qu'elle
rejeta encore. Ses pensées se tournaient toutes vers le marquis de
Villeroi. Elle éprouvait pour lui tout le délire d'un amour italien,
fomenté par la solitude dans laquelle elle s'était confinée. Elle avait
perdu le goût des plaisirs et de la société; son unique jouissance était
de contempler et de baigner de larmes un portrait du marquis. Elle
visite les lieux témoins de leur félicité, elle épanche son coeur dans
ses lettres. Elle comptait les jours, les semaines qui devaient
s'écouler avant l'époque probable de son retour. Ce période passa; les
semaines qui suivirent devinrent un poids insupportable. L'imagination
de Laurentini, absorbée par une seule idée, se dérangea. Son coeur était
dévoué à un objet unique; la vie lui devint odieuse quand elle crut
avoir perdu cet objet.
Plusieurs mois se passèrent sans qu'elle reçût un seul mot du marquis.
Ses jours se partageaient entre les violences, les accès d'une passion
furieuse, et la sombre langueur du plus noir désespoir. Elle s'isola de
tout; elle s'enfermait des semaines entières sans parler à personne,
excepté à sa confidente. Elle écrivait des fragments de lettres,
relisait celles qu'autrefois elle avait reçues du marquis, pleurait sur
son portrait, et lui parlait des heures entières, tantôt pour l'accabler
de reproches, tantôt pour l'accabler d'amour.
A la fin, on répandit autour d'elle le bruit que le marquis s'était
marié en France. Déchirée par la jalousie, par l'amour, par
l'indignation, elle prit le parti d'aller secrètement en ce pays; et si
le fait était vrai, elle prétendait assouvir sa vengeance. Elle ne dit
qu'à sa confidente le projet qu'elle avait formé, et elle l'engagea à la
suivre. Elle rassembla tous ses diamants, et ceux qu'elle avait
recueillis de toutes les branches de sa famille; la valeur en était
immense; on les porta dans une ville voisine; Laurentini les y reprit;
et, accompagnée d'une seule femme, elle se rendit secrètement à
Livourne, et s'y embarqua pour la France.
A son arrivée en Languedoc, elle sut que le marquis de Villeroi était
marié depuis quelque temps. Son désespoir la priva de sa raison. Elle
formait, elle abandonnait tour à tour l'horrible projet de poignarder le
marquis, son épouse, et elle-même. Elle s'arrêta enfin à l'idée de se
présenter devant lui, de lui reprocher sa conduite, et de se tuer en sa
présence. Mais quand elle l'eut revu, quand elle eut retrouvé le
constant objet de ses pensées et de sa tendresse, le ressentiment fit
place à l'amour; le courage lui manqua; le conflit de tant d'émotions
contraires la rendit tremblante, et elle s'évanouit à ses pieds.
Le marquis ne fut pas à l'épreuve de tant de beauté et de sensibilité:
toute l'énergie d'un premier sentiment se réveilla. La raison, non
l'indifférence, avait en lui combattu sa passion. L'honneur ne lui avait
pas permis d'épouser la signora; il avait cherché à se vaincre; il avait
cherché une compagne pour laquelle il n'avait que de l'estime, de la
considération et une affection raisonnable. Mais la douceur, les vertus
de cette femme aimable, ne purent le consoler d'une indifférence qu'elle
cherchait vainement à cacher. Il soupçonnait depuis quelque temps que
son coeur était engagé à un autre, lorsque Laurentini arriva en
Languedoc. Cette artificieuse Italienne connut bientôt l'empire qu'elle
avait repris sur lui. Calmée par cette découverte, elle se détermina à
vivre et à multiplier les artifices, pour conduire le marquis au forfait
diabolique qu'elle croyait propre à assurer son bonheur. Elle suivit son
projet avec une dissimulation profonde et une patience imperturbable:
elle détacha entièrement le marquis de son épouse. Sa douceur, sa bonté,
sa froideur, si opposées aux manières empressées d'une Italienne, eurent
bientôt cessé de lui plaire. La signora en profita pour éveiller en lui
la jalousie de l'orgueil: car il ne pouvait plus sentir celle de
l'amour. Elle alla jusqu'à lui désigner la personne pour qui elle
affirmait que la marquise le trahissait. Laurentini avait exigé le
serment, que jamais le rival du marquis ne serait l'objet de sa
vengeance; elle pensait qu'en la restreignant ainsi d'un côté, elle lui
donnerait de l'autre plus d'atrocité et de violence: elle songea que le
marquis en serait plus porté à participer à l'acte horrible qui devenait
indispensable à ses desseins et devait anéantir l'obstacle qui semblait
seul empêcher son bonheur.
