CHAPITRE XXXV.

Blanche avait pris tant d'intérêt à Emilie, qu'en apprenant qu'elle

voulait résider au monastère voisin, elle pria le comte de l'engager à

prolonger son séjour au château.--Vous concevez, ajouta Blanche, combien

je serais contente d'avoir une telle compagne. A présent, je n'ai point

d'amie avec qui je puisse lire ou me promener. Mademoiselle Béarn n'est

que l'amie de maman.

Le comte sourit de cette simplicité enfantine, qui faisait céder sa

fille aux premières impressions.

Il avait observé Emilie avec attention, et elle lui avait plu autant

qu'une si courte connaissance pouvait le comporter. La manière dont M.

Dupont lui avait parlé d'elle avait même confirmé sa présomption; mais

très-soigneux pour les liaisons de sa fille, et apprenant qu'Emilie

était connue au couvent de Sainte-Claire, il se détermina à visiter

l'abbesse, et, si son témoignage répondait à son désir, il voulait

inviter Emilie à passer quelques jours au château. Il avait en vue, sous

ce rapport, l'agrément de la jeune Blanche, plus que le désir d'obliger

l'orpheline Emilie; néanmoins il prenait à elle un véritable intérêt.

Le lendemain matin, Emilie, trop fatiguée, ne put descendre. Dupont

était à déjeuner quand le comte entra dans la salle, et le pria, comme

ancienne connaissance et le fils d'un de ses amis, de prolonger son

séjour au château. Dupont y consentit volontiers, parce que cette

circonstance pouvait le retenir auprès d'Emilie. Il ne pouvait, au fond

de son âme, entretenir l'espérance qu'elle répondît jamais à sa vive

affection; mais il n'avait pas le courage de travailler à la vaincre.

Emilie, quand elle fut reposée, se promena avec sa nouvelle amie sur la

pelouse qui entourait le château, et fut aussi sensible à la beauté de

ses points de vue, que Blanche, dans la franchise de son coeur, avait pu

le désirer.

En rentrant au château, Blanche conduisit Emilie à la tour qu'elle

aimait, et elles parcoururent les anciennes chambres que Blanche avait

déjà visitées. Emilie s'amusa à en examiner les distributions, à

considérer le genre et la magnificence de leurs meubles antiques, et à

les comparer avec ceux du château d'Udolphe, qui étaient cependant plus

vieux et plus extraordinaires. Elle remarqua aussi Dorothée qui les

accompagnait, et qui semblait presque aussi ancienne que tout ce qui

était autour d'elle. Elle parut voir Emilie avec un intérêt extrême;

elle la regardait même avec tant d'attention, qu'à peine entendait-elle

ce qu'on pouvait lui dire.

Emilie, placée à une des fenêtres, jeta les yeux sur la campagne, et vit

avec surprise beaucoup d'objets dont sa mémoire gardait le souvenir; les

champs, les bois, le ruisseau, qu'elle avait traversés avec Voisin un

soir après la mort de M. Saint-Aubert, en revenant du couvent à la

chaumière. Elle reconnut que ce château était celui qu'elle avait alors

évité, et sur lequel il avait tenu d'étranges discours.

Frappée de cette découverte, effrayée sans savoir pourquoi, elle resta

quelque temps en silence, et se rappela l'émotion qu'avait montrée son

père en se trouvant si près de cette demeure. La musique aussi qu'elle

avait entendue, et sur laquelle Voisin lui avait fait un conte si

ridicule, lui revenait à l'esprit. Curieuse d'en apprendre davantage,

elle demanda à Dorothée si l'on entendait encore de la musique à minuit,

comme autrefois, et si l'on connaissait le musicien.

--Oui, mademoiselle, répondit Dorothée, on entend toujours cette

musique; mais le musicien n'est pas connu, et, je crois, ne le sera

jamais. Il y a des gens qui devinent ce que c'est.--Vraiment, dit

Emilie, et pourquoi ne pas poursuivre cette recherche?--Ah!

mademoiselle, on a assez cherché; mais qui peut suivre un esprit?

Emilie sourit, et se rappelant combien tout récemment elle avait

souffert par la superstition elle résolut alors d'y résister. Néanmoins,

en dépit de ses efforts, elle sentait une certaine crainte se mêler sur

ce point à sa curiosité. Blanche, qui jusqu'alors avait écouté en

silence, demanda ce que c'était que cette musique, et depuis quand on

l'entendait.

Blanche se taisait, Dorothée paraissait sérieuse et soupirait. Emilie se

sentait portée à en croire plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Elle se

rappelait le spectacle dont elle avait été témoin dans une chambre à

Udolphe, et, par une bizarre liaison, les paroles alarmantes qu'elle

avait trouvées sans dessein dans les papiers qu'elle avait détruits par

obéissance aux ordres de son père. Elle frémit à la signification qu'ils

semblaient avoir, presque autant qu'à l'horrible objet découvert sous le

funeste voile.

Blanche, cependant, ne pouvant engager Dorothée à expliquer ce qu'elle

avait voulu dire, l'avait priée, en se retrouvant auprès de la porte

fermée, de lui faire voir tous les appartements.--Ma chère demoiselle,

lui répondit la concierge, je vous ai dit mes raisons pour ne la pas

ouvrir. Je ne l'ai jamais revue depuis la mort de ma bonne maîtresse; il

serait affreux pour moi d'y entrer. De grâce, ne me le demandez

pas.--Non, certainement, répondit Blanche, si c'est votre véritable

raison.--Hélas! c'est l'unique, dit la vieille femme. Nous l'aimions si

tendrement; je la pleurerai toujours. Le temps passe! il y a bien des

années qu'elle est morte, et je me souviens pourtant de tout ce qui

arriva alors, comme si c'était hier. Plusieurs choses très-nouvelles

sont sorties de ma mémoire; mais les anciennes, je les vois comme dans

une glace. Elle se tut, et en avançant dans la galerie elle reprit en

regardant Emilie: Cette jeune dame me rappelle madame la marquise. Je me

souviens qu'elle était aussi fraîche, et qu'elle avait le même sourire.

Pauvre dame! qu'elle était gaie, lorsqu'elle fit son entrée ici!

Dorothée garda le silence à toutes les questions que lui fit Blanche.

Emilie, remarquant des pleurs dans ses yeux, cessa de la presser

davantage, et s'efforça d'attirer l'attention de sa jeune amie sur

quelque partie des jardins. Le comte, la comtesse et M. Dupont s'y

promenaient; elles allèrent les y joindre.

Quand le comte aperçut Emilie, il avança vers elle, et la présenta à la

comtesse d'une manière si flatteuse et si obligeante, qu'il rappela à

Emilie l'idée de son propre père.

Avant d'avoir achevé ses remercîments pour l'hospitalité qu'elle avait

reçue, et d'avoir exprimé le désir de se rendre aussitôt au couvent,

elle fut interrompue par une pressante invitation de prolonger son

séjour au château. Le comte et la comtesse parurent y mettre tant de

sincérité, que, malgré le désir qu'elle avait de revoir ses anciennes

amies du monastère, et de soupirer encore sur le tombeau d'un père

chéri, elle consentit à rester quelques jours.

Elle écrivit néanmoins à l'abbesse pour l'informer de son arrivée, et

lui demander à être reçue au couvent comme pensionnaire. Elle écrivit

aussi à M. Quesnel et à Valancourt; et comme elle ne savait où adresser

précisément cette dernière lettre, elle l'envoya en Gascogne chez le

frère du chevalier.

Sur le soir, Blanche et M. Dupont accompagnèrent Emilie à la chaumière

de Voisin: elle sentit, en s'en rapprochant, une sorte de plaisir mêlé

d'amertume. Le temps avait calmé sa douleur, mais la perte qu'elle avait

faite ne pouvait cesser de lui être sensible: elle se livra avec une

douce tristesse aux souvenirs que ce lieu lui rappelait. Voisin vivait

encore, et semblait jouir, comme autrefois, du soir paisible d'une vie

sans reproche.

Emilie n'osa prendre sur elle d'entrer dans la chambre où Saint-Aubert

était mort; et après une demi-heure d'entretien avec Voisin et sa

famille elle sortit de la chaumière.