L'innocente marquise observait avec une extrême douleur le changement de
son époux envers elle. En sa présence, il était pensif et réservé; sa
conduite devenait austère et même dure; il la laissait en larmes, et
pendant des heures entières elle pleurait sur sa froideur, et faisait
des projets pour regagner son affection. Sa conduite l'affligeait
d'autant plus, qu'elle avait épousé le marquis uniquement par
obéissance: elle en avait aimé un autre, et ne doutait pas que son
propre choix n'eût rendu son bonheur certain. Laurentini, qui ne tarda
pas à le découvrir, en fit près du marquis un ample usage. Elle lui
suggéra tant de preuves apparentes sur l'infidélité de sa femme, que,
dans l'excès de sa fureur et le ressentiment de l'outrage qu'il croyait
avoir reçu, il prononça l'arrêt de sa mort. On lui donna un poison lent;
et la marquise mourut victime d'une jalousie habile et d'une coupable
faiblesse.
Le triomphe de Laurentini fut court. Ce moment, qu'elle avait regardé
comme devant combler tous ses voeux, devint le commencement d'un
supplice qu'elle endura jusqu'à sa mort.
La soif de la vengeance, premier mobile de son atrocité, fut aussitôt
éteinte que satisfaite, et la laissa en proie à une pitié, à des remords
inutiles. Les années de bonheur qu'elle s'était promises avec le marquis
de Villeroi en eussent sans doute été empoisonnées; mais il trouva aussi
le remords dans l'accomplissement de sa vengeance, et sa complice lui
devint odieuse. Ce qui lui avait paru une conviction lui parut alors
s'évanouir comme un songe: et il fut surpris, après que sa femme eut
subi son supplice, de ne trouver aucune preuve du crime pour lequel il
l'avait condamnée. En apprenant qu'elle expirait, il avait senti tout à
coup la persuasion intime de son innocence; et l'assurance solennelle
qu'elle-même lui en donna n'ajouta rien à celle qui le pénétrait.
Dans la première horreur du remords et du désespoir, il voulait se
livrer lui-même à la justice avec celle qui l'avait plongé dans l'abîme
du crime. Après cette crise violente, il changea de résolution: il vit
une fois Laurentini, et ce fut pour la maudire comme l'auteur détestable
de ce forfait. Il déclara qu'il n'épargnait sa vie que pour qu'elle
consacrât ses jours à la prière et à la pénitence. Accablée du mépris et
de la haine d'un homme pour qui elle s'était rendue si coupable, frappée
d'horreur pour le crime inutile dont elle s'était souillée, la signora
Laurentini renonça au monde; et, victime effrayante d'une passion
effrénée, elle prit le voile à Sainte-Claire.