Pendant les premiers jours qu'elle passa au château de Blangy, elle vit

avec chagrin la mélancolie profonde, quoique muette, qui trop souvent

absorbait M. Dupont. Emilie plaignait l'aveuglement qui le détournait de

s'éloigner d'elle, et elle résolut de se retirer aussitôt qu'elle le

pourrait sans désobliger le comte et la comtesse de Villefort.

L'abattement de son ami ne tarda pas à alarmer le comte, et Dupont lui

confia enfin le secret d'un amour sans espoir. Le comte ne put que le

plaindre; mais il se détermina en lui-même à ne pas négliger un moyen de

favoriser ses prétentions. Quand il connut la dangereuse situation de

Dupont, il ne s'opposa que faiblement au désir qu'il témoigna de quitter

le château de Blangy dès le lendemain; il lui fit promettre d'y venir

passer avec lui un temps plus long, quand son coeur serait en repos.

Emilie, qui ne pouvait encourager son amour, estimait ses bonnes

qualités, et était très-reconnaissante de ses services; elle éprouva une

tendre émotion quand elle le vit partir pour la Gascogne. Il se sépara

d'elle avec une expression si touchante d'amour et de douleur, que le

comte embrassa sa cause bien plus chaudement qu'il ne l'avait encore

fait.

Peu de jours après, Emilie elle-même quitta le château, mais ce ne fut

pas sans promettre au comte et à la comtesse de venir souvent les voir.

L'abbesse la reçut avec cette bonté maternelle dont elle lui avait déjà

donné des preuves; et les religieuses lui témoignèrent leur amitié. Ce

couvent, qu'elle avait si bien connu, réveilla ses tristes souvenirs:

mais il s'en mêlait d'autres; elle rendait grâces au ciel de l'avoir

fait échapper à tant de dangers; elle sentait le prix des biens qui lui

restaient; et quoique le tombeau de son père fût souvent arrosé de ses

larmes, sa douleur n'avait plus la même amertume.

Quelque temps après son arrivée au monastère, Emilie reçut une lettre de

son oncle, M. Quesnel, en réponse à la sienne et à ses questions sur ses

affaires qu'il avait prétendu gérer en son absence. Elle s'était

informée surtout du bail de la vallée, qu'elle désirait habiter si sa

fortune le permettait. La réponse de M. Quesnel était froide et sèche

comme elle s'y était attendue; elle n'exprimait ni intérêt pour ses

souffrances, ni plaisir de ce qu'elle s'y était dérobée. Quesnel ne

perdait pas cette occasion de lui reprocher son refus à l'égard du comte

Morano, qu'il affectait de représenter comme riche et homme d'honneur;

il déclamait avec véhémence contre ce même Montoni, auquel jusqu'à ce

moment il s'était reconnu si inférieur; il était laconique sur les

intérêts pécuniaires d'Emilie; il lui apprenait cependant que le terme

du bail de la vallée expirait; il ne l'invitait point à venir chez lui,

et ajoutait que ne pouvant, dans l'état de sa fortune, habiter la

vallée, elle ferait bien de rester à Sainte-Claire.

Il ne répondait point à ses questions sur le sort de la pauvre vieille

Thérèse, la servante de son père. Par _post-scriptum_, M. Quesnel

parlait de Motteville, entre les mains duquel Saint-Aubert avait placé

la majeure partie de son bien; il annonçait que ses affaires étaient au

moment de s'arranger, et qu'elle en retirerait plus qu'elle n'aurait dû

s'y attendre. La lettre contenait encore un billet à l'ordre d'Emilie,

pour toucher une modique somme sur un marchand de Narbonne.

La tranquillité du monastère, la liberté qu'on lui laissait de parcourir

les bois et les rivages de ce charmant pays, tranquillisèrent peu à peu

l'esprit d'Emilie; cependant elle éprouvait quelque inquiétude au sujet

de Valancourt, et voyait avec impatience approcher l'instant de recevoir

enfin sa réponse.

Les mystères d'Udolphe · 第 41 / 52 题