Le marquis partit du château de Blangy, et jamais il n'y revint. Il
tâcha d'étourdir ses remords dans le tumulte de la guerre et les
dissipations de la capitale. Ses efforts furent vains: un nuage
impénétrable paraissait l'entourer; ses plus intimes amis ne pouvaient
se l'expliquer, et il mourut enfin dans des tourments presque égaux à
ceux de Laurentini. Le médecin qui avait observé l'état de la marquise
après sa mort avait été engagé au silence à force de présents. Les
soupçons de quelques domestiques se bornèrent à un murmure sourd, et
jamais cette affaire n'avait été approfondie. Si ce murmure parvint au
père de la marquise, si le défaut de preuves l'empêcha de poursuivre le
marquis, c'est ce qu'on ne saurait assurer. Un fait certain, c'est que
sa famille la regretta sincèrement, et surtout M. Saint-Aubert, son
frère; car tel était le degré d'alliance qui existait entre le père
d'Emilie et la marquise: il soupçonna le genre de sa mort. Immédiatement
après la mort de cette soeur bien-aimée, il écrivit au marquis et reçut
de lui plusieurs lettres. Le sujet n'en fut pas connu, mais sans doute
elles avaient rapport à elle. Ces lettres, celles de la marquise, qui
confiait à son frère la cause de son malheur, composaient les papiers
que Saint-Aubert avait ordonné de brûler. L'intérêt, le repos d'Emilie,
lui avaient fait désirer qu'elle ignorât cette tragique histoire.
L'affliction que lui avait causée la mort si prématurée d'une soeur
chérie l'avait empêché de prononcer jamais son nom, excepté à madame
Saint-Aubert. Craignant surtout la vive sensibilité d'Emilie, il lui
avait laissé ignorer totalement et l'histoire et le nom de la marquise,
et la parenté qui existait entre elles. Il avait exigé le même silence
de sa soeur, madame Chéron, et elle l'avait rigoureusement observé.
C'était sur quelques lettres de la marquise qu'en partant de la vallée
Emilie vit pleurer son père; c'était à son portrait qu'il avait fait de
si tendres caresses. Une mort si cruelle peut expliquer l'émotion qu'il
témoigna lorsque Voisin la nomma devant lui. Il voulut être enseveli
près du monument des Villeroi, où étaient déposés les restes de sa
soeur. Le mari de celle-ci était mort dans le nord de la France, et on
l'y avait enterré.
Le confesseur qui assista Saint-Aubert à son lit de mort le reconnut
pour frère de feu la marquise. Par tendresse pour Emilie, Saint-Aubert
le conjura de lui cacher cette circonstance, et fit demander la même
grâce à l'abbesse en lui recommandant sa fille.
Laurentini, en arrivant en France, avait caché très-soigneusement son
nom. Quand elle entra dans le couvent, elle-même, pour mieux déguiser sa
véritable histoire, fit circuler celle qu'avait crue soeur Françoise.
L'abbesse n'était point au couvent quand elle avait fait profession, et
toute la vérité ne lui était pas connue. Le cruel remords qui oppressait
Laurentini, le désespoir d'un amour frustré, l'amour qu'elle conservait
pour le marquis, avaient égaré son esprit. Après les premières crises,
une sombre mélancolie s'empara d'elle, et fut rarement, jusqu'à sa mort,
interrompue par des accès violents. Durant plusieurs années, son seul
plaisir fut d'errer la nuit dans les bois. Elle portait un luth, et y
joignait souvent la mélodie de sa charmante voix; elle répétait les plus
beaux airs de l'Italie avec l'énergique sentiment qui remplissait
constamment son coeur. Le médecin qui prenait soin d'elle recommanda aux
supérieures de tolérer ce caprice, comme le seul moyen de la calmer. On
souffrait que la nuit elle parcourût les bois, suivie de la seule femme
qu'elle avait amenée d'Italie. Mais comme cette permission blessait la
règle, on la tint secrète; et cette musique mystérieuse, liée à tant
d'autres circonstances, fit répandre le bruit que le château et son
voisinage étaient fréquentés par des revenants.
Avant l'égarement de sa raison, et avant de faire ses voeux de religion,
elle avait fait un testament.
La ressemblance d'Emilie et de sa malheureuse tante avait été souvent
observée par Laurentini; mais ce fut surtout à l'heure de sa mort, au
moment même où sa conscience lui montrait sans cesse la marquise, que
cette ressemblance la frappa, et que, dans son délire, elle crut voir la
marquise elle-même. Elle osa affirmer, en recouvrant ses sens, qu'Emilie
devait être la fille de cette dame. Elle en était convaincue; elle
savait que sa rivale, en épousant le marquis, lui préférait un autre
amant; elle ne faisait aucun doute qu'une passion déréglée n'eût, comme
la sienne, conduit la marquise à quelque égarement.
Cependant le crime que, d'après des aveux mal compris, Emilie supposait
avoir été commis par Laurentini dans les murs même d'Udolphe, n'avait
jamais eu lieu. Emilie avait été trompée par le spectacle affreux dont
elle avait eu tant d'effroi; et c'était ce spectacle qui d'abord lui
faisait attribuer les remords de la religieuse à un meurtre exécuté dans
le château.
On peut se souvenir que dans une chambre, à Udolphe, était un grand
voile noir dont la situation avait piqué la curiosité d'Emilie. Le voile
cachait un objet qui la remplit d'horreur: en le soulevant, au lieu d'un
tableau, elle vit dans l'enfoncement une figure humaine dont les traits
défigurés avaient la pâleur de la mort. Elle était couverte d'un
linceul, et couchée tout de son long dans une espèce de tombeau. Ce qui
rendait cette vue plus effroyable était que cette figure semblait être
déjà la proie des vers, et que ses mains et son visage en laissaient
voir les traces. On imagine bien aisément qu'un si hideux objet ne se
regardait pas deux fois. Emilie, quand elle l'aperçut, laissa retomber
le voile, et la terreur qu'elle avait eue l'empêcha d'y revenir. Si elle
eût eu le courage de regarder plus attentivement, son erreur et son
effroi se seraient dissipés en même temps; elle aurait reconnu que la
figure était en cire. Cette histoire, quoique extraordinaire, n'est pas
sans quelque exemple dans les annales de la dure servitude où la
superstition monastique a souvent plongé le genre humain. Un membre de
la maison d'Udolphe avait offensé en un point les prérogatives de
l'Eglise; on le condamna à contempler plusieurs heures par jour l'image
en cire d'un cadavre. Cette pénitence, qui devait servir à lui rappeler
un sort inévitable, avait pour but de réprimer dans le marquis d'Udolphe
un orgueil dont celui de Rome se trouvait choqué. Non-seulement il subit
sa pénitence, mais dans son testament il exigea de ses héritiers la
conservation de la figure. Il mettait à ce prix la propriété d'un
domaine, et regardait comme très-utile l'humiliante moralité que cette
figure enseignait. Il l'avait fait encadrer dans la muraille de son
appartement; mais aucun de ses héritiers n'imita une telle pénitence.
En apprenant que la marquise de Villeroi était la soeur de M.
Saint-Aubert, Emilie se sentit très-diversement affectée. Au milieu de
la tristesse que lui causait la mort prématurée de cette infortunée,
elle se vit soulagée des conjectures pénibles où l'avait jetée la
téméraire assertion de Laurentini sur sa naissance et sur l'honneur de
ses parents. Sa confiance dans les principes de Saint-Aubert ne lui
permettait guère d'imaginer qu'il eût manqué à la délicatesse. Elle
répugnait à se croire fille d'un autre que de celle qu'elle avait
toujours aimée, respectée comme sa mère; elle l'aurait cru
difficilement; mais sa ressemblance avec la feue marquise, la conduite
de Dorothée, les assertions de Laurentini, le mystérieux attachement de
Saint-Aubert, lui avaient inspiré des doutes que sa raison ne pouvait ni
détruire ni confirmer; elle s'en trouvait délivrée, et la conduite de
son père s'expliquait. Son coeur n'était plus oppressé que par le
malheur d'une parente aimable, et par la terrible leçon que donnait la
religieuse mourante. Trop d'indulgence pour ses premières passions avait
conduit par degrés la signora Laurentini à un crime dont le seul nom
dans sa jeunesse l'eût sûrement fait frémir d'horreur; crime dont de
longues années de pénitence n'avaient pu effacer le souvenir ni
décharger sa conscience.